‹ L'amour au dix-huitième siècleChapitre 17 sur 31 · Adèle et Théodore · texte numérisé non relu

Adèle et Théodore

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La morale du temps est indulgente à ces mœurs. Elle encourage la femme à la franchise de la galanterie, à l'audace de Vinconduite. par des principes commodes et appropriés à ses instincts. Des pensées qui circulent, de la philosophie régnante, des habitudes et des doctrines conjurées contre les préjugés de toute sorte et de tout ordre, de ce grand changement dans les esprits qui ébranle ou renouvelle, dans la société, toutes les vérités morales, il s'élève une théorie qui cherche â élargir la conscience de la femme, en la sortant des petitesses de son sexe. C'est toute une nouvelle règle de son hon-

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nêteté. et comme un déplacement de son honneur qu'on fait indépendant de sa pudeur, de ses mérites, de ses devoirs. Modestie, bienséance . le dix-huitième siècle travaille à dispenser la femme de ces misères. Et pour remplacer toutes les vertus imposées Jusque-là à son caractère, demandées à sa nature, il n'exige plus d'elle que les vertus d'un honnête homme K

En même temps l'homme commence à donner à la femme l'idée d'un bonheur qui ne laisse aucun lien à dénouer. Il lui expose une théorie de

I. Dialogues moraux d'un petit-maître philosophe et d'une femme raisonnable. Londres, 1774.

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l'amour parfaitement indiquée dans une nouvelle qui la résume par son titre : Point de lendemain. A en croire la nouvelle doctrine^ il n'y a d'engagements réels, philosophiquement parlant . « que ceux que l'on contracte avec le public en le laissant pénétrer dans nos secrets et en commettant avec lui quelques indiscrétions )i . Alais. hors de là. point d'engagement : seulement quelques regrets dont un souvenir agréable sera le dédommagement ; et puis^ au fait, du plaisir sans toutes les lenteurs . le tracas et la tyrannie des procédés d'usage.

Les sophismes commodes , les apo-

logies de la honte, les leçons d'impudeur Jlottent dans le temps, descendent des intelligences dans les cœurs, enlèvent peu à peu le remords à la femme éclairée, enhardie, étourdie, conviée aux facilités par les systèmes, les idées qui tombent du plus haut de ce monde, qui s'échappent des bouches les plus célèbres, des âmes les plus grandes, des génies les plus honnêtes. Et l'amour proclamé par le naturalisme et le matérialisme . pratiqué par Helvétius avant son mariage avec AV'^ de Ligneville^ glorifié par Biiffon dans sa phrase fameuse : < // n'y a de bon dans l'amour que le physique » . —

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- 64 - " l'amour physique finit par apparaître chei ^'^ femme mème^ dans sa bruta lité.

Au bout de cette philosophie nouvelle de l'amour, on entrevoit, quand on lève les voiles du siècle, un dieu nu. volant et libre, fêté dans l'ombre par des adorateurs masqués; et l'on perçoit vaguement des initiations^ des mystères, le lien de confréries secrètes, dans des sortes de temples où. la statue de l'amour, se retournant comme dans le conte de Dorât .

montre le dieu des Jardins. On saisit à demi des mots, des signes de ralliement, une langue, des listes d' affilia-

f/o/z. jD^ coteries e« coteries, des antifaçonniers, ennemis des façons et des cérémonies, qui se réunissent une fois le mois à certain Jour pré- Jix, on peut suivre à tâtons la filière de cette étrange franc-maçonnerie jusqu'au centre, jusqu'au cœur. Jusqu'à '( l'Isle de la Félicité «. C'est là qu'est la colonie et le grand ordre, l Ordre de la Félicité qui emprunte à la marine toutes ses formes, son cérémonial, son dictionnaire métaphorique, ses chansons de réception, ses invocations à saint Nicolas.

Maître, patron, chef d'escadre, viceamiral sont les grades des aspirants, des affiliés, qui promettent, en étant

reçus, de porter 1 ancre amarrée sur le cœur, de contribuer en tout ce qui dépendra d eux au bonheur .^ à l'agrément et à l avantage de tous les chevaliers et chevalières de se laisser conduire dans llsle de la Félicité et d'y conduire d'autres matelots quand ils en connaîtront la route^. Plus cachés, plus Jaloux de leurs grands mystères et de leur grand serment qu'ils ne révèlent point aux affiliés pratiquants . changeant de local, et dispersant souvent la société pour

I. La Coterie des Auiifaçonniers. A Bruxelles, 1759. — Histoire île la Félicité. Amsterdam, 1741. — L'Isle de la Félicité. A Babiole, 1746. — Formulaire du cérémonial en usage dans l'ordre de la Félicité, 1745.

l'épurer, les Aphrodites, qui baptisent les hommes avec des noms de l'ordre minéral et les femmes avec des noms de l'ordre végétal, disparaissent avec leur secret presque tout entier. Mais il reste d'une autre société « de félicité », de cette société qui s'appelait de ce nom qui la signifie : la société du Moment.

il reste encore en manuscrit, le règlement, la description des signes de reconnaissance^ le registre des affiliés et leurs noms de plaisir, un code, un formulaire, une constitution, où l'on peut voir Jusqu'à quel point la mode avait poussé, dans les rangs les plus hauts de cette société.

l'oubli et le débarras de tout ce que la galanterie avait eu jusque-là l'habitude de mettre dans l'amour pour lui faire garder au moins une politesse, une coquetterie, une humanité!

A l'autre extrémité des idées et du monde de la galanterie, en opposition à ces sociétés de cynisme, il se formait . dans un coin de la haute société, une secte qui trouvait de bon air de proscrire jusqu au désir dans l'amour. Par une réaction naturelle, les excès de l amour physique, la brutalité du libertinage, rejetaient un petit nombre d'âmes délicates . et de nature, sinon élevée, au moins

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ftne. vers l'amour platonique. Un groupe d'hommes et de femmes, à demi cachés dans l'ombre discrète des salonSy revenait doucement aux coquetteries du cœur qui parle à demi-voix^ aux douceurs de l'esprit qui soupire^ presque à la carte du f^ Tendre. Ce petit inonde méditait le projet y il jaisait le plan d'un ordre de la Persévérance, d'un temple qui aurait eu trois autels : à V Honneur .

à l'Amitié, à l'Humanité^ . Ainsi, au commencement du siècle^ lorsque avait éclaté sa première licence, la cour de Sceaux avait affecté de restaurer /'Astrée, et Jeté aux sou-

î. Mémoires de la. République des lellres, v. XIX.

— yo — pers du Palais-Royal la protestation de ses devis d'amour et l'institution romanesque de l'ordre de la Mouche à miel.

« Le sentiment » . c'est le nom du nouvel ordre où quelques personnes de marque s'engagent. Il se dessine ICI et là . de loin en loin, des figures de gens à grands sentiments, affichant une délicatesse particulière de goût, de ton. de manières, de principes, et gardant, avec les traditions de politesse du grand siècle^ comme une dernière fleur de chevalerie dans l'amour. Et pour accepter les hommages de leur passion pure^ voici des femmes qui ne mettent point de

rouge, des femmes pâles, allongées sur leur chaise longue, la figure sentimentale, prédestinées pour ainsi dire au rôle d'être adorées de loin et courtisées religieusement. On aperçoit M'"^ de Gourgues donnant avec ses poses indolentes et sa grâce languissante le ton à la confrérie. Et près d'elle se tient cet homme agréable, aux yeux noirs, au teint pâle, aux cheveux négligés et sans poudre, ce chevalier de Jaucourt, véritable héros d'un roman tendre, tourné pour être le rêve de la femme, tout plein d'histoires de revenants et que le siècle appelle si joliment de ce nom qui semble un portrait : Clair

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de lune. C'est le maître du genre; et il n a qu'un rival. AI. de Guines. qui affiche si hautement et avec des démonstrations si réservées tout à la fois et SI galantes son attachement spirituel à AI'"^ de AIontessonK — Petite secte après tout, et qui ne fut. vers la réhabilitation de l'amour, qu'un mouvement de mode. L'on ne sait même si elle eut la sincérité d'un engouement ; et bien des doutes viennent sur ce méritoire essai de platonisme en plein xyiii*^ siècle et sur la conviction de ses adeptes, quand on voit comment finit la dernière de ces liaisons platoniques :

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