L HOMME DANS LE CANAL
Les locataires des Broch étaient pour la plupart des matelots ou des manœuvres. Ils se renouvelaient souvent et Ton ne frayaitguère de taudis à taudis.
Jan W. Gorn eut cependant, pour voisin durable, un nommé Quentin Sachs, cicérone, qui guidait les étrangers à travers les curiosités du quartier. Cet homme chétif, possédait un visage camard et souffreteux, inintelligent n'eussent été deux yeux très avisés. Sur ses joues poussait une barbe inégale et sale. Une casquette à visière, de nuance défunte, le coiffait, et il se revêtait d'une houppelande très longue qui lui battait les talons. Or un apparent numéro de cuivre rehaussait (à son sens) d'un caractère officiel ce qu'il y avait de négligé, peut-être, dans sa toilette.
Et traînant les pieds, le corps penché d'une seule pièce vers la terre, toute la journée, Quentin Sachs, en quête de clients, parcourait d'un bout à l'autre la Jodenbreestraat, ou
bien, croisait aux environs de la synagogue célèbre des Juifs Portugais ; et comme il avait cet instinct-là suraigu, fréquemment il mettait la main à la manche d'une pratique.
Alors, il abondait en renseignements circonstanciés, ne faisait pas grâce d'un recoin. D'un air arrogant et discret — en vue de ménager les honoraires — il écartait de son bourgeois les mendiants assailleurs, dont il bravait imperturbablement les malédictions. Il exigeait en fin de compte un pourboire exorbitant, dont il n'escomptait, en vérité, que le quart ; mais il avait pour maxime, qu'il n'est pas besoin d'espérer pour entreprendre ou de réussir pour persévérer, devise d'un prince qui fut grand. Il luttait donc avec habileté et prudence, cédant du terrain pied à pied, rabattant florin par florin puis s'accrochant désespérément aux cents. Il se montrait bouffon autant qu'éhonté, l'on riait ; et de la sorte Quentin Sachs vivotait.
D'ailleurs il racontait que, jadis, il avait eu des jours prospères, une femme très jolie, des rentes. Parlant toujours de lui à la troisième personne : « Quentin Sachs était maître da
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carrière... > disait-il en se gonf revers étaient survenus, dont h sensiblement. Aimant par dessu! il avait cru trouver dans Jan auditeur plein de simplesse et < mais celui-ci, qu'il ennuyait, fini ner le dos, tranquillement.
Il arriva que deux Anglais, — h complets rayés, et qui, munis d' concentrée, écoutaient et regan vinrent, conduits par Quentin { l'atelier où travaillait Jan W. Ce odorant une sérieuse aubaine, d'obséquiosité. En même tempi donner le plaisir d'écraser sous i d'intellectuel, un gros garçon, s qu'inoffensif. (Il se piquait de en fait d'hommes.)
Les ayant remorqués devant expliquait aux gentlemen les d( vrage. Même, il lui arracha mains un outil, et il le maniait devant les insulaires... Jan W.
sait rien, ne témoignait d'aucu
Et Quentin Sachs, plein de contentement dans Tâme, pensait : « Voilà un mouton !... C'est amusant d'humilier les autres. »
Le soir du même jour, des besicles sur le nez, il était assis devant sa table, dans Toccupation de repriser la houppelande, lorsque sans façon Jan W. Corn entra.
Il grommela, toisant par-dessus ses lunettes rintrus :
— Dis-donc, l'ami I Est-ce qu'on pénètre ainsi chez les gens ?
Cependant, l'autre, ayant refermé la porte, avançait... Quentin Sachs se sentit tout à coup mal à l'aise et, s'efforçant de ricaner :
— Qu'est-ce que tu veux?
Mais déjà, il se trouvait suspendu dans l'air, par le haut de son gilet,immobilisé en une étreinte vigoureuse et, sur sa maigre échine, s'abattait comme un pilon, un irrésistible poing.
— Quentin Sachs, disait Jan W. Corn, je te ferai sortir de ta peau... Ah ! ah! ah! tu veux te moquer du monde, et embêter ceux qui travaillent... Tiens, fainéant... (et il ne ces-
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sait pas le martelage) Tiens... Euh! Tu supplies, à cette heure !
Quentin Sachs, gigotant et plus mert que vif, lamentablement, criait grâce :
— Je ne le ferai plus, implorait-il. Finis !
Tu m*as tué...
— Ah ! carcasse !... Ah ! guide de malheur !
— Je suis un pauvre... un brave homme...
Me voilà achevé... au secours !...
Enfin, Jan W. Corn le déposa sur le plancher et s'en alla, non sans aVoir dit :
— Çà t'apprendra à faire le plaisant.
Et, là dessus, en lui toute rancune était morte.
Mais Quentin Sachs, laissait couler des larmes d'amertume et de haine. 11 s'était affalé sur son grabat et d'une main tremblante tàtait ses membres. Il mit un quart d'heure à se convaincre qu'il n'avait pas tout le corps en morceaux. Et il médita profondément de représailles.
L'occasion ne tarda point. Il épiait. Un mystère se révéla pour lui, sous les allures ouvertes de Jan W. Corn. Et il flaira
qu'Esther Broch et lui s'entendaient pour des rendez-vous.
D'habitude ils s'accointaient au dehors; mais celle-ci, trouvant au danger un iacomparable piment pour ses œuvres clandestines, venait parfois le rejoindre dans sa chambre ; et un après-midi, caché alors qu'on le croyait en courses. Quentin Sachs entendit chez le voisin des sons de voix étouffée dont il reconnut le timbre.
Cette découverte le mit en joie : il s'ingénia à en extraire le plus beau suc de vengeance. Et une lettre anonyme au mari, lui parut tout d'abord un moyen naturel et heureux... Mais, il réfléchit : écrire lui-même? prendre un complice? ainsi se livrer, par un témoignage graphique ! Mauvais, décidément, dans une telle affaire. Tandis que les paroles sont fumée.
Dans la rue, Quentin Sachs s'était posté en faction. Quand il aperçut le patron revenant du marché, un panier au bras, il s'approcha.
l'homme dans le g
— Vous êtes sûr, dites, Sale Quentin Sachs vous veut bes
Le Broch, distinctement, vii mande de crédit et se rebiffai pondit par une mine renfrogi nerveusement des paupières.
Sans se laisser démonter nuait :
— Quentin Sachs prend plu affaires que vous ne pourri ner...
Et tout en marchant, il ra\ un brandebourg de sa veste.
Le gros homme le secoure ses méchants regards :
— Voyons, venez au fait. Alors Quentin Sachs, très \
— Il y a que votre femme qu'elle l'entretient... de votri mon Broch !
Car rinvention de tresser d tation ne pouvait être qu'à t( convenable.
Salomon Broch blêmit, s'ai poings.
î douter du mal, et le cœur tait seulement : « La truie...
lie... ». Ensuite :
le sais-tu?... qui est-ce ?
ulement, ne dites à personne ui...
ne dirai rien... Qui est-ce...?
onneur ?
îroyable et pourtant notoire, le it un serment juré, larole d'honneur, souffla-t-il, it.
s se risqua :
amantier!
n Corn... s'écria le Broch, enredin qui ne buvait pas de ses •ais parié que c'était lui !
ifutablement surpris, Salomon )rce de dissimuler sa haine, ainsi que d'autres de ses pase, était en quelque sorte n vice suprême, une avarice crasse. Et puisque Quentin sa femme glisser des pièces à
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Jan W. Corn, il combinait dans leë replis de sa cervelle des plans maladifs pour récupérer Targent.
Par quel moyen le volait-elle ?
La vue du coffre-fort, à secret et triple verrou, lui avait d'abord rendu quelque assurance : chaque jour de sa vie n'en vérifiait-il pas le contenu?. .. Impossible, aussi, la tromperie sur les provisions puisqu'il achetait tout lui-même. Mais, l'encaisse quotidienne ! Là résidait l'endroit pourri, le désastre : si peu qu'il s'absentât, la chose se pouvait... Et n'avait-il pas trouvé, justement, que les recettes baissaient ces derniers mois. Il s'aperçut qu^il soupçonnait depuis longtemps sa femme de le voler, tout en se taisant par une peur de lui en suggérer l'idée...
Jan W. Corn s'en allait à travers une nuit de brume. Il longeait un canal, hors des faubourgs, dans la campagne. L'obscurité se teintait à la clarté rougeâtre de grosses nuées translucides.
II songeait qu'il faudrait se défier du patron : quelques indices minuscules, de vagues
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modifications d'allures, avaient ému la défiance d'Esther Broch. Et aujourd'hui, elle avait chuchoté. « Je crois qu'il se doute de quelque chose.... »
Gomme il allait, Salomon Broch suivait, à pas comprimés, avec toutes sortes de déhanchements de son gros corps, et d'aussi loin que le tolérait la brume. Las d'infructueuses fouilles en son taudis, il le filait, hanté par un espoir de découvrir « la cachette >.
Il butta contre un caillou, commit un fauxpas, et le bruit alarma Jan W. Corn, vigilant. D'une immédiate volte-face, le garçon vit une forme humaine qui tentait, maladroite, de se dissimuler. Sans surprise il reconnut celui à qui il songeait... « Il vaut mieux l'aJETronter)), se dit-il.
En quelques sauts il se trouva devant Salomon Broch ; et, prenant délibérément l'offensive :
— Vous me suiviez?... s'informa Jan W.
Corn plein de sévérité.
A l'improviste en face de l'ennemi, avec sa ruse qui échouait honteusement, Salomon Broch demeura déconcerté ; puis sa colère
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s'enfiévra. Il gronda, après quelques secondes :
— Ho, ho... je fais ce qui me plaît.
— Vous avez donc du temps à perdre ?
Et votre établissement ! ricana Jan W. Corn.
Gela acheva de l'exaspérer. Pour se donner plus de cœur, ce soir, il s'était soulé, et il portait mal la boisson.
— Crapule... crapule, qui couches avec ma truie de femme !
— Il ne faut pas crier ça, Salomon Broch.
— Tu ne me fais pas peur... Avance ici, je vais t'assommer... (Et il marchait sur lui, bavant.) Voleur, voleur...
Jan W. Corn fut étreint d'une angoisse et sentit comme si les bras lui faiblissaient : saurait-il par hasard ?..
Mais l'autre, presque en gémissant :
— Elle t'a donné de l'argent... dis-le, saleté de voleur...
Aussitôt Jan W. Corn respira : son émoi avait été court. Il prit de l'élan, fonça, et les deux poings bandés le frappa au visage.
Aveuglé de douleur, le Broch hurla d'une voix morne :
IRAL
este un grand couteau is, se disant : ( à tout 5 une préméditation brandir dangereusejeta sur le bras furirevers souple, aèrent dans les étreinj forces, ils n'avaient iaient seulement tout omme des barbets, ils les flaques de pluie, iiissance brutale ; l'aue vigueur. Mais ils n'a- ^erser Tadversaire, le ^enou sur la poitrine ; sagée.
îcessifs, ils se rapproit du canal, précipice bientôt à leurs pieds, bugueuse secousse, se prise et fit un saut en îst formelle : le Broch ilbuta et chut dans le juré «Malédiction!..»
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quelques masures abandonnées. Une rumeur légère montait de la ville dont les premiers feux vacillaient là-bas. Jan W. Corn se persuada que cette rapide et forte scèae avait manqué de témoin. Maintenant, installé sur une borne, il sifflotait à sons étouffés et regardait par terre... « Il faudrait partir au plus vite, avant que rien ne fût découvert... »
Soudain il sauta à bas et ramassant une longue perche qu'il venait d'apercevoir, il renfonça dans la vase, y evsV endroit.,. Un objet d'une résistance molle se rencontra, le cadavre : mais ce lacis épais de broussailles le recouvrirait, s'il revenait à la surface de l'eau.
Avait-on vu Salomon Broch partir à sa suite?
« Il s'en est certainement caché, » décida-t-il. Méticuleux, il s'examina : il ne portait ni écorchures ni plaies, mais son visage et ses habits étaient souillés de boue. Il se nettoya comme il put, ramassa le couteau qui luisait d'un éclair louche et le fît voler dans le canal.
Il eut un silencieux rire à songer son irraisonnable peur... Stupidité ! Le Broch soupçonner l'histoire des « pierres ». Enveloppées dans' deux billets de cent gulden, en un
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sachet d'étoffe, à son cou, elles étaient là, les petites.
Jan W. Corn décerna un dernier coup d'œil au canal, impassiblement refermé sur la tête du mort ; puis, évitant de marcher dans trop de lumière, il reprit le chemin de la ville.
Au soir suivant il rentra du travail plus tôt que d'habitude.
L'absence du patron n'avait pas encore ému sensiblement : plusieurs fois l'an, il disparaissait ainsi, un ou deux jours, sans avertir personne. La croyance était, dans la maison, qu'il allait porter de l'argent à la banque, en une autre cité.
Dans la grande salle basse, Ësther Broch se trouvait seule auprès du fourneau et surveillait la marmite.
En franchissant le seuil, Jan W. Corn s'écria :
— Salut, Esther Broch... Eh bien ! votre homme est-il de retour ?
— Pas encore, Jan Willem... Et le diable puisse-t-il le garder.
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Il vint s'asseoir à côté d'elle. Elle le dévisagea furtivement. Ses yeux, qu'elle aimait, lui parurent changés. L'intuition lui soufflait: (( Il y a eu quelque chose, il doit savoir. » Et, tout à coup, elle lui darda un regard en pleine face. Il le subit imperturbablement.
Elle se détourna, feignit de s'activer : et c'était comme un grand duel, sous le couvert d'attitudes calmes.
Ils causèrent de choses indifférentes.
Jan W. Corn fit, avec détachement:
— J'en aurai bientôt assez de la fabrique...
Encore six mois, un an, et puis, je pense, je partirai.
— Tout-à-fait d'ici?
— Eh, oui !... je veux travailler... à l'étranger...
Partir! Elle soupira. Elle le savait bien, qu'il la quitterait.
Elle se mit tout contre lui, et à voix basse.
— Dis, est-ce que vraiment tu l'as tué ?
Il fut émerveillé de cette divination et n'en demeura que plus impénétrable. Ce n'entrait pas dans ses vues d'avoir une femme pour
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conûdente à pareille aventure. Il demanda avec douceur :
-Qui?
Et comme elle se taisait, frémissante d'émoi, il eut Tair de réfléchir, puis, tout à coup:
— Ah ! lui ! voilà une folie qui vous a passé par la tôte, Esther Broch...
Elle pensait : « Sa voix pourtant n'a pas tremblé... > Et sa conviction se fixa. Toutefois, soucieuse de l'égaler :
— C'était pour rire.. . Oh I je suis bien sûre, parbleu, qu^il reviendra... trop vite !
Bientôt, comme une servante entrait, Jan W. Corn la laissa.
Les marches vétustés criaient encore sous ses pas fermes, qu'Esther Broch sentit une admiration nouvelle se lever dans son cœur pour celui qui ne s'était pas livré. Ah ! plus fort qu'elle, une maîtresse femme pourtant, elle le savait.
Et il faudrait donc le perdre, le solide gars hollandais au visage pâle, à la forte cervelle... Ne pourrait-elle, par des séductions... des caresses... le retenir. Non, elle ne se leurrait
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homme qui s'éloigaait d'une allure égale et sobre. Et voici qu'elle se disait : « Une fois, sans doute, il s'en ira comme cela, et je ne le verrai plus... »
Elle ne pensait pas que ce jour fût venu.
Il l'était.
Jan W. Corn avait pris la direction coutumière. Comme, au bout de la rue,il allait s'engager dans une traverse, il se retourna. La maison lui apparut comme un petit rectangle vert ; d'exiguës taches mouvantes s'agitaient sur le bas de la porte. Il avait vécu là. Il fut près de s'émouvoir en songeant qu'il quittait sans un mot tendre cette femme qui l'adorait. Mais nul ne devait se douter. Ne sacrifiait-il pas une huitaine de paye!... Ces considérations l'apaisèrent, et il décida même de ne point écrire, jamais.
Il s'acheminait vers la Handelskade: le bateau démarrait à neuf heures précises.
En traversant la Jodenbreestraat, — obligé par son point de départ à ce crochet, — il croisa Quentin Sachs qui, déjà en chasse, traînait ses savates sur le pavé luisant. Celui-ci s'effara ; mais Jan W. Corn lui dit aimablement
OfORAL
le, ayant aussitôt repris
irda :
i fabrique ?
le course pour Master
an W. Corn
aie, le dos voûté, allaient
BU plus loin, se fit raser ne casquette à visière, yeux et, afin d'avoir Tapeur à peu près sérieux, alise jaune en peau de
yant levé ses ancres, se
i route, Jan W. Corn ac-
) mâchonnait un cigare
(il avait toujours détesté
gner, s'enfuir et s'effacer ville où il était né, avait •t et appris la chanson de
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Que laissait-il ? Des souvenirs qui ne valaient certes pas cette fumée-ci. Les deux qui l'avaient jeté sur la terre, bien morts; Ësther Broch, une femelle sagace mais trop rouée. Il vit, en imagination, un gros corps, tout bouffi, qui se gondolait dans une eau blême.
C'était un matin gris. Il quittait le vieux sol de Hollande, interdit aux énergies des pauvres diables. Lorsqu'enfin il n'y eut plus rien que l'étendue verte, sous le ciel blanc, avec l'air âpre et frais du large, il sentit sa poitrine se dilater, un étrange bonheur l'envahir.
Et, avec son cigare presque éteint, il cracha dans la mer tout le passé, toute l'ancienne traînée, tous les résidus des humeurs piètres, qui n'habitaient plus, désormais, son âme.
J^ài-i^dï.