‹ L'amour chez Alphonse DaudetChapitre 2 sur 12 · l'amour · texte numérisé non relu

l'amour

se souvient, que votre Paradis où la maîtresse oublie. » — Toujours les mômes conclusions pessimistes.

Ceux qui aiment trouveront clans ce dernier morceau des impressions qui sortent du domaine imaginatif et relèvent de la psychologie amoureuse, par exemple l'insouciance de la damnation, le reniement de l'enfer par les amants, la persuasion où ils sont de l'honnêteté de leur amour, même adultère, enlin l'inutilité de la confession et des secours du prêtre au moment de la mort. Consultez les maîtresses. Pas une ne croit à l'enfer. Les punir ? De quoi? De vous aimer? Est-ce que c'est un crime ? Ce dialogue des âmes du Paradis, sous son apparence fantomatique, n'est ni plus ni moins que le formulaire d'outretombe de la passion, oublié par Dante, qui l'a effleuré dans sa Françoise de Rimini. L'amour trompette, sorte de pochade, termine ce joli volume. Chaque fois que l'amour sonne du clairon, voilà MM. les dragons qui se précipitent sur les dames et les dames dans les bras de MM. les dragons. Cupidon, heureusement, ne poursuit pas cette polie sonnerie

et la vertu des dames est intacte. Drôle d'idée, qui pourrait s'énoncer ainsi :

Amour, amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire : Adieu, pudeur.

Il est vraiment dommage que les vers de M. Alphonse Daudet demeurent écrasés sous l'imposant édifice de sa prose, car, comme le déclare M. Zola, « il n'en a pas moins été un poète très fin, très délicat, et il mérite qu'on ne l'oublie point. »

La jeune fille. — M. E. de Goncourt. — M. Emile Zola. — La jeune fille chez M. Daudet. — Toutes ses jeunes filles pouvant se ramener à un type unique. — Caractères généraux de leur amour.

La méthode d'observation appliquée à la jeune fille n'a pas donné jusqu'ici aux romanciers contemporains des résultats décisifs. Autant le tempérament de la femme mûre, de la femme de trente ans, a été étudié et compris, autant la figure de la jeune fille est demeurée incertaine et vague. Nous avons des vieilles filles ; nous en avons de très exactes ; mais des jeunes filles? Quelques unes dans Stendhal: Mlle de la Môle , Clélia Conti. Quelques unes dans Balzac: Angélique, Evclina, la Fosscuse, Marguerite Claës, Eugénie Grandet, Modeste Mignon; encore Modeste Mignon donnc-t-cllc visiblement dans le basbleu. Ce n'est certes pas l'école de Georges

Sand, Feuillet, Sandeau, Chcrbulicz, Georges Ohnct, qui nous offrira des types ressemblants de jeunes filles.

Les de Concourt ont eu le rare bonheur clo créer un caractère spécial et puissant déjeune lillc dans Renée Mauperin, un livre qui pourrait s'appeler la Jeunesse de FrouFrou, mais d'un parisianisme si particulier qu'il faudra longtemps pour l'imposer au grand public. Le dernier ouvrage de M. Edmond deGoncourt, — notre Berlioz littéraire — résume ce qu'on a écrit jusqu'ici de plus complet, de plus général, le féminisme le plus sensitif et le plus psychologique qu'on ait encore observé dans cet être impénétrable et subtil qu'on appelle la jeune fille. Et ce n'est pas tout à fait cela pourtant. Chérie tombe encore dans l'étrange, dans l'exception. Elle n'a pas connue sa mère : point capital. L'éducation maternelle faisant en quelque sorte partie de la jeune fille, comment concevoir l'une sans l'autre ? D'ailleurs, le milieu d'élégance et de mondanité choisi par l'auteur, fausse les sentiments de Chérie, et nous donne la vie d'une poupée de salon au lieu de nous dévoiler la nature

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vraie do son cœur, do ses goûts, de son moi de femme.

M. Zola, clans sa Joie de vivre, a réussi un portrait plus réel de la jeune fille, une étude logique et vécue, très profonde, que gâte malheureusement le parti-pris anatomique et physiologique. Pauline est exacte, pas outrée, belle surtout de cette grandeur morale, de cette supériorité honnête dont l'affirmation n'est invraisemblable qu'aux yeux inexpérimentés et naïfs. Une des créations où M. Zola a mis le plus d'énergie et de talent, cette Pauline, mais par trop crue, par trop médicale. Est-ce vraiment une jeune fdle, cette vierge d'imagination déflorée , et déflorée scientifiquement, volontairement, techniquement? M. Zola est allé trop loin. lia tranché en les violant, les difficultés qu'offre à l'analyse la pudeur compliquée de la jeune fille. Une partie du problème étant supprimée , nous n'avons plus qu'un cas particulier très restreint, presque bizarre. — En vérité, plus on y songe, plus on estime difficile (h4 doter notre littérature d'un portrait qui résume une classe de jeunes filles, comme M""' Bovary

résume une classe d'épouses. Peut-être notre raffînisme n'est-il pas assez rompu aux divinations des nuances, ou peut-être faut-il attendre que- la collaboration féminine ait fourni aux romanciers une quantité plus considérable de documents.

Les jeunes filles que M. Alphonse Daudet a dessinées d'une plume délicate et légère sont toutes un peu embellies par leurs qualités de convention et de tradition, toutes, par conséquent, un peu en dehors de la réalité rigoureuse, néanmoins très vivantes par d'autres côtés et consolantes comme des apparitions de madones. Peut-être leur pourrait-on reprocher de se ressembler trop. En beaucoup de points elles sont sœurs. Un trait commun à toutes, c'est la bonté, une maternelle bonté que rien ne rebute, qui s'affine à toutes les rêveries heureuses, aux candeurs, aux convoitises d'idéal « qu'elles ont, sans rien connaître de la vie ». Cette maternité est surtout frappante chez Cécile, soignant Jack, l'aidant à prendre ses remèdes, émue par l'injustice du sort qui a fait de cet enfant un ouvrier. Ne sont-elles pas des mères aussi, Elise et

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Aline du Nabab ? La bonté de Bonne maman s'étend à toute une famille. Hortense, dans Numa Roumestan, est si bonne, que sa pitié pour Valmajour est presque le seul motif de sa singulière tendresse pbur le paysan provençal « — Alors, dit-elle à son père, ce pauvre garçon, vous allez l'abandonner? Oh ! c'est affreux. » Et elle engage son cœur en lui envoyant sa photographie. La maternité de Zénaïcle Mangin, dans Jack, éclate en franchise, en brusquerie loyales. Et Désirée Delobelle ? C'est elle la vraie mère, et non la femme du comédien. Mère aussi, Eline Ebsen de YEvangélûte, qui ne veut épouser Lorie que pour la petite. Même bonté, même maternité chez Félicia : elle est le fond exclusif de son caractère et c'est ce qui la rend sympathique jusqu'au bout.

Les jeunes filles de M. Daudet aiment aussi un peu toutes de la môme façon, non d'une banale tendresse de cousine en vacances, mais d'un amour quand même, d'un amour de persistance et d'honnêteté. Cécile aime Jack jusqu'à sa mort. Quelle sincérité dans l'affection des filles Joyeuse! Désirée meurt d'avoir

été trahie par Frantz. Zénaïcle aime bien aussi, et si honnêtement! son beau Mangin. Elle surveille pour l'empêcher l'adultère de Mme Roudic. Et son indignation à l'idée d'une pareille faute ! Hortense aime tant son Valmajour, qu'il faut le grotesque décor du Rink pour lui arracher sa folie du cœur.

Un rapprochement minutieux entre ces divers types de jeunes filles deviendrait presque de l'assimilation. Il est certain que Cécile, malgré son originale influence sur Jack, malgré le dégrossissement, si je puis dire, qu'elle accomplit clans ce Mauprat d'atelier, il est certain que Cécile rappelle bonne maman Elise, Désirée et les autres. Ce sont les mêmes personnes. Mariez Aline, mariez Cécile, donnez-leur des enfants, vous avez Claire Fromont, Rosalie Roumestan. Transportez le même type en Bretagne, il prend la coiffe, la tournure du pays et s'appelle Zénaïcle : même personne, la brusquerie et les fautes d'orthographe en plus ; même attachement pour les siens, même sérieux de pensée, même amour indélébile qui finit toujours par pardonner. Ces âmes honnêtes, ces têtes

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sages, jetez-les maintenant dans un milieu d'artiste qui les élève à la diable et les corrompe : vous avez Félicia Ruys, tendre, exaltée, névrosée. Heureusement, M. Alphonse Daudet excelle à mettre en lumière les nuances qui distinguent ces divers personnages sortis d'une môme conception, tous d'ailleurs beaucoup plus vrais, beaucoup plus existants que l'ancienne jeune fille des romans idéalistes. Idéaliste, mon Dieu, M. Daudet l'a été, par la grâce, par le charme même de son talent. Le poète n'a pu rester réaliste devant les jeunes filles, ces créatures qui nous séduisent tout simplement parce qu'elles sont demi-ignorantes, demi-élégantes, agréablement gauches, délicatement corrompues, bourgeoisement romanesques, souvent hypocrites, quelquefois jolies, toujours très fortes sur le piano. M. Daudet a subi leur ensorcellement et il les a embellies. A-t-il eu tort ? Peut-être plus exacte , l'observation eût moins porté. Les atténuai ions de pudeur et la souriante demi-fausseté dont les romanciers agrémentent ces sortes d'analyses sont peutêtre nécessaires à une certaine optique, H

peut-être, en un tel sujet la facticité est-elle une condition de la vérité. Grave question à débattre, l'avantage que donnerait aux romanciers l'application du vrai absolu, qui se résume à la formule de Balzac: « Une jeune fille peut sortir vierge du couvent, chaste jamais. » Qu'est-ce qu'elle sera clone dansle monde ? En partant de ce principe on ferait des peintures beaucoup plus réelles, mais jusqu'où pourrait-on oser?

Les jeunes filles de M. Daudet ont, du reste, des qualités particulières qui relèvent de l'observation et rétablissent l'équilibre de leur vie réelle. Elles ont en général ce qu'on appelle le « sens pratique ». Ce sont des anges, mais des anges dans le mouvement, raisonnables et raisonnant, quittant volontiers l'Idéal pour piétiner notre terre à terre. Séraphiques, oui; mais point rigoristes, point pédantes : — naturelles, à la portée de tous, indulgentes et immaculées. Elles nous apparaissent enfin avec un sourire d'apothéose, dans un envolement qui glisse entre l'imagination et la vérité.

Un caractère qui leur est propre, comme à

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beaucoup d'autres personnages, c'est l'amour malheureux et persistant. Cette constatation peut s'incarner dans Madeleine, la mère de Cécile. Le tempérament clc Cécile s'explique par celui de Madeleine, trompée par un intrigant Russe, le comte Nadine, bigame et faussaire, qu'elle continue à aimer jusqu'au bout...

« Oui elle l'aimait, et si grands que fussent son mépris et sa haine, l'amour était encore plus fort clans son cœur. Ce qui la tua certainement ce fut le remords clc continuer à aimer un être indigne ; car elle mourut bientôt, quelques jours après nous avoir donné notre petite Cécile. »

Ces lignes illuminent non seulement l'âme de Cécile, mais les âmes de toutes les jeunes filles de M. Daudet. On songe à Hortensc, à Désirée, à l'Arlésienne : « C'est un peu fort que le mépris ne puisse pas tuer l'amour. » L'importance de ce paragraphe place le cas de Madeleine bien au-dessus d'un incident épisodique ; car on la retrouve, cette note d'amour malheureux, dans tous h1* livres de l'auteur clc Tarin r In.

De là l'indulgence de l'écrivain pour les fautes de ses héroïnes. Il n'y a qu'une femme qu'il aurait pu flétrir, c'est Sidonie Rissler. Il a mieux aimé en faire une créature née pour le vice, irresponsable. Il est clément pour Félicia Ruys, il pardonne à M,ne Jenkins, il s'apitoie sur Sapho. Il atténue, par leur bêtise même, Colette de Rosen et Ida de Barancy. Il nous montre Séphora ne laissant entamer clans sa prostitution ni son cœur, ni ses sens, ni ses goûts : un marbre. Clarisse Roudic, autre femme adultère, a toujours l'air de « demander grâce » ; elle souffre de tromper son mari ; le repentir à chaque instant est au bord de ses lèvres. Cette plébéienne coupable est d'un très vigoureux dessin, avec sa nonchalance amoureuse paralysant son honnêteté intime, qui se révolte à la fin et reprend le dessus, soulagée et résolue devant l'amant devenu voleur

Ce serait le cas de répéter avec M. Zola : « M. Alphonse Daudet est un poète attendri. Il a la joie cle trouver le ciel bleu, les femmes belles, les hommes bons. Il marche en ami au milieu de la société. »

Oui ; et M. Daudet marche en ami surtout au milieu des jeunes filles, qu'il aime davantage parce qu'il a moins à leur pardonner.

Idées et théories de M. Alphonse Daudet sur le mariage des artistes. — Ne pas se marier et ne pas avoir de maîtresses. — Influence de la littérature, ta partir du romantisme, sur la morale individuelle. — De l'évolution fatale et prochaine d'une morale nouvelle dans notre état social.

Je suppose que vous veniez de passer la soirée chez M. Alphonse Daudet. En quittant son salon, seul clans le silence frais de l'avenue de l'Observatoire, emportant en vous la vision de cet intérieur, cette union conjugale poétisée aux rayons artistiques, la tiède atmosphère de travail et de rêve ou le maître écrit et pense, exilé dans ce nicl calme, avec ses enfants et sa femme, loin du Paris boulevarclier, du Paris journaliste, du Paris des cercles et cle la vie mondaine, — vous vous dites : « Voilà un homme heureux, riche, arrivé à la gloire, sur le point d'être académicien, partageant l'orgueil du triomphe

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avec sa femme, travaillant avec sa femme, rapportant tout à sa femme. Si cet homme ne croit guère à l'amour clans ses ouvrages, comme en revanche il doit croire au mariage ! non si vous voulez, au mariage vulgaire, union bourgeoise et prosaïque de deux natures moyennes, mais au mariage de l'artiste, du producteur, du poète, du peintre, de l'écrivain !... »

Eh bien, pas du tout ! M. Daudet a le mariage en horreur et conseille le célibat aux artistes, le célibat avec sa solitude, son froid, son vide stérile et desséchant. Et ici, nous tenons le confitentem reum, nous avons l'aveu de l'auteur, un aveu formel qui rend inutile la précaution des deux allégoriques pseudonymes dont l'écrivain a décoré les deux personnages du dialogue qui ouvre ses Femmes d'artistes, car c'est dans ce dialogue qu'il faut aller chercher les idées matrimoniales de M. Daudet. Ce dialogue résume le livre entier. Les nouvelles qu'il contient, ensorcelantes de grâce et de concision, ne font que développer ce principe général du prologue : les artistes son! condamnés au

mariage raté ou au collage stupide, — déclassés de F amour ou parias du mariage ! Pas d'autre alternative. Cette fois c'est plus que du pessimisme, c'est la défense de toute recherche de bonheur, d'amour, d'association domestique, imposée à l'aristocratie de l'intelligence. Comment M. Alphonse Daudet a-til le courage d'affirmer l'impossibilité pour un homme d'art de se marier sans la certitude d'une déception ? Si quelqu'un est mal venu à broyer du noir conjugal, c'est surtout l'auteur du Nabab. « Mais songe donc, mon ami, lui répond le poète, que tu viens de me donner pendant deux heures le spectacle et l'envie de ce bonheur que tu me défends. Il me semble qu'on respire ici le bonheur aussi largement que l'air du ciel à une fenêtre de campagne. »

Qu'est-ce que répond le peintre, c'est-àdire M. Daudet? ce Tu as raison. Je suis heureux, complètement heureux. J'aime ma femme à plein cœur. Quand je pense à mon enfant, je ris tout seul de plaisir. Le mariage a été pour moi un port aux eaux calmes et sûres Mais au risque de te pa-

raître fat, je te dirai que je regarde mon bonheur comme une sorte de miracle, quelque chose d'anormal et d'exceptionnel. Oui, plus je vois ce que c'est que le mariage, plus je suis épouvanté de la chance que j'ai eue. Je ressemble à ces ignorants du danger, qui l'ont traversé sans s'en apercevoir et qui pâlissent après coup, stupéfaits de leur propre audace. » — Que le mariage de M. Alphonse Daudet soit exceptionnel, c'est indéniable : le plus optimiste ne saurait avoir la prétention de rencontrer à point nommé une jeune fille d'un tel talent, une femme d'intérieur si complètement littéraire, qu'elle pourrait au besoin achever un livre commencé par son mari ; mais est-il interdit à une recherche plus modeste de trouver une femme, sinon collaboratrice effective, du moins d'un dilettantisme assez développé pour apprécier le talent de son mari, surtout après le travail d'influence et d'initiative du dit mari, lequel, s'il est intelligent, doit créer sa femme? Enfin; à côté des félicités absolues dont la vie de M. Daudet nous offre un exemple, ne peut-on encore, se tailler des demi-bonheurs dans

des unions plus humbles ? « Delacroix est resté garçon. » Soit. Flaubert aussi. Mais riposte l'ami : « Victor Hugo! » « Avec cela, réplique le Peintre-Daudet, que ce doit être amusant d'être la femme d'un homme de génie. Il y a des femmes de cantonniers qui sont bien plus heureuses. » Que répondre? Simple boutade évidemment, mais qui décèle une conviction arrêtée. L'auteur écrit, pour la défendre, des pages d'une verve insinuante, impitoyable. Décidément, son mariage le rend par trop sévère pour autrui. « A cet être nerveux, dit-il, exigeant, impressionnable, à cet homme-enfant qu'on appelle un artiste, il faut un type de femme spécial, presque introuvable, et le plus sûr est encore de ne pas le chercher. Il ne suffît pas d'être bonne et intelligente, il faut encore avoir un tact infini, une abnégation souriante, et c'est cela qu'il est miraculeux de trouver chez une femme...» Vous avez reconnu le portrait, n'est-ce pas? Il est aussi dans la préface de Fromont jeune, grande édition, presque en propres termes. Et l'ami impatienté de s'écrier: « Enfin tu auras beau dire, l'artiste est fait pour vivre

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en famille et cela est si vrai, que ceux d'entre nous qui ne se marient pas s'acoquinent dans des ménages de rencontre, comme ces voyageurs qui, las d'être toujours sans logis, s'installent à la fin dans une chambre d'hôtel et passent toute leur vie sous l'étiquette banale de l'enseigne: Icionloge au mois et à la nuit. »

Vous le voyez : si l'artiste ne se marie pas, il prendra une maîtresse ; s'il prend une maîtresse et s'il la garde, autant se marier, car je ne m'imagine pas du tout un peintre, un poète, un sculpteur sans femme, légitime ou non. C'est donc éluder la question que de répondre à propos des déclassés qui accrochent leur existence aux jupes d'une maîtresse : « Ceux-là ont bien tort. Ils acceptent tous les ennuis du mariage et n'en connaîtront jamais les joies. » Quel parti prendre alors ? Pas de mariage, pas de maîtresse. Quoi donc? Flirter, papillonner, musarder en amour ? Et si l'on y laisse son cœur, comme Musset? Sans s'expliquer davantage, M. Daudetveut convaincre son ami : « Puisque tu es décidé à tâter du mariage, lis cela

et viens me trouver quand tu l'auras lu. Je

crois que tu auras changé d'idée. »

Qu'est-ce donc que ce livre ? — Des histoires conjugales mêlées à des histoires cle concubinage. Légitimes ou irrégulières, le fond cle ces liaisons est identique : impossibilité de se comprendre, antipathie de goûts, de caractère, d'éducation: MmeHeurtebise, demoiselle de magasin, incurablement niaise, se désole d'avoir épousé un homme qui écrit des livres. Elle résumait, nous dit l'auteur, « cette espèce particulière de femmes qui parlent haut, pleines cle dédain pour le métier de littérateur qui rapporte peu et dont les heures les plus laborieuses ressemblent toujours à une capricieuse oisiveté ; » — une Italienne triviale et grossière, la Transtevérine, torture à petit feu son mari, auteur dramatique cle talent ; — un Ménage de chanteurs, ou l'époux cabotin fait siffler sa femme par jalousie cle métier ; — un Malentendu entre Madame, prosaïque et mondaine, et Monsieur, qui fait des vers qu'on n'achète

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pas, comme en général tous les vers ; — même donnée poussée jusqu'aux gifles clans les Voies de fait ; — la Bohême en famille, un sculpteur élevant ses filles à la diable dans le rêve et les distractions extérieures, en dehors de la vie, sous une poussière de paresse bruyante où le bonhomme vit avec sa femme dans la solitude et la sérénité de son génie ; — un Fragment de lettre où nous voyons une très gentille, très bonne et très jalouse petite femme remplacer les modèles dans l'atelier de son mari ; — un pygméc littéraire qui épouse la Veuve d'un grand homme pour le plaisir de s'annihiler dans l'admiration béate du défunt ; — ■ la Comtesse Irma, une drôlesse devenue comtesse à cause de l'enfant ; — enfin les Confidences d'un habit a palmes vertes, histoire d'un médiocre, arrivé par. . .l'influence de sa femme. Soyons polis pour les Académiciens.

Eh bien, toutes ces histoires ne paraissent pus concluantes. Ce sont de* cas trop particuliers, des faits trop isolés. I bailleur s, comme le dit très justement M. Zola, et l'auteur a trouvé là la note qu'il rend si bien; seule-

ment il est juste de dire que ses artistes sont des bohèmes pour la plupart et que chez les vrais travailleurs la femme est presque toujours une brave et digne femme, méritant tous les respects. » L'exclusivisme théorique de ce singulier livre vous froisse davantage encore lorsqu'il s'agit de la maîtresse. Les quelques types de maîtresse qui s'y trouvent ne font guère honneur à leur sexe. L'une quitte son mari pour vivre avec un amant, puis se dégoûte de F amant-poète et retourne au mari ; une autre trompe son mari sans qu'elle puisse dire ni que l'on sache pourquoi ; une autre, un modèle taré, devient bêtement comtesse. . . Soit ! mais la question est de savoir si ces sortes de femmes constituent une catégorie spécialement destinée aux artistes, aux écrivains, aux sculpteurs? Je ne suppose pas, pour l'honneur de mes confrères, que nous ayons le monopole des maîtresses stupides, des fausses maîtresses ou des épouses bêtes. Je pense qu'un homme d'art peut, tout comme un autre, avoir la prétention de rencontrer une femme fidèle dans l'amour ou intelligente dans le mariage. Qu'il y ait des maîtresses

qui vous trompent, qui sont indignes de réhabilitation, c'est indubitable ; mais bourgeois ou homme de lettres, avocat ou poète, elles peuvent échoir à tout le monde. Pas de priviligiés là-dessus. Contrôlée par l'observation, la conclusion de M. Alphonse Daudet est donc à tous les points de vue discutable.

Tout cela, bien entendu, n'empêche pas les Femmes d'artiste d'être un ouvrage de premier ordre, pour la distinction exquise du style, pour la délicatesse et l'acuité de l'observation

Puisque j'en arrive à parler de la maîtresse, qu'on me permette quelques réflexions sur la place qu'elle occupe et sur le rôle nouveau qu'elle tend de plus en plus à jouer clans notre état social. C'est par là que je terminerai cette étude.

M. Emile Zola, un écrivain incontesté et un critique original, a signalé dans quelques uns de ses livres, l'influence selon lui néfaste

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du romantisme sur les arts et sur notre littérature ; mais ce qu'il n'a pas montré, ce qu'on oublie trop, c'est l'action directe du romantisme sur les passions et sur la morale. Il s'est produit, en effet, à partir de René, l'œuvre immortelle de Chateaubriand, un détraquement social dont il est curieux de suivre les progrès, principalement au point de vue de l'amour. Lamartine Fa idéalisé. George Sand a attaqué le mariage, Musset a chanté la passion. Tous les quatre, y compris Chateaubriand, ont, chacun pour une part différente, grisé les âmes, déséquilibré les esprits, entamé les cœurs. Ils ont, George Sand et Musset surtout, donné la poussée à leur siècle, ils nous ont fait ce que nous sommes, ils ont modifié les notions intimes de morale, remis en discussion des principes hors de cause jusqu'alors ; enfin, en sanctifiant la faute par la souffrance, ils ont troublé les consciences en lutte entre les nécessités du devoir et les convoitises du bonheur. Musset, lui seul, a plus fait contre le mariage et pour la passion que toutes les thèses dithyrambiques de Mme Sand, que toutes les théories fourriéris-

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tes, saint-simonniennes et autres. Or, Musset a été et est encore le poète le plus lu des femmes et des jeunes gens. Il nourrit et il nourrira toujours les générations arrivantes. De là, une influence qui se co itinue.

Eh bien, de môme que, chez nous, l'évolution scientifique a détruit la croyance religieuse, et l'arrivée de la démocratie l'autorité politique, la littérature de passion devait, à son tour, ébranler la foi à la morale. Cet ébranlement s'accentue tous les jours . Mœurs, politique, religion, tout se tient socialement. Après les premiers coups portés par le romantisme, est venue l'école nouvelle, la méthode expérimentale appliquée au roman par Balzac et ses continuateurs. Si une école devait amoindrir le sens du devoir et contribuer à l'affaiblissement des principes moraux, c'est bien l'école des milieux, l'école scientifique, tendant à matérialiser la passion, à substituer les tempéraments à la psychologie. Mais d'autres faits, d'autres causes, d'autres fermentations ont activé cette influence. Regardez autour de vous. Le spectacle que lègue à l'histoire la lin du XI.V siècle esl un

des plus obsédants, un des plus mystérieux à étudier. Partout le chaos, — nuit définitive ou crépuscule d'une prochaine aurore : tous les principes sociaux remis en question ; la négation de la propriété s'affirmant par la dynamite; l'anarchisme passé à l'état de doctrine ; non plus môme la libre-pensée, mais l'athéisme gagnant les masses ; le divorce enfin voté, c'est-à-dire une révolution radicale dans nos mœurs ; l'envahissement du pornographisme ; le scepticisme esthétique arrivant à l'immoralité inconsciente... Est-ce tout? Non. Nous avons eu des procès qui rappellent les Romains cle Suétone. Le mariage civil a été ridiculisé en pleine Comédie Française. Le mariage religieux n'est plus qu'une simple formalité de convenance. Les purs catholiques se passeraient cle M. le maire ; les libre-penseurs se passeraient de l'Eglise. lien est qui se soucient aussi peu cle l'un que de l'autre. De là cette quantité cle ménages irréguliers que la loi , pour être juste, devra, clans cinquante ans, classer sous une protection légale au moins équivalente à celle accordée par la loi romaine au « con-

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cubinat. » Nous avons vu un homme d'esprit, un savant illustre, marier publiquement ses filles à la façon élémentaire du bénisseur Marcel, au cinquième acte des Huguenots. Voici maintenant un critique d'autorité affirmant que les liens du cœur sont d'autant plus forts qu'ils n'ont pas de sanction. M. Dumas fils distingue l'amour et l'adultère : « Nous ne sommes pas ici dans l'adultère, nous sommes dans l'amour. » L'amour !

Mais les jurys de Cour d'assises proclament tous les jours hautement ses droits ! A-t-on assez critiqué ses acquittements scandaleux ! A-t-on assez raillé sa sensibilité bourgeoise ! Vierge, épouse, maîtresse, qu'une femme, pour se venger d'un homme infidèle, se décide « à traiter l'amour parles caustiques, » elle est sûre d'être absoute. On a môme lu dans les journaux l'acquittement d'une femme qui, par erreur, avait tué un passant, croyant tuer son mari. Sommes-nous assez loin des théories de Y Homme-femme et de la Femme de Claude ! . . .

Mieux : un grand journal de Paris , le GauZow, publie l'éloge de lamaîtresse qui a

soutenu de son amour et de son énergie le spirituel M. Blum. L'académicien Maxime Du Camp consacre une page très enthousiaste de ses Souvenirs littéraires à la maîtresse de Louis Bouilhet, qui a consolé le poète jusqu'à sa mort, travaillant avec lui, refusant toujours de se faire épouser. Victor Hugo, accompagné de ses petits enfants, conduit le deuil de Mme Drouet, la maîtresse qui avait vieilli à côté de lui. Des discours sont prononcés sur cette tombe, des discours émus, respectueux, devant un public qui trouve cela très naturel. Dans une préface écrite à propos d'un livre sur Cham, M. Dumas fils raconte l'histoire inédite du mariage du comte de Noë avec sa maîtresse, que l'auteur peu sentimental du Régent Mustel déclare admirable. Mais on remplirait des pages avec des faits de ce genre! « Le temps des bégueuleries est passé ! » s'écrie un jour Gambetta , résumant ainsi sans le savoir toute une évolution clans le domaine des mœurs. .. En vérité, ne sont-ce pas là des symptômes, des manifestations, — particulières, si l'on veut, mais irréfutables, puisqu'elles sont publiques, — qui dénotent

une vraie crise, latente, générale, clans notre état social ?

Qu'est-ce clone que cette crise? — Tout simplement une transformation, un déplacement de la morale. — Les vieilles notions du devoir sont en train de s'atténuer, de se modifier, de s'effacer sous l'influence des idées et des nécessités nouvelles de notre vie de décadence. Ces notions disparaîtront: on en formulera d'autres. C'est à quoi fatalement aboutira le mouvement scientifique et politique de ce siècle, complété, aidé par l'action psychologique cic notre littérature depuis soixante ans.

Voulez-vousun signe manifeste de ce prochain état de choses, un signe à la fois cause et conséquence, — car les faits ont toujours entre eux une action réflexe ? Voyez le rôle de plus en plus considérable de la maîtresse à notre époque. A mesure que l'opinion mondaine a fait des concessions, on a vu un plus grand nombre de gens , malgré la persistance de certains mépris, mettre un principe de conscience dans des liaisons 011 l'on n'apportait autrefois que du caprice el du

plaisir. « Le monde, ai-jc lu quelque part, est pétri d'indulgence pour les liaisons nouées avec réserve et savoir-vivre. » Faites donc un pas clans la vie sans coudoyer des mariages illégitimes, acceptés, respectés, absous. Avez-vous compté les jeunes gens, les viveurs, les hommes d'esprit qui finissent par séculariser leur amour ? Pourquoi cela? Peut-être est-ce une réaction, peutêtre est-ce une revanche religieuse. La passion étant la seule chose qu'on ait l'illusion de croire éternelle, le cœur semble vouloir par l'amour, se consoler d'avoir perdu ses autres croyances. Que cle femmes, aujourd'hui mères de famille estimées, autrefois maîtresses condamnées par l'opinion ! Ont-elles changé pour cela ? Non. La société les appelle d'un autre nom, voilà tout. Est-ce un bien? Est-ce un mal ? Je n'approuve ni ne m'indigne. Je constate seulement un mouvement nouveau d'appréciation morale qui se manifeste dans le public ; et je suis heureux de me rencontrer sur ce point avec une phrase caractéristique de M. PaulBourget. Parlant du futur fonctionnement social du XXe siècle, modifié

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selon lui d'après diverses hypothèses très

judicieuses, Fauteur des Essais de psychologie contemporaine déclare : « Une semblable idée est grosse d'une morale toute différente de celle qui nous régit à l'heure actuelle. » Eh bien, je crois que nous y marchons à grands pas, vers cette morale entrevue par M. Bourget. Et même « à l'heure actuelle, » elle semble déjà sensiblement « différente » de la morale d'il y a soixante ans.

La morale ! Mais, au fait, comme résultat, telle qu'elle est, n'est-cllc pas une pure abstraction? On y croit sans cloute encore, oui, mais hypocritement, question de tenue, en gens du monde, par cant familial, en bon papa qui envoie sa fille à la messe et qui n'y va pas. Nous affectons des pseudo-pudeurs, des indignations bien pensantes, des prudhommeries obligatoires ; mais au fond la morale est comme la religion : elle ne nous paraît belle qu'à condition ne ne pas la suivre. Voilà pour les hommes. Quant aux femmes, — quiPignore? — elles se créent leur morale comme elles se créent leurs idées religieuses....

— Mais alors notre corruption ?.... — Notre corruption n'est peut-être pas plus profonde que celle de nos pères ou des anciens peuples ; admettons même l'éternelle égalité du niveau immoral à travers les siècles ; seulement notre corruption a cette supériorité, cette subtilité sur les autres décadences, que nous la raisonnons, qu'elle ne nous choque plus, que nous la réglementons et qu'au lieu cle continuer à croire au devoir, tout en restant esclaves de nos passions, nous sommes honnêtes à rebours et nous faisons parfois de nos passions des devoirs. Un grand journal mondain et par conséquent compétent sur cette question, publiait ceci : « Qui dressera sur la scène théâtrale de ce temps le spectre formidable de l'adultère devenu sympathique et presque légitime, si ce n'est légal... L'adultère devenu, hélas, la dernière incarnation de l'amour! » Plus éloquents que les appréciations, les chiffres sont là pour établir le bilan de cette morale vacillante. A Paris, le tiers des naissances est illégitime. Et l'effrayante statistique des procès en adultère, des séparations de corps, des enlève-

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mcnts, des suicides par amour!... Il existe, à Paris, 6,275 femmes mariées vivant sans mari, c'est-à-dire séparées amiablement ou judiciairement. Cela fait 6,575 maris sans femmes, ce qui revient à 12,540 personnes désunies dans le mariage, c'est-à-dire unies autre part. L'énumération fantaisiste des honnêtes femmes de Balzac pourrait bien finir par être un peu plus que de l'esprit. Je parlais de statistique ? Si l'on consultait toutes celles qui se publient à Paris et qui commencent très heureusement à se publier dans les grandes villes, on tirerait d'une multitude de faits, arides à indiquer ici, la plus énergique conclusion en faveur de la nécessité et de l'évolution prochaine d'une morale nouvelle dont la loi du divorce ouvre la première phase. Et cette morale qui doit nécessairement sortir du chaos littéraire et social de la passion, devient la chose du monde la plus naturelle, si l'on admet que toute morale est relative et varie de peuple à peuple, de climat à climat. Question de temps, alors. (Vile évolution se préparerait sourdement, mais sûrement. On la voit déjà pénétrer dans les

couches sociales, traduite en faits par un abaissement significatif des scrupules du public et du législateur, par une modification lente, mais très sensible, de nos idées et de notre conduite à l'égard de la femme en matière de mariage et d'amour. Ce sera, je crois, le rôle du XXe siècle de légitimer ce que l'opinion commence à absoudre, à permettre, à réclamer. Et cette transformation sera fatale, rigoureuse, aussi inévitable qu'une déduction mathématique. Otez cette hypothèse, — certitude pour l'observateur — ôtez cette possibilité d'évolution, l'avenir devient insoluble, c'est l'anarchie psychologique en perspective, le naufrage des consciences, l'immoralité victorieuse demeurant l'immoraralité; c'est, sur les ruines de la foi morte, la réalisation à bref délai du mot terrible de M. Dumas fils: « Nous allons à la prostitution universelle. »

Eh bien, non, non! C'est impossible. Ce serait monstrueux. Nous dévions, soit ; seulement nous dévions par l'amour, par la femme, par la maîtresse, vers une morale plus indépendante, plus large, sans préjugés,

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affranchie du contrôle religieux, ne relevant que de la conscience, incarnant les idées nouvelles et conciliant à la fois notre positivisme mercantile, nos hypocrisies libre-penseuses, nos pudeurs civilisées et les irrémédiables corruptions de notre brillante décadence.

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