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L'amnistie

Ce mot, en parlant de l'insurrection de la Rivière-Rouge, a «déjà excité tant de préjugés et provoqué tant de récriminations qu'il est devenu un sujet bien délicat à traiter ; nous • entreprendrons pourtant de le présenter devant le public pour que les amis de la vérité sachent à quoi s'en tenir.

Nous aurions désiré éviter de prendre une part ostensible dans le débat sur cette question, c'est pourquoi nous nous sommes abstenu d'en écrire pendant quatre ans. Le temps, au lieu d'avoir donné la solution à cette difficulté, n'a fait que l'ac. croître, les choses sont rendues si loin que nous nous croyons tenu d'élever la voix.

Après les insultes et les injures qui nous ont été prodiguées personnellement, viennent maintenant des insinuations qui mettent en doute notre franchise et notre bonne foi. Nous avons pu, sans effort, mépriser les injures, nous ne pouvons pas consentir à laisser planer sur nous le doute que peut-être nous avons trompé.

Si nos conseils ou nos suggestions avaient été écoutés, le transfert du Nord Ouest à la Puissance du Canada se serait ^effectué sans trouble et sans résistance, et on n'aurait pas eu à demander notre intervention au milieu des difficultés survenues. Après avoir fait inutilement tout ce qui dépendait de nous pour mettre les autorités sur leurs gardes et en mesure de prévenir les complications qui ont eu lieu, nous avons fait avec succès tout

ce qui dépendait de nous pour amener une solution paisible et satisfaisante de ces mêmes complications.

Parmi les moyens qui nous ont le plus aidé à obtenir cet heureux résultat se trouve la promesse d 'amnistie. Nous sommes tenu en justice envers ceux qui ont ajouté foi à nos paroles de dire ce qui leur a été garanti, et nous nous devons en justice à nousmême de faire connaître sur quoi nous nous sommes appuyé pour promettre l'amnistie, et sur quoi nous nous appuyons pour continuer de croire et de dire que non seulement elle a été promise mais qu'elle a été de fait virtuellement accordée.

Pour nous, la question d'amnistie n'est plus une question libre, puisque la bonne foi publique est engagée et que l'honneur national est en jeu.

Cette assertion, nous l'appuyons sur des documents et écrits authentiques, sur des promesses et des actes officiels et semi-officiels, puis, nous invoquons l'irrésistible logique des faits imposant ses conclusions.

Les pages suivantes ne sont pas un appel aux passions, pas même aux sympathies ; nous écrivons simplement de l'histoire et nous demandons aux hommes sérieux d'en tirer les conséquences pratiques. C'est assez dire que nous écrivons avec calme, évitant autant que possible, tout ce qui peut nourrir les préjugés ou accroître l'excitation.

Lès confidences et secrets étant pour nous choses sacrées, il nous est inutile de dire que nous ne -trahirons pas ce qui porte i ce cachet. En dehors de toute indiscrétion, il nous reste assez à dire pour prouver que l' amnistie n'est plus une question libre, ni pour les autorités Impériales ni pour les autorités Fédérales et encore moins pour les autorités de la Province de Manitoba.

§1. Les autorités Impériales et V amnistie.

Mandé de Eome par le Gouvernement Canadien en janvier 1870, nous eûmes, le 10 lévrier suivant, l'honneur d'être présenté au Très Honorable Sir John Young, depuis Lord Lisgar, et alors Gouverneur-Général du Canada. Son Excellence nous accueillit, non seulement avec courtoisie, mais même avec des marquer non équivoques de confiance. Elle nous fit part de ses vues et de celles du Gouvernement Impérial, relativement aux difficultés survenues à la Rivière -Rouge.

Tout en affirmant la majesté de la loi, et la détermination du

Cabinet Anglais de maintenir sa souveraineté dans les Territoires du Nord Ouest, le Gouverneur-Général ne nous dissimula pas que des fautes avaient été commises par l'autorité même et par ses agents canadiens à la Kivière-Rouge; que précisément à cause de ces fautes, les insurgés avaient un droit particulier à la clémence de notre Gracieuse Souveraine, et que, pourvu qu'ils acceptassent les décisions de Sa Majesté, sur le fait et les conditions de leur union à la Confédération, le passé serait oublié, Son Excellence exprima le désir qu'une fois rendu à Fort Garry nous nous appliquassions à inspirer la confiance aux mécontents en les assurant que non-seulement ils ne seraient point inquiétés pour ce qui avait eu lieu, mais que même s'ils voulaient lui faire part de leurs réclamations, comme représentant immédiat de Sa Majesté, il les accueillerait avec bienveillance et il les traiterait avec générosité.

La veille de notre départ d'Ottawa, Son Excellence nous fit l'honneur de nous adresser la lettre suivante.

Ottawa, 16 février, 1870.

Mon cher Seigneur Evêque,

Je désire vivement vous exprimer avant votre départ, le sentiment profond de reconnaissance que je sens vous être dû pour avoir quitté votre séjour à Rome, abandonnant les grandes et intéressantes affaires dans lesquelles vous y étiez engagé pour entreprendre à cette saison rigoureuse la longue traversée de l'Atlantique et un voyage prolongé à travers ce continent, dans le but de rendre service au Gouvernement de Sa Majesté en acceptant une mission dans l'intérêt de la paix et de la civilisation.

Lord Gran ville était très désireux de profiter, dès le début, de votre concours si utile, et je me réjouis cordialement de ce que vous avez bien voulu l'accorder avec tant de promptitude et de générosité.

Vous êtes pleinement au courant des vues de mon Gouvernement, et le Gouvernement Impérial, ainsi que je vous en ai informé,désire ardemment voir le territoire du Nord-Ouest faire partie de la Puissance à des conditions équitables.

Je n'ai pas besoin d'essayer de vous fournir des instructions pour vous guider au-delà de celles contenues dans le message télégraphique qui m'a ét 5 envoyé par Lord Granville de la part du Cabinet Britannique, dans la prcclamation que j'ai rédigée en conformité à ce message et dans les lettres que j'ai adressées au gouverneur Mc- Tavish, à votre Vicaire-Général et à M. Smith.

Dans cette dernière j'écrivais : " Tous ceux qui auraient des plaintes

à faire ou des désirs à exprimer sont invités à s'adresser à moi comme au représentant de Sa Majesté, et vous pouvez affirmer avec la plus entière confiance que le Gouvernement Impérial n'a pas l'intention d'agir autrement ni de permettre que d'autres agissent autrement que dans la bonne foi la plus entière vis-à-vis les habitants du Nord-Ouest. Le peuple peut compter que le respect et l'attention seront étendus aux différentes croyances religieuses, que le titre à toute espèce de propriétés sera soigneusement sauvegardé et que toutes les franchises qui ont subsisté ou que le peuple se montrera qualifié à exercer seront dûment continuées ou libéralement conférées.

En déclarant le désir et la détermination du Cabinet Britannique de Sa Majesté vous pourrez en toute sûreté vous servir des termes de l'ancienne formule: La justice sera exercée en tout.

Je vous souhaite, Mon cher Seigneur Evêque, un heureux voyage et le succès de votre bienveillante mission. Croyez-moi avec tout respect.

Fidèlement votre,

[Sfgné] John Young

Cettre lettre de la main môme du Représentant de notre Souveraine, nous répétait l'opinion déjà exprimée en conversation et confirmait l'assurance donnée en nous informant que le comte Granville, alors secrétaire d'Etat pour les Colonies " était trèsdésireux " de nous voir accepter la mission qui nous était confiée. Cette lettre nous indiquait aussi, pour nous servir de guide, les dépêches du Gouvernement Impérial, la Proclamation émanée par Son Excellence le 6 Décembre 1869, ainsi que des lettres adressées à d'autres personnes déjà employées officiellement, pour la pacification du peuple de la Rivière Rouge.

Naturellement ces documents devaient nous inspirer une entière confiance ; de plus, puisqu'on nous les confiait sans restriction et sans condition, non-seulement ils avaient toute leur valeur le jour qu'ils nous étaient remis, mais, de plus, ils devaient conserver toute cette valeur jusqu'au moment où il nous serait possible d'en faire part à ceux à qui nous devions les communiquer.

Dans le cas où les événements, qui auraient précédé notre arrivée à la Rivière-Rouge, auraient pu changer les dispositions exprimées dans les susdits documents, les autorités qui nous les avaient confiés nous devaient en justice de nous avertir du changement de leurs intentions, afin que leur parole et la nôtre fussent dégagées vis-à-vis du peuple, auquel nous étions chargé de porter ce message de paix et de conciliation.

Or, il y a plus de quatre ans que tous ces événements se sont produits et rien n'est parvenu à notre connaissance qui puisse contredire la parole donnée par le Keprésentant de notre Souveraine, parlant officiellement et solennellement, dans une Proclamation inspirée par des dépêches venues directement de l'office colonial de (i Downing Street."

lo Examinons les documents dont il est question, au moins en ce qui a trait à la clémence et à la manière de traiter avec les insurgés, Le premier qui fut signalé à notre attention est le télégramme suivant envoyé par Lord Granville à gir John Young en date du 26 Novembre 1869: %

" La Reine a appris avec regret et surprise que certains hommes mal conseillés se sont lierués pour s'opposer à l'entrée de son Lieutenant- Gouverneur dans les Possessions de Sa Majesté à la Rivière-Rouge.

La Reine ne*doute nullement de la loyauté de ses sujets dans ces établissements et doit attribuer à uue fausse représentation ou à un malentendu, leur opposition à un changement évidemment à leur avantage. Elle compte que votre Gouvernement prendra tout le soin possible pour expliquer le malentendu où serait pour exister, et s'assurer des désirs et se concilier le bon vouloir des colons de la Rivière-Rouge, mais, en même temps, Elle vous autorise à leur dire qu'elle envisage avec déplaisir et chagrin leurs procédés illégaux et déraisonnables, et qu'elle s'attend à ce que ceux qui ont quelque désir à exprimer ou plainte à porter, s'adresseront au Gouverneur de la Puissance du Canada, dont, sous peu de jours, ils feront partie.

" La Reine compte que son Représentant sera toujours disposé, d'un côté, à redresser tous les griefs bien fondés et de l'autre, à réprimer avec l'autorité dont Elle l'a investi tout trouble illégal. "

Evidemment, le gouvernement de la Reine veut d'abord que l'on prenne tout le soin possible pour expliquer le malentendu, pour s'assurer des désirs et se concilier le bon vouloir des colons de la Rivière- Rouge. Tout cela c'est de la bienveiilance,c'est plus que le pardon du passé, c'çst l'offre de rencontrer la volonté des mécontents puisque l'on va jusqu'à exprimer le vœu que les insurgés portent leurs désirs et leurs plaintes devant le gouverneur de la Confédération canadienne.

Cette disposition si bienveillante s'accentue davantage dans une dépêche du comte Granville, lorsque déjà le gouvernement insurrectionnel a pris des proportions plus grandes ; que des arrestations ont été faites ; que des prisonniers sont gardés au Fort Garry et que les insurgés sont maîtres de la situation.

Dans cette circonstance si difficile et si délicate le noble lord ministre des colonies ne craint pas de dire en date du 8 janvier 1870:

uJe remarque avec beaucoup de satisfaction le vif désir manifesté par je gouvernement canadien d'éviter toute collision avec les insurgés de la Rivière Rouge et d'épuiser tous les moyens d'explication et de conciliatien avant de recourir à la force."

C'est un membre du cabinet anglais qui parle ainsi ; on pourrait s'en étonner ailleurs qu'en Angleterre. Ce n'est pas à des canadiens à se plaindre de cette disposition de la Mère-Patrie, surtout quand le ministre des Colonies ne se fait pas scrupule de dire que c'est le cabinet d'Ottawa qui a occasionné les troubles dont il est question, ainsi qu'il le fait dans sa dépêche du 30 Novembre 1869 où on lit le passage suivant : [Correspondances et documents etc., pour 1870 page 144.]

u Le gouvernement du Canada en vue du transfert accepté par tous les partis intéressés entreprit de faire certains arpentages, ce qui d'abord souleva une faible protestation de la compagnie, et chargea le futur Lieutenant-Gouverneur d'entrer dans le territoire. Malheureusement, le résultat a trompé l'attente du gouvernement canadien. Il paraît jjue M. McDougall a rencontré une résistance armée et que dans les troubles occasionnés par sa présence, les magasins de la compagnie ont été pillés et le Fort Garry occupé par les insurgés.

u Mais le gouvernement après avoir, par cette mesure, occasionné les troubles dans un territoire qu'il s'est engagé à prendre sous son contrôle semble maintenant réclamer le droit de différer indéfiniment les engagements pris avec la compagnie, et d'imposer au gouvernement de Sa Majesté la responsabilité de faire cesser la résistance qui s'est manifestée."

Cette assertion déjà si propre à diminuer la responsabilité des mécontents, est bien plus fortement exprimée dans le passage suivant du comte Gran ville auTrès- Honorable John Young en date du 26 janvier 1870 :

''Je regrette encore bien plus sérieusement la proclamation émanée par M. McDougall et la commission envoyée par lui au colonel Dennis. La proclamation portait que Sa Majesté a tranféré la Terre de Rupert au Canada, ce qui n'a pas été fait assume l'autorité de Lieutenant-Gouverneur qui ne lui appartient pas légalement et tendait à éteindre les pouvoirs appartenant à M. McTavish qui est, de fait, le seul gouverneur légal du territoire- Une proclamation subséquente autorisant le colonel Dennis à armer ses partisans, à attaquer, arrêter, désarmer et disperser des hommes armés troublant la paix publique, et assaillir, faire feu ,

enfoncer toute maison où ces hommes armés pourraient se trouver. Si le colonel Dennis avait agi en conséquence, les résultats les plus désastreux s- en pu auraient suivre. Tel que c'est, le gouverneur MacTavish doit supposer son autorité éteinte, aucune autre ne lui ayant été substituée et îa découverte que les exposés, faits dans la proclamation ne sont pas fondés en fait, doit diminuer le poids de toute proclamation ultérieure. Ces procédés ne rendent pas le gouvernement de Sa Majesté moins désireux de rétablir la tranquillité sous l'autorité de la Puissance, mais ils ont certainement augmenté la responsabilité du gouvernement Canadien."

Ces dépêches, sans parler d'amnistie en faveur des insurgés, disent assez qu'ils y ont un certain droit, puisqu'elles reprochent au gouvernement Canadien et à ses agents des actes précipités, illégaux et criminels, l'extinction de l'autorité du gouverneur Mac- Tavish et la défiance qu'une pareille conduite doit inspirer.

Les documents précités nous furent communiqués afin de bien nous faire apprécier les dispositions du gouvernement Impérial, pour que nous pussions rétablir pftis facilement la confiance du peuple de la Kivière-Kouge et le déterminer à accepter l'ordre de choses proposé sans crainte pour le passé, comme sans inquiétude pour l'avenir.

2o. Après nous avoir fait part des dispositions du cabinet anglais, le gouverneur-général attira notre attention sur sa Proclamation du 6 décembre 1869. Nous en copions intégralement l'exemplaire français tel qu'il nous a été remis officiellement.

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