‹ L'amour à vingt ansChapitre 12 sur 12 · LA PÊCHEUSE DE CREVETTES · texte numérisé non relu

LA PÊCHEUSE DE CREVETTES

Lorsque pour la première fois je vis pêcher la crevette, j'étais à Boulogne-sur-Mer, une jolie ville qui semble s'être détachée des côtes de l'Angleterre pour venir se poser coquettement sur le sable de notre rivage, 11 ne faut pas, en effet, une bien grande perspicacité pour reconnaître au premier coup d'œil que Boulogne, cité française par le cœur, n'est cependant, par sa forme, sa population, ses habitudes et ses intérêts, qu'une colonie anglaise, une proche parente de Folkstone, quelle salue amicalement, à travers le détr<J i toutes les fois que le ciel est pur et le soleil brillant.

On m'objectera sans doute qu'il ne faut pas trop se fier à ces airs de parenté sympathique, et Ton me montrera deux petits monuments qui ne sont point de nature à rassurer les esprits sur l'éternité d'une entente cordiale entre les deux rives. Voyez plutôt : au sommet d'une colline, tout près de Boulogne, s'élève une colonne destinée à perpétuer le souvenir d'une expédition projetée par Napoléon J er contre l'Angleterre. Voyez encore : dans la ville même, on remarque un socle de marbre posé sur l'emplacement qu'occupait le trône de l'empereur lors de la distribution des croix, le 28 thermidor an XII. Mais qu'importe! quelle est l'amitié qui n'a pas ses taches? quelle est la famille unie qui n'a pas eu ses jours de discorde ? Donc, je maintiens qu'une ville dont toutes les constructions modernes affectent les allures britanniques, où l'on rencontre à chaque pas une mistress et un gentleman, où tout le monde presque invariablement parle ou baragouine l'anglais, est une cousine germaine des cités de la blanche Albion. A Dieu ne plaise que je mette en doute son patriotisme; mais je n'en constate pas moins l'altération profonde de son caractère national. Après quoi, je reviens à la pèche aux crevettes.

Je aie dirigeais, par une matinée de juillet, vers l'hôtel des Bains, situé sur la plage, vis-à-vis le quai du Petit-Paradis. Tout en cheminant sur le sable, je considérais à distance les élégantes proportions de l'édifice, qui se présente entouré d'une grille de fer, soutenu par des colonnes de stinkale, couronné d'une terrasse où les baigneurs vont respirer le grand air salin et contempler un vaste horizon. Tout à coup je fus distrait par l'arrivée de deux femmes qui passèrent devant moi. Elles étaient assurément remarquables, grâce à l'originalité de leur costume et à l'expression do leur physionomie.

Toutes deux marchaient pieds nus, vêtues d'un jupon rouge rapiécé descendant à peine au-dessous du genou, d'un tricot de laine violette qui dessinait rigidement leur buste, d'une écharpe de cotonnade enroulée autour de la tète, croisée sur le cou et nouée derrière l'occiput. Elles portaient au dos un grand panier rond, semblable à une hotte, lequel se rattachait aux reins par plusieurs lanières, et au-dessus de la poitrine par une courroie dont les extrémités se fixaient à deux anses tressées au bord du panier. Elles avaient sur l'épaule chacune un filet de moyenne dimension qui se pelotonnait sur une ou deux perches dont le

poids courbait un peu leur corps. C'étaient des pêcheuses de crevettes, qui s'en allaient travailler à marée basse. L'une paraissait avoir cinquante ans ; peut-être était-elle moins âgée, car la vivacité de son regard contredisait ouvertement l'assertion des rides profondes dont son front était sillonné. Une particularité contribuait sans doute à la vieillir en apparence : elle avait la peau toute tavelée de marques de la petite vérole; mais, sous la guipure du pigment, ses traits avaient conservé une certaine distinction, et l'on pouvait croire que la pauvre femme avait dù être belle avant qu'elle eût été atteinte et défigurée par cette maladie de la laideur.

Ce qui venait corroborer une telle opinion, c'était la vue de sa compagne, une toute jeune fille qui, quoique radieusement jolie, offrait avec elle une ressemblance intime où l'on reconnaissait sans peine la consanguinité de la mère et de l'enfant. Cette jeune fille avait une quinzaine d'années environ, elle était svelte et découplée comme une statue de Canova. A travers l'étroitesse de son costume se décelait la fermeté d'un corps de marbre blanc teinté de rose. Mais ce qu'il y avait en elle de vraiment étrange, de presque idéal, c'était l'éclat suave, la pureté raphaélique de son

visage, que le hâle des brises de mer n'avait qu'imperceptiblement bruni. Des cheveux lustrés comme l'aile du corbeau, de grands yeux doux et pensifs sous Tare irréprochable de deux sourcils bien noirs, un nez droit dont la rectitude aquiline n'excluait ni la finesse ni la grâce, une bouche toute mignonne et toute vermeille, laissant entrevoir dans un demi-sourire deux petites guirlandes de perles laiteuses : tel apparaissait ce visage aux contours harmonieux et charmants. Ajoutons à cela un sentiment de bonté naïve, un reflet de candeur spirituelle, émanation d'une âme évidemment en équilibre avec toutes les séductions du corps, et l'on comprendra ma surprise et mon admiration.

Je m'étais arrêté ; mon regard curieux et stupéfait suivait les deux femmes qui s'éloignaient rapidement. Elles n'étaient plus qu'à peu de distance des premières lames, lorsque plusieurs marins firent halte à deux pas de moi.

— Ohé ! dit l'un, n'est-ce point Milady et la Chevrette que j'aperçois là-bas?

— Elles-mêmes, répondit un autre. Retiens ton cœur, Jean Picot, ou il va s'envoler.

— Bah ! reprit le premier. La Chevrette est trop jeune encore pour que Milady songe à la

marier. C'est égal, elle est crânement gentille, la petite ; et si raisonnable , et si douce !... Une vraie bénédiction, quoi !

« Milady, la Chevrette, » ces dénominations pittoresques aiguisèrent, je l'avoue, singulièrement ma curiosité.

Au risque d'être mal accueilli, je m'adressai . à celui qu'on avait appelé Jean Picot, et je lui exprimai mon étonnement de ce que je venais d'entendre.

Il me toisa d'un coup d'œil, et me répondit sommairement :

— La Chevrette est ainsi nommée à cause de sa vivacité dans l'eau, et parce qu'elle est la plus * adroite pêcheuse de Boulogne. Quant à Milady, c'est toute une histoire, mais ce serait trop long à vous raconter. Bonjour, monsieur!

Et il me tourna le dos ; puis il reprit sa marche, suivi de ses compagnons, qui riaient sous cape de mon air déconcerté.

Un instant après, j'allais continuer mon chemin vers le Casino, lorsque me vint la fantaisie de voir pêcher la crevette. Bien entendu, le désir de me trouver près de la Chevrette était pour beaucoup dans cette fantaisie-là.

Quand j'arrivai au bord de la vague qui défer-

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lait mollement sur la grève, une scène maritime et charmante s'offrit à mes yeux. Le soleil, encore incliné vers l'Orient, tamisait dans un grand nuage diaphane ses rayons attiédis, et venait colorer d'une lumière rosée, pour ainsi dire vaporeuse, toute l'étendue de la mer. Au milieu de cette clarté suave, les deux pêcheuses se profilaient à merveille, la jeune fille surtout, dont les mouvements agiles avaient une désinvolture et une grâce qui ravissaient. Le Poitevin et Isabey, ces maîtres en l'art de reproduire les aspects familiers du rivage, se fussent laissé tenter par la réalité poétique de ce délicieux; tableau.

Cependant, si j'étais assez rapproché pour bien apprécier l'ensemble de la scène, j'étais encore trop éloigné pour saisir et comprendre parfaitement les détails de la pêche qui se faisait à une certaine distance du bord de l'eau, car la pente de la plage est presque insensible en cet endroit. Je résolus dès lors de parvenir jusqu'à la zone où péchaient Milady et sa fille, que la marée descendante ne mouillait guère au-dessus du genou. En une minute* j'étais nu-pieds et jambes nues. Le flot commençait à me caresser l'orteil, lorsque j'aperçus à mes côtés un Anglais, nommé lord F... Le lorgnon dans l'œil et le sourire aux lèvres, il

savourait avec une satisfaction évidente les harmonies de la perspective qui m'avait si doucement captivé.

Lord F... avait une réputation d'excentricité qu'il méritait assurément. On citait de lui des actions fort originales, accomplies avec un sangfroid parfait. Au demeurant, c'était un excellent homme, très-spirituel, très-poli et très-généreux, quoiqu'il possédât plusieurs millions.

— Jolie marine ! jolie pêcheuse ! murmura-t-il avec un accent d'outre-Manche, qui n'avait d'ailleurs rien de choquant.

Puis, comme je traversais l'écume argentée dont se frangeait l'Océan, je le vis s'avancer lui-même dans la mer, tranquillement, en bottes vernies, en pantalon de coutil blanc, sans paraître songer à ce qu'une promenade si romantique avait d'inusité, d'étrange, de subversif du cant anglais.

Nous fûmes bientôt l'un et l'autre dans le remous où la Chevrette et sa mère péchaient avec un engin que la science technique nomme une truble. Une truble est un filet qui s'arrondit et se prolonge en poche, le bord en est tendu par un demi-cercle de bois, une corde forme le diamètre ; au milieu de cette corde, un bâton est attaché par un bout et fixé solidement au demi-cercle de bois.

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On appuie sur le manche pour ratisser les fonds sableux avec la corde de la truble, après quoi on retire le filet, et la crevette se trouve prise dans la poche dont les mailles sont serrées. Comme on le voit, cette pêche est facile, elle exige cependant une certaine dextérité, et la Chevrette y déployait une prestesse, une coquetterie naturelles, qui expliquaient la singularité de son surnom. Elle ramenait souvent au-dessus de l'eau sa truble abondamment fournie de ces petits crustacés de mer, et sa hotte se remplissait comme par magie. A ce jeu primitif du filet, qui convient surtout aux femmes et aux enfants, Milady était visiblement moins adroite. Elle se plaignit de sa mauvaise chance en souriant et en contemplant sa fille avec un certain orgueil maternel. Mais soudain elle nous aperçut, lord F... et moi, nous dirigeant vers la Chevrette, et elle devint sérieuse, presque sombre. Par un mouvement d'effroi instinctif, elle se rapprocha de sa jeune compagne, comme si elle se disposait à la défendre, et se plaça brusquement devant l'Anglais, qu'elle envisagea d'un regard malveillant. Lord F... ne parut pas remarquer cette hostilité; il fit un demi-tour si bien combiné, si stratégique, qu'il se planta entre la

mère et la fille, et put étudier tout à son aise, le

lorgnon invariablement fixé dans l'œil, la pèche miraculeuse de la Chevrette,

— Oh ! dit-il, c'est très-gentil et très-amusant.

— Vous vous mouillez, milord ! lui cria sèchement la vieille pêcheuse, le sourcil froncé.

— Je crois que oui, répondit celui-ci d'un ton fin. Que voulez-vous? c'est fait. Je changerai. Merci.

Milady n'ajouta pas un mot, mais sa physionomie conserva l'expression farouche qu'elle avait revêtue. Quand elle jugea la récolte suffisante, elle fit signe à sa fille de la suivre, et toutes deux sortirent de la vague qui commençait à monter.

Lord F... et moi, nous étions déjà sur le sable sec.

J'achevais de me chausser , tandis que mon humoristique voisin secouait gaiement ses bottes,

d'où jaillissait une multitude de petites cascades. Le panier au dos et le filet sur l'épaule, les deux pvcheuses repassèrent devant nous. Avec sa générosité habituelle, lord F... leur dit :

— J'offre vingt livres sterling de votre provision de crevettes.

Milady lui lança un coup d'œil irrité.

— Je ne vends pas si cher* répôndit-elle d'un ton hautain.

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Et elle hâta sa marche.

Lord F... resta stupéfait.

— Elle est honnête, c'est bien ! murmura-t-il, mais elle n'aime pas les Anglais, c'est mal ! car il y a de bonnes gens partout, même de l'autre côté du détroit.

Là-dessus, il enfonça les mains dans ses poches et regagna, avec une lenteur toute philosophique, le cottage élégant qu'il habitait en vue même de la mer.

lie lendemain, le ciel était pur, une brise du large tempérait l'ardeur du soleil. Je grimpai sur la falaise d'amont pour mieux apercevoir les horizons lointains. Au détour d'un sentier creux qui serpentait, j'entendis jurer les mille millions de millions de tonnerres, puis je me trouvai nez à nez avec un beau garçon de vingt-deux ans à peine, un marin, celui-là qui, la veille, avait si lestement éconduit ma curiosité.

Il venait de casser, en la laissant tomber, une superbe pipe culottée comme un nègre du Sénégal ; une larme de colère et de pitié lui roulait dans les yeux à la pensée de sa maladresse et à l'aspect des restes dispersés de cette amie intime du matelot. Je m'associai à son chagrin et lui ten* dis sympathiquement un porte-cigares plein de

panatellas. Il essaya d'abord de le repousser, comme s'il refusait toute consolation, mais il se ravisa bientôt, estimant sans doute qu'il était indigne d'un homme de se laisser abattre par la douleur. Il choisit le plus beau puros et l'alluma. Après quoi, touché sans doute de mes bons procédés, il s'excusa de m'avoir si mal accueilli la veille. Il ajouta qu'il avait du loisir et me proposa de me conter l'histoire de Milady. Il ne pouvait

pas m'ètre plus agréable.

INous nous assîmes sur l'herbe , au bord d'une falaise, d'où l'on entrevoyait, au point de jonction du ciel et de l'Océan, une ligne blanchâtre que mon marin aftirma être la côte d'Angleterre. Je le crus sur parole z et j'écoutai son récit que je résumerai fidèlement.

« Il y avait autrefois un pécheur de Boulogne, ^ommé Simon Toussaint. Il était vieux et il avait une fille qui s'appelait Georgette. C'était le plus joli brin de fille de Jout le département. Quand elle s'en allait à l'église dans son pimpant déshabillé du dimanche, elle était si fraîche, si suave, si accorte, que tout le monde autour d'elle faisait chorus pour la complimenter. Cela ne l'empêchait

point d'être active, laborieuse, bonne ménagère »

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et pêcheuse finie pour la crevette et le menu poisson. Seul, son père se montrait un peu rude envers elle; il la grondait souvent,, surtout quand il avait bu, ce qui malheureusement était chez lui une habitude de presque tous les jours. Cette sévérité paternelle irritait Georgette. Elle la coniparait aux prévenances, aux éloges dont elle était généralement l'objet, et cela commençait à lui faire prendre en aversion la maisonnette où elle vivait. Par bonheur, Simon Toussaint s'en allait chaque année à la pêche de la morue sur le banc de Terre- Neuve. Sa fille avait quelques mois de répit. Mais aussi elle demeurait seule, maîtresse de ses actions, sans conseil, sans sauve-garde. Or, il arriva qu'un jour elle fit la rencontre d'un Anglais qui passait pour être un lord.

» Bientôt, sous le singulier prétexte d'acheter de la crevette, ce lord entrait chez la jolie pêcheuse, et il y restait plus longtemps qu'il ne convient à beaucoup d'égards. Toujours est-il que Georgette, d'un naturel assez vif et assez gai, devint peu à peu toute pensive, toute soucieuse; on remarqua, soit à l'office, soit à la danse, sa mine distraite et aussi ses airs où perçait une certaine fierté. Son père revint de la pêche; de méchantes langues lui apprirént ce qui se passait; et, dans

un accès de colère que surexcitait encore une longue station au cabaret, il battit sa fille sans miséricorde. Elle ne souffla mot, elle ne poussa pas même un soupir; mais le lendemain elle disparut. On sut plus tard qu'elle avait suivi en Belgique le prétendu lord, qui n'était, en réalité, qu'un banqueroutier anglais de la cité de Londres.

» Pendant deux années, on n'eut pas de nouvelles de Georgette. Dans cet intervalle, Simon Toussaint périt en mer pour s'être laissé, après boire, surprendre par un grain. La maisonnette qui lui appartenait à Boulogne resta fermée six mois environ. Puis, un matin, elle se rouvrit ; un passant goguenard, qui s'en aperçut, se mit à crier : « Est-ce que Milady est de retour?...» Celle qu'on avait appelée ainsi était revenue, en effet. Mais quelle était changée l si changée qu'on ne la reconnaissait plus! Ses traits avaient horriblement grossi; ses yeux seuls s'étaient rapetissés. Son visage, naguère si lisse, si satiné, si rose, s'était fané à jamais: il était troué comme un gros tamis. 11 est des maladies qui défigurent, et la malheureuse avait ainsi perdu sa beauté. Après cela, on devine aisément que le faux lord l'avait abandonnée. Ill'avait abandonnée en pleine détresse : en sorte qu'un jour, manquant d'abri,

manquant de pain, elle n'avait eu d'autre ressource que de revenir au pays en mendiante, et de rentrer furtivement sous le toit d'où elle était partie en fugitive. Le monde est souvent cruel, il se montra d'abord impitoyable pour Georgette. C'était à qui lui lancerait à la face l'injure la plus blessante. Cbacun se plaisait à la saluer du nom de Milady, et l'on s'informait en ricanant de la santé de milord. A toutes ces méchancetés, l'infortunée ne répondait rien. Elle se montrait douce, patiente, résignée; elle expiait. Du reste, on la revoyait comme autrefois active, laborieuse. 11 n'y avait pas de maisonnette aussi propre que la sienne. Son petit étal était toujours le mieux fourni de crevettes, de moules, d'esquilles et de lançons. Si bien que la malveillance publique ne tarda pas à la laisser tranquille. Même un pécheur eut compassion d'elle, et l'épousa. Il n'eut point à s'en repentir, car il fut heureux. Il avait une bonne femme, il eut une bonne fille, la Chevrette, qui se nomme aussi Marie-Rose, et qu'il adorait. L'an dernier, il tomba malade ; nuit et jour on l'entoura de soins assidus qui l'eussent sauvé s'il avait pu l'être. Mais il rendit l'àme en bénissant les deux chères créatures agenouillées à son chevet.

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» L'habitude est tenace, ajouta Jean Picot en terminant; on appelle encore la vieille pêcheuse iMilady, mais point devant elle, car il y a des miséricordes pour ceux qui prouvent comme elle la sincérité de leur contrition. Au demeurant, c'est la meilleure femme qui soit au monde, avenante et polie avec tous, excepté pourtant avec les Anglais, qu'elle déteste, ce qui se comprend, quoique, à vrai dire et sans nous offenser, j'en connaisse, moi, qui nous valent bien. »

L'histoire était finie. Je remerciai le conteur et lui offris encore un cigare, qu'il accepta avec empressement, puis nous nous séparâmes. Je descendis la falaise, et, tout en flânant, je traversai la ville basse, aux élégantes constructions, et je me dirigeai vers la ville haute, où je désirais visiter les vieilles tours et les vieux remparts, débris de fortifications contemporaines de Godefroy de Bouillon, un des illustres enfants de Boulognesur-Mer. Chemin faisant, je vis la maison où Lesage, l'inimitable auteur de Gil Blas, est mort en 1747 ; et je m'arrêtai un instant devant l'habitation modeste qui abrita le berceau de Sainte- Beuve, le charmant poëte d'hier, le judicieux critique d'aujourd'hui.

Au retour de cette promenade sentimentale , j'eus une agréable surprise. A la porte d'une maisonnette, dont la façade se festonnait de capucines, de vigne-vierge et de volubilis, je reconnus la Chevrette. Elle était en pimpante toilette, car le calendrier marquait grande fête ce jour-là. Une robe blanche, serrée à la ceinture par un large ruban bleu, l'embellissait à miracle. Ses beaux cheveux noirs, relevés sur le front, s'enroulaient en nattes épaisses derrière la tête. Ses pieds, resserrés dans des brodequins vernis, se cambraient élégamment. Ses doigts, modelés à ravir, s'échappaient avec grâce de deux mitaines noires brodées au plumetis. Elle se composait un bouquet, et ce gentil travail l'occupait si bien qu'elle ne s'aperçut pas de ma présence. Je ralentis ma marche, et je pus la considérer tout à mon aise sous son aspect nouveau et toujours enchanté. Soudain, le piétinement d'un cheval se fit entendre. Une minute après, lord F..., monté sur un magnifique alezan, se croisait avec moi. Puis, comme saisi d'admiration, il s'arrêta brusquement devant la demeure de Alilady.

— Marie-Hose ! cria aussitôt une voix émue du fond de la maisonnette. Viens ici, mon enfant !

Marie-Rose obéit.

— C'est dommage ! murmura lord F... en souriant, je la trouvais encore plus jolie comme ça. Et il piqua des deux.

Savait-il les motifs de l'animadversion que la vieille pêcheuse ressentait à sa vue ? Je l'ignore. Quant à moi, qui les connaissais depuis une heure, je n'avais point été surpris du cri d'effroi qu'elle avait proféré.

Pendant quelques jours le temps fut mauvais.

Le vent d'ouest se déchaîna furieux, et les flots écumants se ruèrent sur la plage avec un épouvantable fracas. La tourmente commençait à s'apaiser, lorsque je dus quitter Boulogne et revenir en toute hâte à Paris. Je n'avais revu ni Milady ni la Chevrette, et, je l'avoue, leur souvenir m'accompagnait. Je le conservai même assez longtemps vivace et sympathique, puis, lentement, il s'amortit sous l'étreinte des préoccupations et des soucis de chaque jour. Je restai trois ans sans retournera Boulogne- sur-Mer. Lorsqu'un été je Tésolus d'y aller prendre les bains, j'avais parfaitement oublié mes pêcheuses de crevettes. Un incident me les remit tout à coup en mémoire. C'était la veille de mon départ, je déjeunais avec un ami, un naturaliste très-savant, mais quelque peu entaché de pédantisme, d'ailleurs excellent

garçon. On nous servit des crevettes, je les considérai un instant tout pensif : je venais de me rappeler Milady et sa merveilleuse enfant. Mon Lacépède imagina que je m'extasiais devant les crustacés. Il me dit en clignant de l'œil :

— Eh ! eh ! mon cher, on voit que tu les aimes. Très-bien! attaquons.., A propos, reprit-il, je parie que tu ne saurais citer la plupart des noms que porte ce joli animal. Voyons, dis!... Igno* rant, va ! En latin, ça se nomme Gibba squilla, et aussi Crango vulgaris. En français, chevrette, salicot, salicoque, grenade, cigale de mer, crevette franche, pour la distinguer du bouquet, qui est plus petit, etc. Ai-je besoin de t'apprendre que ça n'est rouge que parce que c'est cuit?... Non, à la bonne heure?... Tu sais alors qu'en sortant de l'eau, la crevette est verdâtre, glauque?... Parfait! Cependant, prends garde, on en connaît une espèce qui est grise : on la pêche dans les rivières, particulièrement dans la Garonne, au-dessous du bec d'Ambez. Celle-ci blanchit pendant la cuisson, si elle a toujours vécu dans l'eau douce.., J'ajouterai bien vite que, après avoir passé quelques jours dans l'eau de mer, l'anomalie disparaît, ou peu s'en faut. A plus forte raison si elle y séjourne quelques semaines. On constate alors

que l'originaire de la Garonne ne diffère plus de la fille de l'Océan... A quoi ce changement doit-il être attribué? Sans doute à la différence de la nourriture et à la diversité des éléments.

Mon savant ami se tut et me regarda, probable ment dans l'espérance que je lui adresserais un éloge sur son savoir. J'étais un peu distrait, je ne dis mot. Mon indifférence piqua son amour-propre. Il saisit entre ses doigts une superbe crevette, et poursuivit d f un ton doctoral :

— Tiens, je vais faire en deux minutes ton ins truction au sujet de ce crustacé. Écoute et protite... Reconnais d'abord que ce petit animal ressemble à l'écrevisse, sauf qu'il n'est point armé comme ^elle de larges et fortes pinces. Sa queue est composée de quatre pièces en forme d'ailes, qui se replient et s'écartent à volonté. Suis bien ma démonstration. Chacune de ces pièces est plumeuse sur le bord ; celles de l'extérieur sont garnies de pointes saillantes ; celles de l'intérieur, au contraire, n'ont point d'appareil défensif. Des piquants très-déliés terminent cette membrane, admirablement construite pour une natation rapide. Mais quoi ! tu as l'air inattentif comme un enfant. Voyons, recueille-toi. Remarque maintenant deux antennes d'une protubérance en forme de tube

très-court. Vois sur la téte, à la partie antérieure, un ingénieux appareil de locomotion ; il a la forme d'un éventail, les bords sont plumeux; quoique d'un tissu très-solide ; ce tissu est mince, tlexible et transparent. Enfin, te voilà tout oreilles. Un peu de patience. Je n'en abuserai pas. Nous arrivons aux pattes. C'est compliqué, tu vas voir: la pre mière paire est la plus longue, elle se termine par une pince avec laquelle l'animal peut saisir son aliment. Viennent ensuite trois paires de même dimension, la longueur des pinces exceptée. Elles sont suivies par cinq autres dont le développement subit une diminution progressive ; celles-ci diffèrent surtout des précédentes en ce qu'elles sont garnies de soies courtes et roides, très-utiles pour amortir les chocs... Et, désormais, tu en sais autant que moi sur la structure de ce succulent crustacé.

Je félicitai mon pédant, croyant qu'il avait fini. Je me trompais, car il ajouta aussitôt:

— Il n'en est point, hélas ! des habitudes de la crevette comme de sa conformation. Ces habitudes sont encore inconnues. Les naturalistes n'ont pu les observer jusqu'à présent. Eh ! que veux-tu, mon ami? Les mystères qui s'accomplissent sous les eaux de l'Océan ne se révèlent aux yeux de

rhomme qu'en de rares circonstances. Il convient môme de l'avouer : les secrets qu'on a surpris à la mer n'ont, pour la plupart, été observés qu'à la hâte et par un petit nombre de témoins. Rarement ils sont assez bien approfondis pour que la science les enregistre avec certitude. Par bonheur, le savant est infatigable, son investigation persévérante, et, comme dit le poëte; Omnia vincit labor improbus. Espérons.

— Espérons, et surtout déjeunons, répliquai-je avec une légère impatience, en avalant la dernière crevette qui pouvait servir de prétexte à une plus longue dissertation.

Je partis.

Un matin, me promenant sur la plage, en société, j'aperçus la Chevrette qui cheminait le panier au dos, la truble sur l'épaule. Je remarquai bien vite qu'elle avait grandi, et qu'elle était encore plus belle qu'autrefois. Volontiers je serais allé de nouveau assister au spectacle de son travail pittoresque ; mais je ne pouvais, sans impolitesse, abandonner mes compagnons, et je m'abstins à regret. Un quart d'heure après, nous passions devant le cottage de lord F... Il était sur le balcon, tenant à la main une longue- vue qu'il

braquait dans la direction où Maria-Rose péchait à marée basse. Je l'entendis murmurer distinctement ces mots :

— Toujours ravissante ! Décidément elle m'intéresse, et je ferai sa fortune, si elle veut.

Vers le soir, je rencontrai Jean Picot. Il me reconnut et nous nous serrâmes la main. Après quoi, je lui montrai mon porte-cigares, toujours abondamment rempli. Mais il hocha la tête, et me dit qu'il n'était guère en train de fumer. En effet, je remarquai sa pâleur et son abattement. Je lui en demandai la cause avec une sollicitude qui le toucha. Il me raconta que peu de semaines auparavant, dans une traversée de Boulogne à Dieppe, une horrible bourrasque avait brisé sa barque contre les rochers. Pour comble d'infortune, la compagnie qui l'avait assurée venait de faire banqueroute, et tout était perdu pour lui. 11 ajouta que ce sinistre le navrait d'autant plus qu'il était à la veille de se marier, et qu'il n'apportait en dot à sa promise que ses deux bras et son cœur. Je le consolai de mon mieux. Tout en causant, je l'accompagnai. 11 m'apprit que sa fiancée était la Chevrette elle-même. Milady était morte depuis un an; et l'orpheline, comprenant qu'il lui fallait une protection, un appui, avait agréé la main de

Jean Picot. Les bans se publiaient; le jour solennel était fixé. Au moment où mon compagnon achevait de m' annoncer ces nouvelles, nous arrivions devant la maisonnette de Marie-Rose. Soudain il m'arrêta par un brusque mouvement, son corps se pencha, ses yeux s'éearquillèrent , sou oreille se tendit. Je ne tardai pas à comprendre son émotion, car, dans l'encadrement d'une fenêtre, à travers des arabesques de capucines, de vigne vierge et de volubilis, j'aperçus lord F... Il parlait à la Chevrette, sa voix était animée.

— Ainsi, vous refusez? disait-il.

— Oui, milord, je refuse.

— Eh bien ! vous avez tort, mon enfant. Je vous le répète, vous administreriez ma maison, et vous auriez de beaux appointements. Le pays où je vais me rendre comme consul général d'Angleterre est un des plus charmants qu'il y ait en Europe. Vous vous y plairiez, croyez-moi Réfléchissez bien.

— J'ai bien réfléchi.

— Et vous persistez?

— Je persiste.

— Folle! vous laissez échapper le bonheur.

— Au contraire, milord, je suis en train de le

saisir.

— Comment cela?

— J'aime de tout mon cœur un honnête et digne garçon, un marin, et je vais l'épouser. J 'obéis ainsi au dernier conseil de ma mère, qui est au ciel.

La Chevrette prononça ces mots avec une touchante solennité. Lord F... demeura pensif.

— Au fait, dit-il entin, vous avez sans doute raison, chère petite. L'argent ne vaut pas l'amour, surtout à vingLgns, l'âge des illusions et des sentiinent^BMneréssés. Adieu.

Puis il sortit et s'éloigna sans remarquer notre présence.

Deux jours plus tard, Jean Picot reçut le billet que voici :

« Monsieur,

» Je sais que vous allez épouser Marie-Rose.

» J'ai appris également que vous aviez perdu » un petit sloop qui composait tout votre avoir. » 11 ne faut pas entrer sans ressource sérieuse » dans la vie de ménage. C'est pourquoi je vous

» donné une barque destinée a remplacer celle » que la mer vous a prise. Vous nie rendrez cela » quand vous serez devenu très-riche ou quand » je serai devenu très-pauvre, comme il vous » plaira. En attendant, que votre femme soit heu- » reuse, elle le mérite à tous égards.

» Lord F...

t Consul général d'Angleterre en Suisse. »

Un beau cutter, amarré dans leu gpxL était inscrit en effet au nom de Jean VtéS^fkdàjj^iési-

tait à l'accepter ; Marie-Rose l'y décida^eWïii disant qu'il ne fallait point repousser le bienfait sans arrière-pensée et sans condition. Il eût été d'ailleurs assez difficile de répondre par un refus, car lord F... était déjà parti pour occuper à Berne son poste officiel.

Devenue la femme d'un maitre au cabotage, Marie-Rose n'abandonne point la pêche aux crevettes; au contraire, elle s'jj l^refplus que jamais. Seulement, elle la fait en grand, avec l'aide de son mari. Ils montent en bateau, munis de trois ou quatre filets disposés de manière à parcourir les fonds sablonneux comme des trubles de large dimension. Ils jettent ces filets à la mer, puis les

relèvent à intervalles , et obtiennent ainsi une ample moisson. Souvent Jean Picot emplit de crevettes sa barque, du port de plusieurs tonneaux, puis il va les vendre à Saint- Valéry, à Dieppe ou à Fécamp.

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