‹ L'amour au jardinChapitre 2 sur 14 · LA POMPÉIENNE · texte numérisé non relu

LA POMPÉIENNE

5^3 ES guides de Pompei, quand ils iont visiter aux touristes la ville morte, racontent parfois une étrange histoire.

Elle se passa, il y a une quinzaine d'années environ, dans la partie de la nécropole qui a été déblayée la dernière, et précisément à l'époque des fouilles qui ont mis au jour ce quartier, l'un des plus intéressants.

On trouva alors, dans une maison presque aussi bien conservée que celle des Vettii, l'empreinte d'un corps de femme ou plutôt de jeune fille, dont les proportions étaient exquises. La cendre, liquéfiée par les infiltrations de la pluie à travers les décombres, s'était agglutinée autour

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de la forme virginale, et avait constitué ainsi^une sorte de moulage fragile, mais rigoureusement exact et fidèle. Pour conserver désormais à travers les siècles cette image de beauté, il suffisait de procéder à la façon habituelle : le plâtre coulé sous les cendres et qui en empêche la désagrégation.

C'est ce que l'on fit avec toute la précision et la délicatesse nécessaires pour cette œuvre préservatrice. Le modelage naturel de la morte prit]^'place dans le petit musée qui se trouve en bordure de la voie des Tombeaux.

Et désormais les Allemands à lunettes et à longues barbes, les Anglaises aux lorgnons d'or et aux chapeaux de roses, d'où s'envolent]de longs voiles verts ou azurés, purent contemplerje corps charmant ou du moins son effigie, près de l'homme couché sur le dos, qui semble dormir, et du chien qui, dans les terreurs de la mort, tire désespérément sur sa chaîne.

La jeune Pompéienne eut ainsi, après dix-huit siècles, ses admirateurs et aussi ses amoureux. Il s'arrêtaient longuement, pour la contempler, devant la forme enchanteresse. Ils échangeaient des propos d'enthousiasme et de pitié, louant lescon-

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tours harmonieux et irréprochables, s'attendrissant sur la jeunesse évidente de ce corps qui venait à peine de mûrir pour la nubilité quand la mort terrifiante était survenue, et qui gardait, dans sa plénitude et sa saine vigueur, un charme d'enfance si touchant.

Le visage avait une expression tranquille, fraîche, reposée. Il ressemblait aux portraits de Pompéiennes, popularisés par la gravure, et qui offrent ce mélange, introuvable ailleurs, de la perfection classique avec un aâinement, une grâce spirituelle et une sorte de gaîté qui paraissent modernes. On eût dit que la mort avait choisi, pour la prendre, l'instant où la jeune fille souriait à quelque pensée de coquetterie ingénue, ou de malice innocente ; c'était la vierge, mais c'était aussi la petite poupée féniînine si délicieuse, pupula, disaient les Latins.

Le contraste était singulièrement pathétiqueentre cette beauté mignonne, à demi enfantine, si gaie, si légère, et la funèbre immobilité qui avait pour toujours figé son sourire, arrêté le rythme de ses gestes et de ses mouvements.

Était-elle morte ? On voulait douter encore.

malgré la noire couleur de son masque de cendre, malgré le roidisscment de ses jambes fuselées, malgré le silence éternel de sa bouche.

Elle était endormie, évanouie, evanida, selon la poétique formule des inscriptions funéraires.

Et toujours, dans le petit musée, le long de la voie des Tombeaux, se succédaient devant elle, rêveurs, extatiques, les Allemands à lunettes et à longues barbes, les Anglaises aux lorgnons d'or et aux chapeaux roses, d*où s'envolent des voiles verts.

Un jour, un jeune homme, dans le défilé cosmopolite, s'arrêta plus longtemps que les autres. Il revint le lendemain et les jours suivants. Il revint si souvent que les gardiens finirent par le connaître et se le montraient entre eux comme une connaissance familière.

C'était un Anglais, un de ceux qui ont, si l'on peut dire, l'hystérie de la sentimentalité. Ils sont nombreux.

Stendhal nous a conté l'histoire de ce lord qui,

pendant un séjour en Provence, aperçut, creusée dans le roc, sur la montagne, l'empreinte d'un pied de femme si beau qu'il s'agenouilla, et, dans la ferveur païenne de son extase, baisa l'admirable vestige. Puis, ayant appris que celle dont on avait ainsi conservé pieusement la trace merveilleuse, était morte de langueur, il se mit à l'aimer, d'un tel culte et d'une telle passion, au delà de la tombe, qu'il lut pris à son tour du même mal et y succomba.

Le jeune Anglais avait un genre de folie à peu près semblable à celui de son compatriote.

11 restait paris des heures en contemplation devant la morte, aussi immobile qu'elle-même. Les visiteurs du musée le remarquaient et interrogeaient curieusement les gardiens ; ceux-ci, avec une mimique de pitié, se touchaient le front du doigt :

— E matio, répondaient-ils. Il est fou.

Le jeune Anglais, cependant, ne se contentait pas de ces séances interminables au musée, où il

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oubliait le monde dans ]*adoration silencieuse de la vierge morte.

Il errait des journées entières à travers la cité funèbre, comme une Ime en peine. Mais il ne se perdait pas au dédale de ses rues étroites et multipliées. Il finissait toujours par revenir du côté de la maison où le moulage de la jeune Pompéienne avait été découvert. C'était, sous une autre forme, la même hantise qui le ramenait là. Après avoir contemplé jusqu'à l'hypnose la forme de la disparue, il lui fallait s'arrêter interminablement devant les ruines qui avaient été le temple de sa beauté virginale, y chercher son souvenir, sa trace, y rêver de sa présence joyeuse et lumineuse, lorsqu'elle voltigeait à travers l'atrium et le jardin, pareille à une flamme, à une lumière bondissante, riant, chantant, folâtrant avec ses compagnes. Il passait de longues après-midi près de la maison de la morte, jusqu'à ce que les ombres violacées du crépuscule automnal fussent descendues sur les flancs du Vésuve, et qu'un brouillard d'améthyste et d'or commençât à se répandre sur la plaine du Sarnus.

Comme on avait interrompu momentanément

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de ce côté les travaux des fouilles, rien ni personne ne le gênait dans sa méditation nostalgique, et dans l'ivresse morose de son amour solitaire pour celle qui n'était plus.

Il s'en allait seulement quand on fermait les portes de la cité mortuaire, et il s'en allait toujours le dernier.

Un soir, il resta. Il avait dû se dissimuler derrière quelques décombres, ou dans un pli de terrain buissonneux. Ilavait fait depuis longtemps, le vœu de passer une nuit dans le silence de Pompei endormie, près de la maison de ses amours.

Le lendemain, les gardiens qui venaient de reprendre leur poste le trouvèrent mort, étendu sur le sol.

On est encore superstitieux à Naples. Certains guides vous racontent que l'Anglais a été victime de la morte, irritée d'une passion qui ne respectait pas sa tombe et la poursuivait jusque dans la paix élyséenne. D'autres estimeront que, touchée de sa folie et peut-être éprise, elle aussi, elle a

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voulu jalousement l'attirer à soi et le garder, pour charmer la mélancolie de sa solitude éternelle dans les enfers.

Mais les conservateurs des ruines, qui sont prosaïques comme des savants, expliqueront ce trépas romanesque d'une autre façon.

Il y a, dans les terrains volcaniques où Ton fait les fouilles, des dégagements d'acide carbonique assez fréquents ; debout on les brave, car ils ne s'élèvent guère plus haut que la ceinture d'un homme ordinaire; couché, ils vous enveloppent et vous tuent : c'est l'expérience de la Grotte du Chien.

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