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Ballet. Revue neurologique, 30 décembre

affirmer qu'elle l'a vu. Ce n'est certainement pas là une fausse reconnaissance explicable par des phénomènes psychologiques élémentaires. C'est une conclusion simplement logique d'une idée obsédante, explicable par les règles du syllogisme.

La question ne perd pas pour cela tout son intérêt, car il est certain que, les restrictions faites, la fausse reconnaissance existe réellement dans nombre de cas, et réclame une explicalion.

La clinique, à elle seule, fournit déjà d'intéressants documents. A son endroit, en effet, une première constatation s'impose. Le phénomène de la fausse reconnaissance, évolue presque toujours au cours d'états confusionnels. Il apparaît le plus souvent chez des hystériques, des épileptiques, des psychasthéniques ; il survient brusquement au cours des vertiges, ou dans les états de dépression, en particulier dans ceux décrit sous le nom de psycholepsie par M. Janet. Il est éminemment favorisé aussi par les états d'intoxication d'origine endogène ou exogène.

Ce milieu dans lequel apparaît le phénomène que nous étudions éclaire suffisament sa genèse. En effet, la fausse reconnaissance exprime un changement ressenti par le sujet dans sa façon de percevoir les choses ou de percevoir sa propre personnalité. Or ce changement est difficile à concevoir si on l'envisage d'une manière isolée. Mais il devient plus facile à admettre si l'on en rapproche les divers phénomènes qui lui sont liés souvent. Nous rappelons à cet égard les sentiments d'angoisse, de doute, d'incapacité, d'indécision, d'automatisme, de domination, d'in- Dromard. 11

différence, de dédoublement, de dépersonnalisation, signalés par nombre d'auteurs. Mais il faut insister surtout sur l'impression d'irréalité, sur le sentiment de rêve. Un malade de Krishaber se croit tombé dans une autre planète. Un malade de Krœpelin dit que tout lui apparaît comme lointain, et ne le concernant nullement. L'impression de la fausse reconnaissance, chez la malade de M. Ballet à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure s'accompagne de cette idée « qu'elle est dans un autre monde, qu'elle a été morte et qu'elle est ressucitée » etc.. On trouve dans toutes les expressions qui précèdent le témoignage d'états psychologiques répondant à la confusion mentale, à condition de comprendre ce dernier terme dans son sens littéral et non point nosographique.

Quand certains sujets disent qu'ils agissent en rêve comme des somnambules et qu'ils jouent la comédie, affirme Jannet, c'est la réalité de l'acte qu'ils sont devenus incapables d'apprécier; quand ils disent qu'ils ont perdu leur moi, qu'ils sont morts, qu'ils ne vivent plus que matériellement, que leur âme est séparée de leur corps, qu'ils sont étranges, drôles, transportés dans un autre monde, c'est encore le même sentiment fondamental : ils ont perdu le sentiment que nous avons normalement de faire partie de la réalité actuelle, du monde présent.

L'observation suivante l en offrant chez un même malade des exemples alternatifs d'affirmation de l'irréalité et de négation de la réalité en matière

1. Dromard et Albès. Folie du doute et illusion de fausse reconnaissance. (Revue de Psychiatrie, février l'JOT).

de reconnaissance confirme pleinement les vues du savant psychologue.

M. C... vient d'être arrêté à la porte du ministère de l'Intérieur, où il voulait pénétrer en dehors des heures réglementaires, pour y demander le résultat d'une réclamation adressée par lui à la Chambre des Députés. Cette réclamation avait pour but, de provoquer la révision de tous les « actes de naissance » inscrits depuis 1870. « La confusion règne dans les états civils disait-il et il est temps que chacun sache définitivement qui il est, d'où il vient et où il va ».

Depuis plusieurs années, C... prétend être l'objet de malveillances de la part de son entourage dont les représentants se déguisent sous des formes variées pour mieux l'abuser. Depuis 8 ans surtout, il s'aperçoit qu'on cherche à l'empêcher de travailler : des gens de haute situation se sont présentés chez ses patrons successifs, sous le masque de manouvriers misérables pour le dénigrer et lui faire perdre sa place. Aussi a-t-il été remercié maintes fois et chassé de nombreux postes. On a même tenté de l'estropier et de l'empoisonner. Les laitiers les épiciers et les boulangers de son quartier frelatent les aliments qu'ils lui vendent pour porter atteinte à sa santé. Dans les rues, des gamins lui «montrent leur derrière» pour faire croire au public qu'il a « des passions honteuses ». Au reste, il ne peut désigner plus spécialement telle ou telle personne comme étant l'auteur de tous ces mauvais traitements, car les persécuteurs changent de figure à loisir, et c'est une véritable association « protéiforme » qui attente à sa sécurité et à son bonheur.

Conduit à l'infirmerie spéciale pour le motif que nous avons indiqué, C... nous prend pour son neveu et se félicite d'une pareille rencontre. Présenté à un autre médecin, il reconnaît en lui « le président de la chambre syndicale des notaires ». Il trouve également parmi

les gens du personnel un ancien manufacturier chez lequel il a travaillé 18 ans auparavant. Par le guichet ouvert qui met sa chambre en communication avec le couloir, il interpelle les autres malades au passage : « Tiens Auguste. Qu'est-ce que tu fais là ? ... »

Au reste G... n'est pas sans s'étonner de toutes ces coïncidences. Il en exprime sa surprise, et même son angoisse. « Je n'y comprends rien nous dit-il... Comment se fait-il que tous ces gens de connaissance soient réunis dans un même endroit?... » Et il nous conte ses appréhensions à cet égard : « Depuis quelque temps, ajoute-t-il, je ne sais plus comment je vis... tous les gens que je vois, il me semble que je les ai déjà vus... je ne sais plus reconnaître le vrai du faux. . . l'autre jour, j'étais entré dans une église, et j'ai cru y voir ma fille qui est morte depuis longtemps... j'ai eu une telle impression que je suis sorti comme un fou... Ce sont sans doute « ces misérables » qui transforment tout devant moi, au moyen du radium ou du téléphone, comme ils se transforment eux-mêmes... Ils me feront perdre la tête, car je ne sais plus si je dois croire à la réalité de tout ce qui m'entoure ni même à la réalité de ma propre existence ».

Et il est sincère en s'exprimant de la sorte, car à ses illusions de reconnaissance viennent se joindre des illusions de non reconnaissance, si l'on peut ainsi s'exprimer ; a sa paramnésie il se joint par une association curieuse et pourtant logique pour le psychologue, une sorte de paramnésie renversée qui se traduit par Y incertitude sur une impression perçue, de même que sa paramnésie se traduit par la certitude sur une impression non perçue.

Cette folie dubitative est déjà patente dans la démarche qui provoque l'arrestation du malade : C... en arrive à émettre des doutes sur sa propre naissance ; il réclame des éclaircissements sur son identité et sur l'identité de ses semblables.

Les mêmes troubles éclatent devant nous d'une

manière en quelque sorte extemporanée. Mis en présence de Mlle T... étudiante en médecine qu'il a vue à plusieurs reprises, il s'exprime ainsi : « Je voudrais dire que je vous reconnais, mais je n'ose l'affirmer... j'ai été trompé tant de fois de cette façon. Je ne dirai donc pas que c'est vous que je vois... je dirai seulement que c'est une image semblable à la vôtre ».

Mais, c'est dans l'objet de sa dernière réclamation à la préfecture de Police, que se révèle d'une façon particulièrement intéressante ce doute de la reconnaissance. C... a perdu sa femme, il y a 18 ans ; il l'a enterrée,, il en a porté le deuil et ne s'est jamais remarié. Aujourd'hui, et d'une façon rétrospective, il doute de l'identité de ce cadavre qu'on lui a présenté jadis dans la salle d'amphithéâtre d'un hôpital de banlieue, en lui disant : a Reconnaissez vous votre femme? ».

« Si je l'ai reconnue? nous dit-il... évidemment oui... j'ai reconnu une image semblable à la sienne... mais rien ne me prouve que c'était elle... ma femme avait une déformation de la jambe... le cadavre portait, lui aussi, cette déformation, mais qu'est-ce que cela prouve?... Cette jambe était peut-être une fausse jambe... ma femme avait peut-être servi pour des expériences, et c'était un mannequin qu'on découvrait sous mes yeux en soulevant le drap mortuaire. »

De tout ce qui précède, il résulte que G... en dehors même des idées de persécution qui le hantent, vit depuis longtemps dans un état de délire palingnostique qui alimente ces idées elles-mêmes, et menace un jour ou l'autre de les rendre préjudiciables à la sécurité des personnes.

Cette situation mentale Justine son internement.

Nous trouvons ici une association fort intéressante des deux modes de paramnésie de certitude ; la fausse reconnaissance et le doute des identités.

Le malade croit reconnaître des personnalités

quil ri a jamais vues. Cette illusion atteint chez lui un tel degré d'intensité que l'image subjective qui vient s'adapter malencontreusement à la perception réelle peut être multiple : c'est ainsi que dans une seule personne rencontrée dans la rue, il a cru reconnaître à la fois « un homme d'affaire », « un receveur des postes» et « un aliéné de Vaucluse». Les différents éléments de cette impression triple ont été pour ainsi dire simultanés, ou s'ils ont été successifs, ils se sont succédés avec une rapidité suffisante pour faire croire à leur quasi-simultanéité.

Par contre, le malade ri est pas sûr de reconnaître des personnalités qu'il a déjà vîtes en réalité. Il doute des identités, et sans cesse balloté entre ces représentations neuves qu'il tient pour anciennes et ces représentations anciennes qu'il tient pour nouvelles, il vit dans une incertitude véritablement affolante entre le présent et le passé, entre les souvenirs faux qu'il croit vrais et les souvenirs vrais dont la réalité ne lui paraît pas évidente. C'est une fantasmagorie pénible au milieu de laquelle son esprit s'égare, abandonnant tout critérium, laissant échapper tout moyen de repérage dans l'espace et dans le temps, pour se débattre dans un chaos ^irréalités acceptées et de réalités méconnues .

Dans cette association singulière en apparence, il n'y a rien que de très rationnel pour le psychologue. Comment l'expérience passée de Y affirmation abusive ne ferait-elle pas éclore par une réaction naturelle Y hésitation systématique? Comment l'esprit désabusé maintes et maintes fois dans ses reconnais-

sances maladroites, ne se tiendrait-il pas en garde, à l'avenir, contre la faillibilité sans cesse démontrée de ces reconnaissances mêmes ? Gomment le doute, enfin, ne naîtrait-il pas de la certitude, qnand la certitude est ébranlée dans ses bases, à chaque instant de la durée? C'est bien lace que nous observons chez cet homme qui affirme telle reconnaissance sans fondement et qui craint de souscrire à telle autre dont l'authenticité ne soulève aucune objection... chez cet homme qui reconnaissant tout partout et toujours, en arrive à ne plus vouloir reconnaître rien nulle part et jamais.

Ce lien logique, n'est pas le seul qui fasse trait d'union entre les deux modalités de la paramnésie. Ces deux modalités que l'on pourrait appeler « positive » et « négative » émanent d'un même mécanisme. La seconde n'est pas forcément un corollaire et comme une déduction tardive de la première : elle a son autonomie, et la meilleure preuve est qu'elle vit isolée dans cette entité morbide qu'est la « folie du doute ». Mais elle a de commun avec la précédente ce que V aboulie a de commun avec Y impulsion, et en établissant cette sorte d'équation, à savoir que la paramnésie positive (illusion de fausse reconnaissance) est à la paramnésie négative (folie du doute) ce que Y impulsion est à Y aboulie, nous signalons du même coup une communauté de terrain qui s'affirme jusqu'à l'évidence : la dégénérescence mentale.

Il y a mieux encore, et si l'on recherche maintenant l'enchaînement qui relie les idées délirantes du

persécuté à la paramnésie du dégénéré, nous dirons : les unes commencent là ou l'autre finit. Le paramnésique qui reconnaît et qui refuse de reconnaître tour à tour sans fondement confine à un scepticisme de la perception qui lui fait douter des qualités réelles des gens et des choses. « Je n'ai pas de preuves convaincantes » disait à propos de tout et à chaque instant le malade que nous venons d'étudier. Or cette phrase : « Je n'ai pas de preuves convaincantes » ne tient elle pas en son sein et tout près d'éclore cette méfiance qui est le piédestal du persécuté.

C'en est assez pour expliquer comment de telles illusions mnésiques peuvent orienter la genèse d'un délire ou servir de substratum aux idées erronées dont il s'alimente.

Quoiqu'il en soit, ce qui domine dans la psychologie de semblables malades, c'est l'incapacité de distinguer la réalité de Yirréalité, le présent de ce qui n'est pas le présent, l'objectif de ce qui est le subjectif. Leur état est modifié de telle sorte que le maximum de désordre se produit quand il s'agit d'effectuer une opération portant sur la réalité concrète et présente, et surtout quand il s'agit d'effectuer aine dissociation de cette réalité concrète et présente d'avec ce qui est l'abstrait, l'imaginaire, le subjectif en un mot. Ces considérations nous conduisent aux mêmes conclusions psychologiques et cliniques que M. Jannet.

On doit admettre avec cet auteur qu'il existe une fonction mentale qu'on peut appeler la « présentification )), ou, pour éviter les néologismes, la

« fonction du réel » laquelle consiste à ce rendre présent un état d'esprit». Faut-il rattacher cette fonction à des éléments moteurs comme l'ont proposé James et Bergson, en admettant avec ces auteurs que « le présent est caractérisé par une excitation à l'activité et à l'émotion » ? Ou bien faut-il dire avec Ribot que cette fonction du réel dépend d'un état particulier de la cenesthésie? Peu importe. Toujours est-il qu'au point de vue clinique, si l'on cherche dans quelles conditions cette fonction du réel est altérée, on constate que ces conditions sont toujours celles où il y a un abaissement de la tension nerveuse, un relâchement qui supprime les fonctions élevées en ne laissant subsister que les fonctions inférieures (psycholepsie).

Avant d'en terminer avec la fausse reconnaissance, nous devons montrer pour quelles raisons elle doit être nettement séparée du phénomène de « déjà éprouvé » décrit par nombre de littérateurs et de psychologues, phénomène auquel des sujets parfaitement normaux peuvent être conduits par un état de fatigue ou par quelque autre disposition passagère dont le mode d'action nous échappe bien souvent.

Cette distinction est légitimée par plusieurs arguments. L'illusion du déjà éprouvé, phénomène simplement anormal, se présente comme une aberration transitoire n'impliquant fondamentalement aucune altération du jugement. Son objet divague; il s'étend à tous les modes d'impressions et se traduit

par ce qu'on est convenu d'appeler un état d'âme. En vertu de cette aberration totale mais fugitive, le sujet a pendant un temps très court le sentiment de revivre une tranche de vie déjà écoulée; si bien que ce n'est pas un simple doute sur des perceptions définies qu'il croit reconnaître : c'est son « tout luimême » d'une époque passée qu'il retrouve dans le présent.

L'illusion de fausse reconnaissance, symptôme pathologique, se présente au contraire comme une croyance erronée qui se continue et implique fondamentalement une altération du jugement. Son objet est défini; il s'étend soit à un groupe ^de personnes et de choses, soit à telle personne ou à telle chose isolément. Il ne s'agit plus ici d'une impression vague, mais d'une perception déterminée portant sur une unité ou sur un groupe d'unités.

On nous objectera sans doute, qu'entre l'état de santé et l'état de maladie, il y a tous les intermédiaires, de sorte que les deux troubles précédents pourraient n'en faire qu'un. Nous ne sommes nullelement opposé à cette façon de voir, car la psychologie normale et la psychologie morbide sont réductibles après tout aux mêmes éléments.

D'ailleurs, si l'on veut bien se reporter à la théorie que nous avons exposée pour l'explication du « déjà éprouvé» des sujets normaux, on y verra que nous accordons une part fondamentale à Y abaissement du tonus attentionnel. On est ainsi conduit à envisager le « déjà éprouvé » de l'homme normal comme une modalité fugace et atténuée du phéno-

mène de la fausse reconnaissance, qui, lui, est nettement pathologique et ne peut évoluer que chez de véritables malades plus ou moins confus. N'est-il pas vrai en effet que Y abaissement du tonus' attentionel, la faite de l'attention si l'on veut, représente comme une manière de confusion atténuée et transitoire, en nous faisant perdre pour un instant la sensation du réel, et en nous privant passagèrement de ce que l'on peut appeler le contact intime des faits extérieurs ? C'est d'ailleurs ce qu'exprime M. Jannet, lorsqu'il dit : « Une crise de psycholepsie peut à la rigueur survenir isolément chez des individus à peu près normaux, sous l'influence de la fatigue, de l'intoxication ou de l'émotion. Elle se rattache cependant par ses caractères à des séries de phénomènes qui lorsqu'elles sont complètes et typiques, constituent un état de maladie. »

Nous avons passé en revue les différentes formes d'amnésie qu'on peut rencontrer dans la clinique courante, en utilisant de notre mieux les observations que nous avons eues nous-mêmes sous les yeux, et en y mêlant, chemin faisant, quelques aperçus de psychologie.

Nous devons maintenant faire l'application de ces données à la médecine judiciaire en montrant tout l'intérêt pratique qui se rattache aux troubles mnésiques pour le magistrat et l'expert.

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