L'amour au jardin
Ces rêveries d'un voyageur errant à travers le monde et la vie sont respectueusement offertes,
A voiture franchit a porte tortifiée d'Orvieto. Elle laissa derrière elle les ^^^j^ murailles de la ville, jaillies des roches ocreuses dont elles semblent la continuation, et d'où le regard descend, dans une plongée magnifique, sur la plaine de champs et de vignobles. Elle dégringola la pente en cahotant, tandis que brin:ibalait sa capote bleue à ramages, repliée sur le côté en accordéon. Fiché sur le siège, Ténorme umbrello de cotonnade, tantôt parapluie, tantôt parasol, abritait deux têtes, l'une grise et l'autre juvénile : maître Gioacchino Santi et Giovanni, son fils, faisaient route de conserve vers la ville la plus proche, où celui-ci devait prendre la diligence pour Rome.
Giovanni — Giovannino — marchait sur ses vingt ans. Il était d'aimable figure, ses cheveux noirs bouclaient, sa bouche rieuse, toute fraîche, paraissait se moquer du rêve de ses yeux. Tel on imagine Chérubin, espiègle et ingénu. Il portait un costume mi-parti laïque et ecclésiastique : tricorne, soutanelle, bas de soie, et les plus coquets souliers à boucles — un petit abbé romain. Gioacchino était habillé, sans plus de recherche que n'en montrait un humble boutiquier d'Orvieto en 1820, d'un gros drap inusable et voyant. Il avait des anneaux d'or aux oreilles et conduisait en faisant claquer son fouet. Père et fils causaient d'un ton joyeux.
Un grand bonheur venait de tomber du ciel sur Giovannino.
Il achevait ses études musicales au Conservatoire que monsignor le cardinal Ammanati avait fondé à Rome, dans l'intention de former des maîtres de chapelle pour l'Église, sous l'invocation et le patronage de la bienheureuse Cécile, sainte de la musique. Il y était entré par la protection du prélat qui, de passage à Orvieto, avait remarqué sa voix lorsqu'il chantait parmi les en-
fants de chœur à la cathédrale. Bientôt, ses maîtres de solfège n*ayant plus rien à lui apprendre, il était passé dans la classe d'harmonie, et les leçons du padre Costa, solide contrapontiste, l'avaient initié dans les arcanes de la composition. Il pouvait maintenant, selon l'occurrence, chanter en solo, diriger les chœurs a capella ou développer à l'orgue un thème de Mozart.
C'est alors que le cardinal Ammanati, dont la bienveillance n'avait pas cessé de le suivre, avait ouï dire que Tarchiduc Victor cherchait, pour sa villa de Tivoli, un musicien qui contribuât dans ses salons à l'éclat de ses soirées, et à la pompe des offices dans sa chapelle. Monsignor avait immédiatement songé, pour cette double tâche religieuse et mondaine, à son protégé, qui passait les vacances dans sa famille à Orvieto. Giovannino venait de recevoir deux lettres : l'une qui le mandait à Rome, l'autre qu'il devait remettre à l'archiduc Victor en se présentant à lui.
Précisément, comme tous ses camarades, au moment de quitter la Scuola, il était à se demander quel avenir il choisirait, sacré ou profane.
Les audacieux, ceux dont le cœur était plus
ardent ou l'énergie mieux trempée^ préféraient faire leur chemin dans le siècle et courir les risques d'une carrière qui pouvait aboutir aux triomphes du compositeur riche et célèbre, à moins qu'elle ne s'interrompît brusquement au seuil de l'hôpital ou de la prison pour dettes. Mais beaucoup prisaient davantage une vie quiète, dans un canonicat pourvu d'honnêtes émoluments ; ils ne demandaient qu'à augmenter le nombre de ces discrets personnages pour qui Tart était un bénéfice viager, une abbaye, et qui, chefs de chœur, organistes, professeurs consciencieux et bien rentes, servaient à la fois Dieu, la musique et euxmêmes.
Les bons maîtres de Giovannino, qui auraient voulu le conserver près d'eux, dans leur calme atmosphère, lui conseillaient ce dernier parti, que lui recommandaient encore la prudence paternelle et sa propre indolence, encline à suivre la pente la plus aisée. Un certain amour de la liberté, le goût de mordre à la grappe de la vie, l'incitaient à tirer plutôt par les sentiers épineux mais tentants de l'école buissonnière. Puis, il y avait les yeux noirs d'Agnesina, une petite amie qu'il revoyait aux va-
cances ; ils se faisaient, avec une douceur angelique, les avocats du diable. Si bien que Giovannino, tiraillé entre l'Église et le monde^ était un jeune homme fort embarrassé^ lorsque le pli du cardinal arriva.
Ce lui fut une double joie. Son avenir s'arrangeait au mieux sans qu'il lui en coûtât l'effort d'une décision. Puis, ce jouvenceau, qui tenait du petit abbé et du page, aimait tant la belle société ! A Rome, quand la Scuola se promenait par les rues, il croisait souvent les équipages qui suivaient le Corso en galopant ou qui gravissaient les rampes du Pincio, vers les jardins Borghèse ; il lui aurait paru fort naturel qu'un de ces fastueux carrosses s'arrêtât devant lui et qu'un laquais poudré ou un heiduque à brandebourgs abaissât le marchepied avec empressement, en le priant de monter, de s'asseoir sur les coussins brodés d'armoiries. Les artistes ne doutent rien et ils onî droit à tout.'
Aussi laissa-t-il déborder son allégresse, riant, criant, frappant sur l'épaule de son père.
« Vous comprenez, lui disait-il, je n'ai plus besoin de me tourmenter pour l'avenir. Ce n'est
pas moi qui choisis, c'est Monsignor : donc, c'est le bon Dieu. Me voilà chez l'archiduc, j'irai peutêtre après cela chez l'empereur. Comme Mozart, padre ! comme Mozart.
— Tiens-toi donc tranquille, matto che sci (fou que tu es) ripostait le bonhomme, aussi ravi et aussi orgueilleux que lui-même. Tu vas nous faire verser. Justement le Biondo est comme toi, aujourd'hui. Il est enragé, ma parole. »
En effet, le petit alezan se démenait comme un diable ; il secouait les grelots de son collier, il donnait des coups de tête dans le vide, agitant furieusement la longue plume piquée entre ses oreilles. Il s'associait à la gaieté de ses maîtres. Ou peut-être cela tenait-il simplement à ce que Giovannino, pressé d'arriver pour prendre la diligence, avait jeté des poignées d'avoine dans sa mangeoire avant de partir.
Le jeune homme s'abandonnait à sa joie comme un enfant, comme le jour où le cardinal lui avait proposé, dans ia sacristie du Duomo, de l'emmener à Rome pour faire de lui un artiste. Ce nouveau changement de situation, qui le portait d'un bond aux sommets de ses rêves, le grisait au point qu'il
donnait à peine un souvenir à Agnesina, qu'il ne souffrait pas d'avoir vu ses yeux rouges le soir des adieux. La fillette savait bien que ce brillant Giovannino, qui s'en allait vivre avec les grandes dames et les seigneurs chez un archiduc, était perdu pour elle. Tout à l'heure la voiture avait passé devant la maison qu'elle habitait ; il n'avait pas tourné la tête.
S'il avait regardé la fenêtre du premier étage, il aurait vu apparaître, dans l'écartement des rideaux soulevés, un profil qui s'était caché presque aussitôt, tandis que l'étoffe gardait pendant quelques instants encore, une sorte de frémissement, comme si une main s'était crispée à ses plis^ la main d'Agnesina sanglotante.
Avec la jeune fille, tout Orvieto déjà s'effaçait de sa mémoire. Il avait oublié ses flâneries du soir sur les remparts de la ville, balcon avancé qui surplombe une campagne d'enchantement, les vieux palais sombres qui avaient ému son enfance d'une peur délicieuse et qui, maintenant, lui semblaient d'honnêtes vieux géants, maussades mais débonnaires. Il avait oublié cet autre émerveillement de ses premières années : le puits creusé par Giulio
de San Gallo, et son escalier double qui permet aux bêtes de somme de remonter après avoir atteint la citerne, le puits de rêve par lequel on descend à soixante-dix pieds sous terre. Même la cathédrale, cette cathédrale toute fleurie, la plus pure merveille gothique qui soit jaillie du sol italien, avec sa façade peinte comme une maison du paradis, ses clochetons, ses pinacles, ses broderies de pierres colorées par toutes les flammes de l'aurore ! La beauté de la ville s'était éteinte tout à coup : il ne l'avait pas encore quittée qu'il ne la voyait déjà plus.
Quand on arriva au relais, la diligence allait partir : par miracle, il restait encore une place, une seule : Giovannino eut juste le temps de s'y installer, après avoir embrassé son bonhomme de père, et l'équipage s'ébranla.
Plusieurs fois, depuis qu'il était au Conservatoire, Giovannino avait fait ce chemin de Rome, et cependant, il lui parut nouveau : son humeur allègre transformait l'aspect des choses. Tout le réjouissait, les paysages, les incidents de route, les physionomies et les propos de ses compagnons. De relais en relais, à mesure qu'il avançait vers le
but, croissaient sa fièvre et son impatience. A Rome, il lui fallut changer de voiture, faire à pied un trajet assez long pour gagner la nouvelle diligence. Il marchait, sans le toucher presque, sur le pavé boiteux et vénérable de la Ville, et les passants se retournaient en entendant ce jeune homme, moitié freluquet, moitié séminariste, qui lançait aux échos d'une voix pure et sonore la cavatine de Rossini :
Di placer mi hal^a il cor.
« Le cœur me saute de plaisir .» Certes oui, il bondissait dans sa poitrine^ le cœur de Giovannino, agité de tous les désirs^ de toutes les espérances, de toutes les ambitions. Le petit musicien allait, comme à une fête, au-devant de l'avenir doré.
La nouvelle diligence le cueillit, vibrant et frémissant encore. Elle traversa VAgro romano dont il n'éprouva ni la majesté ni la mélancolie ; il regardait seulement, par les vitres sales, le soleil luire sur les montagnes de la Sabine. Cette lumière glorieuse qui bouge, qui vit, qui palpite comme un être nimé, lui semblait le rayonnement de la vita2i -nuova vers laquelle la course des chevaux l'empoi
tait. On avançait, on avait dépassé Bagni, et ses eaux sulfureuses, dont la puanteur arrivait de loin jusqu'à la route ; on avait laissé à droite la villa d'Hadrien^ ses ruines^ ses bocages : Giovannino ne l'avait pas même vue. On montait maintenant par un chemin en lacets, entre les oliviers : Tivoli riait au sommet de la colline.
On ne pouvait pas encore voir la villa d'Esté^ en retrait : c'est là que résidait Tarchiduc Victor. Mais d'autres demeures seigneuriales apparaissaient parmi de nobles ombrages ; les verdures débordaient la grille des grands parcs. Tivoli est un lieu de plaisance, cher de tout temps à l'aristocratie romaine. Giovannino respirait déjà le parfum des vies princières.
La voiture s'arrêtait devant l'égh'se, et il fut un peu désappointé : personne ne se trouvait à l'attendre. Il avait compté qu'un laquais, pour le moins, épierait sa venue, qui était annoncée : il voyait déjà un grand diable à perruque et à aiguillettes se précipiter, s'incliner révérencieusement devant lui et prendre avec dévotion son modeste bagage, un paquet de hardes et quelques cahiers de musique. Mais on ne paraissait pas se douter, à
Tivoli, que le plus brillant sujet de la Ceciliana, Giovanni Santi lui-même, arrivait par le coche pour être l'ornement artistique de la villa d'Esté. Ses affaires sous le bras, le juvénile maestro eut la mortification de faire à pied et seul le chemin de la résidence archiducale, qu'une commère lui indiqua : ce n'est point ainsi sans doute que Mozart, à son âge, se rendait ckez l'Empereur. Bah ! tout cela changerait dès qu'on le connaîtrait : il ne fallait que laisser à son talent le temps de paraître et de forcer les hommages. La confiance en l'avenir et en soi-même lui revint invincible ; de nouveau les ariettes de la Ga:(7^a îadra et de la Cenerentola s'envolèrent de ses lèvres. Enquelques minutes, il était à la grille.
Il souleva le heurtoir ; le plus majestueux des portiers surgit et le toisa : il dit son nom et sa qualité de musicien, dont l'homme ne fut point ébloui, se bornant à répondre :
— Ah ! oui, c'est vous qu'on attend ? Venez par ici.
Le portier le conduisit à un majordome autrichien, un colosse, dont la carrure faisait penser à une armoire, et dont les mollets bombaient avec
insolence sous des bas gorge de pigeon, jarretés de vermeil. D'une altitude de six pieds à peu près, un regard glacé d'un dédain infini tomba lentement sur Giovannino. Le pauvret s'enfonçait dans le néant... Mais il se rappela qu'il était le protégé de monsignor Ammanati, recommandé par le prélat au maître de ce valet, car le majordome, après tout, n'était qu'un valet, plus gonflé que les autres. Il leva les yeux avec une assurance soudaine vers la large face qui s'épanouissait hors du col à passementeries.
— J'ai une lettre pour Tarchiduc, prononça-t-il d'un ton raffermi.
— Vous auriez pu dire : Son Altesse. Vous la lui remettrez quand Elle vous fera appeler. Son Altesse va être prévenue de votre arrivée. En attendant, Franz vous montrera votre chambre... Franz !
Un jeune laquais sortit de l'ombre du corridor. Encore un Autrichien ! ses yeux bleus comme le Danube dans les romances et le blond pâle de ses cheveux ne laissaient pas de doute.
— Venez avec moi, je vais vous conduire, ditil familièrement à Giovannino.
Celui-ci ne se choqua pas trop pourtant de ce ton de camarade : le valet, chose rare chez la gent domestique, avait une figure ouverte, presque candide, qui semblait lui promettre de la sympathie. Tout froissé encore par Taccueil du portier et du majordome il ne put s'empêcher, à sa honte, de faire attention à Tair plus engageant de cet autre intérieur.
En traversant les corridors, Giovannino et son guide passèrent devant une porte-fenêtre qui ouvrait sur le jardin vertical. Le jeune musicien aperçut, dans une perspective chimérique, une architecture de terrasses superposées, des balustrades qui régnaient, cordons de marbre ajouré, le long des massifs en étages, des fontaines blanchissantes, des bassins, des statues, et tout au fond, des cyprès fabuleux qui, jaillissant de la vallée, pointaient leurs flèches à des hauteurs incroyables. Giovan nino aurait cru que des arbres pareils ne pouvaient exister que dans la légende.
A l'angle du perron, presque en face de lui, se dressa une forme vaporeuse, un visage pur apparut de profil; les cheveux luisaient d*or, sous un rurban de mousseline.
— C'est la fille de Son Altesse, dit le valet tout bas, Farchiduchesse Serafina.
Giovannino la regardait, en extase. Il ne songeait plus à rien, nia son avenir, ni à la déception qui l'avait glacé en arrivant à la villa, ni à l'archiduc même, devant lequel il allait comparaître, ce qui l'intimidait fort, une minute auparavant. Il <:ontemplait la jeune fille dans le jardin.
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L'archiduc Victor était tort bel homme, bâti en force, et qui avait grande allure lorsqu'il revêtait l'uniforme blanc de l'Autriche. Prétendre qu'à ces avantages physiques répondait un égal mérite intellectuel serait peut-être un peu trop s'avancer, car la nature l'avait pétri d'une pâte qui n'était point précisément légère. On s'en était moins aperçu du vivant de l'archiduchesse sa femme, si grande est l'habileté d'une épouse, quand elle a de la finesse et du dévouement, pour prêter de l'esprit à son époux ou pour faire briller ce qu'il en peut avoir. Depuis que la princesse Caroline était morte, le prince semblait s'être éteint.
Cela, du reste, importait médiocrement, puisqu'il voyait peu de monde. Prétextant de son veu-
vage, il s'était éclipsé et ne vivait plus à la Cour, qu'il n'aimait guère. Il avait toujours été chasseur : la forêt d'Ariccia, assez proche de Tivoli, est fort giboyeuse, ainsi que les pentes du Monte- Cavo et toute la contrée. Il chassa donc, reçut les seigneurs de quelque importance qui demeuraient dans le voisinage et ne fit rien d'autre.
Il eût été heureux, en somme, sans le chagrin de ne point avoir d'héritier. Malgré sa tendresse pour sa fille Serafina, il lui en voulait, à son propre insu, de s'être trompée de sexe en naissant ; que n'avait-elle deviné qu'il lui fallait un fils! Aussi ne la chérissait-il, pour ainsi dire, qu'avec des restrictions. En bon père, il se préoccupait de la marier ; néanmoins, il avait trop d'égoïsme pour renoncer à ce genre de vie si retiré, qui n'était pas très favorable à l'accomplissement de son projet. Certes, sa fille était une perle fine, mais pour la découvrir où il la tenait cachée, il aurait fallu que le Prince Charmant fût conduit vers elle par quelque magicien.
En attendant, cette petite altesse de dix-sept ans et demi^ dans son château de la Belle au Bois dormant, ne se privait pas d'être délicieuse, tout
autant que si ses charmes avaient eu pour admirateurs les margraves d'Autriche et les magnats de Hongrie. Serafina était blonde comme une fée, frêle comme une fleur de myosotis éclose à l'ombre du géant épais. Comment cette créature poétique avait-elle pu naître de lui ? Elle ne ressemblait qu'à sa mère, et peut-être incarnait-elle la pensée de la disparue qui continuait à surveiller, de l'autre vie, l'époux magnifique mais lourd et de petit génie.
Serafina était passionnée de musique. Tivoli ne pouvait lui ofl"rir comme professeur qu'un vieil organiste, incapable de pousser Tinstruction de son élève plus loin que les rudiments. L'archiduc s'inquiéta de lui procurer un maître plus habile et en parla à ses amis de Rome, dont était monsignor Ammanaii- C'est ainsi que Giovannino avait été mandé à la villa d'Esté.
Il se trouvait maintenant en face du prince et tout étourdi de confusion. Certes l'archiduc n'était pas l'Empereur, mais aussi Giovannino se rendait compte qu'il n'était pas Mozart. L'Altesse examinait la lettre du cardinal en fronçant le sourcil : simple signe d'attention, que le pauvre recom-
mandé interprétait dans un sens hostile. Parfois l'archiduc Victor interrompait sa lecture, et son regard, comme tout à l'heure celui du majordome, s'abaissait lourdement sur Giovannino : le protégé d'Ammanati se faisait à lui-même l'effet d'un domestique qui présente un certificat et n'inspire pas confiance.
Après le regard, ce fut une parole majestueuse qui descendit des hauteurs où planait la pensée un peu vague de l'archiduc.
— Cest parfait, monsieur, c'est parfait... Vous ne sauriez m'être présenté en termes plus élogieux. Je compte que vous justifierez l'opinion que le cardinal a de vous et tout le bien qu'il m'en dit.
— Altesse !
Giovannino plongea dans une révérence qui ressemblait à un agenouillement. Il était convaincu du néant que représente un maître de musique en face d'un archiduc. Et cependant il triomphait. Il ■était agréé ! Ses yeux rencontrèrent les personnages peints à fresque sur les murs du cabinet de travail où il avait eu l'honneur d'être introduit, et il lui sembla que tous, seigneurs, dames et pages, groupés par le pinceau aimable de quelque secen-
tista, se mettaient à lui faire des signes, pour le féliciter de sa chance.
Il avait eu si peur que quelque chose en lui ne déplût I Uarchiduc avait eu une mine si sévère en lisant la lettre ! Grand Dieu, s'il s'était ravisé î
Le prince continua :
— Vous aurez à tenir l'orgue dans ma chapelle. La direction de la musique de chambre vous incombe également.
— Altesse ! . . .
— Ce n'est pas tout. J'ai une tâche plus impor* tante à vous confier... Sonnez, s'il vous plaît... là,. ce timbre...
Giovannino obéit ; Franz parut.
' — Priez Tarchiduchesse de venir, dit le prince»
Puis il reprit, en s'adressant au jeune homme :
— Ma fille désire achever son instruction musicale. Vous devrez donc lui donner des leçons... Une recommandation : il ne faudrait pas que le respect vous empêchât de vous montrer aussi sévère et aussi exigeant envers elle que s'il s'agissait d'une élève ordinaire. Elle-même vous le demandera, car elle tient à faire des progrès. Du reste, j'assisterai aux premières séances.
Comme il achevait, l'archiduchesse entra.
— Serafina, voici votre professeur.
Giovannino fit une révérence encore plus profonde que pour l'archiduc. Il était troublé davantage, cette fois, mais combien différemment I
Uapparition de tout à l'heure était devant lui, et elle le regardait, et elle lui souriait. Il y avait deux choses presque opposées dans ce sourire : la grâce d'une très jeune fille, la dignité d'une archiduchesse, d'une petite reine inconsciemment roidie dans sa majesté frêle, et qui prend d'instinct l'attitude qu'il faut pour accueillir les baise-mains et les prosternements.
Giovannino demeurait ébloui devant Serafina, princesse et blonde, lui qui n'avait vu que les brunes /?c/)a/a/î^d'Orvieto ou du Trastcvere, et, de loin en loin, quelques dames romaines de plus haut rang, mais brunes encore, comme toute l'Italie. Cette chevelure dorée lui parut l'apanage d'une race supérieure ; Serafina était blonde, sans doute, comme elle était archiduchesse : par un privilège de son sang impérial.
Cependant l'archiduc, après quelques mots à sa fille, s'adressait de nouveau à lui. Il énonçait les
appointements attribués au jeune musicien pou^ ses triples fonctions d'organiste, de chef d'or chestre et de professeur ; Giovannino entendit que le prince parlait d'écus et de florins. Mais bien peu lui importait, en vérité I
Il ne se souciait pas de grand'chose en ce moment : à quoi aurait-il pu faire attention ? Il y avait en face de lui une archiduchesse blonde et qui lui souriait : n'était-ce pas, pour le fils d'un petit boutiquier d'Orvieto, une aventure assez inouïe pour qu'il en oubliât tout le reste ?
— Je serai ravie, monsieur, de travailler avec vous.
Giovannino tressaillit, en entendant la voix de la princesse qui s'adressait à lui. Serafina avait prononcé ces mots avec la simplicité de la première fillette venue, promettant d'être une élève bien sage. Mais l'archiduchesse, aussitôt, se retrouva.
Elle tendit à Giovannino sa main à baiser, et il n'y avait pas à se méprendre sur la signification de ce geste ; il n'impliquait ni familiarité ni coquetterie. Il voulait seulement dire : « Je vous autorise à me rendre l'hommage qui m'est dû. Je l'attendais. »
Sans trop degaucherie, le jeune musicien s'inclina devant la frêle princesse, et baisa légèrement les doigts offerts.
Malgré le turban de mousseline que Serafina portait, comme toutes les contemporaines de M""* de Staël et de M™* Récamier, malgré le costume presque ecclésiastique de Giovannino, tous deux eurent l'air de représenter la première figure d'un menuet ; il n'y manquait qu'une musique d'Haydn ou de Boccherini.
Et les dames, les seigneurs, les pages, groupés en conversations galantes, sur les murs du cabinet archiducal, se souriaient de leurs lèvres vermillonnées et de leurs yeux émerillonnés en les regardant, la petite princesse et son jeune maître à chanter, — délicieux sujet de pendule.
Assis devant le piano-forte, Giovannino apprenait à Serafina, qui se tenait debout près de lui, attentive et docile, à poser sa voix. C'était la première leçon, et, comme il l'avait promis, Tarchiduc était là.
— Les notes hautes fermées, s'il plaît à Votre Altesse, disait Giovannino, au moment où la princesse allait lancer de nouveau un si bémol aigu qu'il lui faisait répéter avec insistance. Elle avait encore ce défaut, commun chez ceux qui apprennent à chanter, d'ouvrir toujours le son, même au-dessus de la portée. Son premier maître, inexpert, ne l'en avait jamais reprise.
Le jeune musicien, avant qu'elle ne recommençât, donna lui-même « l'exemple » à pleine
voix. Le si bémol retentit dans le salon, aussi clair que l'appel d'une trompette d'argent, mais sans l'apparence du moindre effort, grâce à une émission merveilleuse.
— Bravo, monsieur !
Victor lui-même, quoique peu mélomane, n'avait pu retenir cette exclamation. Serafina battit des mains comme une enfant. Puis, à son tour, elle donna la note. Ce n'était pas encore la sûreté et l'aisance absolues qu'avait montrées son professeur, mais son instinct avait saisi la leçon et s'y adaptait étonnamment, du premier coup. Elle se rendit compte du progrès qu'elle venait de faire, etelleen fut joyeusement reconnaissante àGiovannino.
— Comme c'est intéressant d'étudier avec vous, monsieur! s'écria-t-elle. Vous êtes un véritable artiste.
Il rougit et baissa la tête.
Tant qu'il s'agissait d'expliquer, de corriger, de reprendre, le maître de vingt ans se trouvait plein d'assurance en face de l'auguste écolière. Mais il ne fallait qu'un mot pour faire tomber le masque d'autorité qu'il attachait sur son visage juvénile
avant de s'asseoir au piano : ce compliment venait de le lui arracher.
La princesse avait les yeux brillants, le teint animé par le plaisir d'apprendre ; Giovannino devenait pourpre de confusion : ils semblaient, en vérité, deux enfants, mais surtout le professeur. Une parole de son élève avait-elle le pouvoir de le troubler à ce point ?
La leçon continua : ils se passionnèrent de nouveau pour la musique et Giovannino oublia son émotion. L'archiduc, de temps en temps, battait la mesure, de plus en plus mollement. Il finit par s'assoupir, pendant une dissertation trop savante de son maître de chapelle.
Ainsi, durant les séances quotidiennes de travail, leur enthousiasme commun pour l'art, la joie de l'élève à se sentir progresser, celle du maître à constater ces progrès, toutes les sensations délicates, mais si pénétrantes, qu'ils partageaient, établirent entre Serafina et Giovannino une sorte d'intimité bornée aux choses de la musique.
Pendant les autres heures de la journée, partout le reste de sa vie, aussi sévèrement réglée ici qu*à la Cour, la jeune archiduchesse se trouvait infini-
ment distante du musicien, et^ réunis d'apparence sous le même toit, ils existaient pourtant dans des sphères séparées, comme un Terrien et une Sélénite.
Mais, dès que la princesse entrait dans le salon de musique et que Giovannino, Tayant saluée^ s'asseyait devant le piano-forte et en caressait les touches, la fée du chant tirait un rideau entre le monde et eux; il n*y avait plus, en présence, une 1 archiduchesse et un fils du peuple, pas même un maître et une élève, mais deux enfants qui jouissaient naïvement de la beauté, qui s'aimaient, à leur insu, de la sentir de même et d'autant mieux qu'ils la sentaient ensemble, enfin qui se croyaient seuls dans les régions de Tharmonie.
Au fait, ils l'étaient presque : l'archiduc avait fini par se lasser des séances musicales, à mesure que l'enseignement de Giovannino se faisait plus jà subtil et plus difficile à suivre pour un seigneur qui n'appréciait rien tant, en fait de mélodies, à que les fanfares du cor de chasse sonnant la curée ou le bien-aller.
Il était remplacé comme surveillant par une duègne étrange, une vieille Dalmate à demi sourde
et toujours somnolente, dont les yeux se fermaient sur une tapisserie de Pénélope dès qu'elle y avait mis Taiguille.
L'office du dimanche avait lieu dans la petite chapelle en rocaille qui domine la grande cascade et qui, païenne si joliment, semble plutôt la grotte d'une nymphe fluviale qu'un monument dédié au Dieu catholique. Giovannino tenait l'orgue et l'archiduchesse chantait. Sa voix remplissait de fraîcheur la conque sonore de la minuscule église ; dans les passages de douceur, lorsque le chant n'était plus qu'un murmure par-dessus le murmure de Torgue, on entendait, venue du dehors, une autre voix, — une autre fraîcheur musicale qui semblait intarissable : c'était la chanson des eaux précipitées dans une chute neigeuse, au long des pentes presque verticales, enfermées dans des canaux de marbre qui chantaient comme les tuyaux d'un autre orgue, immense et confus.
Souvent, vers le soir^ on faisait de la musique au jardin. Giovannino mandait quelques-uns de ses condisciples de la Scuola, et formait un quatuor à cordes, auquel s^ajoutait souvent la flûte ou la
harpe. Les musiciens jouaient près de la pièce d'eau.
Ce jardin de la villa d'Esté est une des merveilles de l'Italie, et le Ligurio, qui le dessina, devrait être associé dans la gloire au créateur de Versailles, bien que le cadre où son génie s'est enfermé soit infiniment plus restreint que celui dont disposa Le Nôtre. Jamais peut-être l'audacieux parti-pris de l'artiste, à la fois jardinier, architecte et poète, ne s'est manifesté d'une façon plus étonnante, en adaptant de force le terrain à un idéal préconçu. On admire ici la conquête de l'art sur la nature : elle lui fournissait un coteau abrupt, il l'a métamorphosé en un jardin vertical et tout en hauteur, fait de terrasses étagées parallèlement et séparées, du faîte à la base, par une allée médiane : une chose symétrique et chimérique, c'est-à-dire parfaitement belle, comme peut l'être un rêve harmonieux. Plutôt qu'un jardin^ c'est un château de verdure et de pierre, une architecture tout ensemble naturelle et factice, un décor pour lequel il faudrait inventer un terme nouveau, car il n'en est point, parmi ceux qui existent, pour le désigner exactement.
La Renaissance italienne n'a rien produit de semblable, pas même la fameuse perspective de Boboli à Florence. Les souvenirs de la villa Aldobrandini et de la villa Torlonia s'efecent dans l'âme du voj^ageur qui, tout en bas, près de la -pièce d'eau, sous les cyprès de soixante-cinq mètres, contemple le jardin nonpareil, montant vers le ciel, assises par assises, citadelle verdoyante^ bloc d'émeraude que blanchissent les marbres des balustrres et les coulées neigeuses des fontaines. Audessus, la villa profile ses lignes sévères^ et le pavillon OLi sont les petits appartements, le casino ro- -caille avec sa chapelle, agrémente cette régularité par ses fioritures architecturales, d'un « baroque » délicieux.
C'est près du bassin circulaire, au pied des grands cyprès, que se réunissait l'orchestre. Giovannino avait le soin de choisir, pour ces concerts, les plus douces musiques, les plus pures, et qui fussent dignes d'éveiller les échos du jardin merveilleux : ■un andante d'Haydn, une sonate de Mozart.
C'était toujours vers le soir, une iois la chaleur tombée ; le ciel rougissait entre les ôèches noires des arbres démesurés, l'eau du bassin frissonnait
comme une chair ; sous ies massifs^ de l'ombre s'amassait déjà, tandis que les feuillages parfaitement immobiles se recueillaient pendant le mystère quotidien du crépuscule. Tout en prêtant à la musique une oreille charmée, Serafina, elle aussi, rêvait presque religieusement comme ce jardin dont elle était l'âme. Et tout en jouant ou en dirigeant l'orchestre, Giovannino les regardait l'une et l'autre, Serafina et le jardin, le jardin et Serafina. Quelque chose d'infiniment doux naissait en lui^ s'y épanouissait, lui remplissait le cœur.
Pauvre Giovannino! Pauvre petit musicien, qui avait tout juste sa place ici comme oiseau chanteur ! Cette douceur-là, jusqu'alors inconnue et qui l'aurait fait pleurer, qu'était-ce donc, sinon le commencement d'un merveilleux, d'un absurde amour, éclos parmi les charmes du Jardin?
Il était sous cet enchantement lorsqu'il reçut une lettre de son père, la première qui lui apportait des n-ouvelles d'Orvieto. Il reconnut l'écriture appliquée, pareille à celle qui couvrait le livre de recettes d'inscriptions tracées avec une laborieuse
minutie — l'écriture de ceux qui n'écrivent guère, et pour leurs affaires seulement.
Et k lettre disait :
« Mon cher Giovannino,
« Le temps me dure singulièrement depuis que tu es parti. Quand tu étais à la Scuola, ce n'était pas la même chose : je pensais toujours que les vacances reviendraient et toi aussi. Maintenant que tu es chez des princes^ c'est bien différent : il me semble que tu es parti pour l'autre monde, et que si tu en reviens, tu seras tellement changé que je ne te reconnaîtrai plus. Qu'est-ce que tu veux, quand on est vieux, on se fait des idées. Tu ne te figures pas comme je m'ennuie de toi, tout seul dans maboutique 1 Avec cela, je n'ai pas grand'chose à faire, dar la mercerie ne donne pas beaucoup.
a Enfin, tout le monde me dit que tu as eu de la chance et qu'il ne pouvait rien t'arriver de mieux. Alors je ne me plains pas. Au contraire !
a II faut que je te dise que j'ai rencontré l'Agnesina, l'autre jour. Elle n'est pas gaie, la poverina ! Elle m'a demandé de tes nouvelles ; je hii ai répondu que tu allais bien. Elle pense toujours à
40 LAXÎOUR AU JARDIN
toi, tu sais; et elle sent que tu n'as plus ton idée sur elle. Elle ne te fait pas de reproches, mais elle avait les larmes aux yeux en me parlant de toi. Ce n'est pas une mauvaise fille. Seulement, maintenant que te voilà quasiment gentilhomme, ce qu'on avait arrangé pour vous deux, dans le temps, ne peut plus aller. Je lui ai expliqué tout doucement, elle a bien compris. Comme je te dis, ce n'est pas une mauvaise fille. Elle a séché ses yeux et m'a serré la main, et puis elle m'a dit : « N'y pensons plus, monsieur Santi : vous écrirez à Giovannino que je lui souhaite d'être heureux. » Cela me faisait de la peine, mais tant pis ! Moi, je songe d'abord à ton avenir, n'est-ce pas ? »
Giovannino rêvait. La boutique paternelle, Orvieto, Agnesina, comme c'était loin ! Agnesina surtout.
Il arriva que l'archiduc fut contraint de s'absenter pour aller visiter à Naples une de ses parentes, qui était malade. Il déléguait, en partant, le soin de veiller au maintien de Tétiquette, dans la maison, et la garde spéciale de Serafina à la vieille Dalmate qui servait à celle-ci de duègne et de camerera mayor. Mais cette dame était bien âgée, et bien absorbée aussi par le tracas que lui causaient une santé chancelante et des rhumatismes : elle s'acquittait de sa tâche avec le détachement que les vieillards montrent volontiers pour toutes choses, hormis celles qui les concernent personnellement.
Il en résulta un relâchement de la discipline générale et un certain laisser-aller, à la faveur des-
quels Serafina se trouva un peu plus libre. En dehors des leçons, quelques lête-à-tête purent avoir lieu entre elle et Giovannino, soit au salon de musique, soit sur la grande terrasse du jardin d'où ils contemplaient ensemble l'admirable épanouissement de la plaine.
Serafina aimait la nature : elle cédait à l'influence du romantisme naissant. On lui avait permis Manzoni, le Génie du Christianisme et les Premières Méditations de M. de Lamartine ; elle avait lu en cachette d'autres ouvrages qu'elle emportait sous les bosquets, enveloppés dans son châle : les poèmes de lord Byron, Werther, Corinne. Les sentiments tumultueux, les passions véhémentes et les tirades grandiloques avaient glissé sur la surface de son âme sans en troubler les limpides profondeurs ; souvent il lui était arrivé de se demander ce que voulaient, avec leur emphase et leurs revendications, tous ces héros, toutes ces héroïnes perpétuellement insurgés contre Dieu et l'ordre de choses établi. Mais elle s'était aasimilé ce qui pouvait convenir à sa délicatesse et à son innocence : l'amour naïf de la nature, une mélancolie sans cause, des désirs sans objet et une sorte
d'attendrissement continuel à propos de tout. Enfin, cet état d'âme noble et chimérique où vécurent, grâce à des génies élégiaques, toutes les jeunes femmes et toutes les jeunes filles de ce premier quart de siècle.
Rien de coupable, ni seulement de trouble, n'altérait la parfaite pureté de son -coêur, la sérénité de son intelligence, et, pour ainsi dire^ son heureuse santé morale. Mais elle se sentait envahie, après ces lectures, d'un vague délicieux qui était la seule impression durable qu'elle en gardât.
L'éducation qu'on donnait alors à la jeunesse se Jessentait encore un peu de l'influence du xviii*^ sièe, e: nommément de la philosophie de Rousceau, tempérée par celle du christianisme. Seraifina avait été élevée par sa première maîtresse, une institutrice française émigrée, dans un optimisme ingénu qui la portait à croire à la bonté des hommes, à placer au rang des premières vertus, et des plus nécessaires, la sensibilité et la simplicité. Tout cela s'accommodait tant bien que mal d'une étiquette méticuleuse, déjà surannée ailleurs, et qui n'était plus guère observée que dans les petites cours d'Allemagne et d'Autriche.
L'archiduc parti, elle jouissait enfantinement de sa liberté neuve. Pour un peu, toute archiduchesse qia'elle fût, elle aurait interrompu la leçor> de solfège pour proposer une partie de raquette à* Giovannino. L'instant d'après elle devenait tout à coup rêveuse, recueillie ; elle se penchait avet attendrissement sur les roses du parterre, et sans les cueillir, respectant en cela les préceptes de ses philosophes « sensibles », elle les respirait longuement, et elle baisait leurs pétales, tièdes de soleiL
Ou bien^ elle s'accoudait au parapet des terrasses, qu'elle fût seule ou en compagnie de Giovannino ou de quelque fille de chambre. Le men-^ ton dans la main, elle regardait l'horizon, inlassablement. Qu'y cherchait-elle ? Sa chimère,.
... Ce bien idéal que toute âme désire Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour.
Et elle murmurait, sans aucun accent, de sa voix claire, les vers de Lamartine. En vérité, c'était unepetite archiduchesse bien romantique qui se promenait sous les cyprès de la villa d'Esté.
Après quoi, elle avait de joyeuses causeriesavec Giovannino. Il eût été plutôt timide, mais-
elle lui communiquait son entrain, sa gaieté. Elle Tinterrogeait sur lui-même, curieuse d'une existence qui ressemblait si peu à la sienne. Elle lui faisait tout raconter, ses études à la Scuola, son enfance dans la boutique paternelle. Ces humbles détails l'intéressaient ; elle n'avait pas besoin, en le questionnant, d'affecter cette condescendance des grands, humiliante pour les petits à l'égal d'une aumône. Il lui conta ainsi comment il était devenu musicien, et comment la faveur de monsignor Ammanati avait décidé de son sort.
— Donc, monsieur Santi, remarqua-t-elle, si le cardinal ne s'était pas trouvé à l'office du Duomo, au moment où vous chantiez le Magni- Jicaij de votre jolie voix, vous ne seriez pas aujourd'hui un grand artiste, et vous ne seriez jamais venu à la villa ?
Elle se tut un instant, puis ajouta :
— C'eût été dommage 1
Giovannino entendit avec joie la douce parole. Les joues de l'archiduchesse rougirent violemment. Elle se hâta de reprendre :
— Oui, c'eût été dommage. Car si je comprends
la musique maintenant, si je l'aime vraiment, c'est bien grâce à vous, monsieur Santi.
N'avait-elle voulu dire que cela? Elle n'aurait pas tant rougi ensuite.
II y eut entre eux un silence. Elle le brisa, tout à coup, d'un éclat de rire :
— Passa un aw^^/i?/ s'écria-t-elle, comme on dit en pareil css. Allons, monsieur Santi, assez de paresse î Travaillons. Faites-moi un peu repasser cet air de la Molinara !
Cependant l'été s'appesantissait sur la villa ; les journées étaient terribles, on ne vivait vraiment que le soir^ car les nuits, comme presque toujours en Italie, gardaient une certaine fraîcheur. Malgré les gronderies de la Dalmate, terrifiée à l'idée du serein qui ne manquerait pas de rouiller ses antiques épaules, Serafina s'attardait sur la terrasse. Finalement, apitoyée et impatientée à la fois, la jeune archiduchesse envoya la duègnese coucher.
— Votre Altesse n'y songe pas, protestait celleci. Je ne puis laisser Votre Altesse seule.
— Pourquoi pas ? répliqua tranquillement Serafina. L'air de la nuit ne vous vaut rien. Allez donc, ma bonne, allez...
— Mais^ Voire Altesse...
Sollicitée en sens contraire par son devoir et par ses rhumatismes, elle n'hésita pas longtemips. Elle s'en fut.
Serafina, demeurée seule, s'accouda au balustre, dans l'attitude qui lui était familière, le regard plongeant dans Tharmonieux chaos de miarbres et de feuillages, qui s'étageait au-dessous d'elle. Elle perçut tout à coup une mélodie qui par les fenêtres ouvertes s'échappait de la villa. Giovannino improvisait au piano.
Il mêlait habilement des thèmes de Rossini, de Cimarosa, de Paesiello ; Serafina reconnut aussi, sous le voile étincelant des variations, quelques motifs du Pirate, que toute lltalie chantait alors. C'était une musique brillante et légère, limpide et fluide, où tremblait tout le clair de lune. Non pas celui de l'Allemagne, plus vaporeux que lumineux, où flottent des grisailles d'onibre, avec les senteurs énervantes des tilleuls. Mais le clair de lune italien, éclatant de netteté, qui sculpte les contours du paysage, sans rien de flou, dans la douceur des bleus et des gris d'argent qui flattent la vue.
Une vague de bonheur souleva le jeune sein de Serafina ; la mélodie venait de se taire et le silence en frémissait encore. L'archiduchesse aurait voulu parler, dire à quelqu'un l'émotion qu'elle recevait de la musique et de la nuit; mais, près d'elle, il n'y avait plus personne. Alors spontanément» comme on soupire, comme on rit, comme on pleure, elle chanta, — ou plutôt toute sa jeunesse chanta dans sa voix.
C'était Tair de Rosina dans // Barbiere, tel qu'il fut écrit, sans les ornements exécrables par lesquels on le déshonore ; une des plus radieuses mélodies qui aient jamais célébré le divin essor d'une âme vers Tamour et la joie de la vie.
On lui répondit.
Le piano de Giovannino accompagnait le chant de Serafina d'une harmonie preste et bondissante, d'un agile torrent de notes qui tintaient clair ; il commentait l'allégresse de la chanteuse, il se réjouissait, il s'exaltait, il se grisait avec elle et comme elle du rythme heureux. Une entente singulière,une parfaite correspondance de sentiments, encore plus que l'accord musical, rapprochait, reliait, malgré la distance, la chanteuse et le musi-
cien, les unissait mieux qu'une conversation, où ils n'eussent échangé que des paroles quelconques,, au lieu de ces lyriques accents.
Serafîna, ayant achevé, se tut, et le piano avec elle, comme si Giovannino avait attendu d'elle l'inspiration, pour accorder son rêve au sien.
La jeune fille s'était un instant recueillie. Puis elle reprit : les premières mesures du duo de la Flûte enchantée se déroulèrent dans le silence.
La voix de Giovannino répondit à celle de Serafina : ce fut un idéal dialogue, succédant au monologue enflammé de tout à l'heure. Maintenant, ils conversaient réellement à travers l'espace.
Ce n'était plus à la nuit qu'ils livraient leur âme ; ils se confiaient l'un à l'autre leur extase et leurs vœux les plus secrets. Serafina avouait le trouble innocent de sa jeunesse qui se libérait enfin, grâce à la solitude, à l'ombre claire, aux étoiles^ de la léthargie qui avait si longuement pesé sur elle. Giovannino disait sa ferveur, son admiration tremblante, l'adoration qui lepénétrait tout entier, enfin, ce qu'il n'aurait pu lui murmurer sans mourir de honte, ce qu'elle aurait jugé criminel d'entendre, et qu'elle entendait pourtant
à travers la mélodie complice. Eux qui rougissaient puérilement, pour un mot qui leur paraissait trop hardi ou trop familier, pour une inflexion, un geste, ils se sentaient unis aussi purement, mais aussi complètement qu'il est permis à deux êtres, leurs âmes mêlées et confondues de même que leurs voix.
Peut-être ne se le diraient-ils jamais par des paroles expresses, et cependant aucun d'eux, maintenant, ne pouvait plus douter que l'autre l'aimât.
Quand Theure de la leçon les réunit le lendemain, ils ne firent aucune allusion aux extases de cette nuit. Ils n'en parlèrent pas davantage les jours suivants, mais le souvenir demeurait entre eux^ en même temps qu'une sorte de gêne pudique qui n'était point snns charme. Elle disparaissait momentanément lorsqu'ils n'étaient plus que maître et élève, aux instants où la musique les ressaisissait tout entiers ; elle renaissait dès le travail interrompu, et ils se retrouvaient tout embarrassés de se voir, de se parler, car, malgré les paroles banales qu'ils échangeaient, devant la duègne et les domestiques, chacun d'eux savait à quoi pencait l'autre. Jamais plus il n'y aurait entre eux l'abandon d'autrefois qui, de l'archiduchesse et de l'humble maître à chanter, avait fait presque deux camarades.
— Votre Altesse est bien songeuse, observait la Dalmate, quand elle se promenait dans les allées avec Serafina, qui restait une heure sans dire un mot.
— C'est cette chaleur qui m'abat, se hâtait de répondre la jeune fille. Après quoi elle retombait au silence et à la rêverie.
« Est-ce que je l'aime ?» se demandait-elle pour la première fois, et elle savait déjà la réponse à cette question.
Une telle pensée, à vrai dire, ne l'humiliait pas et ne la mettait pas non plus en révolte contre elle-même. Des reines ont aimé des pages. Q.ue s'ils étaient nobles et Giovannino fils d'un mercier d'Orvieto, celui ci, par contre, portait une couronne artistique. Et les philosophes, qui avaient inspiré l'éducation de l'archiduchesse à travers l'enseignement de son institutrice française, ne professent- ils point que tous les hommes sont égaux ?
Serafina admettait donc qu'elle put, sans crime ni déchéance, avoir pour Giovannino un sentiment inspiré à la fois par la morale de Jean-
Jacques, par les lectures romantiques, et surtout par la solitude de sa vie, enfermée dans la prison merveilleuse du jardin.
Mais, dans la plus gracieuse enveloppe, la petite archiduchesse logeait deux âmes fort différentes : l'une, qui lui appartenait en propre, rêvait, aspirait, raisonnait ; l'autre, qu'on lui avait imposée, legs d'innombrables aïeules, décidait et agissait selon de très anciennes formules.
L'âme personnelle de Serafina inclinait àTamour pour Giovannino, pour le passant mélodieux qui était venu l'arracher, par la magie de la jeunesse et du chant, à son sommeil de princesse enchantée.
Son âme traditionnelle l'écartait de lui.
(( Je l'aime ! Je ne dois pas l'aimer ! )^
Son bonheur et son malheur tenaient dans ces deux formules.
Et elle était une pauvre petite archiduchesse bien tourmentée et bien à plaindre.
L'absence de l'archiduc s'était prolongée fort au delà de ce qu'il avait prévu ; on l'avait retenu à la cour de Naples, et l'amabilité de son hôte royal l'avait contraint de se laisser faire, malgré l'impatience qu'il avait de retrouver sa fille, sa villa et ses chasses du Monte-Cavo. Sa tante Walburge était depuis longtemps rétablie quand il obtint licence de quitter Naples.
Lorsqu'il revint, l'automne commençait ; la chaleur avait diminué un peu, mais on s'apercevait surtout de la saison à la brièveté des soirs qui s'éteignaient vers sept heures, en plein éclat et presque sans crépuscule. La fraîcheur de la nuit lui survivait encore assez avant dans la matinée, la pureté de l'air transparaissait comme du cristal, l'atmosphère s'enflammait à certaines heures du jour, mais elle ne pesait plus aux épaules, ainsi qu'une chape de polmb ardent. On se sentait plus léger, soulevé déterre par des ailes. Plus que tous, les jeunes amoureux éprouvaient le bienfait de cette époque délicieuse de l'année ; ils flottaient dans leur rêve, au-dessus du sol.
L'enchantement de la saison avait endormi les scrupules et les inquiétudes de Serafina ; après les premiers effarements, quand elle avait découvert qu'elle aimait Giovannino, elle s'était rassurée en se disant qu'elle saurait immoler cet amour aux devoirs d'une archiduchesse envers le monde et soi-même, mais qu'en attendant le jour où la destinée lui reprendrait Giovannino commie elle le lui avait amené, elle pouvait bien goûter en toute innocence la douceur de cette tendre amitié.
« Il s'en ira, pensait-elle, ou c'est moi qui m'en irai quand on me mariera. Nous serons assez tôt séparés. Je n'ai rien à me reprocher ni à craindre, en l'aimant comme on aime quelqu'un qu'on doit bientôt perdre, sans trop m'attacher... »
Uarchiduc, lui aussi, depuis deux jours qu'il était revenu, montrait une physionomie heureuse, et qui s'éclairait d'un rayonnement inaccoutumé, surtout lorsqu'il regardait sa fille. Ses yeux révélaient un contentement épanoui, une sorte d'extase ; on eût dit qu'il ne l'avait jamais bien vue, qu'elle lui était nouvelle, et qu'il venait subitement de découvrir son charme.
A quoi fallait-il attribuer ce regain de ten-
dresse paternelle ? A la séparation prolongée, à la joie du retour, à l'influence amollissante de ces beaux jours où tout semble se fondre dans une douceur dorée, même les cœurs d'archiducs?
Non, la joie du prince devait avoir une cause plus particulière : à la façon dont il regardait Serafina, on sentait qu'il avait une surprise agréable à lui faire, quelque chose de très heureux à lui apprendre, et que d'avance il s'en réjouissait.
Et, en effet, le troisième jour, il la manda près près de lui.
— Mon enfant, lui dit-il, je me suis beaucoup occupé de vous pendant mon séjour à Naples.
Ces simples mots firent battre le cœur de Serafina.
— Leurs Majestés aussi s'en sont occupées. Elles ont eu cette bonté. Vous leur devez beaucoup de reconnaissance. La Reine surtout... Vr^iiment la Reine a été exquise...
Le préambule s'allongeait et s'entortillait comme un écheveau maladroitement dévidé. Serafina, intriguée et même anxieuse, avait les nerfs au sup-
plice. Mais le respect lui interdisait d'interrompre, par une question directe, le développement laborieux de i'exorde paternel.
— Enfin, Serafina, reprit l'archiduc, avec une brusquerie bonhomme, vous savez que, depuis un certain temps, je songeais à vous établir^ mais cela n'était pas commode en raison de la vie tranquille, trop tranquille, que nous menons ici. La Reine a eu l'idée charmante de m'aider... Il y a précisément à la Cour un jeune homme... un des grands noms de la noblesse romaine... il a eu un ancêtre roi de Hongrie: Le prince de Teano, enfin. Il veut se marier. Elle a pensé à vous pour lui... Mais vous êtes toute pâle ?
— Je suis si surprise, mon père !
— Teano a vu votre portrait, le médaillon que je porte toujours avec moi. Vous lui plaisez. Il serait ravi de l'alliance, car s'il a du sang royal dans les veines, le nôtre est impérial... Encore faut-il qu'il vous convienne, pourtant.
— Oh ! quant à cela, mon père I...
Elle voulait dire que tout époux lui convenait qui convenait à son père, et elle le pouvaitsans mentir. Que lui importaient le nom et la tournure de
l'intrus qui allait entrer dans sa vie pour en chasser le rêve ? Le prince de Teano ou tout autre ?
Mais l'archiduc ne pouvait pas comprendre.
— Pardon, continua«t-il, il faut que le prétendant vous plaise... Oui, depuis que les Français ont fait leur Révolution, il y a quelque chose de changé en Europe, et même dans nos maisons. Autrefois, nous mariions nos filles sans les consulter ; elles ne s'en trouvaient d'ailleurs pas plus mal. Aujourd'hui, nous leur demandons leur avis, et parfois même on a vu la raison d'État plier devant un sentiment de jeune fille. Donc, Serafina, vous serez libre d'accueillir ou de refuser h prince, vous entendez ?
— Oui^ mon père.
— Les prétentions de Teano ne doivent pas être divulguées à l'avance. Si vous le refusez, personne n'en doit rien savoir. Je m'arrangerai de façon à ce que sa venue ici ne soit point remarquée ; je recevrai beaucoup de monde cet automne ; il sera confondu parmi les autres. Et si, dans le nombre, quelqu'un vous agréait davantage... Mais c'est impossible... Ah ! mon enfant, je suis heureux, car j'espère bien que Teano vous plaira, il n'est pas
possib'e qu'il ne vous plaise pas... Oui, je suis heureux. Embrassez-moi, Serafina, petite princesse... Vos joues sont froides, ma fille ! Etonnant, par cette chaleur 1 Vrai, cela vous cause tant d'émotion, cette idée de mariage ?
Serafîna réussit à sourire.
— Et maintenant, reprit l'archiduc, je vous laisse. Il est à peu près l'heure de votre leçon de musique. A propos, M. Santi m'a dit qu'il était enchanté de vos progrès. Et vous, êtes-vous toujours contente de lui ?
— M. Santi est le meilleur des maîtres, répondit-elle en se maîtrisant pour ne pas éclater en sanglots, au rappel de ce nom.
— Et votre voix tremble, pour me dire cela î Oh ! oh ! oh ! décidément le mariage vous trouble fort. Patience, patience, que diable ! Il viendra le prince Charmant, mais donnez-lui le temps d'arriver, petite. En attendant, ne vous énervez pas comme cela, future suzeraine de Teano. Allez travailler : la musique est excellente pour calmer les nerfs; ainsi, moi, elle m'endort. Allez travailler, mon enfant, allez, allez 1
Il lui tapota la joue et la renvoya enfin, au mo-
ment où elle n'y tenait plus. Il était temps : chagrin ou énervement, ses larmes étaient prêtes à couler.
Elle se rendit à sa leçon ; Giovannino l'attendait déjà au salon de musique, ainsi que la duègne. Elle arriva pâle et agitée encore- Elle eut de la peine à raffermir sa voix suffisamment pour chanter. Dès qu'elle était entrée, Giovannino s'était aperçu de son trouble.
— Votre Altesse paraît un peu souffrante ce matin, lui avait-il dit, et une tendre sollicitude avait percé sous la formule protocolaire.
— Non, je n'ai rien, s'était-elle hâtée de lui répondre, et en même temps elle lui avait lancé un regard qui le suppliait impérieusement de ne p^ l'interroger davantage.
La leçon continua tant bien que mal. Ils étaient tous deuit au supplice, et ils égrenaient des vocalises, ils perlaient des notes, ou tenaient des points d'orgue, ils battaient des trilles avec une .application feinte. Cependant Serafina endurait un martyrede chagrin, etGiovannino un martyre d'inquiétude. Le pauvre maitre à chanter et sa petite ^écolière furent héroïques ce matin-là.
La leçon finissait, et, comme les deux voix s'étaient tues peu à peu, la Dalmate somnolait sur sa tapisserie.
Avant qu'elle ne s'éveillât, Serafina se pencha vers Giovannino et lui jeta brusquement ces mots dans l'oreille :
— Je ne serai plus longtemps votre élève, monsieur Santi... On va me marier...
Le cœur serré violemment, il la regarda. Il n'avait pas encore tout a fait compris.
Mais elle s'enfuyaii, sans attendre le réveil de la duègne. Et, son mouchoir devant sa bouche, elle sanglota — enfin I
Comme il l'avait annoncé à sa fille, Tarchiduc se mit à recevoir beaucoup. Plusieurs fois par semaine, des équipages, dont la dorure disparaissait sous la terrible poussière des routes romaines, s'arrêtèrent devant la villa.
Il en descendait des hommes de haute mine^ arborant cette sorte d'élégance cavalière et militaire qui était la tenue de l'époque et qui sied si heureusement au type italien ; des femmes en toilettes vaporeuses, habillées, comme avec des
nuages^ de mousselines et de linons, telle était la légèreté aérienne des châles et desécharpes, coiffées de chapeaux évasés en auréoles ou de turbans qui leur donnaient un air chimérique d'Orientales, dépaysées dans le décor. Il vint ainsi des Italiennes brunes, pareilles aux nuits claires de leur patrie, et des Anglaises qui, blanches et dorées, ressemblaient, malgré leurs boucles, leurs bas blancs et leurs cothurnes lacés, aux fantômes d'Ossian. C'était la saison où les étrangers arrivent en nombre, pour jouir du magnifique automne romain.
On dansait, on faisait de la musique, on jouait la comédie, on tenait cercle pour des conversations brillantes selon la mode espagnole des tertullias. La villa revivait d'une vie féerique, comme aux jours du cardinal Hippolyte d'Esté qui TinaAigura, à la Renaissance, parmi le concours des dames et des cavaliers. Les galants personnages épars dans les fresques et les frises semblaient réjouis par tout ce tapage d'élégances et de magnificences qui leur rappelait leur plus beau temps.
Pour Serafina et pour Giovannino, cette période de folie mondaine fut un bienfait.
L'archiduchesse avait juste le temps de changer de robe et de se faire recoiffer entre les dîners, les réceptions, les bals. Elle était lasse et étourdie toute la journée, jusqu'au moment où Theure venait de regagner son lit, dans la chambre d'angle pareille a un berceau laqué et doré où elle dormait.
Giovannino avait fort à faire pour préparer les concerts sacrés ou profanes ; tout son temps était disputé par ses devoirs, à la chapelle et au salon ; à la fois virtuose et chef d'orchestre, il supportait tout le poids de la besogne. D'ailleurs, il y faisait merveille et l'archiduc recueillait, à son propos, mille compliments de ses invités. La marquise de Gerace voulut même lui enlever le jeune maestro pour en faire Tornement de sa cortina, au palais de Viterbe.
Mais Giovannino ne songeait guère à quitter la villa d'Esté tant que Serafina continuerait à y rayonner, à passer, comme une lumière blonde, de chambre en chambre.
Il se prodiguait fiévreusement dans son travail, il tâchait d'étouffer sa tristesse sous la fatigue intellectuelle et physique du compositeur, de
l'exécutant, du chef d'orchestre, harmonisant, transcrivant, dès qu'il avait cessé de jouer ou de conduire ses musiciens. Ce n'est pas toujours par enthousiasme pur que les artistes se donnent éperdument à leur labeur : à la folie d'activité qui les saisit, il y a parfois bien des causes insoupçonnées: une peine, une amertume, une douleur, dont ils ne se délivrent qu'ainsi.
Au milieu de ce brouhaha artistique et mondain, le prince de Teano arriva, un matin, de Naples.
L'archiduc présenta, tout glorieux, à Serafina un jeune homme très grand, qui avait un profil aquilin et des yeux dominateurs. Il ressemblait à un portrait de la Renaissance. Le prince s'inclina devant la jeune fille avec une grâce souple.
Elle avait eu le temps de le dévisager rapidement. Elle remarqua ses regards pleins de feu et sa bouche serrée par une volonté rigide, qui ne permettait pas à ses lèvres de se détendre tout à fait dans le sourire. Nature impétueuse, sans doute, que disciplinait un cerveau froid : dans sa séduction même, on discernait quelque chose d'autoritaire» Il l'effraya un peu.
Elle ne pouvait nier qu'il fût beau, et de ceux qui forcent tout de suite l'admiration des femmes. Mais justement, il s'imposait, il subjuguait, et, pour elle, l'amour, dont elle avait eu la révélation par Giovannino, n'était que douceur et que charme. Le même mot pouvait-il s'appliquer à cette force impérieuse qui prétendait exercer sur elle sa conquête ?
Cependant, l'archiduc la regardait d'un air de triomphe, et semblait lui dire :
— Eh bien I comment le trouvez-vous, votre prince ? Votre père a-t-il eu la main assez heureuse pour vous pêcher un mari ?
Dans le cercle des dames assises, couraient des chuchotements admiratifs. Malgré la précaution de l'archiduc, elles s'étaient bien doutées que ce beau ténébreux venait pour Serafina. Bientôt, à ces murmures les serpents de l'envie mêlaient leurs sifflements.
— En a-t-elle de la chance, cette petite Autrichienne 1
— Le plus magnifique parti d'Italie !
— Est-ce que vous la trouvez jolie, vraiment ?
— Jolie ? mon Dieu, oui, si Ton veut.
— En tout cas, il est mieux qu'elle.
En ce moment, la petite archiduchesse tant jalousée avait bien envie de pleurer. D'abord à cause du passé qui s'en allait, mis en fuite par cette impérieux survenant ; puis à cause de l'avenir qui lui faisait vaguement peur.
Cependant le prince, après l'avoir complimentée, lui adressait, sur un ton d'aisance supérieure, les propos insignifiants auxquels se borne un premier entretien entre un jeune homme et une jeune fille qui causent sous les feux croisés de cent regards. Les agréments du séjour de Tivoli, la beauté de la villa et des jardins, l'éclat de la fête en faisaient les frais, avec quelques déclarations polies sur le plaisir qu'il avait d'être présenté à Serafina, et la gratitude qu'il gardait à Leurs Majestés deNaples, grâc€ auxquelles il avait fait connaissance de l'archiduc.
Teano parlait bien, d'une belle voix gutturale et profonde, qui était tout à fait seyante à son type de cavalier peint par Bronzino. Il semblait parfois écouter sa propre parole, dont la sonorité le flattait, et c'était chez lui un des signes du contentement de soi : il ne doutait point d'avoir grand air, mais aussi l'avait-il incontestablement.
Les danses venaient de finir. Le prince Fabiizio de Teano et la mignonne altesse causaient sur le balcon qui surplombe le jardin. Il inclinait un peu sa haute taille en lui parlant : la superbe prestance du cavalier, la grâce si menue de la jeune fille contrastaient et s'harmonisaient à la fois.
On les imaginait mariés, formant un de ces couples selon la tradition des légendes et des complaintes de jadis. L'épouse toute menue est courbée sous Tautorité de son seigneur comme une pauvre petite fleur toute tremblante, toujours près d'être broyée, pour peu que cette force mâle, au lieu de s'étendre sur elle en protection, vienne à s'appesantir et à l'accabler.
— La robe de Votre Altesse est exquise, disait le prince, de sa voix magnifique, qui martelait les mots non sans quelque dureté.
Et un instant après :
— - La santé de l'archiduc me paraît tout à fait florissante.
Debout, près du piano-forte, Giovannino regardait l'archiduchesse s'entretenir avec ce jeune homme de si fière allure. Elle paraissait Tout émue, elle qui s'était montrée froide jusqu'à la
distraction avec ses autres danseurs, tant sa mélancolie l'absorbait. Elle pâlissait, elle rougissait; ses lèvres tremblaient comme si elle allait pleurer. Et tout le monde regardait le beau cavalier qui lui parlait à mi-voix.
Giovannino se rendit compte que chacun avait, en ce moment, la même pensée que lui. Ce jeune patricien était venu pour Serafina, sans aucun doute. Il devait être son fiancé.
Son fiancé !
Elle-même lui avait annoncé son mariage comme prochain ; il savait que toutes ces fêtes que l'on donnait depuis quelques jours en étaient le prélude officiel ; il souff"rait mort et passion d'y devoir paraître, de participer aux réjouissances qui célébraient l'avènement du maître futur de Serafina.
Mais jusque-là, ce maître, il ne le connaissait pas encore. Maintenant, il le voyait ! Avec une intuition qui lui ôtait la possibilité d'un doute, il se disait : « C'est lui .»
Il n'avait eu besoin que de l'apercevoir. Un homme, un prince altier, impérieux, magnifique, qui même en faisant sa cour avait l'air de com-
mander, qui parlait de haut, en se penchant, d'une voix contenue mais dont il ne pouvait éteindre tout à fait les vibrations puissantes, — oui, tel devait être l'époux d'une archiduchesse, celui qui convenait à son rang et à sa destinée.
Pauvre Giovannino, cela ne lui ressemblait guère ! Quand Almaviva paraît, Chérubin n'a plus qu'à rentrer dans la coulisse.
Et il eut la force de sourire à ce souvenir de son cher Mozart.
Les fiançailles de l'archiduchesse Serafina avec le prince étaient maintenant officielles.
Ce jour-là il faisait plus lourd que de coutume ; la jeune fille, qui se plaignait d'une migraine, sans doute causée par la fatigue, venait de descendre au jardin, pour y chercher un peu de fraîcheur auprès de la pièce d*eau. La Dalmate, occupée à organiser le trousseau, à correspondre avec les fournisseurs de Paris et de Vienne, à discuter avec ceux de Rome qui réclamaient l'honneur d'une commande, n'avait plus le temps de trottiner sur les talons de sa maîtresse. Serafina, à son grand soulagement, se trouvait seule.
En arrivant sous les cyprès, elle aperçut Gio-
l'.u'.oum ai; j/U<i.);\' 71
vannino qui traversait le jardin. Leurs regards se croisèrent, et ils tressaillirent tous les deux.
— Monsieur Santi ! lui dit-elle.
Elle l'appelait ; il s'approcha.
— J'ai à vous parler, continua -t-el le, et les occasions où je puis le faire sans témoins sont d rares, qu'il nous faut vite profiter de celle-ci.
Tandis qu'elle prononçait ces mots, Gio vannino la regardait. Ses joues enflammées, ses lèvres qui tremblaient, montraient assez l'effort qu'elle s'imposait pour vaincre sa pudeur, mais ses yeux bleus se fixaient sur le jeune homme très francs et très doux.
— Nous allons être séparés, reprit-elle. Et nous nous serons connus peu de temps. Mais cela a suffi, je vous le jure, pour que je n'en perde jamais le souvenir.
Son émotion passait dans sa voix ; on y sentait des larmes contenues. Elle se domina.
— Je vous remercie, monsieur Santi : vous êtes venu dans ma vie à un moment où elle n'était pas sans quelque mélancolie, malgré l'affection de mon père. Vous m'avez fait connaître de grandes joies artistiques. Et... je vous dois encore plus.
Elle hésita un instant et reprit :
— Vous m'avez témoigné une amitié véritable et c'est là une chose qui nous est très précieuse, à nous autres, parce que c*est celle qui, d'ordinaire, nous manque le plus. Les hommages, les flatteries, les adulations, souvent envieuses, nous avons tout, tout, excepté cela. J'ai senti que vous, du moins, malgré l'étiquette, malgré la distance que le monde met entre nous, vous aviez de l'affection pour moi... Monsieur Santi, de tout mon cœur, je vous en remercie.
— Oh ! princesse I
Personne ne pouvait les voir. D'un mouvement impétueux et charmant, il se baissa, se prosterna presque sur le sable de l'allée, et il posa ses lèvres sur le bas de la robe blanche.
— Relevez-vous, monsieur, relevez-vous et calmez-vous, je vous en supplie, pour que je demeure calme moi-même. J'ai besoin de forces pour aller jusqu'à la fin de ce que j'ai a vous dire... Monsieur Santi, cette séparation m'affecte plus que je ne voudrais vous l'avouer. Je me serais crue plus courageuse. Aidez-moi à la subir, en étant plus fort que moi contre cette tristesse qui
nous est commune... Il faut que vous me promettiez quelque chose...
— Ma vie est à vous, princesse.
Elle sourit faiblement.
— Je ne vous la demanderai pas. Et pourtant c'est un sacrifice que j'attends de vous, une preuve de votre affection pour moi...
Elle rougit davantage.
— Hier, mon père s'entretenait avec le prmce à votre sujet. L'archiduc exprimait le désir de vous voir continuer vos fonctions auprès de moi, après mon mariage. Il voulait que le prince vous emmenât à Naples, et celui-ci, qui vous apprécie, y semblait assez disposé...
Elle se tut un instant et parut rassembler ses forces pour achever ce qui lui restait à dire.
— Eh bien, monsieur Santi, je vous supplie de ne pas accepter cette proposition quon va vous faire.
— Princesse I ...
— Je vous demande cela comme une grâce. Écoutez-moi, monsieur Santi, écoutez-moi, et surtout secourez-moi. Je vais commencer une vie nouvelle, très ditVérente de celle que vous m*avez
vue mener jusqu'ici, et qui ressemblait à une sorte d'enfance heureuse. Il faut que j'en convienne, cette première vie-là, je ne la regrette que trop. Vous y avez été mêlé, vous me la rappelleriez sans cesse, et il ne le faut pas. D'autant plus...
Elle s'arrêta encore, son visage se contracta par l'effort qu'elle faisait.
— D'autant plus qu'une des choses qui me la tont regretter davantage, cette existence qui va se clore, c'est... c'est votre amitié... mon ami.
Elle lui donnait ce nom pour la première fois, au moment où ils allaient se séparer, Giovannino sentit un flot de douceur et de désespérance lui noyer le cœur. La double impression fut telle qu'il ne pouvait la supporter.
— Ohl murmura-t-il, mourir pour vous princesse ! mourir pour vous !
— Vous ferez ce que je vous demande? réponditelle. Vous me le promettez ?
— Je vous le promets.
— Les raisons de votre refus, vous les trouverez aisément. Vous direz, par exemple^ que vous ne voulez pas trop vous éloigner d'Orvieto à cause
<ie votre père... Uarchiduc vous gardera ou il se <:hargera de votre avenir.
— Oh I mon avenir, princesse !...
— Ne parlez pas ainsi. Je veux que vous soyez un grand artiste, et célèbre. Je le veux pour vous, pour moi, pour nous deux. J'entends être fière de vous. Le souvenir que vous me laissez m'est doux : rendez-le-moi glorieux. C'est le désir d'une amie que vous ne reverrez plus guère, mais qui ne vous oubliera pas.
-T— Vous daignerez vous souvenir de moi ?
— Je ne pourrais pas faire autrement... Ahl mon ami, je vais être une princesse très admirée, très fêtée, très enviée surtout. Cela commence déjà, car j'ai surpris autour de moi certains regards... Mais du jour où je serai devenue la femme du prince de Teano, j'aurai complètement cessé de vivre pour moi-même. Je vivrai pour le monde, et c'est là notre grande misère, à nous autres. Mais nous n'avons pas le droit de nous y soustraire. Il ne fallait pas naître archiduchesse!... Notre ren"
outre ne pouvait être que très brève ; j'ai recueilli, comme une faveur passagère du sort, votre sympathie, votre amitié...
— Dites : mon adoration, princesse.
— Soit, ces mots, entre nous, ne sont plus à? craindre, puisque nous allons nous quitter. Grâce à vous, avant de devenir une pauvre princesse comme les autres, j'ai été une enfant heureuse, bercée de musique, de rêve et d'affection. Cela n'a pas duré longtemps, car le destin veillait et ne me laissa't qu'à regret un répit de quelques jours^ Mais enfm cela aura été, et cela restera pour moi, dans l'avenir, une grande douceur. Pour qu'il en soit ainsi, pour que rien n'altère cette douceur-là, il ne faudra plus nous revoir.
— Je vous obéirai.
— Merci.
Elle lui tendit sa main, qu'il baisa.
C'était le même geste qu'elle avait eu lors de leur première rencontre, quand l'archiduc lui avait présenté Giovannino. Mais quelle signification douloureuse et tendre il prenait aujourd'hui, geste d'adieu irrévocable I
Et comme les lèvres de Giovannino tremblaient en se posant sur la frêle chose sacrée, qui frémissait sous leur caresse î
Un baiser sur la main 1 jamais ils n'iraient plus
loin, ces deux enfants qui s'étaient aimés et qui avaient eu le courage de ne pas se le dire même en ce moment.
Et cependant quel amour jeune, impétueux, <iivin, avait été le leurl
Quelle tragédie sans éclats, sans bruit, sans parole s'était passée entre ces deux âmes adorablement naïves et tendres — celle de la petite archiduchesse et celle du petit musicien 1
Les cyprès, très doucement frémirent, les massifs oscillèrent. Les cygnes, qui tournaient avec lenteur dans le bassin, battirent des ailes, comme si quelque inquiétude ou quelque désir douloureux les eussent tourmentés. Des arbres, blessés par l'automne, des feuilles tombèrent aux pieds du couple lentement, languissamment, comme un adieu des choses à ceux qui se disaien' adieu.
vn
Uarchiduchesse arriva brisée de fatigue au jour de ses noces. Les essayages interminables, les compliments à recevoir et à rendre, la monotonie ininterrompue des présentations, cent personnes par jour défilant devant elle, et dont chacune l'observait, épiant ses plus secrètes impressions sur son visage, les femmes surtout, enveuses et hostiles — tout cela l'avait harassée. Dans la lassitude de son corps, ses nerfs criaient, et dès qu'elle pou" vait se retirer un moment dans sa chambre, c'était pour pleurer. Non sur ce mariage, auquel elle s'était résignée, mais à cause de la persécution incessante qu'exerçait sur elle la tyrannie des usages et du monde.
Leurs Majestés de Naples avaient envoyé un
chambellan pour complimenter la future princesse; le Très Saint-Père adressait, par un prélat domestique, sa bénédiction aux fiancés. Dix fois par jour, Serafina devait entendre célébrer son bonheur et prendre la figure d'une personne comblée, qui ne sait coriiment porter sa joie.
Malgré les efforts de sa vaillance, elle n'y réussissait pas toujours. Si le prince Fabrizio avait été plus clairvoyant, et surtout moins sûr de son empire sur toutes les femmes, y compris sa fiancée, il se serait aperçu de la contrainte que s'imposait Serafina pour tenir son rôle. Mais il n'y prenait pas garde ; il ne pouvait pas douter du bonheur qu'il lui apportait en l'épousant.
Parmi tant de cérémonies qui accablaient la pauvre archiduchesse de leur importunité, une au moins l'émut doucement, toute gracieuse et naïve.
Selon l'ancienne coutume de la campagne romaine, les jeuiies filles de Tivoli et des villages voisins vinrent lui apporter les dernières fleurs et les prem'ers fi'uits de l'automne, dans des corbeilles, et lui chantèrent la chanson des noces* Celle qui les conduisait, une belle fille qui portait le corsage r juge et bleu et la coiffe plate du La-
tium, s'inclina devant elle pour lui baiser la main. Mais, dans un mouvement brusque, Serafina l'attira contre i-a poitrine et l'embrassa comme une sœur.
— Comment vous appelez-vous ? lui demandât-elle.
— Teresa, s'il plaît à Votre Altesse, répondit la ontadina rougissante, ne sachant que penser d'un tel honneur.
— Alors, Teresa, priez Dieu pour moi, afin qu'il m'accorde la grâce d'être une bonne épouse. Et quand vous vous marierez, faites-le-moi savoir. C'est moi qui veux vous offrir votre robe de noces. Vous n'oublierez pas de me prévenir, n'estce pas?
— Non, Votre Altesse.
Et Serafina embrassa une fois encore, avec une sorte d'emportement, la jeune paysanne étonnée de ce baiser violent sur ses joues brunes.
« Va, pauvre fille, songeait l'archiduchesse, va et sois heureuse ! Tu n'as rien, tu ne possèdes que ta jupe voyante et ton mcT^aro bien blanc, et encore quelque verroterie. Il est juste qu'en compensation, tu sois libre d'aimer à ta ^uise, de te
l'amour au jardin ax
marier avec qui te plaît. Moi, je suis archiduchesse : c'est un titre qui vaut bien un sacrifice, et je lui sacrifie mon cœur. Mais je n'ai point d'amertume contre toi, Tcresa, au contraire. Je te souhaite sincèrement ce que je n'aurai jamais : ma part de bonheur et d*amour, je t'en fais cadeau. Sois heureuse, sois une belle fleur rustique bien épanouie: c'est ta mission, à toi. Moi, je vais tâcher d'accomplir la mienne. Si j'avais pu, c'est peut-être ta destinée que j'aurais choisie, mais on ne m'a pas consultée. Et puis, si je ne dois pas avoir d'amour, il me restera l'honneur d'avoir rempli mon rôle : c'est quelque chose, je tâcherai que cela me suffise. Allons, adieu. Teresa î Js vais être princesse loin d'ici, à Naples, à Vienne, pendant que toi, tu vivras dans ta campagne natale, tu fileras sur le seuil de ta maison, en écoutant la musique que font les chutes de l'Anio. Il faut bien qu'il y ait des existences de toute sorte. Tu es la plus favorisée sans doute. Tant pis pour moi, tant mieux pour toi, mon humble sœur. Adieu. Teresa I »
Pour Giovannino, il lui semblait faire un rêve douloureux ; il ne pouvait pas encore croire à la
réalité prochaine du mariage de Serafina. C'était hier qu'il lui donnait sa leçon, qu'il pliait sa voix aux exercices du solfège, qu'il mêlait sa propre voix à celle de son élève. Leur duo ineffable dans la nuit d'été retentissait encore au plus profond de sa mémoire. Oui, tout cela était d'hier à peine- Mais la catastrophe était pour demain. Demain, Serafina épouserait le prince de Teano, et pour obéir au vœu de l'archiduchesse, il devait renoncer à les suivre. Demain, elle serait à jamais perdue pour lui.
Les hommes savent peu dissimuler, Giovannino jouait moins bien son rôle que Serafina ; sa tristesse eût été trop visible pour tous, si d'aventure on s'était avisé de faire attention à lui, en ce moment, dans le palais rempli d'activité et d'affairement, à la veille du grand jour.
Quelqu'un pourtant en fut frappé : son protecteur, le cardinal Ammanati, qui arrivait de Rome tout exprès pour bénir le mariage.
Giovannino, qui, même dans sa détresse, ne pouvait oublier tout ce qu'il avait dû à la bonté du cardinal, lui montra sa gratitude par l'empressement respectueux de son accueil, mais il ne réussit
l'amour au jardin sa
pas à feindre la joie. Monsignor Claudio Ammanati était d'ailleurs trop fin pour s'y tromper.
C'était un prélat charitable, éclairé et spirituel à la fois, dans le genre du délicieux GaDganelli, très bon chrétien et pourtant un peu épicurien, très peu : ce qu'il fallait pour achever l'élégance de ce type ecclésiastique et aristocratique en même temps. II aimait Dieu, les hommes et la musique avec le parfait bon goût que les esprits justes manifestent en toutes choses, et sa vertu était plus intelligente que la corruption de bien des fils du siècle.
Il considéra paternellement celui qu'il regardait comme son fils spirituel, car il en avait pour ainsi dire recréé l'âme et engendré le talent — filiation aussi réelle que celle qui rattachait Giovannino Santi à l'humble mercier d'Orvieto.
— Viens un peu ici, figliuoloy lui dit-il. Il y a quelque chose dans tes yeux qui ne me plaît guère. Je m'attendais à te trouver tout joyeux et gaillard, car te voilà sur la route du succès, mon garçon. L'archiduc s* est coiffé de toi, le monde te fait fête et tu es en passe de devenir, d'ici à quelque temps, le maestro à la mode.
— Oh ! Éminence 1...
— Mais si, mais si... Et qu'est-ce que je trouve en arrivant ? Un chevalier de la Triste Figure. Fer Bacco, tu as une mine singulière pour un triomphateur. Ah! çà, voyons, qu'est-ce qu'il y a? Confesse-toi.
— Mais il n'y a rien, Éminence.
— Raga:(^o, tu as tort de mentir. Le mensonge est un péché mortel, et avec moi qui te connais, c'est une bêtise... Après tout, si tu y tiens, tu peux garder ton secret. Mais, quand tu auras besoin d'un conseil, viens me trouver.
— Ce sera peut-être bientôr, Éminence.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu m'annonces cela de façon bien solennelle.
— Je pense souvent que je me suis trompé quand j'ai décidé de rester dans le monde. Je n'étais pas fait pour y vivre.
— On ne le dirait guère à voir comme tu j réussis. Que me racontes-tu là?
— Éminence, je ne puis pas m'expliquer davantage. Non, en vérité, je ne le puis pas.
— Pourquoi donc ?
— Il faudrait vous parler de quelqu'un... que
je ne puis pas vous nommer, que j'ose à peine me nommer à moi-même, dans ma pensée. Je n'en ai pas le droit. Tout ce qu'il m'est permis de vous dire, c'est que j'ai beaucoup souffert dans le monde !
— Déjà?
— Oui, Éminence. Et souvent, depuis que je suis ici, j'ai eu l'mtention de le quitter, de me réfugier près de vous, près de Dieu.
— Mon enfant, regarde-moi donc un peu, en disant ces choses-là.
Avec une familiarité paternelle, il avait pris la tête de Giovannino entre ses mains, et le forçait à tenir ses yeux dans les siens. Lui-même le considérait avec un mélange d'indulgence et de malice.
— Mon ami, tu parles d'une façon bien édifiante, et je serais tout prêt à t'encourager dans ce pieux dessein, si seulement je pouvais y croire. Malheur:usement, je n y crois pas. Il ne faudrait pas quand on parle d'entrer dans les ordres, porter cet habit de cavalier qui remplace le modeste costume religieux de la Scuola...
Giovannino jeta un regard confus sur son habit qui lui allait fort bien.
— Il ne faudrait pas non plus avoir les cheveux
en boucles et parfumés. Et surtout, piccinino, il ne faudrait pas me montrer ces yeux languissants où Famour de la créature, j'en ai peur, brille beaucoup plus que l'amour de Dieu. Giovannino mioy on ne me raconte pas d'histoires, à moi. Tu as une amourette contrariée, mon fils, et voilà toute ta vocation religieuse. Eh bien 1 elle ne me satisfait pas.
— Éminence, je vous jure...
— Tu as déjà menti une fois, garçon... Oui, oui, tu voudrais te jeter en Dieu à peu près comme on se jette à l'eau : est-ce que tu crois que cela le flatte beaucoup ? Non, je ne t'aiderai pas à faire ce coup de tête. Attendons que l'accès soit passé. Si tu as encore les mêmes idées, nous recauserons de cela. D'ici là, relis le traité de fugue du Père Martini, un excellent ouvrage, et le Clavecin bien iempéréf du vieux Bach. Cela vaudra beaucoup mieux.
Le lendemain, dans la petite chapelle rocaille du Casino d'Esté, Son Éminence le cardinal Claudio Ammanati consacrait le mariage de l'archiduchesse Serafina d'Autriche avec le prince Fabrizio de Teano.
Une foule de grands seigneurs et même
d'illustres dames avaient dû rester hors du sanctuaire trop étroit^ où Pon voyait seulement, avec les parents les plus rapprochés, les personnages les plus considérables par leur rang ecclésiastique ou officiel, l'envoyé du Saint-Père, celui de la Cour de Naples, le ministre de TEmpire à Rome.
On regardait le prince, plus magnifique que jamais ; on regardait l'archiduchesse toute pâle, écrasée d'émotions et de fatigues, qui semblait absente de cette cérémonie dont elle était l'héroïne et la victime. Elle n'en pouvait plus, elle demandait grâce. Elle semblait poursuivre un songe, pendant le discours du prélat qui la bénissait et pendant l'échange des anneaux.
Mais quand l'orgue résonna, elle tressaillit.
Elle comprit que Giovannino lui chantait son adieu. Un adieu fervent, passionné, dans lequel un invincible amour, malgré la séparation, proclamait encore son triomphe avec une force, une véhémence, qui changeait la mélancolie en un transport mystique. Tout le monde, en admirant le jeu de l'organiste, crut que ces notes splendides célébraient l'allégresse des deux époux que le pontife venait d'unir ; en réalité, elles exal-
taient l'ivresse du sacrifice, et la puissance inexpugnable de la passion qui grandissait en s'immolant. Non, ce n'était pas de la joie, comme on se l'imaginait, c'était de la douleur, transfigurée et rayonnante dans une apothéose.
Mais la princesse de Teano fut la seule à le comprendre. Et c'est pourquoi une larme coula sous son voile.
« Vous serez certainement étonné, Giovannino, en recevant une lettre de moi, étonné et fâché peut-être. Vous vous demanderez comment cette pauvre Agnesina s'est permis de vous écrire, tout comme si elle ne savait pas depuis longtemps que vous ne désirez qu'une chose : ne plus entendre parler d'elle.
« Sans doute, vous pensez déjà qu'elle va vous faire des reproches pour l'avoir si durement traitée et humiliée. Car vous avez été bien cruel avec moi, mon ami : d'abord, quand vous m'avez quittée avec tant de froideur, sans même un baiser, et puis pendant tous ces longs mois où vous êtes resté sans m'écrire une seule lettre. J'ai beaucoup souf-
fert de tout cela. Votre père a pu vous l'apprendre.
« J'ai souffert, mais je ne vous ai point tourmenté ni importuné de mes plaintes. Je ne commencerai pas aujourd'hui. Vous pouvez lire ma lettre jusqu'au bout ; vous n'y trouverez rien qui doive vous irriter, pas de récrimination^ pas de supplication, non plus.
« Alors, pourquoi vous écrire, si ce n'est pas pour me plaindre ni pour vous demander de revenir à moi ? D'abord, pour vous dire une dernière fois ce que je ne vous ai jamais bien dit : à quel point je vous aurai aimé, mon ami.
tf Vous en êtes-vous douté seulement ? Je vous avais voué toute ma vie. J'ai peur que vous ne vous en soyez pas aperçu. Nous avons été amis quand nous étions tout enfants, nous nous revoyions aux vacances, lorsque vous reveniez à Orvieto ; j'étais la première jeune fille que vous eussiez connue, et vous le premier jeune homme qui se fût rencontré sur mon chemin : il était naturel à chacun de nous de penser à l'autre, quand ridée nous venait que nous pourrions nous marier un jour. Combien de jeunes gens sont dans le
même cas, qui ne se sont point épouse's pour cela^ et qui ont été heureux chacun de son côté l
(i Oui, peut-être, n'y a-t-il eu que cela pour vous, dans le passé, mon ami. Mais pour moi ?...
c( Ah ! pour moi, Giovanni, il faut que vous le sachiez, il y a eu autre chose. Je vous ai adoré sincèrement, oui^ de toute mon àme. Je me suis dit que je vivrais pour vous, et j'étais Eère de m'être tenu parole, car j'étais sûre de n'avoir pas même eu une seule pensée où vous ne fussiez mêlé. Je n'ai eu de joie qu'à vous attendre et à vous revoir, et d'orgueil que par vos succès. J'entendais raconter que vous étiez devenu un grand artiste et j'étais bien trop ignorante pour en juger ; j'avais peur d'être indigne de vous, mais je me disais que je vous aimerais tant que cette affection-là comblerait la différence entre ce que j'étais restée et ce que vous étiez devenu. Et je m'efforçais pourtant de ne pas vous faire honte ; je m'instruisais, je lisais afin de ne pas vous humilier par mon ignorance. Si je vous disais tout ce que j'ai fait, tenté,, rêvé, afin de ne pas trop vous déplaire, ma lettre ne finirait pas, et j'ai autre chose encore à vous dire. « Giovanni, mon Giovannino très cher, mon
ami, l'ami de mon cœur et de mon âme, j'ai à vous dire adieu. C'est moi qui écris ce mot la première, est-ce possible? C'est pourtant vrai.
« Que voulez-vous ? Je suis si lasse d'avoir tant aimé sans être vraiment aimée! Car vous ne m'avez jamais aimée vraiment, mon ami, et je ne vous le dis pas comme un reproche! Quelqu'un m'aime, je n*ai pas le courage de le renvoyer.
€ Je puis vous le nommer, n'est-ce pas ? Il n'est pas à craindre que vous en soyez jaloux. C'est Titta Ruffoni, le fils du marchand qui demeure dans notre rue. Il m'accepte, il est trop heureux de m obtenir, telle que je suis, triste et toute préoccupée encore de vous. S'il veut se contenter d'amitié, d'estime, de dévouement et de fidélité, il peut compter sur tout cela de ma part. Un amour, il ne l'aura jamais, ni lui ni personne. Puis- je espérer que cette assurance vous fera plaisir ? Ou bien ai-je à tel point cessé d'exister pour vous qu'il vous soit indifférent d'apprendre que, malgré moi, je vous aimerais toujours?
M Adieu encore, Giovanni. Adieu. Soyez heureux.
« Agnesina. »
Giovannino, quand il eut fin' de lire, garda quelque temps la lettre entre ses doigts. Puis il ko ouvrit et elle lui échappa, comme lui échappait celle qui l'avait écrite.
Agnesina se mariait 1 C'était tout un passé qui se détachait de lui : Agnesina le lui emportait, en s'en allant, comme l'archiduchesse Serafina lui avait emporté son rêve ; une part de lui tombait encore au néant.
Un mois plus tôt, la perte lui eût été à peine sensible, quand il planait dans le songe avec Serafina ; maintenant, elle l'accablait. Naguère (ceux qui n'aiment plus ont de ces injustices), il en aurait presque voulu à Agnesina parce qu'elle continuait à l'aimer : cette tendresse inlassable, si discrète pourtant et silencieuse, lui faisait l'effet d'une poursuite dont il était importuné et irrité. Il aimait ; il était aimé ; que lui voulait-on avec ces soupirs et ces larmes qu'il ne voyait pas, mais qu'il devinait ? Un vague remords, qui se mêlait à cet agacement, l'exaspérait au lieu de le combattre. Oui, il avait été cruel pour Agnesina : c'était entendu. Mais est-ce qu'on peut vivre à sa guise sans faire souffrir quelqu'un ? Est-ce que la poussée de
nos sentiments et répanouissement de nos instincts ne gênent pas toujours quelque autre, qui croît à côté de nous? Et cependant^ chacun, après tout, a le droit de se développer selon sa nature.
Dès qu'il avait senti les premiers craquements dans l'édifice de son rêve, aux premières atteintes de la douleur, il avait eu un retour de sympathie pour celle qui avait tant souffert avant lui et pour l'amour de lui. Il la plaignait quelquefois, d'autant qu'en même temps il se plaignait soi-même en disant : « Nous sommes tors les deux dignes de pitié. ))
Maintenant, après l'adieu de la princesse, il recevait celui de l'humble fille d'Orvieto ; elles le quittaient toutes les deux de la même manière : pour épouser quelqu'un qu'elles n'aimaient pas. Elles juraient de lui garder leur cœur, et cependant elles disposaient d'elles-mêmes, ou plutôt la vie disposait. Elles suivaient un autre homme: Serafina, parce qu'une archiduchesse a le devoir de se marier avec quelqu'un de sang illustre ; Agnesina, parce qu'elle ne pouvait pas supporter plus longtemps la détresse de cette solitude où son premier amour l'avait confinée, ni résister à la douceur
d'être aimée enfin. Tout cela était parfaitement naturel et conforme à la logique de la vie. Et, justement, à cause de cela, ce qui arrivait à Giovanûino prenait un air de fatalité et de nécessité accablant.
Le désastre, maintenant, était complet. Toute son enfance, toute sa jeunesse, tout cet Orvieto auquel, sans le savoir, il tenait encore par tant de racines, se détachait de lui avec Agnesina.
Lui qui croyait, ayant perdu l'illusion magnifique, le rêve doré de ses vingt ans avec Serafina, que cette douleur-là, seule désormais, suffirait à remplir sa vie, il s'apercevait avec surprise qu'il s'ouvrait en lui une autre source de mélancolie et de regret, qu'il lui restait encore d'autres larmes pour une autre épreuve.
Agnesina 1 Orvieto I II revoyait la maison où la jeune fille habitait avec sa mère et ses sœurs, où il était l'enfant du logis, choyé par toutes avec une sorte d'admiration pour ses façons de petit prince. Il repassait par les troubles délicieux de cette promenade sur les remparts où, pour la première fois, il s'était senti ému en baisant la joue ambrée de la fillette ; si ému que ses jambes en avaient trem-
96 L*AMOUk AU JARDIN
blé, et qu'il s'était demandé ce qui lui arrivait. Il revivait l'époque exquise des vacances, lorsqu'il retrouvait Agnesina toute fière de son ami, de son petit fiancé, de son dieu, et qui lui demandait avec larn:es de ne pas se faire prêtre, comme l'y encourageaient ses professeurs. Lui, par taquinerie, par une cruauté naïve d'amoureux, rien que pour voir couler ses pleurs, la laissait dans le doute, ne voulait rien promettre, et seulement quand elle avait bien pleuré, la rassurait d'une caresse. Et tout cela était délicieux ! Et tout cela était perdu pour toujours !
Il trouvait qu' Agnesina s'était lassée vite. Est-ce qu'elle n'aurait pas pu attendre encore ? Elle avait tant attendu.
Il ne se rendait pas compte qu'il vient un moment où le cœur le plus aimant se fatigue et plie sous îe fardeau de sa solitude, où l'on se dit tout à coup, après avoir tout subi, tout accepté, tout souffert: « Je n'en puis plus » Et qu'alors, si quelqu'un prend la désespérée par la main, doucement, avec tendresse, elle se laisse conduire, elle se laisseemmcner.
C'est ce qui arrivait à Agnesina.
Puis Giovannino, plus équitable, se dit qu'après tout ce n'était pas la faute de la jeune fille.
C'était à sa propre destinée qu'il devait s'en^ prendre. Elle ne consentait pas qu'il fût définitivement heureux par l'amour. Deux fois, dans des conditions si étrangement différentes et inégales, elle lui avait présenté le mirage de ce bonheur ; deux fois, il s'était évanoui devant ses yeux, les oasis s'étaient évaporées à l'horizon, les fontaines jaillissantes avaient tari ; il n'y avait plus devant lui que du sable, un désert brillant et monotone, où le soleil de l'art brillait seul, magnifique, implacable, dévorant.
Où trouver maintenant le rafraîchissement et la paix?
Giovannino se reprenait à songer à Dieu, à une vie de douceur, de quiétude, qui ressemblerait à un. engourdissement bienheureux, celle qu'on lui avait autrefois vantée. Et tout à coup, l'ombre des églises lui parut délectable, et souhaitable infiniment.
Serafîna, princesse de Teano, allait quitter la villa d'Esté avec son mari. Avant de partir, elle avait appelé auprès d'elle son ancien maître afin de lui faire ses adieux. Elle l'attendait dans ce même salon de musique où ils avaient passé tant d'heures, dans une ivresse d'art et de sentiment.
Elle était assise près d'une large baie, par laquelle un rayon oblique se glissait et la faisait paraître plus pâle. Son visage exprimait cette sorte de morbidesse propre aux jeunes épouses, qui est comme un voile de langueur jeté sur le secret de leur trouble, de leur joie, ou de leur révolte peutêtre ; mais, chez elle, cette langueur apparaissait surtout mélancolique.
Serafina semblait résignée, accablée aussi.
Depuis des semaines, elle avait fait tant d'efforts pour se vaincre l Combien il lui en avait fallu pour s'occuper de sa parure, pour se prêter, avec un air de bonne grâce, aux compliments des importuns, pour subir la corvée des présentations, pour recevoir le flot des harangues solennelles ou familières tombant sans répit sur sa tête blonde 1 Puis était venue la cérémonie où elle avait figuré comme une somnambule, maintenue debout seulement par le magnétisme qu'exerce sur une archiduchesse bien née l'idée de ce qu'elle doit à son rang. Puis, enfin, l'épreuve suprême^, secrète, à laquelle elles'était soumise comme une proie consentante seulement par l'inertie où on l'a réduite.
Maintenant, tout cela était passé, il ne lui restait qu'une morne lassitude. Libre au monde de l'interpréter comme la fatigue du bonheur.
Giovannino en entrant ne put s'empêcher de tressaillir, car il ne l'avait pas revue en particulier depuis le jour du mariage, et maintenant il la retrouvait pour quelques instants — le temps de lu^ dire adieu. C'était Serafina et ce n'était plus elle. C'était la princesse de Teano, hélas !
Il s'inclina devant elle, n'osant prendre sa main.
« Asseyez-vous, mon ami », lui dit-elle, et cette main qu'il n'avait plus le droit de baiser, même en signe d'humble hommage, — croyait-il — parce que l'anneau du prince y brillait, ce fut elle qui l'offrit à ses lèvres.
— Il faut que je vous remercie d'abord, repritelle. Mon père m'a dit votre refus de nous suivre à Naples, comme le prince vous l'a proposé. Vous m'avez obéi, et j'apprécie votre sacrifice, car je sais ce qu'il vous coûte...
Giovannino baissa la tête. Il y eut un silence assez long entre eux, pendant lequel leurs âmes seules se parlèrent. Mais s'il n'y eut pas de mots prononcés, tout fut dit, dans le mystérieux dialogue de leurs pensées, de ce que leur inspirait la solennité de la séparation : tristesse sans nom, pareille à une agonie, foi exaltée dans leur tendresse réciproque, qui devait malgré tout survivre, ferme propos de n'y mêler jamais rien de vulgaire, de profane, d'impur, d'aller jusqu'au bout de la passion, mais aussi du renoncement. Ils avaient, lui, vingt ans, et elle dix-huit : comment n'auraient-ils pas été sincères ? C'est à l'âge où le cœur est le plus riche qu'il montre le plus de
promptitude et d'enthousiasme à se dépouiller. Alors, s'interdire les joies de l'amour, c'est s'enivrer d'une volupté héroïque, et c'est de l'amour encore.
Serafina, après cette longue effusion silencieuse, revint à l'entretien interrompu.
— Moi aussi, croyez bien qu'il m'en coûte. Je participe à ce sacrifice que j'ai exigé de vous. Mais il le fallait. Et il va falloir vivre chacun pour des devoirs nouveaux. Les miens sont tout tracés. Mais vous, mon ami, vous ?
Avant de poursuivre, elle hésita, et quand elle reprit, quelque chose dans sa voix changée, dans le ton qui n'indiquait plus la spontanéité et de l'abandon, sembla montrer que, pour la première fois, la princesse Serafîna tenait un langage qui n'était pas absolument celui de ses sentiments véritables, — plutôt, des sentiments qu'elle aurait voulu avoir.
— Vous ne pouvez rester seul... Il vous faut une compagne digne de vous... Il faut vous marier, ^nfin... Sans cela, je serais trop inquiète de vous.
— Je ne me marierai jamais, répondit-il. Avant qu'elle eût le temps de déguiser sa pre-
mière impression, un éclair de joie furtive avait passé dans les yeux de Serafina. Elle se reprit
tout de suite.
— Mais pourquoi ? Vous le devez, il le faut !
— Il est trop tard.
— Trop tard ? Vous avez vingt ans !
— Il n'importe. La seule avec qui j'aurais consenti à vivre après... après cette séparation, -— si, par impossible, je m'étais résigné à vivre prè& d'une femme quelconque sur la terre, quand j'ai le cœur plein de tels souvenirs — l'unique créature dont j'aurais pu vouloir, et qui aurait pu m'âccepter, était une jeune fille d'Orvieto, qut m^aimait depuis notre enfance à tous deux.
— Eh bien ?
— Elle s'est lassée de m'attendre. Elle vient dese marier. Vous le voyez, tout est bien fini.
Serafina baissa la tête.
— Ainsi, dit-elle, c'est encore cela que je vous aurai coûté ! Je n'ai pu vous donner la plus grande joie de la vie, et je vous aurai empêché de la goûter avec une autre... Vous devriez me haïr, Giovann;no.
— Vous haïr, princesse ? Si le respect sacré de
ce que VOUS êtes devenue ne me fermait pas la bouche, je vous crierais que je vous adore.
— Si, vous devriez me haïr. Je vous ai fait du mal, je vous ai privé de votre part de bonheur. Notre rencontre n'aura été fatale qu'à vous. Carmoi, je n'étais pas née pour être heureuse : nous n'en avons pas le droit, nous autres. Riches, puissantes, triomphantes, oui. Mais heureuses, non. Ce n'est pas notre affaire. Tandis que vous...
— Ne vous accusez pas, princesse. Je ne regrette rien que vous-même. Mais vous m'étiez inaccessible, interdite ; seul le miracle de votre bonté m'a rapproché de vous un instant. Pour cette grâce-là, tout le reste de ma vie ne suffira pas à vous remercier et à vous bénir.
— Il faut pourtant que vous viviez d'une façon plus complète que par le souvenir et la fidélité à un rêve. Gardez la mémoire de notre rencontre, comme je vous promets de la garder moi-même, mais n'oubliez pas pour cela de vivre, mon ami. Cherchez une compagne.
— Non, princesse, je ne vous obéirai plus. J'ai d'autres projets ; je comptais vous les dire en vous
faisant mes adieux, et vous les approuverez, j'en suis sûr.
— Quels sont-ils ?
— Vous ne devinez pas ? A qui pourrais-je maintenant, sans déchoir, consacrer celte existence qui vous préoccupe ? Après vous, princesse, il n'y a plus pour moi que Dieu.
— Vous voulez ?...
— Je veux me faire prêtre, oui. Oh ! ce n'est pas une idée tout à fait nouvelle en moi. Quand je suis entré tout enfant à la Ceciliana, on m'avait dit que, si je travaillais bien, si je faisais honneur à la maison, je pourrais devenir maître de chapelle, comme le chanoine qui dirigeait la maîtrise du Dwmo. Pendant mes premières années de classes, ce fut là le but de toutes mes ambitions. En achevant mes études musicales, je suivais aussi un cours de théologie. Je voyais beaucoup de mes camarades plus âgés, à la sortie de la Scuola, s'engager avec joie dans la carrière ecclésiastique, et pas un instant je n'eus l'idée de les en plaindre. Je les aurais enviés, plutôt, car ils touchaient au but de leurs efforts, ils recevaient leur récompense avec le sacerdoce. L'influence d'une jeune fille, comme je
VOUS l'ai dit, me détacha peu à peu de ces pensées; enfin, j'ai tout oublié dans le sentiment qui me pénétrait pour vous. Maintenant que tout est fini, princesse, dites, ne vaut-il pas mieux que je retourne vers ma première voie ? que je cède à Tappel intérieur que j'entends retentir au plus profond de mon âme ? Pourquoi demeurer dans le monde, quand je n*ai plus rien à faire avec lui ?
Il s'était tu, la princesse tardait à répondre.
Quand elle le fit, sa réponse ne s'adressa pas à <jiovannmo lui-même, mais à une de ses propres pensées.
(c Si c'était vrai, pourtant ? » soupira- t-elle.
Et elle se tut encore.
— Si c'était vrai ? Si réellement vous étiez .appelé par Dieu, aurais-je le droit de m*opposer, simple créature, à ses volontés'éternelles sur vous ?
Elle réfléchit de nouveau.
— O mon ami ! cette heure est grave. Peutêtre le sentiment qui vous pousse vers lui n'est-il que la tristesse de votre double déception. Peutêtre aussi est-ce vraiment la voix divine qui vous appelle. Tâchez de voir clair en vous-même, car
106 l'amour au JARDIK
moi, je ne puis descendre au fond de votre cœur.
Un combat se livrait en elle, entre Tinstinct presque inconscient de la femme aimée qui voulait jeter cet homme à Dieu, afin que nulle autre femme ne pût le lui prendre, et les scrupules delà chrétienne qui se fût fait remords d'encourager une fausse vocation.
Giovannino la regardait. Il n'eut pas de peine à deviner son vrai désir, celui qui jaillissait spontanément de son cœur, malgré les réticences que sa conscience lui suggérait. Et ce qu'il apercevait en elle inspira sa réponse.
— C'est bien la voix divine que j'avais cessé d'entendre, dit-il, et qui reprend plus de force^ maintenant que le tumulte mondain s'est apaisé. Dieu m'appelle, je vais à lui, et pourtant je ne vous quitte pas.
— Oui, peut-être, dit-elle lentement, d'un ton plus grave, et comme pénétrée par l'austérité de cette pensée. Vous devez avoir raison : c'est cela qui vaut mieux pour nous deux sans doute. Vous, prêtre et artiste, enchaîné à l'autel par un double et magnifique sacerdoce, moi attachée à mes devoirs de princesse et d'épouse, faisant abnégation
des joies vulgaires, tous les deux sans cesser de nous souvenir Tun de l'autre dans la prière et dans le renouvellement de notre sacrifice quotidien ! C'est encore une destinée assez belle. Il en est de plus douce, il n'en saurait être de plus noble et de plus digne de nous.
Une exaltation amoureuse et mystique la gagnait à mesure qu'elle se répandait en paroles.
— Giovanni, ce sera une vie très haute et très pure que nous mènerons ainsi, séparés et unis pour toujours. Nous ne nous reverrons plus jamais : c'est juré. Et cependant, nous ne cesserons pas d'être joints par Pentente de nos âmes. Quand vous prierez silencieusement, agenouillé devant Tautel, ou bien assis devant le clavier, empruntant les cent voix de l'orgue, vous songerez qu'une princesse, au milieu d'une fête où il faut bien qu'elle figure, se recueille dans votre pensée comme vous dans votre église. Et quand les rumeurs mondaines m'assiégeront en vain^ j'entendrai tout au fond de moi une voix, la voix du souvenir, murmurer pieusement comme celle de l'orgue au fond du sanctuaire.
— Merci, dit-il, et adieu... Serafina.
Il l'appelait ainsi pour la première et la dernière fois. Pour la dernière fois aussi, il déposa sur la main offerte le baiser de tendresse et d'hommage.
Au moment de sortir, il s'arrêta.
— Vous avez dit et juré que nous ne nous reverrions plus. Je vais vous demander de manquer à ce serment. Le jour où je m'engagerai à Dieu pour jamais, je voudrais que vous fussiez là.
— J'y serai, répondit-elle.
Il franchit le seuil. Comme il avait disparu, Serafina se leva brusquement, se dirigea vers la porte. Un moment, elle fut sur le point de le rappeler, de lui dire qu'il faisait une folie et qu'elle se reprochait de l'y avoir poussé. Mais elle revint sur ses pas et retourna s'asseoir à la même place, près de la fenêtre.
Pourquoi ne le rappela-t-elle pas ? Fut-ce la crainte pieuse de détourner une âme de la voie du salut ? Fut-ce une inspiration de l'égoïsme, qui ne consentait pas qu'elle laissât Giovannino reprendre une liberté dont il pouvait disposer en faveur d'une autre femme ? Elle devait se le demander souvent depuis, et elle ne le sut jamais.
Cependant Giovannino regagnait sa chambre*
L*AMOUR AU JAFDIN 109
En traversant les couloirs, il ne fit pas attention à Franz, le jeune Autrichien, moins domestique que page, attaché au service de Serafina.
Franz pleurait parce que la princesse quittait la villa pour toujours et il venait de demander à Tarchiduc la permission de retourner dans son pays. Car lui aussi, de très loin, de très bas, en tremblant comme s'il s'était senti sacrilège, il avait adoré l'archiduchesse Serafina.
Au printemps de l'année suivante, la chapelle rocaille du casino d'Esté était de nouveau en fête, mais cette fois pour une pieuse réjouissance. Son Éminence le cardinal Claudio Ammanati allait conférer le sacrement de l'ordre à Giovannino Santi, organiste et maître de chapelle de Son Altesse l'archiduc Victor d'Autriche. Le fait que le futur ce ordinand » avait déjà passé par les études théologiques permettait d'abréger le temps •de sa préparation.
Il y avait à la cérémonie, outre Tarchiduc qui
tenait à donner une marque de sa grande estime au jeune musicien, les anciens maîtres de Giovannino, tout heureux de le voir définitivement conquis à Dieu. Il y avait aussi une femme. La princesse de Teano était venue, comme elle l'avait promis. Pendant toute la messe, elle tint les yeux baissés sur son livre ; elle ne les releva qu'au moment solennel oùGiovannino Santi allait faire les trois pas en avant qui rengageraient de façon irrévocable dans les rangs de la sainte milice. Ce sont ces trois pas qui font, du simple chrétien, un prêtre pour l'éternité, sacerdos in aternum. A cet instant-là, on a vu des postulants se troubler et s'enfuir.
La princesse regardait palpitante. Elle ne savait plus ce qu'elle désirait : qu'il reculât ou qu'il franchît la limite redoutable qui séparait Tempire du monde de celui de Dieu.
Giovannino fit les trois pas.
Le Triomphe de la Mort
UCUK voyageur n'est rebelle à l'enchantement de Palerme, épanouie au fond de sa Conque d*Or. Il y a tant de mollesse dans la courbe du rivage, la côte sicilienne s'enfuit avec tant de grâce vers l'horizon 1 En face, le Monte Pellegrino, reconnaissable entre toutes les montagnes de l'île par sa masse et par son isolement, culmine au-dessus delà baie merveilleuse, comme un énorme nuage rose glacé de reflets bleus. Quand, vers le soir, on suit le Foro Italico, la promenade célèbre où tout Palerme défile, on comprend le souhait de Gœthe qui désira de vivre parmi tant de beauté. Le brouhaha luxueux des équipages sur la chaussée, l'écoulement continu d'une foule heureuse qui se répand sur les
trottoirs avec des causeries, des chants, des rires ; les couples d'amoureux qui passent en se tenant la taille, tout n'est que joie, mouvement, ivresse légère, et multiplie à l'infini les images d'une vie qui s'exalte sous le plus clair des soleils.
Que l'on pénètre dans cette ville aux abords invitants, la séduction persiste; elle s'accroît. Voici la Kalsa, la rue au nom arabe, fréquentée par la population côtière, et qui garde les souvenirs sarrasins du Moyen Age. Voici surtout les jardins privés ou publics. Oh ! les jardins de Palerme, qu'on dirait créés pour abriter la songerie d'un roi maure ou d'un calife de Bagdad ! On y trouve tous les palmiers : ceux qui, trapus et rudes, ont l'air de chefs sauvages, avec leur tronc imbriqué comme une armure écailleuse, leur bouquet de feuilles rares, pareil à la touffe de plumes que les guerriers nègres plantent dans leurs cheveux ; ceux qui jaillissent, droits etsveltes, comme le palmier de Délos auquel Ulysse compare la vierge Nausicaa ; ceux enfin qu'imitèrent les colonnes doriques de Ségeste et de Girgenti. Il en est qui, trop minces pour leur taille, fléchi j| nt e
s*inclinent, dans une languissante retombée, audessus du chemin. On voit aussi le figuier-magnolia, monstrueux et magnifique, dont les branches, aussi grosses que le tronc des autres arbres, laissent pendre jusqu'à terre des câbles ligneux qu'on prendrait pour des boas endormis. L'Inde et l'Afrique végétales sont là, rassemblées. Mais la grâce suprême des jardins de Palerme c'est, comme à la villa Tasca et à l'Orto Botanico, les bassins où les cygnes tournent, parmi les paillettes de soleil, et les grandes vasques débordantes d'une flore chimérique, sur lesquelles flottent en nuées les chevelures vertes des papyrus.
Les palais des princes orientaux ou normands ne subsistent plus que dans la légende : de la Zisa fameuse, il ne reste qu'une fontaine arabe ; il ne reste qu'une ruine de la Favara vantée par tous les voyageurs sarrasins ou juifs. Mais la Favorite, le Saint-Cloud et le Sans-Souci des rois de Naples, dont Caserte fut le Versailles, montre des appartements clairs, égayés d'aquarelles anglaises, un salon chinois où les mandarins sourient en robes à ramages, grands chapeaux plats et queues de rats frétillantes ; une salle à manger où la table, par
une trappe, monte toute servie. Et le palais royal possède la chapelle Palatine.
On croirait, en y entrant, pénétrer dans l'intérieur d'une topaze qu'un merveilleux architecte aurait creusée. Une lumière la remplit qui ne semble pas venir du dehors, mais rayonner des parois elles-mêmes, produite par l'étincellement des gemmes et des émaux. Elle traverse des vapeurs d'encens et d'ombre. Toute la chapelle n'est qu'une mosaïque enchâssée dans une décoration arabe et supportée par des arceaux d'or vert, sous une voûte à stalactites. Ici, les civilisations, les religions et les âges se confondent. Dans cette chapelle mauresque aux airs de mosquée, des rois normands, puis aragonais, écoutèrent les liturgies romaines commentées par les mosaïstes de Byzance dans leurs strophes de pierreries.
La cathédrale, aux tours rouges et noires, contient les grands sarcophages de porphyre où dorment les princes d'Aragon. La Martorana, que fonda la piété d'un amiral, s'enorgueillit de figures en mosaïque rigides et pures comme celles du Mont-Athos. L'église de Saint-Jean-des-Ermites, dont le clocher sonna les vêpres siciliennes, ouvre
le paradis de son cloître plein de roses. Elles ont envahi la fontaine sculptée, sur laquelle des palmes s'inclinent; elles en ont fait un berceau parfumé qui attire les abeilles. Le bleu du ciel rit entre les arcades, et des fils de lumière s'accrochent aux cintres délicats. Nulle part, même dans les jardins fantastiques, l'heure n'est aussi douce, Toubli aussi totale la paix aussi secrète. Hic habitat félicitas ! Vraiment, la félicité s'est recluse ici.
Mais une chose que l'on n'oublie guère, c'est, au palais Sclafani, la fresque intitulée : Le Triomphe de la Mort.
A l'ordinaire, d'immenses panneaux de bois la recouvrent : il faut, pour la voir, demander la clef au custode de laMartorana. De l'église au palais, le trajet est assez long. Le guide vous fait traverser la Via Maqueda, la principale artère de Palerme, et, par des rues pittoresques et malodorantes, il vous conduit à Piazza Vittoria, devant un somore édifice du xiv^ siècle. C'est le palais Sclafani, jadis hôpital, aujourd'hui caserne. On franchit une première cour, puis une seconde, à droite : on se trouve devant une boiserie monu-
mentale ; le chef-d'œuvre est là derrière, invisible encore. Mais le custodey sa clef à la main, s'est guindé sur une escabelle ; il ouvre une serrure qui crie. Déjà un cercle de soldats curieux s'est formé autour de vous, laissant les corvées interrompues : ils n'ont pas souvent l'occasion de voir le tableau, ils en profitent.
Avec effort^ le custode écarte, puis rabat les lourds volets de bois, et la fresque terrible apparait.
Le Triomphe de la Mort !
On songe tout de suite à l'Orcagna du Campo- Santo de Pise. L'artiste lui-même s'en est évidemment souvenu. Le sujet est identique et les personnages se répètent; pourtant, quelque chose donne à la peinture affreuse un mouvement qui n'est point dans la fresque pisane. C'est, traversant la scène et la remplissant pour ainsi dire d'un vent d'épouvante, le bond formidable d'un immense cheval pâle, le cheval de l'Apocalypse ! — d'un cheval squelette chevauché par le squelette de la
Mort. Rien n'est terrifiant comme cette envolée de la grande bête sans chair, aux orbites sans yeux : la crinière flotte sur les vertèbres du col, les mâchoires dénudées s'ouvrent dans un hennissement qu'on croit entendre. La même frénésie qui emporte la monture contorsionnne la cavalière. La Mort, en lançant ses flèches, se penche furieusement, et^ dans la violence de cette attitude, elle crie sa joie de tout détruire. Ce qu'il y a de plus terrible peut-être, dans cette figure, c'est que le peintre a su donner à des ossements une vie effroyable, une expression. Le squelette semble" hurler sa victoire sur le monde qu'il parcourt en tempête.
A ses pieds, une jeune femme s'affaisse, tâtant le sol d'une main convulsive ; un trait vibre encore dans son sein. Un jeune homme, écartant les bras, se renverse en arrière ; atteint lui aussi, il lève, en tombant, ses yeux vers le ciel,! pour y chercher la lumière qui lui échappe. Des victimes sont couchées, que franchit l'élan du cheval fantôme ; un pape, un empereur, étendus sur des lits funèbres, au-dessus desquels des mains pieuses se joignent et des visages douloureux s'inclinent, têtes mitrées
de prélats, têtes couronnées de princes et de seigneurs, têtes de femmes éplorées et voilées. Cependant, oublieux de l'heure et de l'éternité, un musicien joue des airs d'amour sur sa guitare; trois jeunes femmes baissent le front, comme vaincues par la douceur du rythme, et Técoutent avec ravissement. Plus haut, une dame mène en laisse un lévrier qui s'arc-boute et cambre son corps en arabesque. Un gentilhomme et un enfant causent auprès d'une fontaine et s'appuient au rebord de marbre. Personne ne voit le Icheval pâle et sa cavalière accourir.
Mais en bas, à gauche, un groupe de miisérables invoque la Mort qui l'oublie. Une figure s'en détache et c'est celle du peintre : son pinceau et son appui-main nous le désignent assez. Il contemple la scène d'un regard visionnaire. Ses traits ne sont point contractés par l'impatience de la fin, qui tarde au gré de ses voisins; ils demeurent immobiles et rigides : on dirait qu'ils ne peuvent plus frémir. Leur gravité funèbre est plus émouvante que l'anxiété des autres. Ce sont bien là les traits d'un amant de la Mort. Il se repaît de son triomphe, auquel il assiste d'un air faussement
impassible. Il savoure avec recueillement toute cette horreur ; il s'en remplit l'âme. Il est un témoin satisfait de la destruction universelle. Si bien que quand on a commencé de l'apercevoir dans son coin, en marge de la scène formidable, on se sent tout aussitôt accaparé par lui.
Cet homme ne porte pas le costume dltalie ; son visage, épais et rude, est aussi d'ailleurs. Un Flamand, sans doute. Au temps de la domination espagnole, beaucoup d'artistes sont venus des Flandres en Sicile : ils y retrouvaient les protecteurs et les maîtres auxquels ils étaient habitués déjà dans leur patrie ; ils y obtenaient des commandes. L'un d'eux a peint ce merveilleux triptyque que Ton montre au Musée de Palerme, dans le cabinet Malvagna, fini comme une miniature, précieux comme une châsse. Est-ce le même qui a couvert de cette horreur sublime le mur du palais Sclafani ? C'est peu probable, à moins que le même peintre n'ait eu deux âmes, Tune de terreur, l'autre de suavité, et deux génies, l'un dévot, minmieux et candide comme celui de TAngelico, l'autre sauvage et halluciné.
Depuis longtemps, le custode a refermé les lourds
battants; la vision s'est retirée dans la muraille et l'on voit encore devant soi l'efïréné cheval spectre, emportant d*un bond le squelette cavalier pardessus les morts. Le cauchemar continue; il vous suit, il vous enveloppe. Jusque sur la place ensoleillée, vous vous sentez étreint à la gorge et aux tempes par la folie du sépulcre.
Lorsque maître Quentin de Lys vint à Palerme, de ses Flandres natales, c'était un homme de mœurs simples et rudes^ encore jeune mais grave comme un bon Flamand. Il avait Tâme contemplative, avec Tamour de certaines grosses joies matérielles. Il n'avait encore vu que la sombre richesse d'Anvers, l'embouchure grise de l'Escaut et le plat pays d'alentour ; de temps en temps seulement, des processions ruisselantes d'or, de velours et de dentelles, traversaient les rues, comme le cortège des rois mages, ou bien une ronde tourbillonnait sur les places et, remplissant les tavernes, les buveurs noyaient dans les pots leur rêve lourd.
Après ces tapages de couleurs et de cris, ces brusques ébats semblables à ceux des bêtes sortant
de l'étable et qui ruent dans la lumière, la vie reprenait plus morne. Dans les chambres vernies de propreté, Faraignée de l'ennui tissait sa toile invisible où les pensées se prennent et meurent, captives, engluées. Cette existence avait donné à maître Quentin une humeur mélancolique : après une débauche violente et brève, il rêvait volontiers au néant de toutes choses^ à la mort. Les danses macabres qui tapissaient les murs des églises l'avaient familiarisé avec elle, ainsi que les squelettes de pierre qu'il avait sous les yeux quand il visitait quelque cloître et quand il musait à un carrefour où, soudain, en pleine vie, en plein vacarme, ces symboles de notre condition chétive apparaissaient, sculptés par un ciseau farouche. Parfois, assis devant son chevalet, il restait sans travailler un long moment ; il songeait, oubliant de peindre. Et dans sa mémoire, mêlés à des villanelles, à des chansons à boire en mineur,, flottaient des lambeaux du Dies irce.
En arrivant à Palerme, il fut d'abord étourdi de sa splendeur. Quand il se réveilla, il lui sembla, qu'il venait seulement de naître à la vie.
Un coup de soleil méridional avait dispersé les
brumes de son cerveau ; un sang renouvelé charriait de la joie dans ses veines, et, jetant les yeux autour de lui, il apercevait un monde tout neuf, si beau qu'il avait envie de pleurer, comme dans ces jours de printemps ou d'automne où l'air est de cristal et la lumière douce ainsi qu'un écheveau de soie dorée qui s'éparpille. Il se précipitait dans la campagne avec la furie d'un prisonnier qui s'évade. Seul ou accompagné d'un compatriote, marchand ou peintre comme lui, dont il avait fait rencontre dans cette ville hospitalière aux Flamands, il suivait les chemins muletiers et les routes désertes, sans souci des mauvais garçons qu'on y pouvait croiser. Un jour, il alla de la sorte à Monreale, à travers des pays de brigandage ; il vit la cathédrale et ses vingt mille pieds carrés de mosaïque, et le Christ gigantesque dont le buste sort de la voûte du chœur et remplit l'église du geste de ses deux bras levés ; il vit aussi le cloître oriental, qui est le plus beau de toute la Sicile. Il monta jusqu'au fort du Casiellaccio, d'où l'on aperçoit Palerme, la Conque d'Or, le Pellegrino, tout un chaos tumultueux de cônes, de pics, de chaînes de montagnes, et les deux tiers de l'île,
jusqu'à l'Etna, le long de la mer éblouissante.
Parfois, une paysanne sortait, devant lui, d'entre les rochers; elle était vêtue d'un rouge ou d'un jaune violent. Drapée dans ces haillons splendides, elle portait sur la tête sa cruche d'argile r.ussi majestueusement qu'une couronne. Cette pauvresse marchait avec l'air d'une reine, et Quentin, devenu païen sans s'en apercevoir, se disait que les filles de la Sicile, celte terre de la fable, devaient avoir du sang de déesses sous la peau.
Il allait ainsi, à travers la contrée palermitaine, de joies en émerveillements. Dès qu'il était de loisir, il ne se lassait pas de courir les rues et les environs avec les camarades qu'il s'était faits, car les Flamands ont des goûts sociables et se divertissent volontiers en compagnie. Quelquefois, les jeunes peintres, quand un heureux gain avait redoré leur escarcelle, se promenaient en bateau sur le golfe avec de belles filles; ils suivaient la courbure de la Conque d*Or jusqu'aux ruines de Solunte. La mer et le ciel vibraient du même scintillement, une féerie rose enveloppait le Monte Pellegrino, maître Quentin s'imaginait voguer dans quelque baie du paradis. Certainement, il ne
se souciait plus guère de la Dame à la Faulx, qui si souvent avait assombri ses rêveries. Maître Quentin oubliait la Mort, son inspiratrice familière, la Mort vers qui l'art flamand revient sans cesse avec une si étrange insistance, dès qu'il abandonne les kermesses, les folies sur l'herbe et les beuveries à la taverne.
Un jour pourtant, elle s'était rappelée à lui de tragique façon.
— Voulez-vous que nous allions voir mon père ? lui avait demandé un jeune Palermitain de ses amis sans s'expliquer davantage.
— Volontiers, répondit-il.
— Ce n'est pas loin d'ici : au Charnier des Capucins.
Maître Quentin pensa que ce devait être le nom d'un quartier de la ville qu'il ne connaissait pas encore. Et il suivit son compagnon.
Ils s'engagèrent dans de longues rues étroites ; ils arrivèrent à la porte d'un couvent. L'ami de Quentin souleva le marteau et le laissa retomber sur le bois qui retentit. Un religieux, sans se presser, vint ouvrir. Il ne demanda pas aux nouveaux venus ce qu'ils voulaient : il semblait habitué
à de telles visites. Mais, les précédant, il les fit entrer, et, quand ils furent dans le vestibule, il leur ouvrit une seconde porte qui donnait sur un escalier par lequel on descendait dans une sorte de cave. Ils s'y engagèrent, et il referma Thuis derrière eux.
Quand il fut au bas des marches, maître Quentin frissonna.
Des deux côtés du corridor s'incrustait au mur une double rangée de fantômes : les uns touchaient la voûte, les autres surgissaient d'entre les dalles- C'étaient des cadavres momifiés, presque des squelettes ; leurs vêtements tombaient sur eux en plis rigides. Ils se présentaient dans toutes les attitudes ; ceux-ci droits, ceux-là courbant le dos. Il y avait des groupes de cadavres penchés l'un vers l'autre, et qui semblaient tenir d*efFrayants colloques. Certains avaient l'air de rire, d'autres ouvraient la bouche comme pour hurler, et la pire terreur était de ne percevoir aucun cri, d'attendre toujours le son formidable qui devait sortir. Il y en avait un qui tenait dans sa main sèche son propre crâne, dont les orbites vides pleuraient de l'ombre. Des enfants morts étaient entourés de
leurs jouets, une jeune fille se dressait toute Irêle dans sa robe de bal, et trop grands maintenant, ses souliers semblaient devoir quitter ses petits pieds squelettiques.
Les visiteurs étaient arrivés devant un groupe qui paraissait chuchoter : les cadavres levaient les épaules. On eût dit qu'ils se moquaient ou qu'ils s'indignaient de la curiosité des deux intrus aventurés dans leur domaine.
— Voici mon père, dit le jeune Palermitain, €n désignant un cadavre.
Mais Quentin venait d*être pris d'une terreur insensée. Il crut voir les spectres se mouvoir et se diriger vers lui pour le châtier : il poussa un cri, il s'élança vers la sortie. Son pied buta contre un pavé, et il tomba évanoui, devant les formes effroyables.
A quelques jours de là, mêlé à une troupe de pèlerins, maître Quentin de Lys gravissait la pente du» Monte Pellegrino, du côté de la mer; on allait visiter la grotte de sainte Rosalie. Le soleil d'un
printemps estival tombait d'aplomb sur les têtes et brûlait les yeux : il faisait flamboyer les roches, il changeait la mer blanchissante de clarté en un étang de plomb fondu. Mais au moment où Ton allait demander grâce et tomber vaincu sur le bord du chemin, se levait une brise fraîche comme un souffle d'ange, qui tempérait délicieusement l'ardeur du brasier universel. Les fidèles reprenaient courage et continuaient l'ascension allègrement. Les plus vaillants chantaient, en hommage à la sainte et en défi à la chaleur^ l'hymne de sainte Rosalie :
SaJvCf salve, o Rosalia !
Salve, salve, o Rosalia !
Ils parvinrent ainsi, devisant et chantant, jusqu'à la grotte où repose le corps de la bienheureuse et qui regarde le vallon encaissé dePalerme. C'est là qu'elle vécut sa jeunesse dans le jeûne et la prière, c'est là qu'elle mourut loin de tous regards profanes, et sa dépouille y demeura cachée jusqu'au jour où sa forme glorieuse, jaillie au seuil de l'antre, dans une explosion de lumière, apparut à un chasseur pour lui révéler le secret de sa se-
pulture. Et depuis, la fille du duc Sinibaldi, qui avait vécu chaste et pauvre comme un lys de la montagne, s'en remettant à Dieu du soin de la vêtir et de la nourrir, était devenue la protectrice de sa ville, qu'elle sauva de la peste. Elle était aussi la bergère du troupeau des âmes, qui processionnait vers elle : de ses hauteurs, elle leur faisait signe et elle les acheminait doucement vers le ciel.
Salve, salve, o Rosalia ! Aux accents du cantique, le défilé des pèlerins s'insinuait peu à peu dans la grotte, où l'on n'était admis que par petits groupes. Les visages de ceux qui entraient révélaient une sainte impatience : ils avaient des yeux brillants comme ceux des affamés, et aussi bien avaient-ils grand'faim de voir le chevet miraculeux où Rosalie avait dormi son dernier sommeil. Ceux qui sortaient montraient des faces heureuses et transfigurées : ils avaient vu. Pleins d'extase, ils titubaient comme en ivresse.
Maître Quentin de Lys, dont le tour était enfin venu, allait pénétrer dans la bienheureuse caverne, tout enflammée de cierges. Mais il s'arrêta. Car, en ce moment même, une jeune fille en sortait ;
elle franchissait le seuil, lentement, le visage extatique comme ses compagnes, mais plus belle, oh I tellement plus belle I
Salve, salve, o Rosalia ! La montagne tout entière résonnait de l'invocation pieuse. Et il parut à maître Quentin que celle-ci s'adressait à la vision dont il était ébloui. Celle qu'il avait devant les yeux, dont les regards divins s'étaient un instant posés sur lui, n'était-elle qu'une vierge de Palerme ? Ou n'était-elle pas plutôt le Lys de la montagne, la Rose mystique des rochers, Rosalie enfin, qui daignait apparaître une seconde fois à son peuple, comme le jour où elle s'était manifestée au chasseur ? Salve ! salve, o Rosalia ! La salutation amoureuse sortait de toutes les poitrines : maître Quentin de Lys n'entendait qu'elle. Il ne sentait même pas qu'on le bousculait, qu'on le renversait presque. Ceux qui venaient derrière lui, et qu'il empêchait d'avancer, le bourraient de coups de poing, dans leur furieuse avidité d'entrer et de voir. Une poussée plus forte le rejeta hors du cortège : il se trouva seul sur le chemin.
La jeune fille avait passé. Elle avait disparu derrière une roche.
Alors, il s'élança, et le cœur lui défaillit, car il crut voir tout à coup flotter son voile. Il bondit vers l'apparition : ce n'était pas elle I II lui sembla que le paysage éblouissant s'éteignait, mangé par une ombre subite. Le soleil, à présent, versait de la nuit.
Mais toujours, sur la montagne, d'un bout à l'autre de la lande, et d'échos en échos, retentissait l'invocation obsédante :
— Salve, salvcy o Rosaîia !
Pendant huit jours, il la chercha dans Palerme : il lui fallait à tout prix la revoir. La fièvre l'avait saisi et ne le lâchait plus. A peine s'était-il mis à son travail qu'une force le prenait aux épaules, le jetait debout, le poussait hors de son atelier, dans la rue, le lançait à travers la ville à tout hasard. Il ne pouvait plus peindre, il laissait s'accumuler la besogne et les commandes attendre. C'est à peine s'il pensait encore. Il rêvait d'elle et il la cherchait : c'était toute sa vie. Le soir, las des courses inutiles, recru de fatigue, ivre de découragement, il se jetait sur le lit de sa pauvre chambre, et, pour un peu, il aurait pleuré comme un enfant dans le noir.
Il désespérait, il portait en lui-même le deuil de
LE Tl^lOMPHE DE LA MORT 135
la disparue comme d'une morte. Tout à coup, il la vit qui sortait d'une maison voisine de la sienne. Il l'avait poursuivie dans toute la cité, réclamée aux quartiers les plus lointains, aux palais resplendissants ou sombres, aux jardins mystérieux derrière leurs grilles, aux couvents même, forteresses spirituelles dont son anxiété assiégeait vainement les murailles. Et elle était là, près de lui, respirant le même air, celle dont il avait cherché si fiévreusement la forme, parmi le flot d'êtres humains que la vie faisait couler chaque jour devant ses yeux.
Elle était retrouvée ! Le monde, qui s'était illuminé pour Quentin à son apparition et que sa perte avait replongé dans l'ombre, se transformait de nouveau et s'éclairait comme un paradis.
La jeune fille n'était pas seule : une servante l'accompagnait. Quentin n'osa pas les suivre autrement que du regard, jusqu'à ce qu'elles eussent tourné la rue. L'immense bonheur qui le rendait tout tremblant le comblait assez pour aujourd'hui. Elle était revenue dans sa vie, elle habitait auprès de lai. En épiant ses sorties et ses rentrées, il pourrait la voir tous les jours, il la retrouverait
encore à Téglise, aux processions^ aux danses.
Il rentra dans son atelier ; il se remit à peindre avec fièvre, délirant d'enthousiasme. Il peignait comme il aurait chanté s'il avait été musicien au lieu de peintre, et s'il avait pu délivrer par l'harmonie son âme que la félicité étouffait.
Des jours, des semaines, passèrent ainsi dans l'extase. Maître Quentin allait et venait parmi les hommes sans se mêler à eux : il avait cessé de les voir et de les entendre, il percevait seulement autour de lui une agitation confuse dont il ne comprenait plus le sens. Que faisaient ces gens qui se remuaient et qui parlaient avec passion de choses absurdes ? Peut-être croyaient-ils vivre ? Lui seul, en réalité, vivait, car lui seul possédait la vraie raison de vivre. Et il les prenait en pitié.
Il la voyait tous les jours, et, tous les jours attendue, pressentie, devinée de loin, elle lui était nouvelle, et son apparition, quoique régulière au tournant de la rue ou sur le seuil de sa maison, ne cessait point d'être un miracle avec lequel il ne pouvait se familiariser. Un jour, comme elle le croisait, sur le chemin, le hasard fit qu'elle tourna vers lui ses yeux, des yeux immenses et purs comme
un ciel nocturne, des yeux chastes et qui pourtant brûlaient d'une flamme sans doute inconnue d'elle-même, car la Sicilienne gardait en soi une étincelle de l'Orient, reçue, par delà les siècles, d'aïeulesgrecques et sarrasines. Jamais, en Flandre, il n'avait rencontré un pareil regard : les prunelles des Flamandes étaient d'une eau indécise comme les canaux et les fleuves, celles des étrangères lançaient effrontément l'œillade espagnole, brusque et perçante comme un coup de poignard. Aucunes ne plongeaient dans les cœurs ce frémissant et chaud rayon. Maître Quentin de Lys éprouva en cet instant toute la douceur qu'un homme peut supporter sans mourir. Depuis longtemps elle avait passé qu'il restait là encore, les jambes chancelantes et la tête ceinte de vertige.
Du temps où il demeurait dans les Flandres, il ne faisait fi d'aucune jouissance matérielle : ici même, il s'était souvent débauché en allègre compagnie. Mais comme il arrive à beaucoup de Flamands, une âme mystique veillait en lui, celle-là même qui s'exaltait farouchement dans ses rêverie^ sur la mort, et qui, maintenant, délirait à la rêvé-
lation d'une beauté nouvelle apparue sous les traits de la jeune fille de Palerme.
Après son regard, un autre charme de la Paleroiitaine, et qui l'investissait, pour ainsi dire, d'une seconde royauté, était sa voix. Maître Quentin, pour l'avoir entendue saluer une voisine de paroles amicales, crut ouïr la musique des anges et pensa défaillir. D'autant plus qu elle accompagnait ces paroles d'un sourire qui faisait penser à l'infinie douceur que donnerait le baiser d'une si belle bouche. Maître Quentin trembla d^émotion à une telle idée, mais il la chassa bien vite, car elle lui parut sacrilège. Les lèvres de la vierge ainsi que toute sa personne lui étaient sacrées, et il avait en la contemplant, en songeant à elle, un sentiment extrême de sa propre indignité.
Il mettait son ambition, son bonheur et sa vie dans l'attente d'abord, puis dans le souvenir de la rencontre quotidienne, de la vision qui s'épanouissait pour lui, au milieu du réel, comme une épiphanie.
Discrètement, avec des précautions délicates, il s'était informé d'elle et de ses parents auprès de la vieille femme chez laquelle il logeait. Quelle était,
demanda-t-il, cette belle demoiselle dont il avait fait rencontre au pèlerinage de sainte Rosalie et qui habitait la maison en ^face de la sienne ? En posant cette question, il n'avait pu empêcher sa voix de trembler et son visage de rougir. La commère s'en était aperçue et l'avait renseigné avec une joviale moquerie, lui souhaitant d'obtenir bientôt comme fiancée donna Rosalia, — elle s'appelait du nom de la patronne de Palerme» — la fille du plus riche marchand de la ville, Ignacio Arrivas.
Ce qu'on lui apprenait d'elle la lui rendait encore plus inaccessible. Mais cela ne changeait rien à son amour : ceux qui aiment bien n'ont pas besoin d*espérer et maître Quentin de Lys aimait au delà du désir, plus haut que l'égoisnie. Il adorait la Rosalia terrestre comme il eût adoré la Rosalia du ciel : il en était arrivé presque à les confondre, à mêler dans ses invocations la sainte triomphante et sa filleule, la vierge aux noires prunelles qui était encore pèlerine ici-bas.
Ses camarades, qu'il fijyait maintenant, s'étaient bien aperçus du changement de son humeur, et ils en avaient aisément deviné la cause : « Celui-
là doit être amoureux », disaient-ils. Parfois, l'un d'eux l'accostait dans la rue, et le prenant par le I bras, le pressait de questions. "
— Allons, Quentin, lui disaient-ils, assez de mystères ! Apprends-nous le nom de la dame incomparable qui te fait ainsi sécher d'amour.
Mais lui souriait et ne répondait rien. Il tenait caché le secret de sa joie, comme un trésor qu'il aurait trouvé et qu'il aurait jalousement enfoui dans son sein, afin de le contempler et de s'en réjouir quand il serait seul, avec Texaltation silencieuse d'un avare devant ses coffres ouverts.
Il arriva une chose atroce : l'astre quotidien qui luisait sur sa vie se cacha et disparut tout à coup. Quentin éprouva la même stupeur et la même angoisse que pendant les ténèbres d'une éclipse. Il errait dans sa maison et dans les rues, d'où toute lumière s'était retirée.
Depuis trois jours, elle n'avait pas paru. Comment se pouvait-il que la vie ne s'arrêtât pas, la sienne et celle de toute la ville ? Pourtant une semaine s'écoula dans cette désolation et ce néant, et le cours des choses continuait, stupide, invariable.
Quentin ne tenait plus en place ; il rôdait autour de la maison d'Arrivas, dans l'attente que la jeune fille sortît enfin. Son désir de la voir était si
fort qu'il se changeait en hallucination ; plusieurs fois, il crut la voir, il la vit, il s'élança comme un fou à la poursuite du fantôme, mais il n'avait pas fait deux pas vers lui que le mirage se dissipait, la forme créée par son délire se fendait dans l'air et il n'y avait plus personne, sinon quelque passant qui avait pris garde à lui à cause de ses yeux déments et de l'incohérence de ses gestes. Mais il était irop angoissé pour avoir le loisir de s'apercevoir qu'il se donnait en spectacle.
Un instant, il avait espéré que Rosalia pouvait être en voyage, mais il ne s'arrêta point à cette idée. Prompt, dans son amoureuse inquiétude, à imaginer le pire, il se dit que la jeune fille devait être malade, gravement peut-être.
Alors, il n'y tint plus. Il lui fallait savoir, coûte que coûte. Il trouva, malgré le désordre de ses pensées, un prétexte pour se présenter à la maison du marchand. Il heurta à la porte, on lui ouvrit. Et il sentit aussitôt que le cœur lui manquait, car en franchissant le seuil, il avait cru respirer dans l'air cette vapeur lugubre qui s'amasse dans les lieux où quelqu'un souffre, où l'on est inquiet, où Ton s'afflige.
— Que voulez-vous ? lui demanda la voix rude du portier.
— Je viens, balbutia-t-il, pour savoir ce que le seigneur Arrivas a décidé au sujet de cette peinture.
— Quelle peinture Pinterrompit l'autre, brutalement. Il considérait d'un air hostile maître Quentin de Lys. Les vêtements de l'artiste étaient mal ajustés, et il avait oublié d'en secouer la poussière depuis longtemps ; sa figure amaigrie paraissait presque démente: bref, il avait l'air d'un vagabond qui vient de faire un long chemin sans trouver de gîte.
— C'est, reprit Quentin avec effort, une peinture que je devais faire pour la salle à manger. Le seigneur Arrivas m'avait dit...
— Le seigneur Arrivas n'a pas en ce moment la tête à s'occuper de ces niaiseries. Il a sa fille malade.
— Elle est malade ? s'écria le peintre. L'homme le regardait avec un étonnement qui
éclata en nouvelles brutalités.
— Ah çà I est-ce que cela t'intéresse ? Mêle- toi de tes affaires, barbouilleur ou mendiant. A moins
que tu ne sois quelque chose de pire : un voleur, peut-être, qui veut s'introduire ici. Allons, décampe avant que j'aie lâché les chiens à les trousses.
Comme le Flamand ne bougeait pas, il le jeta dehors. Maître Quentin de Lys se retrouva dans U rue. Ses tempes battaient terriblement, il avait un nuage devant les yeux. Il demeurait planté sur les pavés. Il n'entendait pas les avertissements furieux qu'on lui adressait : un charretier qui passait feillit l'écraser et jura. Il ne s'aperçut du danger qu'après, et regretta d'y avoir échappé.
Car, tout de suite, il avait eu la certitude que la maladie de Rosalia serait mortelle.
Malade ! Elle était malade ! Là, dans cette maison qu'il voyait en face de lui, derrière le châssis de cette fenêtre sans doute, Rosalia Arrivas, la sœur de la Rosalia céleste, la demoiselle élue de son cœur, était étendue sur sa couche de torture. Entre sa souffrance à elle et son désespoir à lui, il y avait cette infranchissable muraille.
Hélas ! il y avait autre chose encore : la muraille plus forte que dressaient entre lui et sa bien-aimée l'honneur, la pudeur, le monde, en leur absurdité. Étranger et pauvre, il n'avait pas le droit d'entrer dans cette maison où Kosalia agonisait peut-être, de suivre les phases de ce combat innommable entre la mort et la vie. L'homme le plus indifférent à cette tragédie le pouvait, s'il se réclamait d'un vague lien de famille ; lui, non. Il n'avait que le droit de souffrir son martyre à distance, dan? l'ombre de l'incertitude où il fallait attendre l'éclair horrible, le coup de foudre et le coup de grâce.
Quinze jours plus tard, il le reçut.
La veille, au lieu des médecins, il avait vu entrer le prêtre, et cela signifiait assez que tout allait être fini. Il avait passé la nuit entière le front collé à Vimpanncita de sa fenêtre, à attendre le jour, comme si la lumière extérieure avait dû chasser les ténèbres de Tangoisse avec les autres. Et le jour était venu, splendide, car on était à la fin de mai, et son éclat avait rendu encore plus morne l'attente.
Vers la troisième heure de l'après-midi , Quentin éprouva un redoublement d'anxiété : une sueur d'agonie mortelle mouilla son front. Il connut alors, à n'en pas douter, que Rosalia commençait à se débattre contre la mort ; il lui sembla
qu'il était auprès d'elle, dans sa chambre. Il k Yoyâit pâlir, pâlir et ses traits se crisper pendant un tel combat ; il tremblait du même frisson qu'elle, il ressentait des aftres identiques. Jusqu'au moment où un grand soupir, qui lui paraissait le dernier, le délivra. Il tomba en arrière, inerte, dans un fauteuil, et il y resta sans pensée, comme s'il fût mort déjà, lui aussi.
Après plusieurs heures d'anéantissement, il fit effort pour se lever et il se traîna jusqu'à la fenêtre. Il regarda.
Un serviteur sortait en ce moment de la maison 'd'Arrivas, et ce serviteur était vêtu de noir. Maître Quentin poussa un grand cri...
Le deuil blanc de la vierge remplissait la rue de ses neiges funéraires, et s'en allait aux accents des cantiques vers le champ d'éternel Trepos : les cloches pleuraient en même temps des notes d'argent, qui se mariaient à toute cette candeur. Les neiges mouvantes des robes et des couronnes glissaient entre les maisons comme une avalanche détachée de quelque céleste cime. Tandis que l'on
chantait, l'hymne des pèlerins du Monte Pellegrino revint à la mémoire de Quentin de Lys :
SaîvCy salve, o Rosalia !
Salve, salve, o Rosalia !
Salut ! salut une dernière fois sur la terre à la pure Rosalia qui émigrait vers le paradis ! La jeune Palermilaine avançait, portée dans sa bière par ses compagnes, le visage découvert, selon la coutume, les yeux clos, le front ceint de roses qui devaient se faner avec elle dans le sépulcre pour refleurir avec elle en diadème dans le ciel.
Salut et adieu à la transfuge de cette vie ! Sahcy 0 Rosalia I
Maître Quentin, quand il sortit de son délire, reprit connaissance entre les murs d*un hôpital.
C'était l'ancien palais Sclafani, abandonné maintenant à une œuvre pie qui donnait ses soins aux malades. Le peintre promena ses regards autour de lui : il vit partout des formes couchées sur des
lits, des visages pâles ou rouges de fièvre. Il se demandait où il était et ce qui lui était arrivé. Il éprouvait une douleur sourde à la poitrine ; il tâta la place : il rencontra sous ses doigts <ies linges, un pansement : il avait donc été blessé ? Par qui ? Il ne se souvenait plus de lien.
Il interrogea un religieux qui s'approchait de lui et le considérait avec sollicitude. Celui-ci, au lieu de lui répondre, lui imposa silence de la main.
— Vous êtes encore trop faible, mon fils, lui dit-il seulement. Avec la docilité enfantine des malades, maître Quentin de Lys se tut, résigné à attendre comme on le voulait. D'ailleurs, ses paupières s'alourdissaient et se fermaient malgré lui, et bientôt il s'endormit de nouveau. Autour de lui le silence se reformait, interrompu seulement de temps à autre par les soupirs et les soufiles angoissés qui rythmaient la marche des heures dans ces chambres de souffrance. Ici la douleur palpitante servait de balancier à de pauvres horloges humaines, oscillantes entre la vie et la mort; une agonie marquait le soir, une autre le matin.
et dans l'intervalle, des gémissements scandaient chaque minute.
Cependant, maître Quentin demeurait étranger à tant de misères, enfui dans les limbes blancs du sommeil.
Quand il se réveilla pour la seconde fois, quelque force lui était revenue. Alors, il voulut savoir et il exigea de ceux qui le soignaient tcîute la vérité. Le moine, debout à son chevet, lui apprit» avec un mélange de compassion et de sévérité mesurée, qu'il avait commis, dans un accès de folie sans doute, le plus grand crime qui se puisse, en attentant à soi-même. Le jour où donna Rosalia,. la fille du marchand Ignacio Arrivas, avait été portée à sa sépulture, il avait voulu se tuer ; il s'était précipité vers le convoi, en écartant tout le monde ; il avait enfoncé son stylet dans sa poitrine, et il était tombé sur le cercueil, rougissant de son sang les lys et les roses. Ainsi, il avait causé un grand scandale et, en même temps, exposé le salut de son âme. Son devoir était maintenant de se soumettre à la volonté divine et aux prescriptions des médecins, afin de guérir pour faire pénitence et
pour édifier désormais le monde auquel il avait donné un exemple si funeste.
Maître Quentin de Lys, au rappel de son infortune, fut de nouveau assailli par le démon du désespoir, et parla de se tuer. Mais la maladie lui avait ôté la force d'exécuter sa menace, et il retomba vaincu sur ses oreillers.
Dans la grande cour de l'hôpital, debout sur une échelle, amaigri, pâle encore, mais l'œil brillan^ d'enthousiasme, maître Quentin peint une fiesque géante, le Triomphe de la Mort .
Déjà les lignes principales de la composition sont ordonnées : le grand cheval spectre, sans toucher terre, franchit les cadavres ; on voit, dans Técartement prodigieux du saut, les mortes effigies du papo et de Tempereur couchés sur leurs lits funèbres ; Tattitude féroce de la lanceuse de flèches est trouvée, et, dès ce moment, le tableau vit dans son horreur. Çà et là, des détails s'indiquent : la dame somptueuse et le cavalier magnifique atteints par la Mort sortent déjà de la muraille : sur le fond blanc, le groupe du musicien et des écou-
teuses ravies s'enlève, charbonné d'un simple trait noir qui fixe les contours. On dirait d'une création que l'on verrait éclore peu à peu du chaos, mais ici le démiurge a voulu faire une oeuvre d'épouvante.
Que se passe-t-il dans l'âme de maître Quentin de Lys, tandis qu'il s'emploie à sa tâche avec l'application sourcilleuse d'un bon ouvrier d'art flamand, afin de payer sa dette, par une œuvre de son métier, aux bons religieux qui l'ont arraché à la mort et à la damnation ?
Certes, il se propose d'édifier les spectateurs futurs de son ouvrage, en mettant devant leurs yeux cette image véritable de la condition humaine, qui les sollicitera impérieusement de penser à leurs fins dernières. Ainsi, il rachètera le scandale que fit dans Palerme son désespoir impie lorsqu'il voulut se tuer sur le cercueil de la fille d'Arrivas : forfait le plus atroce d'un chrétien, car il sacrifie délibérément à des transports éphémères un salut éternel procuré par le sang très précieux de Jésus- Christ.
Mais, en même temps, maître Quentin de Lys veut laisser aux générations de l'avenir le monu-
ment horrifique des ravages que la Mort exerça sur sa propre destinée, lorsqu'elle enleva la vierge de Palerme à son amour, et c*est son propre deuil qu'il consacre et déplore dans cette commémoration du deuil universel. Fille du marchand Ignacio Arrivas, donna Rosalia, jeune Palermitaine, c'est vous sans doute cette dame qu'on voit défaillir, au premier plan, le sein navré d*une flèche, la main crispée sur le sol ? Et l'homme qui vous regarde mourir, le peintre reconnaissable à son appui-main et à son pinceau, c'est maître Quentin de Lys, votre sombre amoureux, que vous n'aurez jamais connu, et sur lequel vos yeux se sont posés distraitement sans peut-être seulement le voir, comme vous passiez dans la rue près de lui ?
Pourtant, l'œuvre qui s'ébauche est moins mélancolique que farouche. Ce Triomphe de la Mort est bien, en vérité, un triomphe, et, pour peu qu'on le regarde, il s'en dégage une ivresse singulière, la folie de la destruction et le vertige du sépulcre. Ce sont, oui, ce sont là les formidables bacchanales de la mort que maître Quentin célèbre.
Il ressent cette griserie funèbre qui saisissait les
imagiers ses prédécesseurs lorsque, s'étant penchés sur les abîmes du trépas, ils prenaient leur pinceau ou leur ébauchoir pour retracer» dans les danses macabres et les sculptures des tombeaux, ce qu'ils avaient rêvé, ce qu'ils avaient vu au fond de l'ombre finale où tout s'engloutit. Comme eux, F horreur Tenivre, et il respire avec des délices étranges les fumées du gouffre. Il retrouve, en ce moment, la volupté morose de ses songeries de jadis dans Tennu ides Flandres, sous les arceaux des cloîtres, où le tragique de la mort, sur quoi il méditait, lui était une diversion brutale, mais efficace, à la monotonie de sa vie intérieure. Enfin, l'épouvantement suprême qui lui gela les moelles au charnier des Capucins, à Palerme, ressuscite dans la mémoire de ses nerfs et les ébranle. De cette peur-là, qu'il entretient et qu'il savoure, Tartiste sait tirer une jouissance profitable à son art.
Mais une autre cause encore, la plus puissante, la vraie, déchaîne dans l'âme de Quentin cette
fougue de cruauté, cette jubilation féroce avec laquelle il exalte la victoire de la Destructrice. En magnifiant le triomphe universel de la Mort sur le siècle et sur le monde, maître Quentin venge une morte et se venge soi-même.
Rosalia, la rose et le lys de ses rêves, touchée parles traits de la Sagittaire, a péri. Périssent donc aussi tous ceux et toutes celles qui ont l'audace de lui survivre ! Quoi ! la douce Palermitaine, l'enchantement et la lumière de sa destinée, n'est plus, et la fête de la vie continuerait sans elle ? Les dames et les cavaliers se parleraient d'amour au son des instruments complices, les maîtres des hommes savoureraient leur orgueil à leur aise sous la couronne et sous la tiare ; il y aurait des bosquets et des iontaines pour les amoureux, des montagnes et des forêts pleines de gibier pour les chasseurs, et des musiques, et des décamérons, et des danses ? Non, maître Quentin de Lys ne le peut souffrir. Allons, que tout cela meure, que tout cek finisse sous la ruée du grand cheval pâle lâché dans son galop à travers les âges et l'univers, sous les flèches que la Mort, en se penchant, décoche aux quatre coins du monde 1 Meure le jouvenceau»
meure la jouvencelle, meurent Pierre et César, le pape et l'empereur ! Meure enfin toute la terre, puisque donna Rosalia est morte ! Maître Quentin de Lys assouvit sa rancœur contre tout ce qui respire : tandis que la Mort, dans son œuvre exterminatrice, triomphe du haut de son immense cheval livide, sans chair et sans yeux, lui, dans sa pose d'artiste, tenant son appui-main et son pinceau, avec une tranquillité féroce il regarde. Et lui aussi, il triomphe dans son Triomphe de la Mort.
Fantômes d'Italie