YORICK
Il s'appelait Yorick, c'était le seul nom qu'il portât. Sa naissance était un mystère, il n'avait jamais connu ni son père ni sa mère, et avait été élevé tant bien que mal dans un collège de Paris. Un vieillard était venu quelquefois le visiter, puis ce vieillard était mort, lui léguant une pension modique et emportant dans la tombe le secret de son origine. Yorick d'ailleurs ne se souciait guère de le pénétrer; c'était un garçon plein de verve et d'esprit, riant un peu de tout et beaucoup
de lui-même, se vantant, avec une certaine affectation peut-être, d'être le plus heureux homme de la terre. Jamais on ne l'avait vu préoccupé, jamais triste, jamais à court de bons mots et de francs rires. En le voyant toujours ainsi, on s'avisait point de suspecter la sincérité de son bonheur.
Yorick, à vingt-quatre ans, n'avait pas encore songé à prendre un état. Il n'avait aucune ambition, et se contentait de dix-huit cents livres de rente qui composaient sa pension. 11 était paresseux comme un créole, mais sa paresse était intelligente. Il lisait beaucoup ; on le soupçonnait même de composer des vers, qu'il avait le bon esprit de ne montrer à personne. « J'ai ce qu'il me faut, disait-il souvent; ce que je gagnerais en m'occupant serait autant de pris à de plus nécessiteux que moi. » Aussi ne le voyait-on jamais courir après une place, après une faveur, voire même après un dîner ; et si d'aventure quelqu'un insistait pour savoir quel motif l'empêchait de se caser quelque part: «Eh! parbleu! répondait-il en lui riant malicieusement au nez, je me trouve bien casé partout et craindrais d'être fort mal ailleurs. » En vain lui représentait-on que ses dix-huit cents livres par an ne pouvaient suffire à
lui procurer une bonne existence : « Plaisantezvous? s'écriait-il sur le même ton; je me trouve si riche que j'ai envie d'acheter un perroquet pour m' aider à manger ma fortune.» De la sorte, il décourageait les curieux et les importuns. Du reste, toujours convenable, quoique jovial, il était aimé et recherch^ de beaucoup de gens, qui le considéraient comme le boute -en-train le plus charmant du monde. Généralement regardé comme un aimable original, les opinions variaient peu . sur ce point. Elles étaient moins unanimes dans l'appréciation de ses mérites extérieurs. Les uns le trouvaient laid, c'étaient les presbytes; les autres le disaient assez agréable, c'étaient les myopes ; enfin quelques-uns, et ceux-ci passaient pour être à peu près aveugles, l'estimaient joli garçon. Le fait est que Yorick n'était ni beau ni laid, ni petit ni grand, ni gras ni maigre ; ses traits manquaient de correction, mais non d'harmonie ; ses yeux étaient noirs et percés à la vrille, mais à la fois vifs et doux; son nez long, mais expressif ; ses lèvres épaisses, mais aussi bonnes que spirituelles ; une pâleur uniforme était ordinairement répandue sur son visage, mais il suffisait d'un peu d'entrain pour que ses joues s'animassent comme par magie. Il avait une taille grêle, mais bien
prise, et si son habit n'était pas toujours taillé à la dernière mode, il est vrai de dire que ce crime de lèse-fashion était racheté par une élégance naturelle que ne pouvaient même effacer toutes les joviales excentricités de notre héros. Yorick était un Roger-Bontemps de distinction.
Dans bien des réunions particulières, il n'y avait pas de bonne fête sans Yorick. Quand Yorick arrivait au milieu des cercles qu'il hantait, les m visages s'épanouissaient, et alors seulement on s'animait. Le feu de ses saillies, la verve de ses chansonnettes, la drôlerie de ses imaginations mettaient tout le monde en belle humeur. Mais quand Yorick était absent, c'était un ennui général, un alanguissement irrémédiable ; rien ne réussissait, l'esprit faisait long feu, toutes les tentatives de plaisir rataient, et c'était avec un accord parfait que chacun entonnait ces phrases mélodiques en ré mineur: «Ah! si Yorick était ici!
Pourquoi Yorick ne vient-il pas? Qu'est devenu Yorick, cette âme de nos réunions? » et cent autres jérémiades qui témoignaient combien Yorick était indispensable au bonheur du monde en général et de ses amis en particulier. Yorick avait, en effet, mille ressources dans l'esprit pour réjouir une réunion. C'est lui qui le premier se présenta
en commissaire de police dans une soirée où Ton tirait une loterie et fit la saisie des lots symétriquement rangés sur une table. Comme il portait une barbe et des moustaches postiches, personne ne le reconnut, et la plus vive discussion s'éleva entre lui et le maître de la maison jusqu'à ce que, arrachant son travestissement poilu, Yorick se fit reconnaître , à la désopilante • hilarité de toute l'assemblée. Cette invention eut un grand succès , et plus d un plagiaire Ta reproduite depuis. Les Homères ont toujours des Bitaubés. Une autre fois y sous le costume d une Anglaise , chapeau biscornu , robe d'indienne écourtée, grand tartan de couleur criarde, longues mèches de cheveux rouges et larmoyants, il s'était précipité dans un salon en criant avec l'accent le plus désolé et le plus britannique : a My dog! my little dogfOun jeune homme a volé à moà my dear Love! Rendez-moâ ma petite épagneul, ou je me mettrai en colère très-fort !» Et saisissant un élégant par le collet : « O / goddam l je tenai le voleur, je le tenai bien, et je voulai faire pendre lui avec plaisir, si ma petite amor de chien n'était pas rendu à moà tôt de suite! » Grande rumeur! Le jeune élégant prétendait n'avoir de sa vie volé aucune espèce de chien;
Yorick ne voulait pas lâcher prise, criait de plus belle au voleur, et affirmait reconnaître le larron perfectly, very well. Et les spectateurs de rester ébahis ou de rire à gorge déployée. Enfin, Yorick s'empara des basques de l'habit du patient, les fouilla et en tira adroitement. .. un tout petit chien de race anglaise qu'il avait tenu jusque-là caché sous son tartan. Ce fut une explosion de gaieté universelle. Dans sa joie de retrouver son chien, notre Anglaise le caressa avec des mouvements si frénétiques que chapeau, cheveux, tartan, robe, tout tomba, et Ton reconnut alors Yorick. Un tonnerre d'applaudissements salua le succès de cette drôlerie, qui fut beaucoup moins reproduite que la précédente, parce qu'il fallait une trop grande verve pour la faire accepter.
Yorick riait franchement de ses propres folies, mais après qu'elles avaient vraiment réussi. Rire, d'ailleurs,' c'était son bonheur, c'était sa santé. Il riait de si bon cœur que le rire vous gagnait rien qu'à l'entendre. Depuis quelque temps, il faut le dire, ses accès de bonne humeur paraissaient moins vifs et ses éclats de rire s'en ressentaient un peu. Était-ce affaissement naturel d'une disposition d'esprit difficile à garder longtemps au même degré? N'était-ce pas plutôt accident
momentané causé par quelque peine légère et secrète? C'est ce que nul n'aurait pu dire; car Yorick , malgré toute l'expansive vivacité de son caractère, ne laissait rien transpirer, soit de ses sentiments intimes, soit des particularités de son existence, qui était parfois bien singulière et bien inexplicable. Il lui arrivait fort souvent, par exemple, de disparaître sans qu'on sût ce qu'il était devenu. En vain lui écrivait-on, point de réponse ; en vain allait-on frapper à sa porte, porte close. Puis tout à coup il reparaissait joyeux, sans qu'on pût obtenir de lui une raison sérieuse de sa disparition. Comme il n'avait pas d'ami intime, pas de confident, aucune indiscrétion ne venait en aide à la curiosité des salons , et force était bien de se contenter des folles plaisanteries qu'il débitait pour expliquer ses absences. Tantôt il revenait de la lune où il avait été faire des études géologiques, et d'où il rapportait des gerbes de diamants ; tantôt il sortait d'un lis, dans lequel il avait habité huit jours en compagnie d'une délicieuse abeille qui l'avait enfin mis à la porte, parce qu'il riait trop haut et qu'il effrayait ainsi les rossignols et les fauvettes d'alentour ; tantôt,
enfin, il était descendu, comme Thésée, au fond des enfers, où il avait trouvé les plus jolis et les
plus spirituels démons du monde , ce qui avait failli lui faire oublier ces autres démons si spirituels et si jolis, les femmes de la terre. Ainsi évitait-il toute explication catégorique au sujet de ses absences; ce que voyant, chacun avait enfin résolu de ne s'en plus préoccuper.
Mais quand on s'aperçut qu'il avait perdu une bonne partie de son fol esprit et de ses fous rires, les curieux se mirent en campagne, e*t l'on parvint à découvrir, jusqu'à un certain point, la cause de ce changement. Yorick était amoureux ! mais très-sérieusement amoureux !
Certes, il y avait quatre ans pour le moins que cela n'était arrivé à Yorick, d'être amoureux. Ceux qui le connaissaient le mieux et du plus loin se souvenaient qu'il avait aimé naguère une jeune tille; il était sur le point de l'épouser, lorsqu'un fat, quasi millionnaire, lui enleva sa fiancée et s'enfuit avec elle. Le chagrin d' Yorick avait été des plus violents; il avait disparu pendant six mois sans qu'on sût ce qu'il était devenu. Après quoi, on l'avait revu radieux, chantant et enchanté de vivre. Quelqu'un s'avisa de lui demander des nouvelles de ses anciennes amours. Il répondit du ton le plus jovial :
— Grand merci ! cela ne va pas mal. Et vous?
— Bravo ! 11 paraît que vous avez pris votre parti en brave?
— Non pas, s'il vous plaît, mais en poltron.
Un autre se fût battu avec le ravisseur; moi, je l'ai remercié de m 'avoir appris que les amours ont des ailes, ce que je no savais pas encore suf-
fisamment,
Et c'était sans doute dans la crainte de voir' s'envoler encore quelque chimère amoureuse, qu'il n'avait voulu de si tôt renouveler l'expérience .
Mais il est un terme à tout, même à l'indifférence la plus systématique, et le cœur de la jeunesse ne consent jamais à abdiquer ses droits imprescriptibles à l'amour.
Yorick habitait une mansarde près du Luxembourg, une jolie mansarde meublée en chêne et proprette à ravir. Un matin qu'il était à sa fenêtre, il entendit s'ouvrir une croisée à peu de distance, et, portant son regard dans la direction du bruit, il vit deux grands yeux noirs bien tristes et bien
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doux, qui se fixèrent un instant sur lui et disparurent soudain. Il n'y avait là rien de bien extraordinaire ni de bien saisissant. Mais tout dépend de la disposition d'esprit, et Yorick se sentit comme frappé par un courant électrique. Cette impression était singulière, il en demeura stupéfait et ne quitta pas sa fenêtre de la journée ; mais 'les deux grands yeux noirs ne se montrèrent plus ce jour-là. Yorick se sentit un peu préoccupé; un peu rêveur. Dès lors, chaque matin, par hasard et presque malgré lui, il se remit en observation, épiant le moment où le magnétique regard s'échapperait de la mansarde voisine. Mais les beaux yeux qui l'avaient éiriu ne reparurent que huit jours plus tard, et ne rayonnèrent cette fois encore que quelques secondes. Yorick avait eu toutefois le temps de remarquer qu'ils appartenaient à la plus blanche et à la plus délicate ligure du monde, accompagnés d'une forêt de cheveux bien noirs, sous un chapeau rose d'une délicieuse fraîcheur. Cette élégante et suave apparition à la fenêtre de la plus délabrée des mansardes d'alentour surprit et charma Yorick, en même temps qu'elle piqua sa curiosité. Que venait faire cette jeune fille dans ce grenier, où d'ordinaire il n'apercevait jamais qu'une vieille femme d'un aspect miséra-
Digiti zed b y
ble? A peine quelques minutes s'étaient-elles écoulées qu'il stationnait à la porte de la maison de sa pauvre voisine. Il ne tarda pas à voir sortir la belle enfant qui avait si bien le don de l'électriser. Elle monta dans une calèche, suivie d'une femme de chambre, et fit signe au cocher de partir. Au moment où elle s'éloignait, elle aperçut Yorick qui la contemplait avec une naïve et franche admiration ; elle parut légèrement embarrassée., s'enfonça dans les coussins, et regarda le ciel d'un air étrangement mélancolique. Yorick suivit des yeux la calèche qui s'éloignait, puis il rentra chez lui en s'écriant :
— Quel dommage qu'elle aille en carrosse ! Je la porterais si bien dans, mon cœur !
Ce fut en vain qu'il chercha encore, mais plutôt instinctivement que volontairement, à revoir cette adorable apparition, la réalisation de sa divine idée, comme il l'appelait quelquefois en se moquant de lui-même. Il reconnut bientôt, à maint indice particuliier, que la mansarde qui servait de point de mire à sa curiosité n'était plus occupée. Il prit quelques informations et sut alors que la jeune inconnue se nommait Nathalie Rozier, que sa calèche, par la maladresse du cocher, ayant blessé légèrement la pauvre vieille femme qui habitait la
mansarde, l'excellente jeune fille lui avait fait donner tous les soins possibles, était venue ellemême la visiter à plusieurs reprises, et, prenant en compassion son extrême dénùment, l'avait installée, après guérison, dans un petit logement fraîchement meublé, en lui constituant une rente viagère de six cents francs. A ce récit, Yorick sentit son cœur sauter dans sa poitrine , mais ce fut l'affaire d'un instant ; après quoi il se mit à rire de grand cœur, en réfléchissant philosophiquement qu'il est très-utile à l'occasion d'être un peu écrasé.
Durant une grande semaine encore , Yorick pensa beaucoup à mademoiselle Nathalie Rozier, rêva tout autant d'elle, et lui dédia quelques vers fort sentimentaux, puis il n'y songea plus. Mais on n'échappe point à sa destinée, dit le plus ingénu de tous les dictons humains. Un soir que, dans sa plus belle toilette, Yorick arrivait sur le quai Voltaire et se dirigeait vers le pont Royal, un ouragan éclata sur sa tête ; la pluie à torrents rebondit sur l'asphalte. Il n'eut que le temps de se mettre à l'abri sous la porte ouverte d'un hôtel du quai. N'étant pas assez riche, le pauvre philosophe, pour renouveler souvent sa garde-robe, il tenait fort à ne point dévernir ses bottes qui ne relui-
saient plus que modérément, à ne point décatir son habit noir qui n'avait que trop subi déjà l'influence de l'eau. La voiture de place étant un luxe presque inconnu* de lui, il guettait l'économique omnibus au passage; mais par une fatalité diabolique, si souvent répétée en temps de pluie, chaque omnibus roulait en étalant sa demilune railleuse qui montre en grosses lettres ce mot insupportable : complet. Yorick, malgré son aimable naturel et sa haute philosophie pratique, commençait à s'impatienter, lorsqu'un gandin, s'élançant d'un coupé , vint se heurter rudement contre lui.
— Ah çà ! s'écria Yorick d'un ton moitié sérieux, moitié comique, ai-je l'air d'un Arabe, pour que vous me chargiez ainsi à fond de train?
Le gandin s'arrêta, s'enfonça un lorgnon dans l'œil, et dit en grasseyant :
— Qu'est-ce que c'est? On se fâche, je crois. Mais à peine eut-il ainsi lorgné son interlocuteur, qu'il le reconnut et s'écria :
— Mais c'est ce cher Yorick !
— Je crois que oui, répondit Yorick. Eh!
pardieu! reprit-il en lorgnant à son tour avec le pouce et l'index, il me semble que je reconnais cet élégant Nestor?
— Moi-même, mon bon, moi-même ! Enchanté de te revoir !
Et il présenta son petit doigt à Yorick, qui lui tendit majestueusement le sien.-
— Eh bien ! reprit Nestor, es4u toujours aussi amusant, aussi joyeux ? •
— Pas en ce moment, du moins.
— Pourquoi donc ?
— Parce que je crains de passer ma soirée ici, sous cette porte, quand on m'attend au bal.
Les omnibus me brûlent la moustache avec un cynisme... complet... Il y a des êtres si mal élevés !
— Parbleu ! il faut prendre un remise, mon cher ; l'omnibus, ti donc !
— Bah ! on n'y rencontre pas plus de ridicules qu'ailleurs.
Nestor ne parut pas songer à s'appliquer le mot.
Le véhicule public parut. Il était cette fois plus que complet : il y avait des voyageurs en contravention sur le marchepied. Pour le coup, Yorick faillit jurer, mais il réfléchit que cela ne changerait rien à sa situation, et il contint son désappointement .
— En vérité, je vais prendre racine où je suis,
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dit-il. Ah ! mon cher Nestor, mets-moi sous cloche, tu me feras plaisir.
Nestor trouva le mot gai.
— Écoute, dit-il, si tu veux, je te présente dans cette maison chez un mien oncle, excellent homme, dont l'accueil est tout à fait cordial. Ses salons sont splendides, ses soirées du meilleur goût : orchestre dirigé 'par Strauss, souper servi par Potel et Chabot, toilettes éblouissantes, femmes jolies à damner un saint. Voilà!
— Diable! c'est tentant!
— Tu acceptes, alors?
— A l'unanimité !
Disant cela, Yorick remarquait pour la première fois, — tant son désir de monter en omnibus l'avait distrait, — qu'il s'était réfugié sous • le vestibule d'un hôtel brillamment éclairé. Au même instant, trois ou quatre équipages se présentaient à la file, laissant entrevoir, à travers les glaces levées, des reflets lumineux de soie, de velours, de martre zibeline, de fleurs et de diamants.
Nestor prit le bras de Yorick, et tous deux se dirigèrent vers l'escalier.
C'était un assez joli blond, ce Nestor, mais l'aspect de sa personne n'avait rien de viril et sem-
Liait singulièrement fade. Sa chevelure, qui tirait' sur le jaune, était. frisée à l'excès; ses yeux, d'un bleu faïence exagéré, avaient une monotonie de regard qui exhalait l'ennui; son teint blanc reflétait, sans aucune modération, l'éclat du coldcream et de la poudre de riz ; sa taille , aussi mince que celle d'une jeune tille, paraissait brisée comme sous l'étreinte d'uh corset; sa mise, d'une mode irréprochable, mais trop agrémentée de bijoux, rappelait la vitrine d'un joaillier; en un mot, il offrait dans son ensemble un air de gravure de mode, qui provoquait plus d'un sourire ironique partout où il étalait son luxe et sa distinction. Il ne s'en croyait pas moins adoré de toutes les femmes et se flattait de rencontrer rarement une cruelle. En réalité, ses nombreuses conquêtes se réduisaient à un certain nombre de Lucrèces interlopes, qui avaient été captivées autant par l'élégance de son coupé que par le charme irrésistible de son radieux individu. Nestor, d'ailleurs, était bon diable au fond, fort obligeant et très-dévoué. Sa bourse et son cœur étaient ouverts à ses amis, mais plus particulièrement à ceux qui vantaient son esprit et ses allures de Don Juan.
En montant l'escalier, il donna quelques ren-
seignements à Yorick sur les personnes auxquelles il allait le présenter. Il lui raconta que son oncle avait longtemps habité Rio-Janeiro comme négociant, qu'il en était revenu .avec une fortune considérable et une fille très-jolie, mais d'une santé délicate et dune tristesse inconcevable. Voyages, bals, théâtres, tout avait été employé pour dissiper sa mélancolie, mais sans succès.
— C'est égal! ajouta-t-il. en frisant sa moustache en pointe, ma cousine est ravissante ; il y a en elle une douceur angélique qui séduit ; et palsembleu! si je n'étais tiraillé par une demi-douzaine de passions romanesques, je songerais sérieusement à lui faire la cour.
— Une de plus, une de moins, quand on a comme toi le cœur déjà disputé par plusieurs amours .
— Sans doute, j'y réfléchirai.
— N'a-t-on pu découvrir la cause de la mélancolie de ta cousine? reprit Yorick, qui ressentit pour l'inconnue un intérêt soudain.
— Peuh! les médecins n'y comprennent pas grand chose, ou ne veulent pas dire ce qu'ils pensent à la famille. Mais ils paraissent craindre
qu'elle ne puisse vivre longemps. Son père s'ef-
force de la distraire et n'y peut parvenir à son gré. Entre nous, moi je soupçonne fort...
— Qu'elle est éprise de toi, peut-être?
— Pas absolument!... mais enfin... il se pourrait bien qu'elle eût entendu parler de mes folies...
— Et que cela ne fût pas étranger à la cause de sa tristesse?
— Dame i j'en ai peur. Il faut te dire que son père a maintes fois devant elle fait allusion à la possibilité d'un mariage entre nous. Mais je suis encore un peu jeune pour songer à me lier par des nœudg indissolubles... A vingt-trois ans!...
— Ob! ob! qui en valent bien vingt-cinq, si j'ai bonne mémoire.
— Nou pas, morbleu ! non pas î
— Au collège, j'étais d'une année plus jeune que toi.
— Au collège, c'est possible! Mais depuis...
— Depuis je suis devenu ton aîné, à ce qu'i paraît?
Nestor fit une grimace.
— Toujours plaisant! répliqua-t-il en esquivan e sujet. Eh! mais, mon ami, toi qui es si gai, s rieur, tu devrais bien trouver le moyen d'animer notre mélancolique Galathée.
l'amouh a vingt ans 243
— Il me faudrait pour cela dérober le feu du ciel, répondit Yorick en hochant la tête, et nous n'avons pas même le plus petit chemin de fer de la terre au soleil.
Comme il lançait cette saillie, les deux jeunes gens entraient dans un vaste et superbe appartement où circulait déjà une foule brillante et pleine d'animation.
Nestor présenta Yorick à son oncle, puis le conduisit vers une jeune personne qui accueillait avec une douce indifférence les invitations de cavaliers nombreux, ainsi que les gais propos d'un charmant essaim de jeunes filles dont elle semblait être la reine par la beauté.
A peine Yorick l'eut-il aperçue, qu'il demeura saisi de surprise et que son cœuf battit à se rompre.
— Nathalie Rozier ! murmura-t-il.
Nestor remarqua son trouble.
— Qu est-ce que tu as donc? lui demanda-t-il. Tu as l'air stupéfait.
— J'ai l'air de ce que je suis ! Je connais ta' cousine, mon cher ; je l'ai vue et revue, et je ne saurais te dire toute la joie que j'éprouve à la revoir encore, car elle est vraiment angélique , comme tu le disais si bien !
— Où donc t'est-elle apparue, cette jeune enchanteresse ?
— A la fenêtre d une misérable mansarde , comme une miniature dans un vieux cadre de bois.
— Es- tu fou?
— Pas pour le moment. Elle visitait une pauvre vieille qui avait eu le bonheur d'être renversée par sa calèche. C'est la charité même que cette jeune fille-là.
— Ma cousine est en effet très-charitable ! dit Nestor en souriant.. Mais vertubleu ! mon cher, comme tu t'animes ! Serais-tu déjà mon rival?
Yorick regarda son ami d'un air comique, et prit ensuite une attitude théâtrale.
— Rival terrible, Don Juan ! repliqua-t-il : je n'ai aimé qu'une femme dans ma vie. Un sot, qui avait équipage, me Ta enlevée... Il a bien fait!
Il lança ce mot avec un geste magnifique de dédain.
— Je vois que tu es un philosophe, dit Nestor.
— Je le suis toujours, quand je *ne puis pas faire autrement.
Comme Yorick répliquait de la sorte, Nestor remarquait que sa cousine était moins assaillie qu'elle ne l'avait été jusque-là. Il s'empressa de lui présenter son compagnon.
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— Prenez garde à votre gravité, Nathalie, ditil, elle court de grands risques, je vous en avertis.
La jeune tille inclina la tête avec une grâce
mélancolique , et ses yeux noirs se fixèrent sur Yorick, quelle crut reconnaître, sans pouvoir préciser dans son esprit l'endroit où elle l'avait vu.
— Mon ami Nestor me flatte, mademoiselle, répliqua Yorick, qui résolut de débuter par une bouffonnerie afin de juger tout de suite, à ses risques et périls, jusqu'à quel point de gravité allait le spleen de la belle enfant ; je n'ai jamais fait rire franchement qu'une seule personne, mais une personne qui ne se déride pas aisément.
— Qui donc? demanda Nestor.
— Le grand Théodoros, empereur d'Abyssinie, répartit Yorick avec aplomb.
— Le grand Théodoros?
— Oui, le despote africain, qui a demandé la reine d'Angleterre en mariage.
— Quelle folie I
— C'est très-sérieux. Après la démarche hardie tentée par son ambassadeur auprès de la reine Victoria, je lui écrivis pour lui proposer une magnifique affaire, une affaire d'or. Je le priais avec la plus vive instance de se rendre à Londres, où
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je comptais fonder un vaste établissement. Je lui offrais une place au comptoir avec cent mille francs d'appointement par mois; mais ce César inintelligent n'a pas compris mon idée sublime, jl s'est mis à rire, m'a-t-on affirmé, et il m'a fait répondre que, si je voulais lui envoyer ma téte, il me la payerait très-cher, vu que je devais avoir une téte bien agréable à scalper.
Cette bouffonnerie égaya plusieurs personnes qui l'avaient entendue. Nathalie parut étonnée d'abord , puis elle sourit vaguement avec une ineffable douceur.
Yorick promena sur les rieurs un regard ébahi.
— Eh quoi! reprit-il, voilà qu'on imite ici le grand Théodoros. Cela me surprend, car je ne vois pas ce qu'il y a de si récréatif dans le désir féroce qu'a pu avoir un nègre de me scalper l'occiput. Passe encore si j'en'avais un de rechange. Mais non ! ma tète est unique, et je jure que je n'en ai pas deux.
Les rires redoublèrent, surtout quand on sut que Yorick était là : Yorick était connu de bien des gens. Surexcitée sans doute par cette soudaine hilarité, Nathalie exhala tout à coup un petit murmure perlé comme une cadence de rossignol. Elle demeura toute surprise elle-même, car, en réa-
lité, elle ne riait presque jamais. Deux personnes avaient saisi au passage cette note argentine, * c'étaient Nestor et M. Rozier. M. Rozier en ressentit une joyeuse stupéfaction. Nestor, lui, bondit d'étonnement.
— Bravo, cousine! s'écria-t-il ; je vous l'avais bien prédit que ce fou de Yorick vous ferait sortir de votre sérieux habituel.
Yorick commençait à se réjouir de la gaieté qu'il provoquait. Il contint son accès de bonne humeur.
— Fou ! dit-il, qui m'appelle ?
— Parbleu I c'est moi, répondit Nestor.
— Toi, mon cher ami... Ah ! que tu me connais bien ! Nos deux esprits sont faits pour se comprendre à merveille. Le docteur Blanche nous estime également tous deux. Touche là.
— Volontiers, répondit Nestor en lui présentant cette fois le bout de son index.
Avec cet à-propos qui lui manquait rarement, Yorich contempla le doigt qui lui était tendu.
— Il est charmant, dit-il, et je le trouve modelé à ravir. J'admire surtout le camée qui en rehausse encore la perfection.
En ce moment, le prélude d'un quadrille retentissait dans le salon.
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. — Je t'obéis, mon père, répondit la jeune lille en se levant aussitôt.
Elle offrit à Yorick sa petite main mignonne et ravissante sous le gant. Puis tous deux prirent place dans un quadrille, à la grande satisfaction de M. Rozier.
Yorick n'eut pas besoin d'un grand effort de perspicacité pour comprendre que, ayant été assez heureux pour éveiller le rire sur les lèvres si fatalement sérieuses de Nathalie, M. Rozier en avait ressenti une joie extrême; la sollicitude paternelle avait eu hâte de lui donner un témoignage de reconnaissance. 11 y avait quelque chose de touchant dans ce remercîment ingénieux d'un père idolâtre de son enfant, et Yorick se promit de faire tous ses efforts pour ramener encore de vives clartés sur le beau front de la jeune lille. Il ne réussit guère ; Nathalie souriait souvent à ses saillies, mais c'était le sourire indifférent et machinal qu'elle avait pour tout le monde, et qui
était plutôt un effort de politesse qu'un reflet de
satisfaction intérieure. Une fois encore, cependant,
elle lit entendfe cette petite cadence argentine
qui avait si fort supris et réjoui M. Rozier. Yorick
lui racontait comment il l'avait déjà vue de sa
fenêtre, et, avec cette gravité à la fois bouffonne et sentimentale qu'il savait si bien tenir :
— Ah! mademoiselle, dit-il, vous m'avez fait un grand chagrin ce jour-là.
— Moi, monsieur?
— Sans doute.
— Quel chagrin?
— Vous êtes montée en calèche ; je me suis mis devant vos chevaux, et vous êtes partie sans faire attention au pauvre piéton qui vous suppliait de lui accorder une grâce.
— Laquelle ?
— Vous qui êtes si bonne pour ceux qui souffrent, ne devinez-vous pas?
— En vérité, non.
— Il vous eût été si facile...
— Eh bien?
— De donner à votre cocher Tordre...
— Achevez.
— De m'écraser aussi un peu, cela m'eût fait tant de plaisir !
Nathalie regarda Yorick avec de grands yeux stupéfaits, puis elle jeta à l'écho du salon son rire perlé. Yorick faillit sauter de joie ; il fut saisi dune hilarité inextinguible. Tout le quadrille dirigea son attention sur les deux jeunes gens, et
Ton s'entretint malicieusement de l'influence tout exceptionnelle que notre original exerçait sur l'esprit splenétique de mademoiselle Rozier.
M. Rozier, lui, était au comble de l'allégresse. De près ou de loin, il suivait toujours son enfant avec une extrême sollicitude de regard et d'àme. La voyant rire pour la seconde fois dans cette soirée, il s'élança vers Yorick, et lui saisit affectueusement les mains :
— Bravo, mon ami, lui dit-il, bravissimo! vous avez un entrain qui me plaît fort. Désormais, j'y compte bien, vous serez des nôtres ; promettez-le* moi tout de suite; autrement, je me verrais dans l'obligation de vous empêcher de sortir de mon hôtel. ■ ,
— Prenez garde ! répartit Yorick ; j'ai bien envie de ne vous rienpromettre du tout, pour avoir le malheur d'être tenu aux arrêts forcés ici.
— Vous êtes un charmant jeune homme, monsieur, aussi plein de cœur que d'esprit ! je suis vraiment ravi de vous connaître.
Puis* se tournant vers sa fille :
— Ma chère Nathalie, ajouta-t-il, je suis très* content de toi ; tu as les yeux plus brillants, les joues plus roses, l'allure plus vive qu'à l'ordinaire, en un mot, tu es tout à fait belle ainsi. Il parait
que ton cavalier est bien amusant, tant mieux! j'aime les boute-en- train, surtout quand ils parviennent à te dérider un peu, mon enfant.
— Excellent pèrel murmura la jeune lille en l'embrassant avec une grâce adorable.
La contredanse venait de finir, Yorick reconduisit mademoiselle Rozier à sa place ; il dansa avec elle plusieurs fois encore, et trouva d'heureuses saillies qui obtinrent un succès merveilleux. Il y a en nous une puissance magnétique, incontestable, qui trouve toujours à s'exercer dans le cours de notre vie. Cette puissance est arbitraire, elle agit sur celui-ci et reste souvent sans effet sur celui-là. Vouloir raisonner cette influence serait ambitieux et inutile. Toutefois, on peut supposer qu'elle est semblable à cette loi merveilleuse de l'attraction, grâce à laquelle les mondes sont attirés et groupés entre eux d'une si mystérieuse façon. Évidemment Yorick exerçait sur l'esprit de Nathalie un peu de ce magnétisme qui anime les plus indifférents. De son côté, il se sentait vraiment pénétré des plus suaves émotions quand il dansait avec elle, ou seulement quand il la regardait.
Au milieu de la nuit, Nestor l'aborda.
-— Parbleu ! mon ami, dit-il, tu fais miracle ici! C'est étourdissant, ébouriffant, renversant! Tu
l'amouii a vingt ans • 255
as fait rire deux fois au moins ma pauvre cousine, et tu as tourné la tête à mon cher oncle, qui ne jure déjà plus que par toi. Il m'a demandé où tu demeures, ce que tu es, ce que tu fais, et cela avec un intérêt extraordinaire.
— Qu'as-tu répondu?
— J'ai répondu que je n'en savais rien... Mais, au fait, où demeures-tu ?
— Près du Luxembourg, quartier des sages et des fous.
— Qu es-tu?
— Rien qu'un assez honnête garçon.
— Mais que fais-tu?
— Je flâne, et parfois je griffonne des vers.
— Tu es donc poëte?
— Râpé.
— Triste état! Et moi qui commençais à te craindre, car après tout ma cousine me plaît infiniment.
— Que craignais-tu donc, poltron?
— Eh! mais, mon oncle parle beaucoup de toi, je te le répète, et tu parais lui convenir fort. Si ta position ou ta fortune lui convenait autant que ta personne, la main de ma belle cousine serait perdue pour moi.
— Tu dois être rassuré maintenant? Ma de-
meure, ma fortune, ma profession ne sont guère de nature à allécher les pères.
— Avoue-le toi-même?
— De grand cœur : une famille préférera toujours un gendre riche, qui est la coqueluche des femmes; or, comme tu es l'un et... l'autre, tu as de grandes chances de voir se réaliser tes espérances d'union.
— Sans doute, sans doute, dit Nestor un peu soucieux. Mais je n'ai pas de bonheur, mon ami : j'adresse les choses-les plus spirituelles et les plus charmantes à ma chère Nathalie, à peine si j'en obtiens une réponse; elle ne parait pas même m'avoir entendu, tandis que toi... C'est incompréhensible, ma parole d'honneur !
— Que veux-tu, mon ami? repartit Yorick avec une légère ironie. Les jeunes filles ont des caprices, et elles ne savent pas toujours apprécier le véritable esprit.
En ce moment on formait les quadrilles; Nestor dansait avec sa cousine, il s'élança pour lui prendre la main.
Yorick ne dansa pas, il s'accouda contre la cheminée et promena son regard dans le bal, le reportant souvent et presque malgré lui sur la belle et mélancolique fée de ce salon. Nestor faisait de
grands efforts pour captiver son attention, mais il n'y pouvait parvenir ; il se mordait les lèvres et faisait claquer ses doigts d'impatience. Nathalie restait impassible. Yorick s'amusait beaucoup du désappointement de son ancien camarade, tout en se reprochant un peu de malveillance et d'ingra-' titude à son égard. Bientôt les yeux de la jeune fille, qui erraient au hasard indifférents et calmes, s'animèrent soudain en rencontrant le regard de . Yorick-. Yorick en ressentit comme un ébranlement nerveux ; il pâlit et appuya la main sur son cœur.
— Tout doux, mon cœur! se dit-il; tenez-vous en paix, et ne vous remuez pas ainsi I
Il arrive quelquefois que ceux qui sont destinés à s'aimer ont presque de prime abord une révélation de leur commun destin. Il suffit quïls se présentent l'un à l'autre pour se reconnaître entre tous et pour que leur fusion ait lieu instantanément. Nathalie et Yorick étaient-ils ainsi? Yorick aimait-il déjà Nathalie? Nathalie se sentait-elle irrésistiblement attirée vers Yorick? C'est ce qu'il eût été difficile de décider encore, et c'est pourtant ce qui semblait résulter de l'émotion qui venait de se peindre dans la physionomie des deux jeunes gens.
L u incident ne tarda pas à éclairer Yorick sur la véritable nature du penchant qui l'entraînait. Comme il contemplait Nathalie àladérobée> puisant dans cette contemplation un bonheur inexprimable, il entendit près de lui deux personnes *qui causaient à demi-voix :
C'étaient deux médecins, le docteur Gavarus et le docteur Danclat. Ce dernier avait longtemps exercé sa profession à Rio-Janeiro, et soignait habituellement la famille Rozier. Yorick, à . demi-caché dans l'embrasure d'une fenêtre, derrière les plis d'un rideau, ne perdit pas un seul mot de l'entretien.
— Elle est vraiment charmante,, cette demoiselle Nathalie, disait le docteur Gavarus. Visage suave, taille parfaite, grâce exquise dans sa langueur ; il est impossible de rencontrer une jeune fille plus délicieuse, n'est-il pas vrai ?
— Sans doute, mademoiselle Rozier est ravissante à tous les points de vue, physiquement et moralement. ' '
— Eh bien ! chose singulière, reprit Gavarus, plus j'observe cette jolie personne, plus il me semble qu'elle reflète parfois un éclat étrange, j'oserais dire mélancoliquement fatal. Je soupçonne que son organisation est des plus délicates,
et qu'elle doit être sujette à des troubles nerveux. Qu'en pensez- vous?
Le docteur Danelat, auquel cette question était
posée, parut hésiter à répondre. Cependant il secoua la tète d'un air qui confirmait les soupçons de son interlocuteur.
— Pauvre enfant! reprit Gavarus. Est-ce que les crises sont fréquentes et d'une certaine gravité?
— Fréquentes, non ; mais elles m'inquiètent parfois très-sérieusement.
— Cela est-il héréditaire ou accidentel?
— Accidentel. Nathalie a pris le germe funeste du n^al qu'elle recèle au Brésil et dans la circonstance que voici : elle était toute jeune alors, elle avait un compagnon de jeux qu'elle aimait beaucoup, un petit créole qui s'ingéniait sans cesse à lui trouver des distractions et des plaisirs. Un jour qu'ils jouaient à la campagne dans le parc de M. Rozier, l'enfant s'avise de monter au haut d'un tamarinier pour s'emparer d'un nid de bengalis qu'il voulait offrir à sa compagne, mais ce nid était posé au sommet de l'arbre sur une branche mince et frêle. Qu'importe? le jeune créole s'élailce hardiment, la branche casse, il tombe de quarante pieds et se brise le crâne à deux pas de
Nathalie... On trouva l'un mort et l'autre éva-
nouie... Depuis lors, la chère enfant n'a jamais
ri, et...
Le docteur Danclat s'interrompit. 11 devint sou^ cieux. 4 -
— Et elle tombe parfois en catalepsie, reprit Gavarus d'un ton très-mystérieux. Je m'en doutais.
— Chut! murmura vivement le médecin de M. Rozier.. C'est un secret pour tout le monde, excepté pour son père et pour moi. Ne le divul-
guez pas.
— Soyez tranquille, je me tairai.
Yorick venait de tressaillir violemment. Son visage s'était couvert d'une pâleur de mort.
— Elle aussi! soupira-t-il avec accablement.
Il maîtrisa son agitation pour écouter de nouveau, car l'émouvant dialogue reprenait entre les deux médecins.
— Comment est-on parvenu à cacher aux regards indiscrets les effets de cette sinistre affection?
Les symptômes du mal se représentent deux
ou trois fois par an avec une certaine régularité.
M. Rozier, dont la vigilance est admirable,- ne
manque jamais de les apercevoir. Il s'enferme avec sa fille et reste seul à veiller sur elle. Rare-
L'AMOUR A VINfiT ANS 2()1
ment, d'ailleurs, l'état cataleptique dure plus d'un jour ou deux. Les moyens ouratifs ordinaires nont pas encore réussi.
— De pareilles crises sont pleines de danger. Il est à craindre que la pauvre enfant ne puisse longtemps résister au péril de si mortelles prostrations.
— J'ai eu peur plus d'une fois, et j'avoue même que je redoute la prochaine attaque, car depuis quelque temps les forces de la chère petite diminuent à vue d'œil.
— Si la science est restée impuissante contre une si terrible névrose , ne pensez- vous pas qu'une révolution morale serait de nature à rendre les crises plus rares, sinon à les faire disparaître entièrement?
— Je ne sais... Je fonde toutefois une espérance sur l'efficacité souveraine des passions de la jeunesse, sur l'amour, par exemple. Mais jusqu'à présent le cœur de mademoiselle Rozier ne semble pas s'être ému: il est calme et triste comme toujours.
— Tant pis ! je m'intéresse sincèrement à cette jolie personne. Si j'apprenais sa mort, j'en serais navré. C'est un ange de grâce et de douceur,
— Oui, un ange! murmura en soupirant le mé-
decin de la famille, et c est pour cela que j'appréhende de la voir s'en aller vers Dieu.
A ces mots, les deux docteurs se séparèrent sans remarquer que Yorick était là derrière eux, pâle, défait, les yeux pleins de larmes, et répétant tout bas avec angoisse:
— Condamnée ! Ils l'ont presque condamnée!... Ah ! les impitoyables!
11 se tut et demeura comme abîmé dans une douloureuse méditation. La contredanse était terminée depuis un instant, qu'il ne s'en apercevait pas et gardait son attitude sombre et désolée.
— A quoi rê vez-vous-là ? lui demanda-t-on.
Composez- vous des vers, une chanson?
Yorick releva la tête ; il reconnut M. Rozier.
— Une chanson! répondit-il au hasard. Je n'ai guère envie de chanter, je vous assure.
— Eh l de quoi donc avez-vous envie dans un pareil moment?
Yorick sembla réfléchir une seconde ; il s'anima tout à coup, et, serrant les mains de M. Rozier à les briser :
— De danser! répoudit-il.
— A merveille ! Courez vite engager .ma tille. Yorii'k sentit son cœur se gonfler horriblement.
— Pauvre père ! raurmura-t-il. Pauvre Nathalie Rozier !
Et il quitta furtivement le bal.
Pendant quelque temps on ne le vit nulle part. En vain alla-t-on frapper à sa porte, il n'était visible pour personne. M. Rozier, qui s'était épris d'une vive affection pour lui, lui adressa une lettre d'invitation pour un grand dîner, à laquelle il ne répondit pas. Ce ne fut que quinze jours plus tard qu'il reparut dans le monde. Comme on était habitué à ces sortes de disparitions , on le revit avec plaisir, mais sans curiosité. Nestor seul lui demanda ce qu'il était devenu, et pourquoi il ne s'était pas rendu à l'invitation de M. Rozier.
— Je venais, répondit-il avec un grand sérieux, de partir dans un char aérien attelé de cinq cents alouettes, pour assister aux noces du prince Myrtil et de la fée des Oiseaux. J'ai fait à cette occasion un charmant éphithalame, que je te chanterai un jour, je te le promets.
Nestor ne put obtenir aucune autre explication.
M. Rozier parut ravi de revoir Yorick, et le supplia de venir souvent le visiter, lui déclarant qu'il avait tous les jours son couvert mis à sa table. Nathalie, elle, l'accueillit avec un gracieux empressement, qu'elle ne témoignait à aucun
autre, ce qui fut remarqué. On remarqua aussi dès lors que Yorick, si gai, si jovial, si boute-entrain, perdait beaucoup de son habituelle vivacité, et qu'il ne parvenait à posséder tous ses élans d'esprit et de bonne humeur que dans la maison de M. Rozier. Encore y avait-il des moments où son front se plissait, où son rire expirait sur ses lèvres, où ses yeux devenaient humides. Si parfois on le surprenait dans cette disposition :
— Bon ! s'écriait-il, voilà que je ris jusqu'aux larmes, et je deviens triste à force d'être joyeux î
Le fait est que Yorick n'était plus au fond le même. Sa vivacité n'était guère de bon aloi, «t son esprit, plus vif que jamais peut-être, avait certainement un éclat factice. Il amusait encore les autres ; mais s'amusait-il lui-même? mais n'y avaitil pas une sorte de parti pris dans sa joie excitée avec peine? C'était là son secret. Quoi qu'il en fût, devant Nathalie il parvenait toujours à trou-
ver mille folies, mille mots étourdissants. Ses efforts réussissaient : Nathalie riait quelquefois ! Nathalie était presque heureuse! elle semblait s'épanouir comme une fleur sous un rayon de soleil.
Tout bon enfant qu'il était, Nestor ne se montrait point enchanté des succès obtenus par son ami. On eût dit même qu'il se repentait de l'avoir introduit chez M. Rozier. Il est vrai que notre gandin, à demi ruiné par ses bonnes fortune^, songeait sérieusement à combler le déficit creusé dans son patrimoine avec la dot de sa cousine. Aussi s'efforcait-il de l'entourer de soins galants, de l'éblouir de son étincelant esprit. Mais Nathalie n'accordait qu'une attention distraite à ses amabilités ; elle ne semblait point goûter ses saillies, lesquelles se ressentaient un peu trop des excentricités de mauvais aloi qui ont cours dans le pays deslorettes, où il avait coutume d'aller les recueillir. 11 s'impatienta de la préférence que la jeune fille accordait visiblement à Yorick, et, un jour qu'ils étaient seuls dans le salon de M. Rozier, il entama l'entretien d'un ton amer, d'un air agressif.
— Parbleu! mon cher, dit-il, tu es un gaillard bien avisé, et tu t'y prends avec adresse
pour t'emparer de l'imagination d'une riche héritière. Malepeste! mon bon, comme tu y vas en vainqueur ! Mon oncle te trouve à son gré ; tu ne déplais pas à ma cousine; et te voilà en beau chemin pour contracter un joli mariage, vive Dieu ! Mais je te préviens qu'un compétiteur a l'intention de te barrer la route,, et que tu n'arriveras pas à ton but.
Yorick regarda Nestor avec stupéfaction , puis il lui dit tranquillement :
— Qui donc m'empêchera de réaliser l'espérance que tu me supposes ?
— Moi?
— Toi!... Pourquoi cela?
— Parce que j'ai résolu d'épouser Nathalie.
— IJ faut d'abord qu'elle y consente, je crois.
— Elle y consentira quand je voudrai me donner la peine d'obtenir son aveu. Jusqu'à présent distrait par cent amourettes, peu soucieux de faire briller mes mérites aux yeux de ma cousine, je t'ai laissé le champ libre et ne t'ai point contre-carré. Mais, réflexions faites, je te déclare que je veux m'emparer de son cœur et de sa main, et je compte bien y réussir.
11 accentua ces derniers mots avec une fatuité superbe.
— Bonne chance, mon ami! répondit Yoricken souriant.
— Merci ! . . . Un mot encore : Tu te rappelles sans doute que c'est moi qui t'ai présenté dans cet hôtel?
— Parfaitement.
— Eh bien ! comme je désire qu'entre Nathalie et moi il ne se dresse aucun obstacle , et que ta présence continuelle, ici peut être de nature à contrarier un peu mes desseins, — tu vois que je te fais Thonneur de te considérer comme un rival dangereux , — je te prie de ne plus revenir chez M. Rozier, au moins durant cinq ou six mois.
— Ce que tu me demandes là est tout simplement impossible. L'accueil que j'ai reçu dans cette hospitalière demeure, l'amitié généreuse qu'on m'y témoigne sans cesse, l'insistance gracieuse avec laquelle on m'invite, tout donnerait à une absence prolongée de ma part le caractère de l'ingratitude, et je me pique d'être doué d'une vertu assez rare de nos jours : la reconnaissance.
— Je t'excuserai. •
— N'insiste pas. Ma conduite à l'égard de mademoiselle Nathalie et de son père ne saurait changer. Je ne cesserai point d'être leur ami, et je con-
tinuerai par mon empressement à leur prouver tout le plaisir que je ressens à les voir.
— A la bonne heure ! voilà un refus catégorique. Eh bien! je te certifie, moi, que si tu ne conformes pas ta conduite au désir que je viens d'exprimer, si je te rencontre de nouveau dans cette maison avant que je ne sois devenu l'époux de ma cousine, tu me rendras raison de ton impertinence.
— Ah bah!
— Tu as bien compris ?
— On ne peut mieux.
— Réfléchis jusqu'à demain.
— A quoi bon? Ma résolution est prise.
— Et tu consens à interrompre tes visites, n'est-ce pas ?
— Et chaque jour, sans exception, je me ferai le commensal de M. Rozier.
— C'est une provocation !
— Comme il te plaira.
— Quelle arme manies-tu le plus habilement?
— Je n'ai jamais tenu ni une épée ni un pistolet.
— Tu veux donc que je te tue ?
— A la ^ràce de Dieu! Je me soucie de 1 exis-
i/amour a vingt ans '269
tence comme (Tune noisette. La vie, selon moi, ne vaut pas qu'on redoute la mort.
— Es-tu sincère? S'il en est ainsi, pourquoi te montres-tu si gai dans le monde, et même si joyeux?
— Question d'âge et de tempérament.
— Fou!... Voyons, dis-moi que tu consens à me satisfaire.
— Je mentirais.
— Alors nous nous battrons.
— Soit.
— Demain ?
— Demain.
— A l'épée ou au pistolet? Choisis !
— Au pistolet, à bout portant.
Nestor ne s'attendait certainement pas à cette réplique : il demeura comme abasourdi.
— Qu'as-tu donc? reprit Yorick. Est-ce que cette sorte de duel ne te convient pas? Elle égalise pourtant les chances et donne à une rencontre le caractère de la vraie bravoure et de l'honneur.
— Cela n'est pas sérieux ?
— Dis plutôt que cela est trop sérieux , mon cher Nestor.
— - C'est féroce !
— Acceptes-tu?
— Non.
— Donc, pas de duel, car je refuse de me battre autrement.
— Nous verrons bien.
— C'est tout vu.
Et Nestor, à la fois embarrassé et furieux, s'éloigna.
Yorick s'élança pour le retenir.
— De grâce ! s'écria-t-il, ne nous fàcbons pas ! Mais, soit que Nestor n'eût point entendu, soit
qu'il refusât toute offre de réconciliation, il disparut
Une voix cependant fit tressaillir Yorick.
— Laissez -le partir, lui dit cette voix.
Il se retourna et vit mademoiselle Rozier debout au milieu du salon.
— Je vous en conjure, mademoiselle, supplia Yorick, donnez l'ordre à' l'un de vos serviteurs de rejoindre votre cousin et de le ramener. Il vient de se brouiller avec moi, et je crains d'avoir eu tort, car enfin c'est lui qui m'a fait recevoir dans cette charmante maison, et je dois lui en témoigner ma reconnaissance, fût-ce aux dépens de mon bonheur.
— Vous n'avez pas eu tort, monsieur. Il ne
saurait convenir à un homme de cœur de se soumettre à une injonction.
— Quoi ! vous avez entendu ?
— Tout. '
— En ce cas, vous savez ce que Nestor ambitionne, et vous n'ignorez pas qu'il a la folie de craindre la rivalité d'un pauvre diable qui ne songe guère à lui faire obstacle, moins encore à l'emporter sur lui. La jalousie, convenez-en, est une poltronne qui s'épouvante de tout, et même de rien.
— Nestor ne sera jamais mon mari.
— Quoi! mademoiselle, vous refusez de l'accepter pour époux ?
— Je ne donnerai ma main qu à celui qui aura môn cœur. Je n'aime pas mon cousin.
— Mais vous l'aimerez... jel'espère du moins... quand il vous aura prouvé sa tendresse et son dévouement.
— Nestor est incapable d'une affection sérieuse. Son âme superficielle et légère n'aura jamais la puissance de me convaincre et de me captiver. 1
— Vous le jugez bien sévèrement, mademoiselle. Je me plais à penser qu'il parviendra à vous faire clianger de sentiment à son égard.
— N'en croyez rien. J'ai d'ailleurs plus d'une
bonne raison pour persister, en ce qui le concerne, dans ma manière de voir, et pour ne point agréer ses hommages... qui manquent peut-être de désintéressement.
Disant cela, Nathalie fixait sur Yorick ses grands yeux noirs rayonnants et doux. Son visage était délicieux en ce moment. Sa peau avait la diaphanéité de l'albâtre ; ses cheveux d'un noir mat se relevaient avec une grâce exquise sur son front d'un galbe parfait; ses lèvres un peu pâles, mais d'un dessin irréprochable, avaient je ne sais quelle harmonie tendre et suave qui ravissait. Certes, rien ne laissait supposer que cette jeune fille fût atteinte d'une affection nerveuse de la nature la plus grave, si ce n'est peut-être une légère nuance de bistre qui s'étendait par instant sous ses paupières inférieures, et une certaine contraction fébrile qui apparaissait par intervalles aux extrémités de sa bouche. Ses épaules, dessinées avec une rare élégance, montraient à demi des blancheurs ravissantes sous les coquetteries de la dentelle et de la soie; les fées eussent envié la finesse et la flexibilité de sa taille, qui méritait d'avoir des ailes pour planer au-dessus des réalités vulgaires d'ici-bas.
Elle alla s'asseoir sur un canapé, resta silen-
cieuse un instant, puis elle reprit avec une lenteur expressive :
— Mon père est sorti. Si je ne me trompe, il a du passer chez M. Yorick.
— Chez moi, mademoiselle? Mais c'est de la témérité ! Ne sait-il pas que j'habite en T air, tout près des nuages? Je vole à son secours.
— A quoi bon? Ne vous ayant pas rencontré, il va sans doute revenir.
— Hélas l s'il n'a pas été la victime de son imprudence ! Mais puis-je apprendre de vous, mademoiselle, quel motif impérieux le poussait à cet acte d'audace et de désespoir?
— Je ne sais trop, répondit la jeune fille avec une sorte d'embarras. Il était convenable, assurément, qu'il vous fit une visite après toutes celles dont vous avez bien voulu nous honorer jusqu'à ce jour.
— En d'autres termes, il a voulu me remercier des bonnes grâces dont il m'entoure sans miséricorde. En vérité, cela devient intolérable, et trèssérieusement je compte lui en demander raison.
— Vos griefs contre mon père sont-ils doue si terribles?
— Je vous en fais juge : la reconnaissance n'estelle pas le premier devoir d'un grand cœur ? Or^
je me pique d'avoir un très-grand cœur. Eh bien î M. Rozier s'évertue si impitoyablement, j'ose le dire, à me combler de prévenances, d'invitations, d'amabilités, que ma reconnaissance ne pourra bientôt plus suffire et que je me prendrai en flagrant délit d'ingratitude, ce qui m'humiliera profondément. Vive Dieu ! je suis fier comme trois Diogène, comme deux hidalgos, comme un poëte de la Bohême, et je ne souffrirai pas cela !
— Calmez- vous, monsieur! exclama Nathalie gaiétnent. Je crois me rappeler que mon père a justement l'intention de mettre votre reconnaissance à l'épreuve. C'est sans doute pour cela qu'il s'est rendu chez vous. Tremblez !
— Brrr ! Est-ce qu'il songe à me demander le sacrifice de ma vie ? Je consens à m'immoler, pourvu qu'il me permette de vous dire cordialement adieu.
Yorick modula cette dernière phrase avec une mélancolie involontaire, qui l'étonna lui-même et le fit un peu rougir.
Nathalie parut charmée Je lui voir cette soudaine sentimentalité.
— Rassurez-vous, reprit-elle : mon père ne de- . mande pas la mort du prochain. 11 est moins cruel,
moins exigeant.
— Méditerait-il de s'attaquer à ma bourse?
Veut-il la prendre? Je la lui offre généreusement. 11 y trouvera plusieurs pièces d'or et quelque menue monnaie... Je garde la menue monnaie.
— Vous ne devinez pas? répartit la jeune lille en jetant à Fécho du salon son trille mélo-
"*. dieux.
— Je vous en prie, révélez-moi le fatal secret. Je suis prêt à tout, même au crime, pour acquitter Ja dette de reconnaissance que j'ai contractée ici.
— C'est à merveille, monsieur ! Justement, ce que mon père a résolu d'exiger de vous est un crime ; oui, un crime de haute trahison !
— Qui donc dois-je trahir?
— Vous-même.
— Moi-même? Mais c'est impossible !
— Vous reculez déjà?
— Sans doute; on trahit ses amours, on trahit sa patrie, on trahit jusqu'à son Dieu; mais se trahir soi-même...
-Eh bien?
— Fi donc! cela n'en vaut pas la peine.
Yorick avait une façon vraiment comique et
intraduisible de préparer un mot et de le lancer.
C'était là surtout ce qui donnait un intérêt très-
vif à ce qu'il disait. Il ressemblait à ces chanteurs
bien doués, qui parviennent à rehausser par l'expression une mélodie dont le charme eût paru moins grand dans un autre voix, même habile.
Toujours est-il que Nathalie prenait un réel plaisir à l'écouter, et qu'elle se montrait même heureuse chaque fois qu'il passait de longues heures près d'elle. Une fois lancé sur la pente des saillies, Yorick ne s'arrêtait plus. Parfois, cependant, il rencontrait une pensée à double sens, mi-partie triste et joyeuse, qui l'arrêtait tout à coup dans sa verve, comme un cheval lancé au galop fait halte brusquement. C'est qu'il se rappelait alors le mystérieux dialogue des deux médecins. 11 tressaillait secrètement, et regardait Nathalie avec une rapide expression d'anxiété ; puis, faisant effort sur lui-même, il reprenait sa course à travers les espaces accidentés de l'imagination et de l'esprit.
Comme il était, ainsi qu'il le disait lui-même,
en pleine divagation, M. Rozier entra. Na*
thalie était très-animée ; elle plaisantait et riait,
et Yorick, oublieux de l'entretien des docteurs,
ravi de voir la jeune fille heureuse, redoublait de
verve et d'entrain. '
M. RoÉier .ne fut pas aperçu tout de suite.
Il profita de cette distraction des deux jeunes
Digitize
l'amour A V1NC.T ASS 277
gens pour les contempler avec une sorte d'enchantement paternel.
Nathalie fut la première à remarquer la présence de son père. Elle s'élança dans ses bras.
— A merveille, ma fille ! s'écria-t-il. Avant d'être arrivé au salon, j'ai entendu les éclats de ta gaieté. J'étais sur que Yorick était ici.
Yorick s'inclina devant M. Rozier.
— Je suis venu ce matin solliciter une invitation à déjeuner, lui dit-il. M'invitez-vous ?
— Parbleu ! votre couvert est toujours mis à ma table, ne l'oubliez pas. Vous avez bienfait de venir, il faut que je vous parle. Je me suis rendu chez vous, il y a une heure, mais j'ai trouvé le nid vide : l'oiseau s'était envolé.
— Si vous voulez bien le permettre, dit Yorick, je vous recevrai ici. J'ai l'habitude d'accorder audience chez mes amis, pour cause d'insuffisance de mon appartement. Donnez- vous la peine de vous asseoir ; je vous écoute avec attention. .
— C'est parfait! reprit M. Rozier du ton le plus cordial. Disposez de mes salons. Je vous en prie même, s'il le faut.
— J'accepte votre offre magnifique, cher monsieur. Mais je vous préviens que je vais prendre des airs de grand seigneur.
278 i/amour a vingt ans
Et, se redressant avec majesté :
— Parlez, reprit-il, et soyez bref, s'il se peut, car on m'attend au conseil des ministres.
— Monseigneur, dit M. Rozier en s'amusant de l'air comiquement superbe de Yorick, c'est une audience particulière et secrète que j'ai l'honneur de solliciter.
Et il s'inclina profondément, tandis que Yorick se promenait, les imains derrière le dos, la tête comme penchée sous le poids de graves préoccupations.
Qu'on sorte ! dit-il brusquement. Qu'on me laisse seul avec monsieur.
Il feignit de prendre du tabac dans la poche de son gilet, et le respira avec bruit.
Nathalie regarda son père en souriant, et sortit du salon.
Resté seul avec Yorick, M. Rozier prit place sur line causeuse, et lit signe au jeune homme de s'asseoir près de lui. Yorick, abandonnant ses allures césariennes, et se rendit à l'invitation.
— Écoutez, lui dit d'un ton affectueux le père de Nathalie, vous êtes un charmant garçon; je vous ai pris en sincère amitié, et je désire vous en donner une preuve manifeste.
l'amour a vingt axs 279
— Votre bienveillance , monsieur, répondit Yorick en quittant ses grands airs, me donne tous les jours des témoignages d'affection dont je me sens parfois très-confus.
— Vous êtes modeste, et je vous en aime davantage. Voici ce dont il s'agit en ce moment. Ma maison, avant que Nestor ne vous y eût présenté, était triste et monotone, en dépit des fêtes que je ne cessais de donner. Mais, depuis quelque temps, sa physionomie a bien changé, et c'est certainement à vous qu'elle doit sa métamorphose. Nous avons moins de réunions, moins de bals, et cependant plus d'animation, plus de gaieté. Ma chère Nathalie, elle-même, a vu son caractère subir de notables modifications dont je me réjouis de tout mon cœur. Enfin, vous êtes apparu chez moi, passez-moi l'expression ambitieuse, comme un génie bienfaisant dont la puissance dissipe les ombres et chasse les ennuis. Je ne suis pas ingrat, et je vous en garde une profonde reconnaissance.
— Quoi! c'est vous qui me parlez de reconnaissance, quand ce matin encore je me demandais si j'avais au fond de mon cœur assez de gratitude pour répondre à toutes vos bontés !
— Ces sentiments vous honorent, mon cher ami, mais ne me délient pas de mes obligations
envers vous. Veuillez me prêter attention : je suis riche, et vous ne Fêtes pas; cette raison vous expliquera l'initiative que je prends ici. Le riche doit presque toujours faire les premières démarches, car la richesse de celui qui n'a pas de fortune, c'est sa fierté.
* — Vous avez raison, monsieur, répondit Yorick avec une certaine émotion; mais je ne vois pas bien où vous voulez en venir.
— Je veux en venir à ceci : je suis assez riche pour n'avoir pas besoin de regarder à la fortune dans le choix que je ferai d'un mari pour ma fille. Il me faut avant tout un gendre qui me convienne et qui plaise à mon enfant. Eh bien! j'ai interrogé Nathalie, et je sais que vous êtes celui qu'elle préfère entre tous. Voulez-vous l'épouser? Je vous offre sa main.
— A moi, monsieur? s'écria Yorick avec agitation.
— Sans doute* reprit M. fiozier; je m'écarte un peu, en cette circonstance, des usages reçus, car on ne voit pas beaucoup de pères proposer leurs filles à ceux qui ne les demandent pas.
— Vous voulez dire, monsieur, qu'on ne voit .pas beaucoup de riches proposer un ange et IV
pulence à un pauvre diable qui n'osait certainement pas espérer un tel bonheur.
— Serait-ce donc un si grand bonheur pour vous ? Alors vous acceptez ?
— Si j'accepte! s'écria Yorick avec une subite exaltation. Est-ce que le condamné hésite à accepter sa grâce? Est-ce que les élus hésitent à monter au ciel? Ah! monsieur, vous me comblez, et je ne trouve que des larmes pour vous répondre!
Yorick, en effet, avait les yeux mouillés de pleurs; il serrait à les briser les mains de M, Rozier, qui paraissait, lui, vraiment ravi de l'effet que produisait son ouverture. M. Rozier déclara qu'il fallait que ce mariage se célébrât le plus tôt possible, parce qu'il voulait partir avec sa tille et son gendre pour l'Italie, espérant que la température du Midi aurait une influence heureuse sur la santé de «on enfant. Bientôt il appela Nathalie, et* prenant Yorick par la main :
— Ma fille, dit-il, je te présente ton futur mari.
— Et moi, balbutia Yorick avec une émotion difficile à peindre, je vous présente un homme abasourdi, qui se croit le jouet d'un songe et qui a une peur horrible de se réveiller. Ah! made-
moiselle, reprit-il, laissez-moi mes belles illusions! ne m'enlevez pas ma joie!
— Refusez-vous de la partager avec moi , monsieur? dit la jeune fille avec une ineffable expression de tendresse et de bonheur.
— Vous m'aimez donc? s'écria Yorick.
— Oui, je vous aime, et de touje mon âme !
répondit l'aimable enfant, dont le doux visage rayonna.
A cette déclaration, Yorick pâlit étrangement, tout son corps trembla comme si un frisson le glaçait; ses lèvres s'agitèrent, mais sans pouvoir articuler un seul mot. Tout à coup il s'empara des mains de Nathalie, les inonda de baisers et de larmes; puis il éclata en sanglots, s'élança hors du salon, et quitta l'hôtel précipitamment;
M. Rozier et sa fille demeurèrent interdits : ils se regardaient avec une sorte d'effroi. Le père de Nathalie fut le premier à vaincre cette paralysie de l'étonnement.
— Il y a vraiment des circonstances où la joie fait peur, dit-il. Mais rassure-toi, chère petite : on ne meurt pas d'un excès de bonheur. Nous reverrons bientôt Yorick.
Après avoir refusé de se battre au pistolet à bout portant, Nestor, irrité de la tournure ridicule qu'avait prise sa provocation, s'était mis à marcher rapidement et au hasard dans les rues : il jurait ses grands dieux qu'il épouserait sa cousine. Peu à peu sa mauvaise humeur se calma; il résolut de brusquer les choses, et d'aller le soir même demander à son oncle la main de Nathalie.
— En vérité, se dit-il en haussant les épaules, s avec un sentiment de dédain, je suis absurde de m'être inquiété delà mince influence que ce Yorick exerce sur l'esprit de ma cousine et de son père. Il ne saurait devenir pour moi un rival sérieux. Sans fortune, sans position, sans ce je ne sais quoi d'élégant et de distingué qui captive et séduit, comment me serait-il préféré? mon oncle n'est point un sot : il ne donnera jamais sa fille à un homme de rien.
Comme il se disposait à revenir sur ses pas et à se rendre de nouveau chez M. Rozier, une
main lui toucha l'épaule, et une voix étonnée lui dit:
— Êtes-vous devenu poète ou conspirateur, mon cher? Composez- vous des vers, ou préparezvous un complot? Vous avez l'air tout soucieux.
Nestor se retourna vers celui qui l'interpellait ainsi, et reconnut son médecin, le docteur Gavarus.
— Ah ! c'est vous, docteur? Ravi de vous voir, dit-il en passant son bras sous celui de l'Esculape parisien et en l'entraînant. Rassurez- vous, repritil, je ne versifie ni ne conspire. Mais je songe à me marier.
— À la bonne heurè! Le mariage est un topique souverain pour guérir les folies de la jeunesse, pour réparer les délabrements de la fortune et de la santé.
— Devinez-vous à quelle personne je médite de m'unir?
— Ma foi! non. Est-elle jeune, jolie? A-t-elle une famille riche? une brillante dot?
— Dix-huit ans, belle comme un ange, père riche à millions, cinq cent mille francs au contrat. Voilà le parti.
— Il est superbe! Mariez- vous bien vite.
— Je cours faire ma demande, et je vous emmène avec moi.
— Dans quel but?
— Si je balbutie, si je me trouble, vous viendrez à mon aide : vous parlerez.
— Où allons-nous?
— Chez mon oncle, pardieu !
— Chez M. Rozier?
— Oui.
— Alors, c'est mademoiselle Nathalie que vous avez le désir d'épouser?
— Sans doute.
Le docteur s'était arrêté brusquement. Il envisageait Nestor avec une sorte d'anxiété.
— Qu'y a-t-il? demanda ce dernier, et qu'avez* vous donc, mon cher Hippocrate?
— J'ai... j'ai un scrupule.
— Un scrupule! Je ne vous comprends pas.
Après une pause, le docteur reprit :
— Aimez-vous sérieusement cette ravissante
Nathalie? L*aimez-vous d'un profond amour ?
Singulière question! Elle me plaît beaucoup > comme tant d'autres aussi jolies qu'elle m'ont plu* C'est tout, et c'est bien assez pour que je sollicite sa main.
— Et la chère enfant, vous aime-t-elle? Vous a-
t-elle montré une préférence significative? En un mot, son cœur est-il à vous?
— Peuhl je n'ose m'en ilatter, répondit Nestor avec un mélange intraduisible de modestie et de présomption., mais j'ai tout lieu de croire que je ne lui déplais point. C'est une personne de goût : elle sait apprécier la distinction des manières et de l'esprit.
Le médecin sourit : il y avait dans ce sourire une pointe d'ironie que l'amour-propre de son interlocuteur ne sentit pas.
— Mon cher Nestor, lui dit le le docteur Gavarus en accentuant avec lenteur chacun de ses mots, si vous m'en croyez, vous n'accomplirez pas la démarche à laquelle vous voulez m'associer.
— Pourquoi donc?
— D'abord, parce qu'il est présumable, — excusez ma franchise, — qu'elle n'aurait aucun succès. Je connais assez mademoiselle Nathalie pour savoir qu'elle ne se mariera point à la légère, et que l'amour seul, — un grand amour, — aura le pouvoir de la décider à prendre un époux.
— Ah!... ensuite?
— Ensuite, je vous déclare que le préféré qui deviendra son mari devra l'aimer avec tendresse, avec passion, avec dévouement, car la pauvre cutte fille est atteinte depuis son enfance d'une affection étrange et terrible, dont la guérison plus
l'amouii a vingt ans 287
ou moins radicale nécessitera une sollicitude constante, un miracle produit par l'influence magique du cœur.
— Que me dites-vous là? Est-ce que vous devenez fou, par hasard ?
— Quoi ! vous ne savez rien, vous ne soupçonnez rien?
— De grâce, expliquez-vous.
— Je devrais garder le silence, au contraire. J'ai promis, en effet, à mon confrère Danclat, le médecin de M. Rozier, de ne point divulguer le triste secret que j'avais entrevu et dont il m'a confirmé l'existence. Mais Fintérêt cordial que vous m'inspirez, la douce sympathie que me fait * ressentir la jeune et helle affligée, me déterminent à vous faire une révélation,
— Voyons, de quoi s'agit-il?
— Votre cousine, je vous le répète, cache une infirmité d'un caractère assez effrayant. Elle tombe parfois en catalepsie.
— En catalepsie! balbutia Nestor avec stupeur.
— Oui. Vous connaissez sans doute les effets de cette rare et terrible maladie. Cessation extérieure de tout sentiment pour un temps indéterminé; aptitude bizarre des muscles et des
nerfs à se roidir et à conserver la position qu'a-
vait le malade au moment de la crise ; bref, c est la vie interne avec toutes les apparences de la mort.
— Diable! cela n'est pas gai du tout, savez-vous, docteur? Mais est-il bien vrai que Nathalie ait cette infirmité?
Le médecin raconta dans quelle circonstance mademoiselle Rozier avait dù contracter le germe de la sombre névrose, dont aucun traitement n'avait pu encore la guérir.
— Je m'étonne, ajouta-t-il, que vous n'ayez rien entrevu de mystérieux dans les habitudes de votre oncle, qui donne seul des soins à sa fille lorsque la catalepsie s'est emparée de' la pauvre enfant.
— Eh bien! dit Nestor, j'avoue que j'ai été plus d'une fois surpris d'apprendre que ma cousine était souffrante et que son père s'enfermait pour veiller près d'elle. Mais j'étais loin de soupçonner, assurément, que le jeu régulier des organes eut en elle de si soudaines et de si lugubres suspensions.
— Vous comprenez maintenant, cher ami, que cette jeune personne ne doit pas accepter une simple union de convenance. Il importe qu'elle trouve dans le mariage une de ces passions géné-
reuses qui ravivent l'âme et sont capables de rétablir électriquement dans l'organisation un équilibre rompu.
Tandis que le docteur s'exprimait ainsi, Nestor l'écoutait à peine ; il réfléchissait.
— Ma foi! s'écria-t-il, je commence à croire que vous avez raison, cher maître ! Non, je ne suis pas le mari qui convient à Nathalie Rozier. Elle-même, je le reconnais franchement, ne réalise pas tout à fait le type féminin auquel je rêve de m'unir. Je n'ai aucun goût d'ailleurs au rôle de garde-malade) et je n'entends pas me marier avec la certitude de le devenir. Je renonce donc à la main de ma cousine, dans la crainte de sentir tôt ou tard cette jolie petite main se refroidir et se contracter dans la mienne. L'idée seule m'en donne le frisson.
— Je vous approuve de ne point persister dans votre premier projet, dit le docteur. Aussi bien, quand il vous plaira sérieusement de vous marier, trouverez-vous sans peine quelque jeune fille charmante, riche, spirituelle — et pas du tout infirme qui se fera une joie de vqus épouser, et qui vous rendra le plus envié des maris.
— tarbleu! répartit Nestor en cambrant sa
taille et en caressant avec complaisance sa blonde moustache.
Un vague reflet de moquerie passa dans le regard du docteur, qui serra la main du jeune fat, et s'éloigna.
Nestor rentra chez lui. Il se rappela bientôt la vive altercation qu'il avait eue le matin même avec Yorick, se repentit de l'avoir fait naître, et, cédant à l'influence d'une bonne pensée, il résolut de se rendre immédiatement chez son ancien camarade pour se réconcilier avec lui.
— Depuis ma nouvelle détermination, se dit-il, je ne puis plus le considérer comme un rival, et je désire qu'il redevienne mon ami.
Il donna l'ordre d'atteler et se fit conduire à l'adresse de Yorick.
11 s'informa près du concierge, qui ne répondit pas d'abord à ses questions. Ce mutisme le surprit et l'impatienta.
— Je vous demande si M. Yorick est chez lui, reprit-il d'un ton impérieux et sec.
Le concierge leva les yeux vers celui qui l'interrogeait, et laissa voir deux larmes sur ses joues.
— Oui, répojidit-il d'une voix tremblante, il est chez lui... Mais il est mort.
Nestor tressaillit violemment et resta comme
pétrifié. Ce ne fut pas sans un grand effort qu'il parvint à secouer cette torpeur.
— Mort? s'écria-tiL C'est impossible! Il y a quelques heures à peine, je l'ai vu bien vivant.
— Et maintenant il n'est plus ! soupira le brave homme. Ah ! qu est-ce que de nous ? Moi aussi, je l'ai aperçu tantôt ; il rentrait, mais il paraissait tout étourdi, tout chancelant. Quelques minutes après, on le trouvait étendu roide dans l'escalier. Pas un souffle sur les lèvres, pas un battement au cœur. Pauvre garçon 1 Si aimable et si gai! Il est bien mort, hélas 1
— A-t-on fait venir un médecin?
— J'en attends un, qui a promis d'accourir.
Mais les médecins, ça n'est jamais pressé, parce que souvent on les dérange pour rien. Par exemple, ici, que va faire le docteur? Constater un décès, voilà tout.
Nestor était très-perplexe. Il se demandait s'il devait monter à la mansarde de Yorick ou s'en aller. Comme bien des gens, dont l'imagination redoute le blême aspect de la mort, il hésitait à se placer devant le visage pâle et froid de son ancien camarade. Cependant, ce qu'il y avait en lui de courage moral l'emporta sur l'effroi instinctif.
Il franchit les cinq étages, et se trouva près du corps inanimé rigidement étendu sur un lit, les yeux fermés, les lèvres entrouvertes, les bras repliés, la main droite sur le cœur. Une petite table, couverte d'un linge blanc, était posée près du chevet ; un crucifix d'ivoire, entre deux flambeaux allumés, invitait au recueillement. Il y avait une vieille femme assise au pied de la couche funèbre : c'était une voisine de bonne volonté qui veillait.
La mansarde, d'ailleurs, quoique simplement meublée, était gracieuse et douce au regard. Des rideaux de perse lilas, des tapis modestes, mais de bon goût, de charmantes gravures, de jolies statuettes, d'élégants petits vases bleus remplis de fleurs, et au dehors, dans l'encadrement de l'unique fenêtre, le ciel immense et les dômes verts du Luxembourg, tout ce souriant aspect diminua aux yeux de Nestor l'effet répulsif produit par le côté lugubre du tableau. Il s'approcha du lit, examina Yorick dont les traits, quoique contractés, n'avaient aucun caractère effrayant, serra, non sans un peu de répugnance, sa main glacée etroide, puisse retira, satisfait de son intrépidité, ravi surtout d'aller dans la rue respirer le grand air des vivants.
Comme il ouvrait la portière de son coupé, il aperçut le valet de chambre de son oncle.
— Où allez-vous, François? lui demanda-t-il.
— Chez M. Yorick. J'ai ordre de m'informer de l'état de sa santé.
— Je viens de le voir 4 Ne montez pas, c'est inutile. Prenez place près de mon cocher. J'irai moi-même donner à votre maître les nouvelles
qu'il demande. Tristes nouvelles, hélas !
Jje valet de chambre obéit.
Un quart d'heure après, la voiture s'arrêtait devant l'hôtel de M. Rozier. Nestor sautait à terre ; il se rendait précipitamment au salon, où Nathalie et son père attendaient le retour du domestique qu'ils avaient envoyé aux informations. Lorsqu'ils virent entrer Nestor, dont la physionomie avait revêtu une expression de morne tristesse, ils devinèrent qu'il venait leur parler de Yorick et leur annoncer quelque chose de grave à son sujet.
M. Rozier, s'avançant vers son neveu, lui tendit la main.
— Eh bien! demanda-t-il, que sais-tu, mon ami? . '
— Rien de bon, répondit Nestor en exhalant un soupir.
— S'agit-il de ce cher Yorick ?
— Oui.
— Qmg lui est-il arrivé? Parle. Ma fille et moi, nous sommes inquiets, tourmentés.
— C'est un pressentiment qui vous agite, car ce que j'ai à vous apprendre vous causera sans doute un vif chagrin.
— Yorick est donc bien malade ?
— lia cessé de vivre.
Nestor avait voulu amortir la violence de la sombre nouvelle en employant une expression adoucie, mais il ne réussit guère dans sa louable intention. A peine, en effet, eut-il terminé sa phrase, que Nathalie se leva en se roidissant, proféra un cri de désespoir, et se renversa en arrière, le visage blême, le corps contracté.
M. Rozier, tout frémissant, s'élança vers sa tille, la reçut dans ses bras, et, portant le cher fardeau, navré, muet, il s'enfuit vers une chambre à coucher, dont il ferma la porte au verrou.
— Ma cousine est en état de catalepsie, murmura Nestor d'un air effaré. Elle aurait plusieurs millions de dot, que je ne l'épouserais certainement pas.
Pour dissiper son émotion mêlée de frayeur, il sortit de l'hôtel et se rendit au bois.
Le soir, une personne se présenta chez M. Rozier; elle pria le valet de chambre d'annoncer sa visite. Cette personne était très-pâle et semblait fortement impressionnée. En la voyant, en l'entendant, le domestique, qui avait écouté le court dialogue échangé le jour même entre Nestor et M. Rozier, recula de trois pas, et s'écria avec un accent d'épouvante :
— Vous, monsieur Yorick! Mais vous n'êtes donc pas mort?
Yorick — car c'était bien lui — ne voulut point remarquer ce qu'il y avait de comique dans cette exclamation.
— Non, François, répondit-il, non, je ne suis pas mort. Je n'ai eu que l'apparence d'un trépassé. Quelques heures seulement de syncope léthargique, Dieu merci ! Allez vite prévenir M. Rozier que je désire le voir.
— C'est inutile.
— Pourquoi?
— Parce que mon maître est auprès de mademoiselle Nathalie, qui a perdu connaissance — ce qui, entre nous, lui arrive de temps en temps — et que M. Rozier ne se dérange jamais avant qu'elle ne soit rétablie complètement.
— Et savez-vous la cause qui a déterminé au-
jourd'hui l'évanouissement de mademoiselle Rozier?
— Oui. C'est la nouvelle apportée par M. Nestor, que vous n'existiez plus.
Yorick sentit un ûot de larmes jaillir de son cœur à ses yeux. Il le refoula énergiquement.
— Ange ! murmura-t il avec une indicible expression d'enthousiasme et d'amour.
Il s'assit devant un petit bureau dans l'antichambre, traça quelques lignes au crayon,, et dit à François de faire parvenir immédiatement l'écrit à M. Rozier.
Le domestique promit d'essayer. 31 alla frapper à la porte de la chambre à coucher de sa
jeune maîtresse. Il ne reçut point de réponse. Il frappa de nouveau, en annonçant cette fois qu'il apportait une lettre de M. Yorick. La porte s'entr'ouvrit alors doucement, et M. Rozier parut. Il prit silencieusement la lettre, puis il se renferma sans bruit.
Un instant après, un coup de sonnette retentit avec violence. François se hâta de se rendre à l'appel. Il trouva son maître qui l'attendait sur le seuil de la chambre à coucher.
— Qui vous a remis ce papier? s'écria-t-il d'une voix haletante.
l'amour a vingt AXS ?97
— M. Yorick lui-même.
— Où est-il?
— Me voici !
Au même moment, Yorick, qui avait suivi le valet de chambre, se précipitait vers M. Rozier, s'emparait de ses mains et les couvrait de pleurs.
Le domestique se retira discrètement.
— Quoi ! c'est vous, Yorick ! dit alors le père de Nathalie. Ah î je n'espérais plus vous revoir ! Jugez de ma stupeur lorsque j'ai lu votre lettre ! Que vous est-il arrivé, malheureux?
— Une chose étrange, terrible, qui ne s'empare de mes sens qu'à de longs intervalles et après de profondes secousses de l'àme. La folle joie qui m'a remué le cœur lorsque j'ai acquis ce matin la certitude que j'étais aimé de la plus admirable et de la plus généreuse des créatures de Dieu a bouleversé tout mon être, et je suis tombé en catalepsie, au moment où je me réfugiais chez moi pour cacher mon irrésistible exaltation.
M. Rozier écoutait d'un air atterré ce que lui avouait Yorick.
— Vous êtes donc cataleptique, vous aussi?
murmura-t-il douloureusement.
— Je ne sais pas mentir, monsieur, et je vous affirme de nouveau que les atteintes du mal extra-
ordinaire dont nous parlons sont rares en moi, si rares qu'il y a plus de deux ans que je n'en ai souffert. Je m'en croyais même affranchi à jamais. Je suis bien assez affligé, d'ailleurs, par les accès de sombre mélancolie qui m'assiègent parfois, surtout à la suite de mes plus vives gaietés. Je me vois forcé alors de disparaître et de cacher dans la solitude l'humeur hypocondriaque dont je me sens envahi.
— Que m'apprenez-vous là, juste ciel?
— La vérité. Je devais vous la dire, et j'ai rempli maintenant un devoir de conscience et d'honneur. Après l'aveu que je viens de faire, je n'aspire plus au bonheur d'épouser mademoiselle Nathalie, car je ne suis pas —-je le reconnais humblement — le mari qu'il lui faut. Mais rien ne pourra plus arracher de mon cœur l'enthousiasme passionné qu'elle m'inspire, la suprême reconnaissance dont je me sens l'àme pénétrée au souvenir de l'intérêt généreux dont elle m'a donné ce matin un témoignage si éclatant.
M. Rozier paraissait comme accablé sous le poids d'une hallucination fantastique. Il envisageait Yorick avec une sorte d'égarement dans les yeux.
Après une pause, Yorick reprit :
— Je vais partir, m'exiler, pour n'être plus, même involontairement, une nouvelle cause de trouble dans votre existence. J'irai je ne sais où, au hasard, devant moi, emportant au fond de ma pensée la suave image de votre chère enfant. Ce souvenir d'un ange suffira, j'en suis sur, à dissiper en moi les noires tristesses, les mornes découragements, qui proviennent sans doute de mon existence orpheline, et de quelques déceptions cruelles dont ma jeunesse a trop vivement ressenti l'atteinte... Et maintenant je me retire, monsieur. Ce soir, j'aurai quitté Paris. Je sais que mademoiselle Nathalie est malade, et je n'ose vous supplier de me mettre un instant en sa présence. Mais je vous conjure de vouloir bien lui dire que si je me condamne à l'exil, parce que je ne m'estime pas digne d'elle, elle n'en sera pas moins toujours pour le proscrit l'idéal de la mansuétude, de la grâce et de la beauté. Adieu !
M. Rozier ne répondit pas tout de suite. Il prenait silencieusement conseil de sa prudence et de sa tendresse pour son enfant.
— Oui, adieu! dit-il enfin, car j'approuve votre détermination, et je ne chercherai pas à vous retenir. L'aveu pénible que vous venez de me faire me décide à vous révéler une similitude fa-
taie qui existe entre ma fille et vous : ce qui rend impossible une union entre deux pauvres créatures affligées des mêmes défaillances et des mêmes surexcitations. Comme vous, Nathalie aparfoisle spleen, et elle est sujette à des attaques intermittentes de catalepsie. En ce moment même, la chère petite est là sur son lit, sans un souffle apparent, froide, et comme inanimée. La nouvelle de votre mort Ta mise en cet état. Aussi avezvous raison de croire qu'il ne convient pas de lier deux existences également soumises aux plus graves perturbations dans l'existence physique : elles seraient l'une pour l'autre une cause permanente de tristesse et de désolation. Partez donc, mon ami, en emportant mes regrets bien sincères, ainsi que mes vœux pour votre guérison. Je vous promets de redire à ma fille, dès que l'occasion me paraîtra opportune, toute l'ardente sympathie que vous ressentez pour elle, toute l'admiration enthousiaste que votre cœur lui a vouée à jamais I
Il tendit la main à Yorick, qui la serra convulsivement et la couvrit de pleurs.
Gomme il allait s'éloigner, un profond soupir se fit entendre, et une voix plaintive articula ces mots :
— Mon père !... Yorick î...
M. Rozier tressaillit, et courut au chevet de sa fille. Il la trouva les yeux grands ouverts et un peu hagards, les membres détendus et flexibles, la poitrine soulevée par la réaction de chaleur qui affluait sous 1 epiderme et qui commençait à colorer son teint.
— Mon père, murmura-t-elle encore, ah! je te revois!... Que je suis contente!...
Puis elle se posa sur son coude, et promena dans la chambre un vague regard mêlé d'inquiétude et d'hésitation, comme si son esprit ne possédait pas une complète lucidité.
— Et lui? balbutia-t-elle... est-ce qu'il n'est pas ici ?... Il me semblait l'avoir entendu parler... Serait-ce une illusion ?
Il était évident qu'elle ne se rappelait pas la cause déterminante de la syncope qu'elle avait eue le matin. M. Rozier ressentit un extrême embarras. Il ne savait que répondre. Nathalie reprit vivement :
— Non, ce n'est pas une illusion! Je parie qu'il est là, tout près... avoue-le, père... et prie-le d'entrer... Je me sens bien portante maintenant.
— Il est parti, je crois.
— Tu te trompes: j'entends marcher. Va voir.
302 L'AMOUR A VINCrT ANS
L'excellent homme satisfit le désir de son enfant. Il vit Yorick très-agité, le visage en larmes, sans force pour s'élancer hors de l'hôtel, sans courage pour franchir le seuil de la chambre à coucher.
— Entrez, lui dit-il à plusieurs reprises.
Mais le pauvre garçon demeurait interdit, comme s'il ne comprenait pas. Tout à coup, cependant, un éclair de joie rayonna dans ses yeux, un cri enthousiaste lui échappa; puis, maîtrisant par un effort sur lui-même la violence de son émotion, il pénétra dans la chambre de la malade d'un pas léger et d'un air souriant.
M. Rozier allait le suivre, lorsque le valet de chambre parut et annonça la visite du docteur Danclat.
— Soyez plus que jamais le bienvenu, cher docteur! s'écria M. Rozier. 11 faut que je vous consulte en secret, avant de vous conduire vers Nathalie. 11 s'agit d'un cas de la plus bizarre gravité.
— Je vous écoute, répondit le médecin en s' asseyant sur une causeuse à l'une des extrémités du salon.
Pendant que cette consultation mystérieuse avait lieu, Yorick, le cœur palpitant, mais la phy-
sionomie gaie, se présentait devant la jeune fille, qui lui offrit le plus gentiment du monde sa petite main blanche à baiser.
— Bonjour, mademoiselle, dit-il en se hâtant de mettre l'entretien sur le ton de la plaisanterie. Avez-vous eu un bon sommeil?
Elle hocha la tète avec lenteur.
— Oui, répondit-elle, un profond sommeil surtout. Je ne suis pas bien sûre d'être entièrement éveillée . Je sens même que mon intelligence flotte encore dans une brunie qui m'empêche de juger les choses avec précision.
— En d'autres termes, il y a un peu d'assoupissement dans votre pensée.
— C'est cela. Mais je compte me dégager dans un instant de cette légère somnolence, et reconquérir toute la lucidité de mon esprit.
— Vous n'êtes pas souffrante ?
— Non. La sensation que j'éprouve dans ce demi-rêve de mes sens éveillés est douce, si douce, qu'il me semble que je m'épanouis.
— En effet, il y a en vous comme un rayonnement divin, dont mon regard a quelque peine à soutenir l'éclat.
Et Yorick passa ses deux mains sur ses yeux.
— Moqueur! exclama Nathalie. J'allais vous
304 l'amoub a vingt ans
raconter un rêve étrange qui a vivement impressionné mon esprit, mais je n'en ferai rien ; vous êtes trop en train de plaisanter.
^ — Je vous jure que je vais être grave comme
un mahométan ou comme un académicien.
— Fi ! l'assurance que vous m'en donnez est elle-même une plaisanterie.
— Que faut-il donc vous dire pour vous convaincre ?
— Rien ; cela vaut mieux.
— Le silence est parfois éloquent. Je vous écoute et ne souffle mot.
— J'ai rêvé, reprit Nathalie, que je me promenais dans un vaste jardin rempli des plus belles fleurs et des plus beaux oiseaux. Ces fleurs venaient d'elles-mêmes se former en bouquet entre mes doigts, se poser dans mes cheveux et se grouper à ma ceinture. Les oiseaux voletaient sans crainte autour de moi, se perchaient sur mes
épaules, effleurant mes lèvres de leur bec familier, et chantant les mélodies les plus vives et les plus touchantes. Tout à coup l'un d'eux, le moins beau de tous, une fauvette, je crois, fit entendre
* des sons humains, et, àma grande surprise, m'a-
dressa la parole. « Pauvre Nathalie! dit-elle, tu
i? prépares déjà ton bouquet de mariée, comme si
île
tu devais vivre assez longtemps pour voir se lever le jour de ton hymen. Hélas! ta dernière heure est plus proche que tu ne penses,, et tu quitteras la terre dans ta robe de liancée ! Vois, déjà tes forces s'évanouissent ; nous allons entremêler nos ailes pour te mener à ton dernier séjour. » En effet, mes yeux se voilèrent, mon cœur s'affaiblit, et je sentis qu'on me portait doucement au bruit de quelques chants mélancoliques; puis je perdis connaissance. Un moment après, je me trouvai dans un cimetière, la nuit, au clair de lune, près d'une tombe fraîchement disposée. Sur cette tombe, je vis un bouquet de fleurs d'oranger et je lus mon nom. Je demeurai stupéfaite, mais non effrayée, car cet aspect de la mort n'avait pour moi rien de terrible. Aussitôt j'aperçus de l'autre côté de la tombe un homme, ou plutôt une ornbre qui me regardait avec une expression de navrante douleur : c'était vous. Je m'élance à votre rencontre, mais vous disparaissez à l'instant même en jetant à l'écho du cimetière un rire qui me glaça jusqu'au fond du cœur. Je m'éveillai brusquement.
Yorick se sentit fortement impressionné par la nature bizarre de ce rêve ; cependant il ne laissa point voir son émotion.
— Que pensez -vous de ce songe? lui demanda la jeune fille.
— Rien. Je vous ai promis de rester muet. Je tiens parole.
— Je vous permets de parler. N'est-ce pas que mon rêve est effrayant?
— Le fait est que j'ai eu terriblement peur à un certain passage de votre récit.
— Lorsque vous m'êtes apparu dans le cimetière?
— Non; mais quand ces amours de petits oiseaux ont entrelacé leurs ailes pour vous porter. Je vous avoue que je n'ai pas une extrême confiance dans ce genre de locomotion. J'ai sérieusement craint de vous voir tomber de très-haut, ce qui eût été dangereux, convenez-en.
— Vous n'êtes pas sérieux.
— Je me garderais bien de l'être en ce moment.
— Pourquoi?
— Parce que je meurs d'envie de vous faire sourire.
— Ne vous faut-il que cela pour vous contenter? Alors, regardez-moi. Je souris.
Le visage angélique de Nathalie s'éclaira d'un reflet de gaieté, ses yeux s'animèrent magiquement, ses lèvres s'enti 'ouvrirent comme un écrin
qui montre deux petites guirlandes de perles fines. Mais soudain toute la grâce de sa physionomie disparut pour faire place à une sinistre expression de terreur. Elle blêmit et frissonna.
— Ah ! mon Dieu! s'écria-t-elle en se soulevant avec effort, suis-je le jouet d'une hallucination ? ou suis-je devenue folle? Est-ce une personne vivante qui est là, devant moi, qui me regarde, qui me parle? Mais non! Je me souviens! je me souviens/. Celui que j'aimais est mort, et c'est son fantôme qui est venu me visiter ! Évanouissezvous., chère ombre! car j'ai peur, j'ai peur!
Et la jeune fille retomba sur le lit; elle cacha sa figure dans les dentelles de l'oreiller.
Frémissant et navré, Yorick demeura un instant sans force et sans voix pour détromper Nathalie. Mais il fit appel à son courage, s'empara de deux mains glacées qu'il réchauffa dans les siennes, et dit avec une inflexion que la sollicitude la plus inquiète attendrissait ineffablement.
— Je vous en supplie, âme enchanteresse, rassurez-vous ! Une erreur a laissé croire que je n'existais plus. Dieu merci! je suis encore de ce monde, et je veux vivre une éternité ! Oui, repritil avec exaltation, je veux vivre pour savourer la
élicité suave qui me remplit le cœur lorsque je
308 L'AMOUR A VINGf ANS
songe à la sympathie divine dont vos lèvres m ont fait ce matin le saisissant aveu ! Ne tremblez plus, ma bien-aimée : je ne suis pas une ombre ! Je suis une réalité qui palpite à votre vue, et qui ne consentirait à disparaître d'ici-bas qu'en se dévouant pour vous !
A mesure que Yorick s'exprimait ainsi, la jeune fille relevait la tête qu'elle inclinait vers lui, et l'envisageait avec une curiosité stupéfaite, que l'examen rassurait visiblement.
— Eh bien! dit-il, commencez-vous à croire que je sois bien vivant?
— Oui, balbutia-t-elle. Je reconnais que Nestor a été la dupe de quelque apparence bizarre ou de quelque bruit mensonger* Ah ! que je suis heureuse, reprit-elle, de vous revoir , de vous en* tendre encore, de retrouver votre esprit si char* tnant et Votre cœur si bon. Nous ne nous quitte* fons plus, n'est-ce pas?
— Jamais ! répondit Yorick.
Vous resterez ici, près de mon père* près de moi... toujours!
— Toujours I Je suis votre esclave. Disposez de tiia vie !
Mais il se rappela aussitôt la promesse qu'il avait faite à M. Rozier : promesse qui l'obligeait
à s'éloigner de Nathalie, à renoncer loyalement lui-même au radieux espoir de l'épouser. Cette pensée l'attrista subitement, et pencha sur sa poitrine son front devenu soucieux.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda la malade avec anxiété.
— Rien... rien... C'est-à-dire, j'oubliais qu'il va falloir que je parte, que je vous quitte. . . pour un peu de temps, du moins.
— Où comptez- vous aller ?
— Je ne sais encore... En Suisse, en Italie.*, n'importe où !
— Vous voyagerez... seul?
— Seul.
— Je ne vous comprends pas. Renoncez-vous donc à notre union?
— Ah! juste ciel!... Bien malgré moi!
— Qui vous force à vous éloigner?... Expliquez-vous?
— La nécessité !. .. le devoir !
— Vous ne m'aimez donc plus?
Cette question si résolue, si catégorique, le rendit muet, hagard, presque fou. Elle résonna dans son cœur comme une impiété, comme un sacrilège, qui froissait tout ce qu'il y avait en lui d'enthousiasme et d'adoration. Ce fut en se ra-
aimant par un soubresaut de sa volonté, qu'il répondit d'un ton de reproche douloureux :
— Ab ! Nathalie, quosez-vous supposer là?
Comment est-il possible que vous doutiez de moi, de mon affection, de mon culte, de cet entraînement passionné de tout mon être qui me ferait bénir la mort si je pouvais me sacrifier pour vous rendre éclatante d'épanouissement joyeux, d'énergie vitale et de félicité !
La jeune fille Fécoutait avec un sentiment de bonheur manifeste, auquel se mêlait une expression d'étonnement.
— Alors, pourquoi voulez-vous m'abandonner?
dit-elle d'une voix plaintive et d'un air stupéfait.
Yorick chercha une réponse évasive, et ne la trouva point.
Depuis quelques minutes, cependant, M. Rozier et le docteur Gavarus se tenaient sans bruit sur le seuil de la chambre. En quelques mots, M. Rozier avait appris au médecin l'étrange situation dans laquelle étaient engagés Nathalie et Yorick. Le savant praticien avait émis aussitôt son opinion, puis il avait exprimé le désir d'entendre ce que diraient les deux jeunes gens. Au moment où le silence se fit, M. Rozier se pencha à l'oreille du docteur.
— Persistez-vous dans l'avis que vous avez énoncé tout à l'heure? lui demanda-t-il.
— Plus que jamais. Je vous le répète, je crois fermement à la toute-puissance magnétique des passions ardentes de la jeunesse pour rétablir dans le système nerveux l'équilibre rompu. A vingt ans, les joies de l'amour partagé sont le meilleur remède aux défaillances de l'àme et aux troubles de l'esprit.
— C'est bien, dit M. Uozier.
— Pourquoi vous taisez-vous, Yorick? murmurait Nathalie en cet instant.
— Parce que c'est à moi de parler, repartit une voix qui surprit les amoureux.
La jeune fille leva le regard, et vit son père s'avancer vers elle, suivi du docteur Gavarus.
— Ah! venez à mon aide, murmura Yorick.
— Il nous quitte ! il part! soupira Nathalie. Oui, il part, mais il ne nous quitte pas, répartit gaiement M. Rozier; car nous voyagerons avec lui.
Il y eut de l'ébahissement pénétré d'allégresse dans l'attitude et la physionomie des deux jeunes gens.
— Est-ce bien la vérité, père? s'écria la malade.
— Vous oubliez nos conventions, monsieur, hasarda Yorick tout tremblant.
— Je dis la vérité, et je n'oublie rien, repartit M. Itozier. Je m'empresse d'ajouter que le voyage n'aura lieu que dans un mois. D'ici là, Nathalie et Yorick seront mariés.
Se tournant alors vers Gavarus :
— M'approuvez-vous, docteur? ajouta-t-il.
— Absolument, répondit le médecin.
On pouvait craindre qu'une nouvelle si brusque, si inattendue, ne produisît un effet violent et peut-être funeste sur l'organisation délicate des deux fiancés. Le contraire eut lieu. Les forces de Nathalie se ravivèrent, pour ainsi dire, électriquement : elle s'élança dans les bras de son père, dont elle couvrit le visage de caresses et de baisers. Quant à Yorick, il croisa les mains comme s'il voulait prier, dirigea son regard humide vers le ciel, et dit avec effusion :
— Mon Dieut que la vie est parfois clémente pour l'abandonné, pour l'orphelin sans famille et sans nom! Ali! j'ai l'àme inondée de tendresse, de reconnaissance et d'amour! Je vous rends grâces, mon Dieu ! car vous m'ouvrez le paradis !
Trois semaiues plus tard, Nathalie et Yorick se
mariaient à l'église de Saint-Roch. Tous ceux qui virent, ce jour-là, les jeunes époux remarquèrent qu'ils étaient rayonnants. Nestor, présent à la cérémonie, se repentit d'avoir si légèrement renoncé à ses prétentions sur la main de sa cousine; mais il se consola bientôt en se promettant de multiplier ses conquêtes à l'infini , et même en concevant le perfide espoir d'inscrire un jour Nathalie
sur la liste des victimes de ses irrésistibles séduc-
tions.
M. Rozier et ses enfants se promenèrent pendant une année environ à travers les plus beaux pays de l'Europe. Ce fut un enchantement pour tous les trois, car ils eurent, durant cette longue promenade, trois compagnons assidus et charmants : l'esprit, la gaieté, le bonheur. Pas une crise, au reste, ne vint ébranler l'organisme des jeunes époux : comme l'avait prévu le docteur Gavarus, leur santé se consolidait sous l'influence de la jennesse souriante et de l'amour heureux.
De retour à Paris, M. Rozier a rouvert ses salons ; il donne des bals ravissants, dont Nathalie et Yorick font les honneurs avec une bonne grâce qui charme tout le inonde. Nestor,seul, se montre ironique et mécontent. Il est vrai qu'il a risqué une déclaration pour séduire sa cousine, et que la
jeune femme lui a ri tout gentiment au nez. Le bruit court d'ailleurs que ses conquêtes ont dévoré sa fortune, et qu'il sollicite une place dans les bureaux d'une grande administration publique, refuge hospitalièrement ouvert aux écrivains sans talent et aux fils de famille ruinés.