‹ L'amnésieChapitre 3 sur 34 · Sollier. Les troubles de la mémoire (Paris · texte numérisé non relu

Sollier. Les troubles de la mémoire (Paris

à quelques souvenirs de la vie réelle, pense à sa femme et à ses enfants, s'affecte et pleure fréquemment.

Le 14, l'examen des phénomènes de représentation et d'évocation fournit le résultat suivant :

a. Les souvenirs d'enfance et de jeunesse (acquisitions d'origine ancienne) sont évoqués. G... parle très nettement de ses études, de son premier mariage, de la maladie de sa première femme, etc. ; il dépeint cette dernière avec une exactitude de représentation visuelle qui ne laisse rien à désirer.

b. Les souvenirs relatifs aux circonstances qui ont immédiatement précédé sa fugue sont sensiblement obscurcis. G... ne peut fournir sur les journées du 8 et du 9 que des renseignements très vagues et très imparfaits.

Des représentations emmagasinées par une habitude journalière, semblent même avoir disparu. La représentation visuelle de son propre atelier lui fait totalement défaut. Le nom de son patron lui échappe ; il lui est impossible de se représenter sa figure, pas plus qu'il ne peut évoquer ie souvenir de ses collègues. Sur toutes ces représentations visuelles ou verbales, la nuit parait complète tout d'abord, puis en jalonnant les souvenirs du malade on arrive insensiblement à la lumière :

Dans quelle rue est votre atelier ? — Je ne sais pas du tout.

Décrivez-moi sa façade ? — Je ne la vois pas du tout.

Alors, par la pensée, partez de la maison de votre femme, dont vous vous souvenez très bien, et suivez votre chemin d'habitude. — (Après hésitation) : Ah oui, c'est vrai, pour aller à mon bureau, je prends le métropolitain, place Glichy.

Vous voilà dans le métropolitain. Combien de temps y restez-vous? — Quelque chose comme un quart d'heure.

A quelle station descendez-vous? — Je ne sais plus.

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Reprenez-les, une à une. — (Après énumération) : Ah, c'est vrai; je descends au Père-Lachaise.

Voyez donc cette région : votre bureau doit être par là. — (Après un long effort) : Mais oui, c'est cela, je travaille au Père-Lachaise.

Quel est le nom de votre patron? — Je ne sais plus.

Voyez- vous sa figure ? — Pas du tout.

Puisque vous ne pouvez pas dire ce nom, tâchez de l'écrire — (Le malade prend la plume, plane longuement sur le papier, et finit par esquisser la lettre P).

Quand vous écriviez ce nom; cela évoquait-il en vous un objet, un animal, etc.? — Peut être bien un animal (et le malade écrit : Pa... Pou...)

Quel animal? — Ce n'est pas un animal, c'est le petit d'un animal.

Lequel? (le malade ferme les yeux et fait appel à un effort de mémoire visuelle). — C'est le petit d'un cheval.

Comment s'appelle le petit d'un cheval? — Aussitôt le malade écrit sans hésiter le mot « poulain » et s'écrie : c'est le nom de mon patron.

c. Les souvenirs relatifs à la durée de la fugue (du 9 au 12) sont presque complètement absents. Toutefois ce n'est pas absolument la tache noire. Ils existent par lambeaux, par fragments épars, comme dans le souvenir des rêves. Les représentations y sont disloquées, sans cohésion, sans systématisation en un mot.

La journée du 9 rappelle un cimetière. Mais quel cimetière? Pourquoi un cimetière? Il ne sait plus.

Les journées suivantes rappellent de longues routes, des arbres, un canal. Mais quel est ce canal ? Où vont ces routes ? Il ne peut le dire.

Des détails isolés surgissent sans aucune relation entre eux. C'est ainsi que le malade ne revoit ni le Trocadéro, ni le sergent de ville interpellé, ni sa conduite en présence du poste de police ; par contre il' voit dans ce poste de police des gens autour d'un jeu de cartes, et cette représentation se trouve figée au milieu de l'obs-

curité qui l'environne comme une oasis au milieu du désert.

Une reste plus aucun souvenir témoignant d'une préoccupation de la finalité au milieu des choses et des événements de cette période. Le malade ne se souvient pas s'être demandé un seul instant quel rôle il jouait dans la scène qui se déroulait autour de lui-même.

d. Les souvenirs concernant les faits ultérieurs à la fugue sont de plus en plus nets. Le malade ne se représente que d'une façon imparfaite son entrée au Dépôt. Il sait cependant qu'on l'a fouillé, qu'on lui a enlevé son carnet, son mouchoir,, etc.. : « Je ne me souviens pas très bien, parce que j'avais la tête vide, comme je l'ai encore un peu aujourd'hui ».

Les événements à partir du 13, au matin, sont bien connus : les noms et les visages se sont normalement fixés.

Le 15, les événements de la veille sont bien retenus. Les circonstances de la fugue se complètent encore de quelques détails. Les faits qui lui sont antérieurs sont complètement recouvrés.

G... ne présente pas de stigmates d'hystérie,, il n'a jamais eu ni vertiges ni crises convulsives dans le passé. Par contre les renseignements fournis par sa femme nous apprennent qu'il boit par jour deux litres de vin, une ou plusieurs absinthes et quelques apéritifs. Il a d'ailleurs du tremblement des mains. Un cousin germain alcoolique s'est suicidé. Un oncle également alcoolique est décédé dans un asile d'aliénés.

Ces circonstances étiologiques font du malade un alcoolique avec hérédité similaire et justifient son placement temporaire dans un asile, en dépit de la marche régressive des accidents aigus.

L'observation précédente concerne donc un cas de délire avec fugue dans lequel l'amnésie porte sur un laps de temps relativement long, et se présente sous

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une forme en quelque sorte rétro-antéro grade par rapport à la phase délirante. Elle nous a permis d'assister pas à pas au retour progressif des souvenirs.

C. Certains délires évoluant à la faveur de l'alcoolisme sur un fonds de prédisposition plus ou moins manifeste peuvent ne pas être amnésiques pour des raisons qu'il est facile de comprendre.

A mesure que l'élimination du poison s'opère, les illusions et les hallucinations diminuent, le malade perd par là même tout prétexe à ses idées délirantes, et finit par conclure qu'il a été victime d'une erreur. L'alcoolique simple se laisse donc persuader après quelques jours de repos. Il oublie même le thème de ses erreurs, une fois revenu à l'état normal.

Mais des conceptions délirantes plus ou moins systématisées viennent souvent se greffer sur l'accès de délire alcoolique chez le dégénéré. En pareil cas, les idées fausses peuvent subsister pendant fort longtemps, alors que toute trace de délire toxique s'est évanouie. Grâce à la tare foncière de l'intelligence, le sujet est sorti de ce délire toxique convaincu de la réalité de ses sensations illusoires, et il va bâtir sur leurs fondations. En d'autres termes, et suivant l'expression de Magnan « l'alcoolique prédisposé donne au délire toxique une suite vésanique ».

Or, cette « suite vésanique » doit-elle comporter comme ses prémices un oubli partiel ou total des idées fausses qui la constituent ? Évidemment non,

car nous n'avons plus ici le substratum psychologique qui expliquait tout à l'heure l'éclipsé de la conscience et par suite l'amnésie. Un pareil malade « nettoyé » de son alcool peut encore être illusionné et halluciné, il est vrai, mais il ne l'est pas avec la même intensité que tout à l'heure. L'excitation sensorielle est moins forte, les réactions motrices sont moins violentes, et si le malade prend ses illusions et ses hallucinations pour point de départ d'un délire, sa conscience n'est pas altérée au cours de ce délire, qu'il échafaude de son propre chef, qu'il systématise et coordonne avec son tempérament propre en un mot. Le caractère de création et d'activité se substitue dès lors au caractère de passivité, et avec cette phase renait la participation de la conscience et partant le souvenir.

Voilà qui explique comment certains délires dits alcooliques (délires de persécution et de jalousie le plus souvent) ne s'accompagnent d'aucune amnésie.

La clinique réserve parfois des problèmes étiologiques de la plus haute difficulté, et l'amnésie jointe à la forme même du délire peut faire soupçonner au clinicien une influence éthylique ignorée ou dissimulée.

Dans la nuit du dimanche 12 au lundi 13 février, B... qui s'était couché aussi tranquillement que de coutume, s'est tout à coup réveillé en proie à une excitation extrême ; puis interpellant sa femme couchée à ses côtés, il lui cria qu'elle le trompait : « Je vois, disait-il,

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tes amants qui descendent par le tuyau du poêle ». Alors, se levant brusquement, il voulut démolir la cloison de sa chambre, prétendant que quelqu'un s'était caché là.

La journée du lendemain est un peu plus calme ; mais dans la soirée l'anxiété augmente : il accuse sa femme de vouloir l'empoisonner pais il sort de sa poche un revolver et il en tire un coup dans la direction de cette dernière, sans l'atteindre. 11 porte un second coup dans les volets, croyant que des malfaiteurs s'introduisent chez lui.

Le 15', le malade est plus rassuré ; d'ailleurs la nuit a été bonne, exempte de cauchemars et d'illusions. Il reçoit sa femme avec d'affectueuses paroles.

Le 16, il est tout à fait calme, il se rend compte qu'il vient d'avoir un accès d'exaltation et que ses soupçons n'étaient que des illusions créées par le trouble de son esprit. Toutefois il n'a gardé aucun souvenir de la scène des coups de revolver, ni des événements qui lui ont fait escorte : toute cette période est pour lui entourée d'un voile.

La cause occasionnelle de cette crise délirante avec anxiété et terreur panophobique suivie d'amnésie, demeure inconnue. B... n'a jamais eu de crises comitiales ; il n'a pas de stigmates physiques d'hystérie. Son père qui exerce la profession de chef de cuisine, serait buveur, mais bien portant : la mère est d'une bonne santé ; quatre frères et sœurs sont également bien portants. Les habitudes d'intempérance sont formellement niées par la mère, l'épouse et le malade lui-même. Néanmoins nous nous rattachons de par la nature du délire et le caractère de l'amnésie consécutive au diagnostic d'éthylisme.

En regard des cas où l'anamnèse et les stigmates font défaut pour affirmer la nature alcoolique d'un délire amnésique, il en est d'autre où l'influence du

toxique joue au contraire un rôle tellement e'vident que ce rôle ne se borne pas à de simples troubles fonctionnels transitoires. Alors la difficulté ne réside pas dans la recherche d'une origine qui s'impose ; elle consiste dans le départ à établir entre les différents modes d'action de cette origine même. En pareille occurrence en effet il n'est pas toujours facile de distinguer parmi les troubles mnésiques ce qui revient à l'influence d'un trouble fonctionnel transitoire et paroxystique, et ce qui appartient d'autre part à une altération organique et profonde, à l'amnésie démentielle en un mot.

Le commissaire de police appelé à constater la mort subite d'un sieur F... décédé à la suite d'une hémorragie cérébrale, trouve la femme F... couchée dans le lit auprès du défunt. Elle était en état complet d'ivresse, et avait passé la nuit entière et la matinée en présence du cadavre de son mari, étendue à ses côtés, et sans paraître en aucune façon émue des circonstances de sa mort.

Cette attitude étrange, parut révéler un trouble mental et justifia son envoi aux fins d'examen à l'infirmerie spéciale du Dépôt.

La femme F... âgée de cinquante ans, se présente à nous dans un état de déchéance physique et intellectuelle évident. Vêtue sordidement, couverte de vermine et d'une saleté repoussante, elle présente une plaie à la tête et des contusions nombreuses résultant d'une chute faite à son domicile. On ne peut évoquer en elle le moindre souvenir, et elle semble ignorer que son mari est mort.

Dans la nuit elle s'agite et cherche à saisir des objets imaginaires le long des murs ; elle paraît en proie à une vive anxiété sous l'empire d'hallucinations terrifiantes de la vue.

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Le lendemain, il est encore très difficile de fixer son attention. Néanmoins lorsqu'on insiste, elle paraît se rappeler vaguement que son mari est défunt; mais aucun souvenir ne peut être évoqué d'une façon précise,, ni localisé dans le temps.

Le surlendemain cette paramnésie de certitude subsiste, et les jours suivants c'est toujours avec la même hésitation et la même incrédulité relative que la femme F... s'entretient avec nous de la mort de son mari. Quand nous parlons sur un ton très affirmatif, elle se contente de répondre : « Vous croyez ?... Moi, je ne pense pas. . . Au fait, c'est peut-être vrai. . . »

Il résulte des renseignements recueillis sur cette femme qu'elle se livrait depuis longtemps à des excès alcooliques. Depuis un an, ses facultés mentales s'étaient affaiblies progressivement, et depuis un mois surtout, l'affaiblissement avait fait de grands progrès. Elle était devenue presque inconsciente de ses paroles et de ses actes, descendant fréquemment dans la rue sans être habillée, gâtant même par intervalles etc..

Cet état constituant un danger permanent pour son entourage et pour elle-même, la femme F... fut dirigée sur l'asile Sainte-Anne.

Il est à peine besoin de dire combien l'influence paroxystique et purement fonctionnelle d'une dose accidentelle de toxique, se trouve secondée par la déchéance organique et permanente des facultés, chez une telle malade.

Nous n'insistons pas davantage sur le rôle de cet affaiblissement définitif dans la genèse des troubles mnésiques de l'alcoolique chronique : nous y reviendrons en effet dans un chapitre ultérieur.

Dromard.

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