‹ L'amour au jardinChapitre 14 sur 14 · JALOUSIE · texte numérisé non relu

JALOUSIE

'ETTE affaire fit un assez beau bruit, il y a quelques années. Par quelle folie subite Jean Valdès, le sculpteur illustre, avait-il brisé à coups de marteau, en plein Salon, la tête de sa merveilleuse Vénus ? Personne ne pensa que ce fût pour faire parler de lui : une réclame payée par la destruction d'une telle œuvre aurait coûté trop cher, et d'ailleurs, Jean Valdès

était parvenu à ce degré de gloire où Ton n'a plus guère besoin de réclame.

La chose demeura donc obscure pour tous jusqu'à ces derniers temps, où l'artiste s'en est expliqué avec un de ses amis, se trouvant dans un de ses jours où la mélancolie d'un homme qui se

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sent vieillir devient tout à coup expansive et se soulage par de subites confidences.

L'histoire, qui intéresse un des personnages les plus notables de la vie parisienne, a bien vite circulé.

A l'époque où il ébauchait son groupe de Vénus et d'Adonis, Jean Valdès avait pour maîtresse une magnifique rousse née sur la butte Montmartre, à la fin du XIX* siècle, par un jeu de la nature, et que sa beauté insolente rattachait plutôt à un autre pays et à un autre siècle, aux femmes de Véronèse. Des parents, fruitiers, mais soucieux d'idéalisme^ l'avaient prénommée Lydia : sa chair splendide avait mûri dans leur boutique, comme un fruit parmi tant de fruits, mais incomparable.

Lj^dia posait pour l'ensemble et nullement pour la vertu. Elle devint le modèle et l'amie du sculpteur au moment où^ favorisé par le caprice de la vogue, équitable pour une fois, il venait de conquérir la renommée et s'acheminait d'un bon pas. vers la fortune.

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La belle fille ne tarda pas non plus à devenir célèbre grâce à lui. Vous avez vu sur des milliers de cartes postales ses traits magnifiques et impérieux. Valdès fit d'elle une statuette qui orne le socle de toutes les pendules, et dont les petits Italiens colportent la reproduction à travers Paris, d'une terrasse de café à l'autre.

Mais ceci n'était qu'un jeu, dont le fougueux génie de l'amant artiste ne pouvait se contenter. Il rêvait sans cesse d'une œuvre considérable et marquée d'une supériorité définitive, qui consacrât le souvenir à la fois idéal et charnel de sa plus belle aventure. Ainsi finit par naître ce fameux groupe de Vénus et d'Adonis.

La déesse et le divin chasseur étaient représentés dans une voluptueuse attitude. L'Aphrodite, lasse et rassasiée de bonheur, tournait vers le héros un visage empreint d'extase reconnaissante. Il souriait, avec la condescendance d'un mortel trop aimé, à l'immortelle que la fantaisie d'Éros avait rendue son esclave. Jean Valdès avait voulu et longuement cherché cette double expression ; il l'avait miraculeusement rendue, et par là, plus encore que par l'harmonie souveraine du dessin, son ouvrage imposait aux moins connaisseurs la sorte

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d'admiration toute particulière qui nous saisit en présence d'une beauté profondément humaine. Il y avait là mieux qu'un groupe aux lignes parfaites : une amoureuse et un amant, l'une soumise et heureuse de s'abaisser dans sa soumission ; l'autre qui triomphait dans l'orgueil de sa jeune virilité. C'étaient deux corps splendides et deux nobles visages, mais surtout, c'étaient deux types éternels de l'amour.

Le jeune homme qui avait posé pour l'Adonis s'appelait Rafîael; on le voit toujours aux environs de la place Pigalle. Il est né dans le golfe de Naples, à Capri ou à Ischia, et il est beau comme un Bacchus antique. Jean Valdès l'avait choisi, après toutes sortes d'essais et d'hésitations ; il n'avait trouvé que lui qui fût digne d'être associé à la créature de splendeur qui allait être son rêve incarné après avoir été sa joie.

Et il s'était mis à l'œuvre, tout heureux d'avoir réalisé, grâce à la rencontre de ces deux êtres exceptionnels, RafFael et Lydia, l'accord absolu de la forme, dans l'homme et dans la femme, idéal vainement poursuivi par tant de statuaires et par lui-même jusqu'alors.

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Il travailla fiévreusement pendant des mois. Rien n'interrompit son ardeur, ni n'altéra sa joie créatrice, durant cette période d'enchantement, de volupté âpre et d'austère délire.

Enfin, l'œuvre fut prête, et les rares visiteurs admis dans l'atelier du maître restèrent devant elle dans ce recueillement sans paroles qui honore les créations du génie bien mieux que le lyrisme indiscret des critiques d'art.

Leur émotion gagna Val dès lui-même et le rendit encore plus certain d'avoir créé un chefd'œuvre. Cette heure le récompensait de tous ses efiorts antérieurs, de son entêtement magnanime à suivre toujours sa chimère sacrée, sans souci de l'argent ni de cette gloire qui lui était venue précisément parce qu'il l'avait dédaignée, étant femme, comme la fortune.

Mais quand il se retrouva seul devant son

groupe, un étrange supplice commença pour lui.

Il n'avait été pendant des semaines et des se-

maines que l'artiste obsédé de son art, acharné à la production extérieure du songe qui le hantait,, passionné uniquement par le problème de la difficulté technique à vaincre, de la nuance d'âme à fixer, du rythme muet à saisir dans l'attitude et le geste.

Maintenant, il redevenait homme.

Cet Adonis qu'il avait élu, parmi tant de beaux jeunes hommes, il lui en voulait de sa beauté pour laquelle il l'avait pris, et qui le faisait aimer par Vénus avec une ardeur dont le marbre semblait brûler et tressaillir.

Parvenus? — non, parLydia! Car le rêve fini, le travail achevé, la déesse disparaissait et laissait reparaître la femme, la maîtresse.

C'était cette maîtresse de chair, ce n'était plus la radieuse immortelle que caressait, que possédait ce jeune homme odieusement beau. Il n'était plus Adonis, il n'était qu'un ruffian des boulevards qui venait lui voler sa Lydia.

Et sa rage contre ce Raffael s'accroissait encore de la conscience qu'il avait de lui être si lamentablement inférieur comme amant, comme homme. Que Raffael ne tût qu'un sot et que lui,

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il eût du génie, qu'est-ce que cela pouvait faire ? On n'a pas besoin de génie en amour ni pour plaire aux femmes.

Il se répétait à lui-même, cruellement, impitoyablement :

« Lydia n'est pas faite pour moi, mais pour Raffael. Le véritable amant de Lydia, ce n'est pas moi : c'est Raffael. »

Mais sa jalousie s'affolait encore davantage en regardant sa Vénus.

Car cette Vénus, sa maîtresse, contemplait son rival avec une passion absolue, triomphante, sublime. Il avait employé tous ses efforts, tout son talent, toute sa douloureuse expérience de la volupté, du désir et de la femme à faire d'elle une amoureuse, plus entièrement amoureuse que toutes celles dont la sculpture ou la peinture semblent nous crier silencieusement la folie.

II avait été à son insu son propre bourreau quand il avait créé cette incarnation incomparable de l'amour, il s'était préparé à lui-même le plus raffiné de tous les supplices. Lydia, vainement déguisée sous l'apparence de Vénus, semblait lui

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jeter à la face une provocation muette, éternelle. Elle semblait lui dire :

— Regarde: je l'aime, lui. Vois mes yeux et ma bouche, et l'abandon de tout mon corps qui se souvient de sa caresse et la réclame de nouveau. Je l'aime, je l'aime! Qu'espères-tu de moi, maintenant ?...

Et c'était lui qui l'avait voulue ainsi, lui qui avait créé ce visage et ces membres alanguis d'amour pour un autre.

Il se sentait devenir fou.

Voilà pourquoi un jour, au Salon, Jean Valdès, à coups de maillet, a défiguré sa statue, punissant Vénus du crime imaginaire de Lydia.

Tempe

Ltttn d'un Voyageur.

uisQDE je viens de vivre, au tond de la Thessalie sauvage, quelques-unes de ces heures qui changent tout à coup le prix d'une existence humaine, par le divin qu'elles y mettent pour toujours, je veux vous les raconter, à vous, mcfc Amie. A qui donc, en ce monde, dirais-je ce qu'il me fut donné de voir, de sentir et d'imaginer alors, ce qui m'a ému au delà de ce que j'aurais cru possible, de ce que j'attendais de la Nature et de mon propre cœur désormais ?

Pour de tels souvenirs, la seule confidente ne

peut être que vous, que la créatrice du long rêve passionné qui aura été, èe somme, toute ma vie. Mes pensées, mes émotions vous appartiennent. A peine sont-elles nées, que je vous les rapporte, car elles me viennent toutes de vous. N'est-ce pas vous qui m'avez fait Tâme ainsi frémissante? Il y a, dans la mélancolie et le désir, des profondeurs et des cimes que, sans vous, je n'aurais jamais atteintes.

Mais si cet amour a tout transfiguré, les choses et moi-même, croyez qu'il s'exalte en moi sans cesse à chaque fois que je découvre un aspect nouveau du mystère ou de la beauté. L'ivresse de la pensée, le ravissement du regard, finissent toujours en un acte d'adoration élancé vers l'absente. Tourments ou délices intérieurs ont la même suite invariable, et c'est que je vous en aime mieux. Ainsi donc en sera-t«il, après ces extases de la Thessalie.

J'y étais venu pour accomplir le plus ancien de mes rêves. Depuis l'enfance, un désir douloureux

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m'attirait vers Tempe, la vallée de la Fable. Le hasard d'une lecture, sans doute, avait jeté deux syllabes dans ma mémoire, planté dans mon car* veau une image. Celle-ci, confuse, était pourtant ineffaçable. Le premier âge a de ces révélations subites : d'où lui viennent-elles ? D'une existence antérieure peut-être.

Un peu plus tard, je retrouvais cette Tempe fascinante dans Virgile, avec d'autres enchantements : Galatée fuyant sous les saules, le Vieillard des bords du Galèse, Aristée pleurant ses abeilles, Orphée et Eurydice, et les tendres pieds de Lycoris offensés par les glaçons des Alpes. A mesure que mes études m'initiaient, elle m'apparut plus adorable dans le paradis grec. Au fond de l'aurore, elle s'ouvrait, rougissante et sombre, couloir glacé^ caverne de fraîcheur ; les nymphes erraient au bord de sa rivière sous des feuillées humides, et leurs beaux talons foulaient des gazons trempés d'aiguail. La lyre d'Apollon résonnait sous les ombrages remués du vent : Zephyris agitata Tempe. Je ne me figurais rien de précis. Mais je savais que c'était là un lieu magique. Ailleurs sont des vallées délicieuses ; celle-là est la Vallée, choisie par les

dieux pour y vivre. Son prodige est unique. Je demeurais inconsolable à l'idée de ne la voir jamais.

Or, voici que je l'ai vue. Désir de tant d'années, qui es né presque avec moi, je t'ai donc tenu dans ma main, comme un fruit d'or !

J'étais depuis la veille à Larissa, la capitale thessaliennc. Là s'étendent, entre des montagnes déchiquetées, des pâturages et des déserts giboyeux : la contrée primitive a peu changé depuis Homère. Au ciel rôdent les grands aigles voleurs de moutons et les cigognes fantastiques virent, tourbillonnent^ éclaboussées de lumière, comme de blancs étendards envolés de leur hampe. Ces oiseaux, jadis familiers de la Grèce, l'ont presque toute abandonnée ; ils ne perchent plus dans Athènes sur le mur du Pélargicon qui s'appelait de leur nom. Mais à Larissa, on les retrouve : garantis de toute offense par une religion antique, ils s'y mêlent sans crainte aux hommes. Tandis que j'étais sur la place, Tun d'eux, descendu d'un

nuage rose, vint se poser à deux pas, au bord d'un trottoir. Il y demeura, le rostre enfoui dans son jabot et planté sur un seul de ses longs fuseaux fragiles. Il ne bougeait pas plus qu'un alérion de pierre. C'était un veuf, désespérément fidèle à la compagne perdue, et qui ne voulait plus connaître ni d'ébats ni d'amours.

Je parcourus la ville , elle accusait par maints vestiges une ancienne domination turque : ses minarets me rappelèrent le temps où des hommes enturbannés poussaient à travers ses rues leurs chameaux qui portaient les marchandises d'Asie. La barbarie orientale avait laissé des marques jusque dans les mœurs; Tune me parut être l'esclavage féminin. Je croisai des paysannes qui portaient sur leur dos des charges énormes de fourrage, assujetties par des chaînes de fer, dont leurs épaules étaient hroissées. Bêtes de somme en même temps qu'ouvrières, elles continuaient à filer leur quenouille en marchant sous ce taix. Il y avait parmi elles une aïeule chenue et une jeune fille de seize ans.

Détournant mes yeux de cette Grèce abrutie qui passai,t, je gagnai la campagne, et les bords du

Pénée où les chevaux d'Achille ont dû boire. J'errai dans cette plaine d'Iliade jusqu'au coucher du soleil, livrant ma tête nue aux souffles de l'épopée. Je revins à mon auberge vers la nuit. Nous devions partir pour la Vallée au petit jour. Mon guide avait choisi les chevaux vigoureux à cause du rude trajet. Ils m'emportaient maintenant vers mon rêve à travers ces paysages thessaliens dont la grandeur naît de leur uniformité même : une aire déserte et plane ceinte de montagnes violentes. Sous mon manteau de voyage, lej matin partumé me pénétrait. Ce que j 'éprouvais] était une sensation de jeunesse extraordinaire. Subissais-je déjà l'influence de la Vallée magiquej où se conserve Tenfance du monde ? M'envoyaitelle de loin, comme bienvenue, ces effluves annonciateurs de s? pureté glacée? Le vent léger me caressait si délicieusement le visage 1 Était-ce déjà votre haleine, nymphes de Tempe, Faunesses, Napées, Oréades ?

Après une longue course, rapidement fournie, notre route tourna ; nous allions aborder la région des montagnes. Au-dessus d'elles, je vis deux géants assaillij" le ciel ; c'était, à droite l'Ossa, à

gauche l'Olympe « aux crêtes nombreuses » ainsi qu'Homère l'appelle, et je reconnus la vérité de l'épithète en comptant les créneaux dont il entaillait l'azur. L'Olympe 1 J'étais chez les dieux.

Le village que nous traversâmes, avant d'accéder à la solitude, s'appelait Larissa-Baba, d'un nom africain bien étrange ici. Il me fit souvenir que la Thessalie avait été turque, hélas ! et les minarets barbares me le rappelèrent encore. Oui, il y eut naguère ici des Turcs et des brigands, mais ils ont disparu ensemble. Et la beauté vierge de Tempe demeure.

Des deux côtés du chemin, les hauteurs se rapprochèrent. Nous allions entrer dans la vallée de ravissement. Son mystère s'annonçait. Ainsi dans le prélude, confus à dessein, d'une symphonie, on commence d'apercevoir, sous les draperies de musique, l'idée dominatrice qui va bientôt apparaître, au centre de l'œuvre, s'épanouir et triompher. La symphonie de la vallée débutait.

Les parois de celle-ci se resserrèrent : elle devint an encaissement mystérieux, une sorte de cave géante à ciel ouvert. Nous n'allions plus qu'au pas sur un chemin difficile, encombré de grosses

pierres, inégal. A ma droite, les murailles rocheuses s'élevaient perpendiculaires ou surplombantes, nues ou couvertes d'un manteau flottant de lierre noir; à ma gauche, le Pénée, entre les branchages, glissait d'une coulée rapide et pourtant silencieuse. Je reconnus son étrange couleur morte, d'un vert troublé de cendre, indéfinissable. Parfois, il se heurtait avec impétuosité contre quelque obstacle invisible pour moi et j'entendais alors le bouillonnement de ses remous, son frémissement d'impatience, unique voix de cette vallée taciturne.

L'initiation commençait. Ce temple de rochers et de feuillages, que parcourait une eau rapide et sombre était pour moi le temple d'Eleusis. Je n'y venais point apprendre, comme les croyants antiques, les mystères de la vie éternelle; j'y venais mêler ma vie d'un jour au mystère de la Poésie et de l'Hlimanité éternelles toutes deux, qui étaient nées ensemble ici-même, au temps où la lyre d'Orphée chantait. J'étais venu surtout faire consacrer par ces souvenirs, au berceau même de la pastorale amoureuse, un ineffable amour.

Fidèle au premier rêve de mon enfance, ainsi qu'à

la tendresse qui m'enchaîne à vous, mon Amie, j'accomplissais un vœu envers vous, envers moimême.

Joie d'une si parfaite solitude ! Au milieu d'un désert africain, je n'aurais pas été plus éloigné ni plus affranchi du monde, que dans la vallée thessalienne, à quelque jours de Paris. Les oisifs en voyage ignorent Tempe : bénis soient les guides qui la leur déconseillent ! Le mien n'y avait conduit personne depuis vingt ans. Les pâtres euxmêmes s'arrêtent devant l'entrée ou la sortie ; une loi protège contre leurs chèvres les dernières verdures de la Grèce. Oh I comme j'étais seul, divinement seul ! Pour m'amener là, dans cet endroit perdu de l'univers, il avait fallu toute ma superstition pour une légende de mon enfance, toute ma piété pour vous, que je voulais adorer au lieu le pkis mystérieux et le plus inviolé de la terre. Il avait fallu la ténacité qui vainc les obstacles. Vous savez quelles contraintes gênent ma vie ; quelles nécessités opposées s'en arrachent l'une à l'autre les misérables instants.

Et cependant, j'étais là, au terme de mon pèle-

rmage.

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Voici qu'à présent, la Vallée vierge m'admettait au secret de sa beauté suprême. Elle s'était refermée encore davantage ; ses murailles sublimes atteignirent un ciel où tournoyaient des aigles. Rassurés par l'ombre, la fraîcheur, la paix de ces retraites, des chœurs de rossignols chantèrent pour moi comme pour Virgile, comme pour Orphée. Leurs voix sortaient des platanes qui trempaient leur chevelure dans l'eau fuyante du Pénée ; ces platanes semblaient éternels, contemporains du monde où je venais d'entrer. Ces aigles, ces rossignols, ces arbres penchés sur un fleuve d'ombre coulante ! ces rayons dansant parmi la fraîcheur obscure, cet éden humide et qui frissonnait entre ses murailles sous la fournaise bleue du ciel ! Et surtout cette solitude, cette solitude ! ... Je pleurai.

J'ai pleuré ainsi bien des fbis à cause de la beauté du monde et de vous, absente. Je vous ai adorée douloureusement, sur les collines de Florence, quand les cloches sonnaient VAve Maria, et par les tristes rues d'eau de Venise, et dans la campagne de Rome, et au Désert de Sorrente, et devant le soleil qui se levait sur le théâtre grec de

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Taormine. Votre ombre s'est penchée avec moi, au balcon byzantin de Mistra, sur la campagne de Sparte; )'ai conduit ce cher fantôme à la source prophétique de Castalie, à celle de Perseia, où buvaient les reines de Mycènes. Il a gravi avec moi le tertre funèbre sous lequel gisent les héros de Marathon, il s'est assis à côté de moi devant la mer de Salamine... Mais maintenant !...

Maintenant, nous voici hors du temps, de l'histoire, mêlés à l'enfance du monde. Les siècles, les millénaires sont abolis ; je vous aime parmi l'universelle aurore. Vous;' êtes la première nymphe jaillie d'entre les bocages» je suis le premier pâtre. Nous sommes à Tempe. Quittez la route, approchez-vous sans crainte de la rive gazonnée : voyezvous cette source bondissante qui court vers le fleuve ? Virgile a rêvé d'y boire. L'antique Virgile a quitté l'Italie il y a deux mille ans pour venir chercher ici une autre antiquité et se désaltérer à sa fontaine immaculée :

Un vers des Géorgiques passe dans les brises : Pastor Aristaeus fugiens Peneia Tempe...

Maintenant la vallée s'élargit. Voici une maison,

voici des hommes. Les rives du Pénée s'écartent, elles ménagent un abreuvoir tranquille aux troupeaux de la plaine. De grands bœufs blancs aux cornes horizontales errent sous les platanes, d'autres étalent leurs larges flancs sur les cailloux de la grève, qui brillent au soleil, d'autres baignent jusqu'au ventre dans l'eau verte et cendrée. Des chiens féroces les gardent. La cornemuse du pâtre résonne faiblement. C'est la sortie de la vallée délicieuse, c'est la fin du rêve^ c'est la fin de Tempe.

... Fripda Tempe, Mugitusqiu boum et molles sub arbore somni.

Au delà, le monde reoiDmmence. Il y a la plaine épanouie de Salonique et son golfe, il y a Salonique elle-même, que j'apercevrais comme une blancheur confuse au fond de l'horizon, si je gravissais seulement cette montagne en tace de moi. Mais je ne verrai pas le monde. Je resterai ici jusqu'à l'heure du départ, sur les frontières du songe. J'écouterai longuement la cornemuse du pâtre et le tintement fêlé de la cloche au cou des génisses. Prolongeons la trêve enchantée. Cette Heure de

pourpre qui plane au-dessus de moi immobile, balancée sur ses ailes, ne reviendra jamais plus dans ma vie. Je resterai silencieux pour qu'elle oublie longtemps de s'envoler. Je m'étendrai sous ce platane, dans l'ombre criblée de pâles cercles d'or. Je me coucherai sur ces gazons d'églogue afin d'en prendre possession, et pour que cette terre à son tour me possède, pour qu'elle me communique à la fois le parfum de tant de siècles enfuis, et sa miraculeuse odeur de jeunesse. Je veux renouveler mon âme et ma chair dans cette étreinl^ du sol. Je veux qu'après l'avoir touché, mon amour, comme Antée, se transfigure. Je veux que même ma souff^rance d'aimer devienne radieuse comme cette nature qui m'environne.

Quand je t'aurai quittée enfin, Vallée, j'emporterai ton recueillement, ta fraîcheur, ta joie silencieuse et tes ombres tressaillantes de clartés. J'emporterai l'âme du monde antique que tu gardes en tes replis, je mêlerai cette enfance et cette aurore à mon amour qui est triste et angoissé comme un crépuscule. Non^ je ne serai pas inutilement venu vers toi, quoique si tard, quoique seul, hélas ! Je La contemplerai à travers le rêve

que tu me laisses, et je pourrai croire un instant, grâce à toi, vallée magique, que je l'aime dans la paix et dans la splendeur, à l'aube du monde, comme on aimait lorsque les hommes étaient encore mêlés aux dieux.

Telle est, mon Amie, la belle chimère que j'ai rapportée de Tempe et de la Thessalie. Le vieux Pindare, qui tira de sa lyre dorienne quelques accents d'une sérénité désespérée, a dit, en une de ses odes, où il s'interrompt de complimenter un jeune vainqueur des Jeux Pythiques :

« Que sommes-nous ? Que ne sommes-nous pas ? Le songe d'une ombre, voilà Thomme... »

Vous aurez été la souveraine de ce rêve auquel le sage antique réduit notre vie. Je vous dédie cette vision qui la illuminé.

Mai 1914-mars 191 6.

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