‹ L'amour chez Alphonse DaudetChapitre 3 sur 12 · AUTRES ESSAIS · texte numérisé non relu

AUTRES ESSAIS

CHEZ

AIjPBEI} DE MTJSSET

CHEZ

Que de contradictoires pensées, de maximes disparates, de bizarres théories n'a-t-on pas eu la faiblesse d'écrire sur les femmes ! Notez que l'on n'a rien affirmé dont le contraire ne soit parfaitement acceptable, et que l'on acquiesce, enfin de compte, aussi volontiers au Bien qu'au Mal qu'on a dit des femmes, ces spirituels résumés de compilations paradoxales. L'un ou l'autre, lu le premier, l'emporte toujours sur le second, à moins qu'ils ne s'équilibrent et que la femme ne soit un mélange égal de mal et de bien, ce qui, à notre époque dogmatique et tranchante, serait un axiome presque original.

Que les femmes, d'ailleurs, se résignent à n'avoir jamais déjuges impartiaux, mais des

déprédateurs acharnés ou d'enthousiastes admirateurs, qui tous mesurent leur opinion aux mécomptes ou aux succès qu'ils ont rencontrés chez elles. C'est ce qui rend un pareil sujet si largement ouvert à la liberté d'appréciation. Jeune homme, vieillard, littérateur, simple bourgeois, qui ne s'est donné — et combien de fois! — le plaisir cle juger les femmes, cle les juger sans appel, avec indulgence ou sévèrement, les enveloppant dans une sentence pleine cle petites exceptions hypocrites et méfiantes, à l'aide desquelles on croit se faire pardonner l'injustice de son propre arrêt.

Sur une semblable question tant diversement traitée, s'il est curieux d'étudier l'opinion des philosophes et des penseurs dont le scientifîsme contraste si singulièrement avec la grâce et la sentimentalité féminines, la manière dont un poète cle passion et de rêve apprécie les filles d'Eve me semble digne d'un intérêt aussi grave et peut offrir une plus sérieuse leçon. Le poète ne juge pas, il sent; il ne raisonne pas, il aime; pour me servir d'un de ces mots mortels venus d'Allemagne comme

beaucoup de choses ennuyeuses, il est un être essentiellement subjectif, c'est-à-dire s'occupant moins d'analyser la femme que de la subir et de vivre d'elle. Les croyances de la femme sont les siennes ; il a les mêmes faiblesses, les mêmes aspirations, les mêmes désirs. Que pensera cet homme de la femme et comment l'aimera-t-il? Il m'a paru original de chercher la réponse chez Musset, si souvent notre plus grand poète et duquel on peut dire que l'amour a été la raison de son génie.

Chez Musset, tout d'abord, on ne rencontre pasà l'état aigu cette tristesse exaltée à plaisir, lamentable et incurable, qui a faussé les lyres romantiques, comme si la mélancolie était la revanche fatale du bonheur d'avoir aimé et du dépit d'avoir souffert. Nul n'est moins « pleurard » que l'auteur de Namouna, ; mais, plus résignée, plus stoïqu£, sa tristesse n'est pas moins profonde. Et cela s'explique. Chez le poète, chez l'homme, dans l'humanité même, la foi

morte, l'espoir envolé, le devoir croulant, la conscience incertaine, peut-il rester autre chose que le désarroi, l'amertume, l'éternel désenchantement ? On a trop répété que la science nous a guéri de M. Cousin et de Chatterton. Pousser le scepticisme jusqu'à railler sa douleur, fermer les yeux pour ne plus voir, ce n'est pas résoudre la question. Croyez-vous que notre maturité sociale ait arrêté l'influence des livres, tels que Lara, Werther, René, Obermann, Lélia? — Z^a?-a, c'est-à-dire latristesse et le remords; Werther, c'est-à-dire la passion désespérée aboutissant au suicide ; René, c'est-à-clire l'inaction intellectuelle et morale ; Obermann, c'est-àdire le désir insatiable et paralysé ; Lélia, c'est-à-dire la souffrance de la volupté impuissante. . . Hélas ! la génération d'aujourd'hui est atteinte de la même maladie que la génération d'hier ; seulement la débauche endort nos cris ; seulement la frivolité de notre matérialisme adoucit nos angoisses. La science a trouvé l'opium de l'âme. Rolla souffre autant que Werther et plus que René ; mais Rolla aujourd'hui se contente-

ra de sa nuit de plaisir avec Marion et ne se tuera pas.

C'est surtout dans la déchirante Confession d'un enfant du siècle que l'on peut suivre l'idée qu'au milieu de ses adorations et de ses faiblesses, Alfred de' Musset s'est faite du caractère, du rôle, des devoirs de la femme. N'en déplaise à ceux qui se méfient des jugements où la sensibilité tient trop de place, Musset, qui vécut surtout par le sentiment, n'a rien jugé que d'après son cœur, n'a rien senti qu'avec son imagination, — et il a bien jugé et il a bien senti. Seulement, la femme lui est toujours apparue sous un seul aspect, le plus logique, le plus significatif pour un poète, mais le moins digne, si j'ose dire, et le plus déchu : celui de la maîtresse. Cherchez clans les œuvres désordonnées de cet incomparable génie une page pour la mère, pour l'épouse, pour la sœur, ces trois royautés de la famille, vous ne l'y trouverez pas. Vivant en dehors des joies domestiques, ne demandant à la destinée que ses consolations les

plus enivrantes, Musset, dans le secret de ses lettres intimes comme dans ses pièces les moins apprêtées et les plus bourgeoises, ne semble pas se douter que la femme soit autre chose qu'une maîtresse et que la vie ait un autre but que l'amour. L'amour, voilà la vie; la maîtresse, voilà la femme.

Là est toute l'œuvre de Musset, au point de vue passionnel. C'est même cette impuissance à goûter un bonheur exempt des orages de la passion qui a inspiré quelques unes de ses pièces les plus amères, notamment les Vœux stériles, Tristesse, et dont le reproche revient dans sa Nuit d'Août sur les lèvres de sa Muse(J). Mais le cœur reprend vite sa tyrannie ; et lorsque le poète s'écrie qu'il donne volontiers « son génie pour un baiser » ; lorsque, sous une forme spirituelle originalement empruntée au Don Juan de Byron, il affirme que c'est assez pour l'homme d'avoir aimé et qu'après « quinze ans d'étude », le meilleur résultai est une « cornette au bout d'un cotillon », cela paraît très plaisant ; mais

(1) « Et que trouveras-tu, le jour où la misère... »

c'est une chose que Musset pensait, car sMl quitte son masque d'écrivain, dont la sincérité peut être suspecte, pour s'épancher dans le sein de son meilleur ami, il n'écrit pas autrement : « N'y a-t-il pas toujours, « dit-il, quelques vieilles têtes à perruque pour dire : Tout cela est de votre âge, mon enfant. J'ai été comme cela aussi dans ma jeunesse. Il vous faut un peu de distraction, pas trop, et puis vous ferez votre droit et vous entrerez chez un avoué. » Ce sont ces gens-là que j'étranglerais de mes mains. La nature a donné aux hommes le type de tout ce qui est mal : la vipère et le hibou sont d'horribles créations ; mais qu'un être qui pourrait sentir et aimer éloigne de son âme tout ce qui est capable de l'orner et appelle aimer un passe-temps et faire son droit une chose importante ! — anatomistes qui disséquez des valvules triglochines, dites-moi si ce n'est pas là un polype ? » (1) La femme fut donc de sa part l'objet d'un culte qui est, à mon sens, une des grandes

(1) Correspondance. Lettre I.

originalités de Musset, au point de vue de l'influence sociale que peut exercer la moralité littéraire. La plupart des poètes, plus particulièrement ceux de notre époque, ont chanté la femme. Ce n'est point chez Musset le libertinage pompadour du XVIIIe siècle ni l'idéalisme tendre, doux, voilé, respectueux, dont Lamartine, le premier en France, a revêtu les plaintes du cœur et la poésie amoureuse. Lamartine a idéalisé la femme: c'est sa gloire; Musset a idéalisé, non pas la femme, mais la maîtresse, qui est encore la femme, mais la femme tombée, selon le monde. Le mot maîtresse revient dans presque toutes ses pièces, à tout propos, sans mépris, sans forfanterie, absolument comme on dit : « ma femme. » Dans les sonnets adressés à ses amis, il prend souvent à partie leur « maîtresse » ; et dans la Lettre à ce même et chaste Lamartine, d'émotion si poignante, où le vers jaillit d'un trait, en lave, en bronze, sans incidentes, le porte racontant une infidélité, parle de la s maîtresse » de l'auteur des Harmonies, lequel n'a jamais ri [ué ce mot dans ses vers.

Peu s'en l'nil qu'il ne prédise à Une jeune

dame, comme une chose certaine et fort naturelle, de devenir tôt ou tard la maîtresse d'un inconnu que le ciel lui réserve. Le mot ne s'y trouve pas; mais il est clans l'idée. Et Musset en ceci ne pensait manquer de tact ni de délicatesse, c'était simplement sa façon d'envisager la vie, de juger la femme. Encore n'est il question ici que de ses poésies personnelles; mais combien cette habitude qu'on appellerait parti-pris, si Musset pouvait être taxé cle maniérisme, vous saisirait davantage, si vous parcouriez ses prétendus poèmes où le sujet sert de thème aux causeries et aux fantaisies les plus spirituelles ! Qu'est-ce que Don Paëz, les Marrons du feu, Portia, Mardoche, Suzon, sinon des histoires cle maîtresse ? Et Namouna, ce poème à digressions exquises, d'une gaieté si triste, d'une allure si éminemment française, les vers les plus parfaits cle notre langue, au dire cle Sainte-Beuve (1),

(1) Il ne serait pas sans profit ni sans intérêt de comparer le voluptueux Sainte-Beuve à l'auteur de Rolla. Le chantre délicat des Consolations qui pleurait de n'avoir « jamais connu l'amour vrai, l'amour pur », et qui, las d'être partout repoussé, chercha dans la volupté l'oubli

qu'est-ce autre chose encore qu'une histoire de maîtresse ? Dans Rolla, le poète compare la terre à la « maîtresse » du soleil. Môme comparaison, plus loin, entre l'Espérance et le Destin. Il place ailleurs le nom de sa mère à côté de ce nom voluptueux qu'on retrouve à chaque page : « Je n'ai servi que Dieu, ma mère et ma maîtresse. » Il mêlera clans Namouna la maîtresse et la sœur en magnifiques vers, sus de tout le monde. La Nuit d 'octobre nous offre souvent ce mot au bout des alexandrins. La Confession d'un enfant du siècle est encore la narration douloureuse de quelques années vécues avec une maîtresse. Emmeline, Les deux maîtresses, Frédéric et Bernerette, Le fils du Titien, Le secret de Javotle, Mimi Pinson, toutes ses nouvelles, sauf une ou deux, sont des aventures de maîtresse ; et je ne sais rien de mieux stylé, de plus capiteux; rien de plus élégamment immoral que ces nouvelles ; rien qui soit pour

de l'amour, offre plus d'un trait d'analogie avec le porto que Céleste Vfogador trouva buvant de l'absinthe aveo le dernières «les femmes. Malheureusement Sainte^

Beuve n'eut de la passion que les sens.

une femme d'une contagion plus dissolvante. Combien de temps mettrait l'inexpérience féminine qui rechercherait ces lectures à se persuader qu'en ce bas-monde, où tant de devoirs se disputent pourtant leur destinée, l'universelle condition du mariage est pour les femmes de choisir un amant au premier ennui qui leur vient ? Dieu merci ! par ce siècle réaliste et scientifique la vertu est devenue assez vieux jeu, pour qu'on ose la défendre sans se croire pruelhommesque, ne serait-ce que par coquetterie ou désir d'originalité.

Musset, lui, ne la met même pas en question. Peut-être ignore-t-il qu'elle existe. La dignité, le sens moral de la femme lui ont échappé, et si complètement, que tout chez lui est incohérence, déchirement, passion, lyrisme. On dirait un révolté traversant la vie en pleurant, clans les bras clu plaisir. C'est pourtant notre humanité absolue que Musset a rendue là, le trefond de notre nature, débarrassée des conventions sociales et des principes de pudeurs qu'on devrait appeler si souvent nos hypocrisies. C'est par là surtout qu'il restera aussi éternel que Molière.

Ce qui est très singulier, c'est la moralité de quelques unes de ses pièces de théâtre, non pas nombreuses ; mais, si je ne me trompe, Barber ine est le triomphe de la vertu conjugale et II ne faut jurer de rien l'apologie d'un amour bien différent de celui d'une maîtresse. Dans un de ses ouvrages qui renferme de dures et artistiques choses, L. Veuillot s'étonne que les drames de l'auteur de Mauprat offrent cette anomalie. C'est que le théâtre, quoi qu'en ait dit avec beaucoup d'autorité l'école du roman d'observation, vit de convenu, de principes admis, de servilisme social, de facticités obligatoires. Du reste, même dans ses pièces dramatiques, la note passionnée emporte presque toujours le génie de Musset hors de la voie commune, loin des lois morales, dans un vol si sublime qu'on se ferait scrupule de le rappeler ; et c'est dans une mesure très restreinte qu'on peut signaler quelques exceptions à cette fougueuse indépendance.

La différence ou plutôt Y abîme qui le sépare des autres poêles, c'est, encore \\\\r fois, qu'il a idéalisé la maîtresse. L'amour, chez Musset,

est un hymne de la chair, mais chanté sur une harpe céleste. Il y a loin de là au joli érotisme de Parny. L'amour n'est pas chez Musset un passe-temps,; il ne le réduit pas à une peinture lascive et provoquante, à un délire où il n'entre rien de l'âme ; il prend chez cet amer enfant du siècle de plus vastes proportions ; son horizon dépasse la terre : il s'agit d'immortalité, d'union devant Dieu, de communion éternelle, de destinée, d'idéal. Il adore la beauté, non point en païen, comme André Chénier, quoiqu'il y ait du Chénier dans Musset, mais en poète qui a un cœur, de l'imagination et la foi morte. Ce n'est pas du plastique, c'est du passionné ; c'est plus que le plaisir, c'est la volupté, c'est plus qu'un caprice, c'est un culte (1). Voilà ce qui accentue la dissemblance de l'auteur de Rolla,

(1) « Mon ami, je ne suis pas votre maîtresse tous les jours ; il y en a beaucoup où je suis, où je veux être votre mère. Que Dieu qui me voit, qui m'entend, me

donne la force d'accomplir ma tâche » (Confession

d'un enfant du siècle. Partie IV, en. m.) « Je protestais à deux genoux de mon respect pour elle jusqu'au pied de son lit. J'y entrais comme dans un sanctuaire. » (Ibid. Chap. ir.)

non seulement avec les poètes cle l'avantdernière école, mais avec les poètes romantiques de son temps et Lamartine en particulier. Entraîné par le rrjôme mouvement et fils d'une môme école, Musset, qui, admis un jour au Cénacle, commença par rudoyer Victor Hugo, n'a gardé du romantisme que les rêves de l'âme, l'immense besoin d'aimer, l'adoration de la femme et un très vague reflet mélancolique. Son amour est fait de toutes ces choses, communes aux romantiques, et mises en relief par sa personnalité puissante ; mais il y a mêlé la note voluptueuse ; il a rendu son doute plus déchirant ; il a adopté le persiflage, et tout cela l'a fait lui. C'est du romantisme transporté dans le flirtage des salons, entre deux valses et une loge d'opéra. Le génie de Musset est au fond si différent cle celui de Lamartine, ce poète des âmes qui a chanté comme Pétrarque a aimé, que je serais curieux d'éclaircir dans quelle mesure l'auteur de Rolla conciliait la haute admiration qui éclate à chaque vers de sa Lettre au grand poète avec la moquerie dédaigneuse dont il abreuve de très bonne foi « les pleurards à nacelle, les amants de la

nuit et des lacs », toute l'école enfin dont le chantre clés Méditations a été l'illustre chef. Peut-être Fauteur de don Paëz ignorait-il les ivresses infinies que procure l'adoration exclusivement platonique de la beauté. Sa Muse, si pensive parfois, si découragée, ressemble plus à une femme qu'à une créature céleste ; et si vous voulez saisir en quelques mots ce caractère, sur lequel j'insiste parce qu'il résume notre poète, relisez l'hymne à la Volupté qui commence le chapitre XI de la troisième partie de sa Confession. Quelle poésie égalera jamais le lyrisme de cette prose. N'est-ce pas la maîtresse, n'est-ce pas la volupté idéalisées dont nous parlions tout à l'heure? Tout Musset est dans cette admirable page : c'est là qu'il faut analyser sa manière de concevoir l'amour et de juger la

femme .

Est-ce à dire que le charme de la pudeur, la grâce, le prestige d'innocence, les qualités conventionnelles qui font de la jeune fille une création chère à tous les artistes aient absolument échappé à un poète plus accessible qu'un autre aux nuances d'art,

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d'amour, de beauté ? Non, sans doute; et pour n'être pas l'objet d'une inspiration fréquente ni celui d'un culte personnel toujours digne d'elle, la jeune fille, chantée quelquefois par Musset, y apparaît environnée d'une auréole lumineuse, presque sans tâche. Le poète a trop rarement esquissé ces angéliques créatures qui sont à elles seules toute la poésie, — poésie fausse, mais poésie ; — mais lorsqu'il consent à peindre les rêves de la jeune fille au lieu de la passion emportée de la maîtresse, quel sensitisme ému ! quel accent ! quelle fièvre ! Il ne s'élève à coup sûr pas plus haut qu'habituellement ; mais n'est-ce pas assez que son inspiration reste la même, là où son cœur ne s'ouvre peut-être qu'à demi? La délicieuse création que la Cécile de II ne faut jurer de rien ! Que de vérité cruelle, que d'analyse touchante dans Margot, dans les deux héroïnes de A quoi rêvent les jeunes filles ! Et quelle poésie dans sa Deïdamia ! Ce sont là ses plus parfaites figures de jeunes lilles, les seules d'ailleurs, en y comptant le souvenir de Lucie, ce morceau si jeune, si pur, si mélancolique !

Mais ce n'est pas seulement la manière de comprendre l'amour qui distingue Musset, c'est encore la façon dont il a vécu de la femme, comparée à l'amertume avec laquelle il l'a toujours jugée. Les Poésies et la Confession cl un enfant du siècle nous montrent le poète dans un perpétuel état de défiance, de malaise, d'ironie. Son cœur, trop noble pour les adopter en entier, est évidemment ébranlé par les théories décourageantes de Desgenais. Délaissé à vingt ans par la seule créature qu'il ait aimée, et de quel amour ! dévoré d'un égal besoin de passion et de repos, la première chose qu'il apprit des femmes, c'est à douter d'elles. Veuve prématurément de ses plus chères illusions, sa vie devint un orage d'espérance et cle douleur. Dans ses meilleurs instants il traite le joli sexe cle sexe « absurde, exécrable et charmant. » Ailleurs, il déplore l'inconstance et la coquetterie féminines et

s'écrie

J'aime encor mieux notre torture Que votre métier de bourreau...

Le reproche qui domine ces plaintes, dont

l'aigreur passerait chez un autre pour de l'affectation, est celui d'infidélité. Son éloquente Confession débute et se termine par une infidélité. Musset qui croyait très peu en Dieu ne croit pas du tout à la femme, et cependant la soif de la femme l'a dévoré. Il a vécu et il est mort par elle. Encore une des choses qui le font lui, cette persistance à aimer la femme malgré ses désillusions, malgré ce qu'il a souffert d'elle. Ce déçu n'est jamais blasé; damné, il adore. Aucune trace chez lui, — sauf quelques vers légers, « bonsoir ! le charme cesse », par exemple, — aucune trace de satiété ni de dégoût. Il est plus près de Des Grieux que d'Adolphe. Dans sa Confession, c'est de sa façon d'aimer, c'est de son propre amour que l'amant se lasse, non de l'amour de la maîtresse. Musset persifle le mariage, se moque des maris, raille les sentimentalités, tout ce qui est garantie, permanence, dans la passion; et cependant il croit à la durée, à la fidélité, à l'éternité dans l'amour. Il voudrait bien changer de maîtresse, et ne se console pas d'être quitté; il voudrait bien les posséder toutes, cl; ne peut se défendre d'aimer

la même. C'est un passionne inconscient. Que dis-je? C'est l'homme, c'est vous, c'est tout le monde.

Il est dépravé par le plaisir, par la chair, par les nostalgies sensuelles, par les supplices des amours brisées soudainement.

Cette « maladie morale », comme il l'appelle, lui a fait concevoir un type d'amant très exact, l'Octave de sa Confession, qui récompense par un épouvantable martyre, le dévouement et l'abnégation de sa maîtresse, tantôt la traitant comme la dernière des créatures, tantôt se moquant des protestations d'amour de la pauvre femme et la torturant sans jamais lasser la résignation de sa victime. « Qu'y a-t-il, nous dit-il, de plus cruel pour une femme que de voir un homme qui sort de ses bras tourner en dérision par une bizarrerie sans excuse ce que les nuits heureuses ont de plus sacré et de plus mystérieux. » Et, plus loin : « 0 enfant, lui disait cette femme, tu portes au cœur une plaie qui ne veut pas guérir ; cette femme qui t'a trompé, il faut que tu l'aies bien aimée ! oui, plus que moi, bien plus, hélas ! puisqu'avec

tout mon pauvre amour je ne puis effacer son image ; il faut aussi qu'elle t'ait cruellement trompé, puisque c'est en vain que je te suis fidèle... Pourquoi ces jours où tu parles de l'amour avec mépris, où tu railles si tristement jusqu'à nos épanchements les plus doux ? »

Examinerai-je maintenant la part de louange ou de blâme qu'il convient d'accorder à cette dépravation inconsciente, transformée en système par les imitateurs, et qui consiste dans un mélange d'adoration et de mépris?

Musset a-t-il tort d'avoir chanté la maîtresse et de l'avoir ainsi chantée? Non: il sentait ainsi.

Est-ce un exemple à suivre? Comment répondre, sans moraliser ni passer pour pédant ? Qui d'ailleurs jugera le génie à la mesure commune ?

Et puis, qui sait? La maîtresse est peut-être

toute la femme, foute la mère, toute l'épouse...

Les poètes, les amants, les penseurs regardent la femme derrière les lois sociales. Leur optique n'est plus la même: ils voient autrement que nous.

Ont-ils tort, ont-ils raison ? — Qui prononcera ?

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