CHAPITRE V
Enfin Jan W. Corn se persuad^ indubitablement, que l'énergie était passft, et qu'il restait un homme « fini )).
Brutalement lucide, il connut que seul, Tespoir de retrouver et de reprendre Annie, ainsi qu'un mécanisme insoupçonné et latent, avait actionné sa vie. Suprême but, auquel, sous forme de colossales étreintes, il avait inconsciemment aspiré. Désir final et qui réclama son acquit, au jour où il avait prétendu se confiner dans les allures d'un monsieur retiré de rOËuvre.
Donc, le ressort avait fléchi, s'était usé peut-être. Tout se paie, d'ailleurs, c'est la loi inexpugnable...
Et il décida qu'il fallait se laisser modiquement végéter, vienne le dénouement^et choisir quelque occupation, la moins fade possible, comme une housse qui lui dissimulerait la çordide carcasse des semaines...
Par imperceptibles degrés, Jan W. Corn qui, autrefois, englobait les hommes dans un total mépris d'indifférence, laissa se modifier chez lui ces sentiments. Une sorte de commisération envers les gueux lui survenait : oui, d'un côté la Force et l'Oppression, et de l'autre le Dénuement et la Faiblesse. « Il est vrai que tout s'achève parla mort!... Néanmoins il ne convient pas de s'en tenir à cette consolation... » Alors il se mit en tète de faire du « bien. »
Toute idée d'être vertueux lui demeurait d'ailleurs étrangère, ou d'échapper à. des remords, inconnus, ou de racheter des fautes, dont il ne s'accusait pas. Le passé, définitivement, le laissait dans un calme supérieur et serein. C'étaient, à son âme, de pâles histoires d'enfant, les aventures d'un livre d'images, contées par une aïeule ou rêvées en un songe ancien...
IrJ
Il entreprit de lire et, copieusement, avala des ouvrages sur la science sociale. Il y découvrait à chaque feuille, des assertions qui lui parurent d'une inexactitude monstrueuse.
Il fut surpris du nombre de notions fausses répandues au sujet des hommes qui peuplent Punivers, de leurs mœurs, de leurs idées, de leurs caractères. 11 finit par délaisser ces élucubrations... H ne s'adressa pas aux belleslettres. Un roman lui avait toujours paru chose indigeste, et cela lui extirpait des bâillements larges et prolongés... Quant aux vers, il aimait encore mieux lire le journal. Mais n'en recélait-ilpasen suffîsance,de poésie — la vraie — faite de nature coudoyée pendant un tiers de siècle, scrutée par des yeux qui avaient vu, des narines qui avaient reniflé, des oreilles qui entendirent?...
Sans plus de paperasses, il se mit en devoir d'améliorer le sort des artisans. 11 en étudia les moyens avec les contremaîtres et les ouvriers eux-mêmes. Tous le révéraient comme un mage... Il créa des hospices, des maisons de retraite, des pensions viagères...
Répugnant aux entremises, s'il édifiait un
hôpital il en surveillait lui-même Térection, de môme qu'il opérait tous ses dons en personne. Généreux, mais habile à discerner la misère authentique de la simulée, il ne s'étonnait pourtant pas lorsqu'on l'avait dupé...
Assez souvent, il venait à la taillerie de Master Clœtzens, où jadis il avait travaillé.
Nul ne s'en souvenait. Il ne le disait pas.
L'ancien Master Clœtzens était mort, et son fils lui avait succédé. C'était un petit homme bienveillant et doux, tout semblable à une ombre, avec des vêtements gris, un vieux visage, et qui passait sans bruit dans les salles actives...
Or, Jan W. Corn portait à rindex,un mince anneau d'argent, au chaton duquel s'incrustait un diamant d'une eau parfaite. C'était l'un des deux.
La nécessité ne lui avait jamais commandé de les vendre. Seulement, le jumeau, il l'avait donné à Annie... Qu'en avait-elle fait ! Qu'en avait-elle fait?
Il montra, un jour, cette bague à Master Clœtzens, le fils :
— Cette pierre... commença-t-il... Voyezvous cette pierre, mon garçon ?
— Oui, je la vois, monsieur Corn, je la vois très bien.
— Ëhbien!... cette babiole, et une autre semblable, cela a fait peut-être ma fortune.
— Oh!
— Oui, mon garçon... Et comment ? Ça, je ne vous le dirai pas I
Et Master Clœtzens souriait... Il aurait été bien curieux de savoir « comment », Master Clœtzens... Mais monsieur Corn, bien sûr, n'en dirait jamais plus long qu'il ne voudrait...
Certain dimanche, au matin, une délégation d'ouvriers des tailleries se présenta à son domicile. Reconnaissants, ils lui décernaient une couronne de feuilles de chêne d'or, richement sertie...
« A Jan W. Corn, la corporation des tailleurs de diamants, en gratitude > était Texergue.
Pieter Peets les fit entrer dans la salle à manger où Jan W, Corn leur offrit à boire. Il se montra content. Il ne ressentait aucune ironie dans cet avatar nouveau que lui faisait
'^^f^^m^^pmm^^' y
âS6 L* AMORAL
la destinée. Il leur dit de bonnes paroles sans rhétorique. Et, en les congédiant, il leur remit à chacun une boîte de havanes et un billet de cent florins. Pieter Peets rayonnait.
Ce fut vers cette époque de sa vie que Jan W. Corn, si rebelle qu'il fût à l'art, rencontra un tableau qui Témut.
Comme il passait, de fortune, devant le Musée de la Ville, il eut la fantaisie d'entrer.
S*y tenait une exposition des œuvres de Rembrandt. Les œuvres de ce Maître l'étonnèrent. Il se complut curieusement à la caresse de son génie. Une toile l'arrêta longuement : elle représentait une scène biblique, David jouant de la harpe devant Saûl, le roi.
C'est le roi Saiil, vêtu d'une robe de velours et de brocart, coiffé d'un turban. Il est assis. D'une main, il tient une longue hampe — sceptre, bâton ou lance — appuyée contre son épaule ; de l'autre, avec une draperie lourde, il s'essuie les yeux. Le roi Saûl pleure, et l'œil, au-dessus d'une pommette amaigrie, semble un lac de désolation. Ah ! quel émoi, quelle insondable douleur recèle ce visage... Mais, et car, devant lui, tout près, touchant
presque ses genoux avec sa harpe de bois fruste, un jeune garçon, plutôt un enfant, pince les cordes et chante. La bouche est entr'ouverte, les yeux se fixent on ne sait où. Sa petite figure, le soleil l'a brunie ; TébourifTement de sa tête crépue lui donne un air rustique. Et ses traits sont remplis d'une inspiration farouche, et forte, et surhumaine vraiment... Et voici le petit David, jouant, qu*ouït le roi Saul, le roi qui pleure. . .
Est-ce qu'en vérité quelqu'un avait su concevoir tant de détresse, de par le monde 1 Et positivement, il semblait à Jan W. Corn qu'il était lui-même ce monarque accablé!
Par accoutumance, Jan W. Corn s'occupait, comme devant, à ses bureaux d'armateur et ne s'y montrait ni plus coulant, ni moins strict. Enfin, çàet là, il ressongeait à Annie... Quelle vie pouvait-elle bien mener?... Drôle d'aventure que la distance !
En huit années, Jan W. Corn, homme encore jeune avant son départ dernier, avait tourné au vieillard. Et même il semblait, à présent, plus décrépit que Pieter Peets.
Une immense lassitude suintait à ses traits*
Longuement latente, ainsi que la neige qui finit, après beaucoup de jours gris, par tomber d'un ciel menaçant, elle s'était épandue, toute. Blanchi, le regard sans flamme, l'embonpoint fondu, il allait, en s'aidant, pour marcher, d'un bâton...
Les voisins disaient :
— Regardez comme il est tassé. Monsieur Corn.
— Il était si vert, il y a peu de temps I
— Etrange !
Les conversations trottaient... Quels chagrins? Qui était-il? On ne savait rien de précis au sujet de sa fortune... — Or, Pieter Peets continuait à être muet comme un hareng saur; et la vieille Esther s'était tue de son pauvre vivant...
On finissait par deviser du beau temps et du brouillard.
Jan W. Corn se promenait, par un aprèsmidi d'été, au Jardin Zoologique. Il portait intérêt aux lions, aux tigres et aux panthères,
ici d'une beauté rare, et dont il admirait la souplesse inimitable de démarché, les mufles inapitoyés et les prunelles d'onyx...
Et, pour eux, il délaissait la maison des singes, le parc des ruminants, la fosse de l'hippopotame, et le bassin des otaries aux crisrauques...
Comme il regardait les fauves qui lapaient leur lait, en des auges qu'on leur poussait du dehors, une petite tache noire s'implanta obstinément dedans ses yeux. Elle crût.Puis,encore qu'il fît grand jour, tout lui devint obscur. Il resta sur place, incapable de se diriger, répugnant à demander du secours, et, de tout son poids,il s'arc-boutait sur son bâton. La nuit finit par s'éclaircir. Alors il concentra ce qui lui restait de forces, et, à petits pas laborieux, il se convoya vers un banc rapproché. Il s'assit, et souffla. Il était terrassé par un vaste froid que le soleil ardent ne dissipait point. Il éprouvait cette impression que sa vitalité fuyait par tous les pores.
Au bout d'une demi-heure, il finit par se remettre et il regagna, à pied, sa maison...
Pieter Peets demeura la bouche ouverte, en
â60 l'amoral
apercevant ce visage ravagé, d'une pâleur mortelle ; et, comme il s'efforçait, trop tard, de dissimuler son impression :
— Que t'en semble, Pieter Peets? fit Jan W. Corn en se désignant du doigt.
— Maître, je . . . vous . . .
. — Je te demande, nigaud, si je parais bien bas?
— Vous vous seriez trouvé mal ?
— Oui, pardieu, je me suis trouvé mal...
C'est aux ménageries que la cbose me survint... Pour la première fois, parole, je vais être malade. ..Allons, aide-moi à gagner mon lit...
— Mon Dieu... mon Dieu... s'effarait Pieter Peets, tout en le soutenant avec d'adorables précautions.
Il passa toute une semaine dans une manière d'assoupissement sans conscience. Au bout de ce laps de temps, le sentiment lui revint et il perçut, avec une assurance extrême, que sa fin n'était pas éloignée ; du reste Pieter Peets parlant de médecin, il avait sursauté sur ses matelas :
— J'aimerais mieux crever dix fois... Je
t'interdis... je t'interdis d'en parler... ou, sinon...
Et, par habitude, il allait ajouter quelque chose comme : « Je te brûle la cervelle... » Il se retint, jugeant qu'en les présentes circonstances, ce serait peut-être ridicule; mais Pieter Peets,lui, regretta qu'il n'eût pas prononcé les menaces attendues : ça allait bien mal, décidément, si le Maître ne causait plus de mitraille...
Le timbre ayant carillonné, Pieter Peets courut. Il entra sur la pointe du pied et se tint debout près de la porte.
Sous les draps, le corps anguleux, et certainement décharné de Jan W.Corn, creusait des vallées et dessinait des crêtes... Il avait les traits détendus et gardait ses yeux clos. Un cigare, sur la table de nuit, finissait de s'éteindre.
« Il a fumé... » pensa Pieter Peets, et il se réjouit dans son cœur. Puis, il attendit avec patience.
Jan W. Corn ouvrit la bouche et articula péniblement :
— Prends un morceau de papier... Ecris...
— Bien, fit Pieter Peets, qui prestement s'assit à la table, installa ses besicles sur son nez, et tint en l'air une plume d'avance trempée dans l'encrier : vaguement, en une balance inconnue, il espérait par cette promptitude compenser l'immobilité navrante de l'autre.
Jan W. Corn dit :
— Ecris, — c'est une dépèche : — « Madame Annie Valkine, Château Darong. Lewes, par Melbourne... Australie... » Ensuite^ à la ligne... C'est fait? Bien, écris : « Venez. Suis près de mourir. Vous attends... » Ça y est ?
Pieter Peets lui mit dans les doigts les feuilles où sa grosse écriture s'étalait, en traits ridicules doucement...
— Tu as oublié un e à Annie, remarqua Jan W. Corn. Ajoute-le, ainsi que mon adresse, et va-t'en porter cela au télégraphe. Prends l'argent dans le tiroir du bureau à gauche...
— Mais non... ce n'est pas possible... Maître... vous n'êtes pas près de...
— Parfaitement si, mon garçon... Mais ne
te tourmente pas... Toi aussi, ça t'arrivera, uu jour... Allons, file.
Désormais, Jan W. Gorn n'exista plus que grâce aux crampons d'une volonté supérieure qui le crochait à la vie...
(( Répondra-t-elle ? Et qu'est-ce qu'elle répondra?... Oui? Non?... » Il attendit comme on attend, avec les variations de respoir,toutes ces raisons mauvaises ou bonnes qu'on s'offre contre le doute, en reculant sournoisement des limites d'abord fixées.
Une fois, s'étant assoupi, il se rêva en convalescence. Il assistait au retour progressif de ses forces. Il commençait à se lever et pouvait faire quelques tours de chambre...
Mais il se sentait presque honteux de guérir : que dirait Annie ? Elle croirait qu'il eût usé d'un stratagème, pour l'apitoyer. Alors il se désolait, comique et sérieux : il ne pouvait cependant pas s'inculquer, pour lors, un poison lent. Et puis, un soir, c'est Annie, avec une petite sacoche en bandoulière, comme les Anglaises pérégrinatrices...
Pieter Peets, ayant plusieurs fois tocqué
contre Tafinoire à glace, fit entendre un € hum » qui réveilla le dormeur Jan W. Corn : il apportait une dépêche.
— Donne...
Elle disait : « Madame comtesse Yalkine décédée, A laissé dans papiers lettre pour vous,que vous expédions. Avions pas adresse.
Harpe r, soUicitor... »
« C'est bien, j'attendrai... », déclara simplement Jan W. Corn.
Il allait en s'éteignant. Dans son regard ne clignotait plus que le forcené désir de cet ultime héritage. Il comptait, recomptait et discutait en lui-même le temps que la lettre mettrait à parvenir... Et, tout à coup, il frissonnait de la tête aux talons, en la terreur qu'elle pourrait se perdre. Mais non ; elle devait arriver ! . . .
Pieter Peets l'apporta sur un plateau d'argent, avec solennité. Elle était scellée de grands cachets noirs. Jan W. Corn affaibli, commanda à son vieux domestique de l'ouvrir et de la lire. Celui-ci rompit la cire en tremblant. Une mèche de cheveux s'é-
QUAND VOUS LIREZ CETTE LETl
chappa de l'enveloppe. Jan W. Goi suivait des yeux, ordonna :
Pieter Peets, osant à peine effle chose menue et douce, la recueilli doigts noueux qui flageolaient. La i s'était pas éparpillée... Il la luidépo draps, à la poitrine.
— Allons... lis !
— Maître... il faut que j'aille ci mes lunettes...
— Fais vite, souffla Jan W. Corn, Pieter Peets !
Il partit en galopant, revint au bo secondes, tout époumonné.
« Jan Willem, quand vous lirez c j'aurai cessé de vivre... Ce sont ici d que je veux que vous sachiez, mais î lorsque j'aurai cessé de vivre, j ces lignes en ce jour où vous êtes retrouver après tant d'années. . . Vou pas, Jan Willem, qu'avant que vo refermé la porte, j*ai couru pour vous il était trop tard d'une seconde... j( arrêtée... Et vous ne savez pas, non
j*ai pleuré d'interminables larmes, que je pleure encore celte nuit, au momentoù j'écris cela... où vous êtes déjà loin, sans doute, si loin!... Jan Willem, je n*ai jamais cessé devons aimer.. Quand je vous ai fui, hélas, je vous l'ai dit, j'ai cédé à des remords qui me torturaient sans trêve, effroyablement... mais je n'ai jamais cessé de vous aimer. ..Et j'ai souffert plus que vous, qui avez po oublier, tandis que moi je n'ai jamais oublié. Et quand vous êtes venu de si loin me retrouver, j'ai senti que l'amour me montait aux lèvres, et j'ai lutté pour ne point faillir... Et pourquoi me suis-je retenue?... Je ne le sais plus moi-même. Mais je vous jure, Jan Willem, sur tout ce que j'ai eu de sacré en ce monde, que je n'ai jamais appartenu qu'à vous... Lui ne m'a jamais possédée... »
Ici, Jan W. Corn eut un petit tressaillement... Pieter Peets, absorbé dans la lecture, plein ses yeux de larmes brouillant les mots, ne le remarqua point...
« Ënûn, Jan Willem, j'ai voulu que vous sachiez cela. Il est trop tard pour que je recommence une autre existence. Sans quoi
j'irais encore à vous, et je perdrais à tout jamais mon âme. Mais il est trop tard. Adieu, Jan Willem. Nous reverrons -nous en un autre monde ?... Moi, j'emporterai dans la terre, en souvenir de vous, la bague que vous m'avez donnée. Adieu. Je vous ai aimé. Je vous aime...
Quand il eut achevé, jPieter Peets s'essuya la face avec un grand mouchoir à carreaux.
Ensuite il regarda son maître : Jan W. Corn restait immobile. Il lui sembla que sa pâleur était plus grave. Il s'approcha, osa toucher sa main : elle n'était point froide, mais retomba inerte. L'autre main se crispait un peu, qui avait joué parmi les poils fauves répandus sur la blancheur du linge.
Pieter Peets mit sa paume sur le cœur de son maître : il ne sentit rien battre. Use pencha vers sa bouche: aucun souffle ne s'en exhalait.
Pieter Peets cria,d'une voix pleine d'infinie détresse :
— Maître... Maître...
Jan W. Corn ne répondit pas.
Enfin Pieter Peets songea à consulter ses yeux : ils étaient vides, ternis, sans regard.
Alors il comprit que Jan Willem Corn était mort.