‹ L'amour au dix-huitième siècleChapitre 28 sur 31 · Les Confessions du comte de "*, par Duclos · texte numérisé non relu

Les Confessions du comte de "*, par Duclos

2. Œuvres complètes de M. de Chevrier. Londres. chez l'éternel Jean Nourse, l'an de la vérité 1/74.

un plaisir pour lui de lui faire une scène de Jalousie ^ et sur sa défense de s'emporter et de s'éloigner. Jeux sans pitié, où se révèlent, dans une sorte de grâce qui fait peur, la cruauté d'esprit de l'époque et la profondeur de son libertinage moral! Et quoi de plus piquant que de parler à une femme de l'amant qu'elle a eu.

ou qu'elle a encore^ au moment où.

\^ elle l'oublie plus ; de lui rappeler ses devoirs, ou du moins ce qu'on est convenu d'entendre par là ^ lorsqu'elle ne peut plus ne pas y manquer ; de voir ses sourcils se froncer, ses regards devenir sévères^ ses yeux ifin se remplir de larmes, au por-

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trait qu'on lui trace de l'homme qui l'adore et qu'elle trompe? Ou bien encore si la femme vient d'enterrer l'homme qu'elle a aimé, c'est un tour charmant^ après avoir triomphé de ce chagrin tout chaud, de remettre le mort sur le tapis, de le regretter.de dire d'un ton attendri : « Quelle perte pour vous! « et d'entourer de son ombre la femme éperdue! C'est alors seulement^ après de telles preuves, qu'on a droit à ce compliment Jlatteur : '( En vérité, vous êtes singulièrement méchant^! » — un mot qu'il serait presque indécent de

Œuvres de Crébillon h fils

n'avoir ni mérité, ni reçu, quand on quitte une femme !

A mesure que le siècle vieillit^ qu'il accomplit son caractère^, qu'il creuse ses passions, qu'il raffine ses appétits^ qu'il s'endurcit et se consume dans la sécheresse et la sensualité de tête, il cherche plus résolument de ce coté l'assouvissement de je ne sais quels sens dépravés et qui ne se plaisent qu'au mal. La méchanceté, qui était l'assaisonnement .

devient le génie de l'amour. Les ■< noirceurs » passent de mode, et la I scélératesse « éclate. Il se plisse dans les relations d'hommes à femmes quelque chose comme une politique

impitoyable^ comme un système réglé de perdition. La corruption devient un art égal en cruautés . en manques de foi. en trahisons, à l'art des tyrannies. Le machiavélisme entre dans la galanterie^ il la domine et la gouverne. C'est l'heure où Laclos écrit d'après nature ses Liaisons dangereuses, ce livre admirable et exécrable qui est à la morale amoureuse de la France du xviil'^ siècle ce qu'est le traité du Prince à la morale politique de l'Italie du xvi^.

Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu de cette société traversée et pénétrée jusqu'au plus profond de l'âme, par le ma-

laùe d'un orage flottant et menaçant^ on voit apparaître^ pour remplacer les petits maîtres sémillants et impertinents de Crébillon fils, les grands maîtres de la perversité^ les roués accomplis^ les têtes fortes de l'immoralité théorique et pratique.

Ces hommes sont sans entrailles, sans remords, sans faiblesse. Ils ont l'amabilité, l'impudence, l'hypocrisie, la force ^ la patience, la suite des résolutions^ la constance de la volonté, la fécondité d'imagination.

Ils connaissent la puissance de l'occasion, le bon effet d'un acte de vertu ou de bienfaisance bien placé ^ l'usage des femmes de chambre, des valets.

du. scandale, toutes les armes déloyales. Ils ont calculé de sang-froid tout ce qu'un homme peut se permettre 1 d'horreurs « . et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre d'assaut, dans un secrétaire, le secret d'un cœur de femme, ils se ^^ prennent à regretter que le talent d'un filou n'entre pas dans 1 éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues. Leur grand principe est de ne jamais finir une aventure avant d avoir en main de quoi déshonorer la femme : ils ne séduisent que pour perdre^ ils ne trompent que pour corrompre. Leur joie, leur bonheur, c'est de faire i expirer la vertu d'une

femme dans une lente agonie et de la fixer sur ce spectacle i- ; et ils s'arrêtent à moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu'ils ont attaquée, à chaque degré, à chaque station de la honte, du désespoir ^ lui faire savourer à loisir le sentiment de sa défaite, et la conduire à la chute asseï doucement pour que le remords la suive pas à pas. Leur passe-temps .

leur distraction dont ils rougissent presque, tant elle leur a peu coûté.

est de subjuguer par l'autorité une Jeune fille, une enfant, d'emporter son honneur en badinant, de la dépraver par désœuvrement ; et c'est pour eux comme une malice de faire rire

cette Jille des ridicules de sa mère.

de sa mère couchée dans la chambre à côté et qu'une cloison sépare de la

honte et des risées de son

sang

Le xvill*^ siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de l'imagination dans l'ordre de la férocité morale.

La femme égala l'homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau, où toutes les adresses, tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes d'esprit de son sexe, se tournèrent en une sorte de cruauté réjlechie qui donne l'épouvante. La rouerie s'éleva, dans

quelques femmes rares et abominables^ à un degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une dissimulation acquise, un regard à volonté, une physionomie maîtrisée.

un mensonge sans effort de tout l'être, une observation profonde, un coup d'œil pénétrant, la domination des sens, une curiosité, un désir de science, qui ne leur laissaient voir dans l'amour que des faits à méditer et à recueillir, c'étaient à des facul' tés et â des qualités si redoutables que ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des talents et une politique capables de faire la réputation d'un ministre. Elles avaient étudié dans

leur cœur le cœur des autres; elles avaient vu que chacun y porte un secret caché, et elles avaient résolu de faire leur puissance avec la découverte de ce secret de chacun. Décidées à respecter les dehors et le monde, à s'envelopper et à se couvrir d'une bonne renommée, elles avaient sérieusement cherché dans les moralistes et pesé avec elles-mêmes ce qu'on pouvait faire, ce qu'on devait penser^ ce qu'on devait paraître.

Ainsi formées y secrètes et profondes, impénétrables et invulnérables . elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le plaisir, dans la haine, un cœur de sang-froid, un

esprit toujours présent^ un ton de liberté, un cynisme de grande dame mêlé d'une hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans la candeur, la débauche dans l'innocence. Elles martyrisent l'honnête femme dont la vertu leur déplaît; et l'ont-elles touchée à mort? elles poussent ce cri de vipère : < Ah!

quand une femme frappe dans le cœur d'une autre, la blessure est incurable... > Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un coup de foudre : elles mettent aux mains des hommes les querelles et

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les épées qui tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui glacent!

On pourrait dire d'elles, dans le sens moral, qitelles dépassent de toute la tête la Messaline antique. Elles créent en effet, elles révèlent, elles incarnent en elles-mêmes une corruption supérieure à toutes les autres et que Von serait tenté d'appeler une corruption idéale : le libertinage des passions méchantes, la Luxure du Mal!

Et que l'on ne croie pas que ces types si complets^ si parfaits, soient imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne sont pas le rêve d'un romancier : ils sont des

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individualités de ce monde, des personnages vivants de cette société. Les autorités du temps sont là pour attester leur ressemblance et pour mettre sur ces portraits les initiales de leurs noms. Le seul embarras est qu'on leur trouve trop de modèles.

Valmont ne fait-il pas nommer un homme fameux? M. de Choiseul n'at-il pas commencé sa grande carrière par ce rôle d'homme à bonnes fortuneSy de méchant impitoyable, de roué consommé, marchant à son but avec l'air étourdi, n'avançant ni un pas ni une parole sans un projet contre une femme, s'imposant aux femmes par le sarcasme, les mena-

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çant de son esprit, en triomphant par la peur? Mais que parle-t-on de Choiseul? Laclos n'avait-il pas sous les yeux le prototype de sa création dans la figure effrayante du marquis de Louvois. dans la figure de ce comte de Frise s' amusant à torturer M"" de Blot? — Et pour la femme que Laclos a peinte et à laquelle il a attribué tant de grâces et de ressources infernales . n'en avait-il pas rencontré l'original^ et ne lavait-il pas étudiée sur le vif? Le prince de Ligne et Tilly n affirment-ils pas.

d'après la confidence de Laclos, qu'il n'a eu qu'à déshabiller la conscience d'une grande dame de Grenoble, la

marquise L. T. D. P. M., qu'à raconter sa vie. pour trouver en elle sa marquise de Alerteuil?

A quoi cependant devait aboutir cette méchanceté dans l'amour, dont nous avons essayé de suivre dans le siècle l'effronterie, la profondeur, les appétits croissants et insatiables?

Devait-elle s'arrêter avant d'avoir donné comme une mesure épouvantable de ses excès et de son extrémité? Il est une logique inexorable qui commande aux mauvaises passions de l'humanité d'aller au bout d'elles-mêmes, et d'éclater dans une horreur finale et absolue. Cette logique avait assigné à la méchan-

ceté voluptueuse du xviii*' siècle son couronnement monstrueux. Il y avait eu dans les esprits une trop grande habitude de la cruauté morale, pour que cette cruauté demeurât dans la tête et ne descendît pas jusqu'aux sens. On avait trop joué avec la souffrance du cœur de la femme pour n'être pas tenté de la faire souffrir plus sûrement et plus visiblement.

Pourquoi, après avoir épuisé les tortures sur son âme. ne pas les essayer sur son corps? Pourquoi ne pas chercher tout crûment dans son sang les jouissances que donnaient ses larmes?

C'est une doctrine qui naît, qui se formule, doctrine vers laquelle tout

le siècle est allé sans le savoir, et qui n'est au fond que la matérialisation de ses appétits; et n' était-il pas fatal que ce dernier mot fût dit. que Véréthisme de la férocité s'affirmât comme un principe^ comme une révélation^ et qu'au bout de cette décadence raffinée et galante, après tous ces acheminements au supplice de la femme, un de Sade vînt pour mettre, avec le sang des guillotines . la Terreur dans l'Amour!

C'en est asseï : ne descendons pas plus bas. ne fouillons pas plus loin dans les entrailles pourries du XVlll* siècle. L'histoire doit s'arrê-

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