CHAPITRE IV
Un soir à neuf heures, Jan W. Corn sortit, devant sa maison, du fiacre cahotoire qui ramenait de la station, avec un cigare et Tantique valise de cuir de vache dont ce devait être le dernier voyage.
Temps d'hiver : il avait neigé et l'air vif piquait dru.
D'une main gourde il souleva le heurtoir :
et ce marteau, dont il avait aimé le son, tinta désobligeamment à son oreille. Un verrou fut tiré avec précipitation, et Pieter Peets apparut sur le seuil. Le sourire de bienvenue s'élargit sur son visage glabre; il restait les bras ballants, et ne savait plus comment manifester sa joie...
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— Bonjour, vieux Pieter Peets,avait dit Jan W. Corn.
— Vous... avez... fait... un bon voyage...
j'espère ?
— Bien, bien... bien voyagé. Prends la valise. Paye le cocher. Y a-t-il à manger !
Oui. Tant mieux. J'entre, je vais me dégeler... Va, Pieter Peets, va, mon ami...
Un peu plus tard, attablé dans la salle à manger aux bons meubles en bois des îles, sous les cent yeux à regard bleu et miroitant des assiettes de Delft, qu'il prit —7 un temps — plaisir à rassembler, Jan W. Corn se restaurait, mangeait et buvait.
— Apporte-moi encore deux bouteilles de Cliquot, les capsules vertes.
Et Pieter Peets le servait, s'efforçant à une apparence calme. Mais le désir de savoir tenaillait immodérément son vieux cœur. Il rêvait un monde d'événements extraordinaires traversés et vécus, de dangers surmontés, et de prodiges accomplis.
Avait-il su retrouver Demoiselle Annie, si bizarrement aimée... En vérité, son air — il s^y connaissait — ne présageait rien de bon...
Il fut plusieurs fois sur le point d'interroger, n'osa...
Mais Jan W. Corn songea à Esther Broch :
— Eh bien ! et la vieille ?... Je ne la vois pas. Soûle, probablement, hein ?
— Elle est défunte de la semaine dernière, fit Pieter Peets, avec une tristesse mêlée d'un certain dédain.
Jan W. Corn en éprouva une surprise maussade :
— Tu ne me dis ça que maintenant !
Plein de conviction, sentencieux, Pieter
Peets répliqua :
— Maître, rien de moins convenable que d'annoncer un,e mauvaise nouvelle aux personnes revenant d'un long voyage.
— C'est vrai I...mais qu'est-ce qui l'a prise, de s'en aller si vite ?
— Voilà I Une fois elle a vraiment trop bu 1 Vous le savez, Maître, comme elle était vicieuse. Je lui disais toujours : « Tu vas en crever, bien sûr, un de ces trois matins ! »
Ça n'y faisait d'ailleurs rien ! La preuve 1 Elle a bu et ne s'est plus réveillée.
Jan W. Corn eut un de ses gestes insoucieux :
— Le diable emporte son âme. La vieille faisait pourtant splendidement la soupe aux choux!... Sauras-tu, à peu près, toi, maintenant?
— Oui... soyez-en certain !
— C'est parce que je ne prendrai pas, voistu, d'autre Servante. Je ne veux pas de tètes nouvelles !
— Ça vaut mieux, oui. Maître...
Et PieterPeets,devenant loquace d'émotion contenue, ajouta :
— Vous savez, moi, mon idée, c'est que les femmes né nous ont jamais porté bonheur...
Jan W. Corn ne l'écoutait plus. Il regardait, très surpris de se retrouver chez lui, dans sa maison au bord de la Kerzersgracht, qu'il lui semblait — comme il arrive aux sédentaires après un lointain exode — n'avoir jamais, ou seulement d'hier, q^uittée.
Cependant il finit par remarquer cette verbosité, dont ildevinait bien la cause... Et, pour faire diversion à une très étrange sensation
de solitude qui Tenveloppait, il fit, d'un ton un peu narquois :
— Je crois, Pieter Peets, mon ami, que tu es curieux de connaître ce qui m'advint.
— Oh ! certes ! fit-il.
Mais, malgré lui, il lui échappa:
— Pourtant je vois bien d'avance que vous auriez mieux fait de rester.
Tout de suite irrité, Jan W. Corn s'écria
— Comment le vois-tu, imbécile ? Qu'est-ce que tu vois ?
Et Pieter Peets, tout penaud, de balbutier: -— C'est que... je... sur votre visage...
— Tu as raison, soupira Jan W. Corn...
Maintenant tout se lit sur mon visage...
Il se perdit de nouveau en ses pensées...
Après une pause, Pieter Peets, désolé d'avoir si maladroitement rompu les confidences, hasarda :
— Est-ce qu'Elle est encore... de ce monde ?
— Je crois bien, lui fut-il assez brusquement répondu. Et je l'ai parbleu revue !
— Par toutes les saintes Trinités ! Je n'en doutais pas!... Vous êtes habile, Maître...
— Le Russe, poursuivit Jan W. Corn, en s'animant quelque peu, Favait emmenée dans son pays... Il l'a épousée... Puis il est mort... Sais-tu où elle est allée ensuite?
Il s'arrêta, moins pour attendre la réponse que pour se remettre.
Pieter Peets resta coi; il ne devinait pas où demoiselle Annie aurait pu aller.
— Eh bien! elle est retournée là-bas...
d'où elle venait 1 Te souvient-il, la maison Darong ! Elle flambait fort, dans le noir, hein, Pieter Peets? N'est-ce point toi-même, qui avais défoncé les tonneaux de pétrole .
— Oh ! Maître... murmura celui-ci, en pâlissant à ces mots évocateurs de la nuit inoubliable parmi toutes les autres nuits...
Car, si son àme était fidèlement moulée sur l'âme de Jan W. Corn, et si nulle obsession, en vérité, ne haatait sa vie passive, il évitait volontiers certains rappels.
— Elle a rebâti la maison, Pieter Peets...
Elle y demeure... presque en recluse. Un peu comme nous. Je l'ai revue, oui, je l'ai revue. (Il semblait monologuer). Elle m'a parlé... C'est toujours la même voix...
Il se versa un verre, mais ne but pas.
— Nous avons causé. Rien n'était à changer, Pieter Peets... Je suis revenu.
Pieter Peets écoutait... et il demeurait songeur, étonné, puis pas étonné. Ces choses-là se pouvaient donc. On se trouve comme cela après dix- neuf ans, et Ton renonce... Or, le cercle de ses idées sur les environs de Tamour était de court rayon !... Il demanda, avec une anxiété naïve :
— Demoiselle Annie se souviendrait-elle encore de moi ?
Jan W. Corn se prit à sourire... Il s'amusa à le rendre heureux:
— Se souvient, oui» vieux Pieter Peets...
Il a été question de toi... Je lui ai raconté ta bonne conduite... Elle te fait ses amitiés... Es-tu content ?
Une voix tout émue, mouillée d'un pleur, prononça :
— Content, Maître...
Mais, depuis de longues semaines, Jan W.
Corn n'avait articulé autant de paroles. Il se sentit fatigué. Il repoussa sa chaise et se leva :
— J'ai fini... Assez mangé. Assez bavardé.
Nous reprendrons notre existence ordinaire... adœternum, comme disait un curé... Tu as compris... Tout est en état?... Well!.. Bonne nuit.
— Bonne nuit, Maître.
Jan W. Corn pénétra casanièrement dans sa chambre à coucher...
Mais, pendant qu'il rangeait les plats et Targenterie, Pieter Peets entendait un nombre inaccoutumé d'idées se heurter dans sa cervelle, et son âme s'agitait en mouvements divers. De ce chaos, ressortait, avec une inusable admiration pour son génie, ce fait que Demoiselle Annie avait gardé souvenir de lui, Pieter Peets... Il chercha à se la représenter telle que jadis, quand il veillait sur elle... Et, juxtaposant, il constatait, soudain, un changement survenu dans le visage de son maître... Pas à dire! Il avait dû se faire du mauvais sang... Ces choses et d'autres encore, furent obscurément songées dans la cervelle de Pieter Peets, tandis qu'en la salle à manger aux mille yeux bleus de Delft, il ran-* geait les verres et les plats, ne manquant pas
de finir pieusement ce qui restait des bouteilles...
Cependant, Jan W. Corn reprenait possession des Etres familiers.
Rien n'était différent. Aucun meuble n'avait été déplacé d'une ligne. Et, néanmoins, il lui semblait que dans tout s'infiltrait quelque chose d'hostile.
Il se défit de ses vêtements de route, crut s'éjouir à chausser des pantoufles, à revêtir une robe de chambre en drap gros bleu doublée d'ouate, et à coiffer sa tête d'un tarbouch rouge à gland d'or.
Ce malaise d'esseulement, ressenti dès l'entrée, devenait immense et presque intolérable... Alors, il se demanda crûment ce qu'il allait devenir ?
Soustrait aujourd'hui à l'agitation e:ij^terne, où il avait vécu durant ce navrant voyage de retour, un s&éro lui apparaissait en clair dans l'existence.
Pour se situer, au moral» il fit des suppositioqs :
â44 l'amoral
Que les dix navires qu'il armait encore, par une suite inouïe de cataclysmes, fissent naufrage... Que ses banquiers d'Amsterdam, d'Anvers, et de Londres, prissent la fuite simultanément... Que sa maison brûlât... Que les commis de ses bureaux, à sa barbe, eussent frelaté les comptes... L'adversité, la ruine, le ridicule... En vérité, cela ne lui serait de rien.
De même, pensait-il, si on venait l'appréhender au corps, et le décréter d'accusation en raison de quelques actes vieillots, mais insuffisamment licites, il regarderait sans s'émouvoir le tribunal, il s'entendrait juger, condamner, avec un cœur serein...
Le passé ? Il n'irait même pas visiter l'endroit où la vieille Esther pourrissait. Et quand Pieter Peets viendrait à mourir (l'idée qu'il pourrait, lui, le précéder au cercueil, ne l'effleura point), il en éprouverait seulement un ennui domestique...
Manger, boire de vieux vin, fumer un bon cigare ! C'était peu. Quant aux femmes, il n'y pensait plus qu'avec un amer dégoût et un fort mépris dans l'âme. Car enfin, toute cette
débâcle, n*était-eUe point l'œuvre, la propre œuvre d'Annie !
Une haine étrange, celle de l'ancien bourreau pour la victime, s'anima en lui. Il connut cette colère quintessenciée de l'avoir rencontrée sur sa route. Une série de solutions de l'existence, encore jamais envisagées, se présentaient à lui. Toutes ses moindres erreurs, les bévues que le plus sage a forcément commises, voltigeaient en essaims, déformées et grossies, bien entendu, par l'effet de l'heure mauvaise. Son amour-propre désabusé, gémit. Il se jugeait malheureux...
Il alla vers la croisée et l'ouvrit. Mais le froid se rua, le surprit brutalement. Alors il la referma et posa son front coutre la vitre fraîche .
Un large clair de June s'étalait sur la neige. Les arbres étaient pareils à de grands coraux blancs. L'eau magique reflétait, ce soir, toute la blancheur des alentours. Un chaland clignotait de ses fanaux jaunes.
Jan W. Corn quitta la fenêtre.
Dans la cheminée, le feu de bois — il y tenait, malgré qu'il y eût un calorifère, — ache-
vait de s'éteindre. De temps en temps, une petite flamme bleue, acérée, et rapide, jaillissait avec un crépitement sec hors des cendres rougissantes. Elle se tordait, s'évanouissait. Puis le foyer agonisant devenait immobile, envahi, peu à peu, par le froid de la mort.
Il poussa un fauteuil devant Tâtre, s'installa, et présenta ses pieds à la chaleur qui subsistait. Le sommeil ne venant pas, il se complut àvoguer au fil de quelque rêve.Etne s'avisait-il pas de se figurer comment les choses se seraient passées « s'il en avait été autrement I... » Par là il entendait, hypocrite, « si Annie avait consenti à l'aimer encore ». Restituant les événements, les lieux, et par une intuition forte, les dialogues, il vécut des scènes idéales.
Il se revit là-bas, en attente, le cœur cerclé d'angoisse et d'espérance... Une porte s'ouvrait, dans le grand salon clair, . . Elle I Lequel des deux avait couru vers l'autre? On ne sait, mais ils s'étaient pris, dans une longue, inexprimable étreinte... et ils se taisaient... Ensuite, c'était la fable de l'fm-
mense joie à se revoir, bonheur sublime qui les récompensait de tout ce qu'on peut souffrir.
Elle disait combien elle avait détesté cet instant de folie où elle avait fui sa tendresse, et son désespoir de le juger, pour elle, à jamais perdu.
— Comme tu as dû me haïr, me maudire !
— Tais-toi. Je ne veux plus me souvenir de rien. Nous sommes heureux I
— Sans toi, mon existence a été comme un arbre écorcé, comme une trame sans chaîne .
Et c'étaient encore des propos, vraiment, d'amour.
Il lui racontait sa vie. Il fallait qu'elle lui révélât la sienne, en grand détail .
Elle ne s'était jamais donnée au comte. Il la croyait...
Naturellement,Ànnie abandonnait tout pour le suivre. Ils s'embarquaient sur le premier navire en partance vers l'Europe, inscrits tous deux sous leur cher vieux nom deWhite.
De nouveau on les prenait pour des époux .
Gela les faisait rire. Et cette traversée leur
rappelait d'autres heures vécues au long des flots, à bord d'un navire gris, plein d'horreurs et de joies. Et Annie était toujours belle. Et lui, Jan W. Corn, était encore le mâle, et il la faisait crier de bonheur dans leurs étreintes. Maintenant, il entrait avec elle, dans cette maison-ci. Il s'en fallait de beaucoup que ce fût une réception morose. Le vieux Pieter Peets, ayant ouvert, restait bouche bée et marmottait :
— De. . . moi... selle... Annie...
Et Annie, affectueusement :
— Vous voilà donc, mon ancien gardien.
Et Esther Broch, — elle n'était pas morte,
s'entend — se tenait là, bien contente, humble, et un peu jalouse, ce qui Tamusait, lui, Jan W. Corn, au-delà de toutes les expressions. Le repas avait été des plus joyeux. Il lui faisait ensuite les honneurs de sa baraque. Il lui désignait le canal :
— Te plaît-il, ce boyau d'eau brune ?
Amsterdam, disait-il, était une ville curieuse. Elle verrait les tailleries, le ghetto. Annie désirait parcourir l'Europe, visiter Paris... Ils iraient à Paris, si elle voulait.
Enfin, il avait été question de se coucher.
Jan W. Corn, par reliquat d'habitudes frustes, n'avait qu'un lit de fer, bien étroit, pour deux. N'importe :
— A bord, les couchettes ne sont pas déjà si larges, soufflait-il.
Et Annie avait rougi, délicieusement...
Tout le corps affalé, la tête penchée sur Tépaule et les bras à terre, de lassitude il s'était endormi dans son fauteuil. La flamme de la cheminée rentrait définitivement dans le néant. Les chenets brillaient comme de l'or, parmi les cendres...
Et c'est ainsi que Jan W. Corn était revenu dans sa maison.