‹ L'amour au jardinChapitre 13 sur 14 · LA DERNIÈRE PROMENADE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE PROMENADE

E condamné à mort, Mariano Garcia, était entré en chapelle. Trois jours durant, par pitié pour cette âme criminelle qu'il s agissait de sauver, on Tavait fait macérer dans la prière ou dans la terreur. Il avait reçu les visiteurs funèbres : des hommes en cagoule qui, dans une intention de charité suprême, étaient venus pour l'investir d'épouvante. Les frères de la Miséricorde s'étaient assis à côté de lui, long voilés de noir, comme des fantômes sur une pierre de sépulcre. Ils lui avaient parlé de Dieu et de l'éternité : leur parole chuehotée faisait bouger les plis d'étoffe devant leur bouche, et leur voix arrivait à Mariano à travers un linceul. Une lueur

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— était-ce Taube du paradis ou la flamme des bûchers éternels ? — sortaiit par les trous de leurs yeux. Puis ces spectres s'étaient retirés, évaporés, dissous dans l'ombre où les cierges faisaient des étoiles de sang.

Par trois fois, on avait extrait Mariano Garcia des caveaux de la mort pour lui faire faire la promenade expiatoire des condamnés, à travers la ville qu'il lui i.ppartenait d'édifier maintenant par son châtiment et sa pénitence effroyable, comme il Tavait scandalisée par son crime.

Les tambours couverts de crêpe battaient sourdement, à coups espacés, comme les tintements d*un glas, si espacés que, dans les intervalles, il y avait place pour toute l'horreur, pour tout le mystère, pour tout le silence de l'au-delà.

Les prêtres chantaient des psaumes solennels, ils étaient nombreux, escortés par les autorités et les principaux de fe ville. C'était une procession riche et lugubre, un autodafé magnifique, comme au temps de la grande Inquisition, quand la cruauté se faisait somptueuse. Le chant liturgique montait avec ampleur vers le ciel, un ciel espagnol dont le bleu minéral était lucide et dur comme celui des

aiulejos mauresques : les instruments propageaient des ondes cuivrées, puissantes, dont les assistants sentaient la vibration à travers leur diaphragme. Et les cierges, dans l'éblouissement du plein jour, ne jetaient plus que de petites flammes débiles, incertaines, pâlissantes et spectrales, comme de frêles agonies.

Par des coups également espacés^ la cloche d'une église répondait maintenant aux coups de tambour. Ces appels de détresse, pourtant étouffés, on les entendait distinctement à travers la musique noire, qui remplissait la rue. La foule haletait d'une même angoisse par ses milliers de poitrines. Cette pompe sinistre, sous ce soleil, donnait à la fois le vertige de la lumière et de la mort.

Mariano Garcia venait le dernier, encadré de soldats, tel qu'un pénitent, la tête voilée, lui aussi, d'un grand lambeau d'ombre. On le regardait, on oubliait son crime, car il n'était plus un criminel, désormais. Il était ceci simplement : un homme qui va mourir solennellement, en public et en cérémonie, afin que sa mort serve à la fois au divertissement et à l'édification de la fouie. Celle-ci ressentait en même temps une émotion pieuse,

comme si elle eût assisté à quelque rite mystique et terrible, et l'exaltation qu'elle aurait éprouvée à voir un matador favori aborder le taureau.

Trois fois la procession de cauchemar se déroula à travers la ville pendant ces trois jours. Mariano Garcia, étourdi, épuisé, chancelait, roulait comme une épave, entre les deux hommes qui le flanquaient, ballotté de l'un à l'autre.

Puis, on le hissa sur l'échafaud, on l'assit sur la chaise, on lui prit la tête entre les plaques de fer. On serra le garrot.

Alors, une femme, qui se trouvait dans l'assistance, hurla et s'évanouit.

La marquise Hermosa de Villa Real, quand on l'eut ranimée, regarda avec une expression de terreur inouïe le médecin et les assistants, son mari, sa belle-sœur, et deux femmes de chambre qui la soignaient. Elle se retrouvait chez elle, dans sa chambre à!^ coucher, étendue sur son lit audessus duquel un grand Christ d'ivoire semblait

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planer, les bras ouverts, et pourtant, elle se croyait encore sur la grand'place, à la fenêtre du palacio de son amie Leonor, au moment où, devant la foule, avec toute la pompe obligatoire, on avait serré le garrot autour du cou de Mariano Garcia. De Mariano Garcia, innocent.

Ce n'était pas lui, le misérable valet, qui avait empoisonné son maître, Esteban, ainsi que l'avait cru le juge d'instruction et ainsi que le jury, à son tour, l'avait proclamé par sa sentence. Le criminel était le propre neveu de la victime, don Alonzo, Tanaant de la marquise Hermosa de Villa Real.

En vérité, cet Alonzo était un homme peu ordinaire, un bandit de la Renaissance, féroce, indomptable et criminel, avec une audace presque surhumaine, comme celle d'un César Borgia. Il avait supprimé son oncle sans se soucier d'aucun scrupule, pour hériter de ce vieillard sans enfants qui venait de tester en sa faveur, lui léguant tout ce qu'il avait pu amasser pendant un demi-siècle d'avarice. Ensuite, Alonzo comptait enlever sa maîtresse et gagner avec elle l'Argentine, où ils vivraient tous deux tranquillement.

Hermosa était au courant de tout ; elle avait

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tout accepté ; elle aussi, elle possédait une âme de la Renaissance. Mais au moment où elle avait eu la certitude que Garcia serait condamné à la place de don Alonzo, elle avait montré quelque faiblesse et des remords puérils. Son amant s'en était irrité et, pour l'en punir ou pour lui faire passer une si fâcheuse sensibilité, il s'était avisé de lui imposer une épreuve : elle avait dû, sur son ordre assister à l'exécution de Mariano Garcia.

Elle lui avait obéi, mais c'en était trop. Elle avait crié, elle avait failli parler et tout dire. L'effort qu'elle avait fait pour se taire était la cause de son évanouissement.

La marquise Hermosa de Villa Real n'a pas quitté son mari, et il n'y a guère de chance qu'elle le quitte jamais.

La marquise Hermosa de Villa Real est folle.

Elle habite, tout au fond de l'Andalousie, dans une ancienne résidence de la famille Villa Real.. Sri folie est calme et se manifeste surtout par un

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silence obstiné, dont elle ne sort jamais. Ses lèvres remuent quelquefois, comme si elle allait parler ; mais lorsqu'un mot, d'ailleurs inintelligible, sort de sa bouche, ce qui est très rare, elle ' frissonne, elle a un haut-le-corps, elle ouvre des yeux déments, ou elle s'enfuit.

Souvent, aussi, elle porte les mains à son col ; elle fait le geste de desserrer un lien imaginaire...

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