DANS LES RUINES DU CHATEAU DE TOURVES
tenant la terrasse qui s'étend devant la colonnade où se promenaient les marquises à longues robes, avec des « mouches » sur leurs joues poudrées
UNE LETTRE DE FEMME
UNE LETTRE DE FEMME
Oh ! que j'ai envie d'aller
nous aimer quelque part, dans les champs, n'importe où, là où il y a de l'herbe qui luit toute verte, dans l'ombre, sous bois, au soleil... Les malheureux qui n'ont pas la nostalgie de voir des cimes d'arbres, d'entendre l'orgue du vent ! . . . De ma chambre, où grince ma plume clans la tiédeur du jour à demiéteint, j'aperçois d'immenses prés étalés avec du silence partout, à perte de vue... Si tu savais ce qu'il y a dans mon amour : — un panorama éternel, des convoitises aiguës d'idéal, une multiplicité de sensations !... Je me retrouve avec toi dans une grande vallée, bote de verdures classiques, sous la pluie fine de la rosée, ou dans la fraîcheur d'un lever de soleil d'automne..., tu sais, ces
levers de soleil tout roses, dont la lumière fume en brouillards gorge de pigeon.... Dis, ces petites routes montantes, ces bas de talus trempant leurs joncs dans les rivières, l'or en nappe dans le ciel, les margelles des puits sonores, les paysages d'été brûlants, les journées chaudes où le rossignol chante, quand les nuées d'orage se pâment sans bouger sur les horizons,... dis, à quoi tout cela sert-il ? qu'est-ce que le bon Dieu peut bien en faire, de tout cela, si nous ne le voyons pas, si nous vivons perpétuellement dans la platitude des rues et la banalité des salons ? Est-ce que tu comprends l'amour sans ça, toi ?.. Oh ! les miraculeuses gens qui s'adorent et font bon ménage en mettant la nature et l'art à la porte ! Qu'est-ce que ça peut bien être, la vie sans Berlioz et Beethoven, sans de Goncourt et Flaubert ? Moi j'en suis malade, de cette soif de nature et d'art ! Plus je vais, plus mon amour s'en augmente, s'y rafïine, s'en fortifie. Vivre avec toi, perdus quelque part, comme des sauvages, avec des baisers plein les lèvres... — Mon rêve, mon beau rôve de tous les jours !
J'arrive de la campagne. Je n'ai pas pu refuser : il n'y avait que des dames ; j'aurais fâché mes amies. L'une d'elles a lu tout le temps les romans du commandant Rivière.
Style : « l'élégance de sa taille, la fraîcheur de son teint, l'éclat de ses yeux, les vertes prairies, etc. » Mon amie déclare ces romanslà supérieurs parce qu'il n'y a pas de descriptions ! ! ! Nous avions avec nous sept enfants qui ne m'ont pas quittée et avec qui j'ai joué tout le jour à la balançoire... On vient me prendre encore demain. C'est la dernière fois, par exemple....
Vite, quelques mots en cachette pendant que ces dames sont au jardin. Je t'écris au crayon, sous des arbres, au bas d'un coteau. Il fait une journée d'amour... De l'air partout, de l'air qui circule et qu'on n'entend pas souffler, avec une clarté de soleil sans limite . . . Le long de l'Huveaune, des cris de corbeaux ou de pies dans les arbres, comme si les branches craquaient.... Parfois, une haleine accourt, agite les feuilles, s'éteint... Au loin,
très au loin, quand on écoute attentivement, on entend un coucou, moqueur, voilé, — une vraie voix d'enfant qui se cache.
Que c'est beau, si tu voyais! Songer qu'il y a des femmes qui s'ennuient à la campagne, des femmes qui regardent tout cela sans être abîmées de rêverie, ou, ce qui est pis, s'extasiant en admiration banale, en phrases voulues, ces phrases qui prouvent qu'on ne sent pas. Ah! que c'est bon de n'être pas comme tant de gens, de s'aimer d'une passion toujours jeune, d'une tendresse toujours sérieuse !... Si tu étais là, comme je te prendrais sur mon cœur !
Dans le potager les fèves embaument ; les herbes frémissent sans jamais s'arrêter ; il passe des bourdonnements ; des essaims de moucherons taquinent le soleil. Parfois le chant d'un rossignol éclate tout d'un coup sur ma tête. Les labours ont de petites toiles d'araignée. Quand on est dans un endroit découvert, la brise vous clapote dans les oreilles... Et par là-dessus, tu sais, ce grand silence des campagnes, ce silence dormant en milliers de bruits doux, chants de grillons
étouffés, cris gras de cailles, oiseaux qui se répondent, — et une sorte de trépidation lumineuse partout...
On vient me déranger... Dieu ! qu'ils m'agacent ! . . . .
Nous allons repartir... Il fait nuit... Quelle magnifique journée, si tu avais été là... Comme j'ai souffert de ne pas t' avoir et que j'ai pensé à toi!... Vers le soir, je me suis assise au milieu d'un pré, dans un énorme fauteuil, — une idée qui a fait rire tout le monde, — et là, j'ai rêvé, j'ai respiré, j'ai bu le paysage des yeux et des lèvres. Il me semblait que mon âme se déliait dans l'azur, dans l'air sans force, dans la mourante émanation des feuilles. Les oiseaux n'avaient plus leur voix alerte et tapageuse du matin, mais ce gazouillis lent, lassé, ivre, presque triste, qui précède leur sommeil... C'était même très drôle à écouter... De minute en minute, les chanteurs se faisaient plus rare ; peu à peu il n'y en a plus eu... Le soleil se couchait sur une allée de marronniers. Le
long du chemin, des grillons ont continué jusqu'au soir à chanter comme des fous ! Alors le train de sept heures, comme un roulement de tonnerre, a passé sur la voie ferrée et s'est perdu à travers la colline, en roulant toujours sourdement. . .
Je suis allée me mettre sur la balançoire. J'ai dit à la bonne de me lancer très haut et j'ai fermé les yeux. Je me sentais défaillir, fouetter, effleurer, caresser de l'air plus vif, de la fraîcheur et du parfum plus saisissants des prés !... J'étais très heureuse et pourtant d'une tristesse mortelle. Cette journée m'a tuée d'ennui. Je n'ai fait que penser à toi. Sans toi, la vie m'écœure... Oh ! quand nous sauverons-nous pour jamais de la bêtise universelle, de l'ineptie et de la méchanceté des hommes, de l'insignifiance des femmes, de l'infamie générale !
Si je me souviens de notre bonne soirée, quand nous avons entendu Roméo et Juliette de Berlioz? Je crois bien que je m'en sou-
viens !... Maintenant, ce que j'en pense, mes impressions, mes souvenirs ?... Ce Roméo est resté ineffaçable dans ma mémoire, voilà tout ce que je sais... Te dire mes idées, t'analyser les nuances d'art que je sens, je ne pourrais pas... J'ai peur det'écriredes mots... vides... Cette musique de Berlioz, vois-tu, est si savante, si travaillée, ardue à l'exécution, d'une difficulté abominable ! . . . Il y a parfois des motifs, clés morceaux entiers qui se croisent, s'enchevêtrent d'une inextricable façon, à faire rêver des réductions allemandes... On ne peut la saisir, cette musique, on ne peut la savoir, l'analyser, qu'après plusieurs auditions... Et pourtant à la première, on comprend... oui, on comprend, on s'émeut, l'âme de l'artiste vient à vous... Te rappellestu?... nous avons saisi tout de suite la Damnation, la Symphonie fantastique et Roméo... Beethoven est en général plus dur... Moi, c'est par Berlioz que j'ai compris Beethoven...
Quelle grande école, cette nouvelle école musicale!... Je comprends qu'elle ait des admirateurs outranciers et des critiqueurs
féroces, les premiers pour l'avoir trop étudiée, les derniers pour ne l'avoir pas assez
entendue Ce qui est sûr, c'est qu'on a
poussé la science cle l'orchestration à un degré qui est du génie. Meyerbeer ne passera plus pour un compliqué, ni pour un huileux. Mais le tour de force est d'avoir trouvé du neuf dans la mélodie, du neuf dans l'inspiration, une méthode, un procédé, un monde, tout un monde!... un monde révélé, inouï, surprenant, déconcertant... Oui, du travail ; oui, de l'effort; oui, du voulu ; mais si beau, si exact, si profond !... une musique de sensation surtout, suavement observée et arrachante. Le sens descriptif, l'exaltation, le dramatisme, le clavier complet des passions humaines est reproduit, est rendu par cette musique... Et puis les moules des phrases, les formules de l'éternel opéra, les finales, l'allure, le style, le dessin, tout cela brisé, et brisé partout!... Un véritable abîme sépare les deux écoles... Et ça été pour moi une révélation artistique aussi forte que lorsque j'ai lu pour la première fois Salammbô, Madame Bovary, ou Madame Gcrvaisaix... Et encore nous connais-
sons peu Wagner .Mais par les rares morceaux que nous en avons entendus, les magnificences qu'il doit y avoir là-dedans !...
Moi, c'est drôle comme ce Roméo de Berlioz me rappelle les Frères Zemganno de E. de Concourt! Au fond, la nouvelle école musicale est exactement la même que l'école littéraire descriptive qui remonte à Flaubert, et la même que notre nouvelle école de peinture... Mais ce Roméo plus particulièrement me rappelle Zemganno. Il y a dans Roméo quelque chose de plus que clans les autres productions de Berlioz, c'est ce quelque chose qui semble n'avoir coûté aucun effort, et que l'oif retrouve dans Zemganno, moins raffiné d'apparence, moins travaillé, moins tour de force (sans jeu de mots) que cet autre chefd'œuvre: Madame Gervaisais.
Il y a dans la musique de Berlioz cette rêveuse originalité qu'on pourrait appeler avec de Goncourt clans Zemganno « le sentiment bohémien)). Berlioz a la même phrase neuve, les mêmes trouvailles, le même sensationnisme, la même fouille de style que de Goncourt. On sent passer dans certains morceaux
de Roméo, avec le grincement en sourdine des archets , avec le frôlement imperceptible des cordes, quelque chose de la venue aérienne du lutin-Zemganno...
Oh ! la danse de Mab, cette danse des fées, elle m'est restée dans la tête... Je l'entends encore — un peu défigurée peut-être, pur impressionisme de souvenir ; mais voici ce que je distingue :
Du bout de la plaine accourent des frémissements, des sifflotements railleurs, des froufrou de robes de soie, des cliquetis voilés de castagnettes, des voix de femme entendues dans le vent. — Coup d'archet, large, vibrant, qui meurt au loin en trémolo plaintif, aigu. — Des flûtes jouent un air de marche se rapprochant peu à peu. Des cymbales s'entrechoquent, un roulement de grosse caisse semble parcourir des vallons. Le haut-bois lance des ritournelles. On entend des râclements sourds de cor de «liasse, des vibrations de harpes, des chanterelles de guitare, des huées de violoncelles ; et de cette harmonie effrayante s'exhale en finale une longue
plainte. — Tous les instruments s'arrêtent.
Silence
Le haut-bois reprend ses ritournelles ; les grillons chantent, le vent souffle, les feuilles s'agitent, puis tout se disperse, s'éparpille en vagues soupirs, en apaisements qui planent, en oncles paresseuses, diminuées, perdues...
Mes idées quand j'étais petite ? Oh ! si vagues, si naïves !... Je ne sais plus, je ne me souviens plus ! Voilà tant d'années qu'en t'aimant, ^tout mon cœur, tout mon passé, tout mon moi s'est fondu en toi !... J'adorais les ruines, quand j'étais petite... Cela date d'un voyage que je fis au Thoronet et au château de Tourves... Et les ruines n'allaient pas chez moi sans revenants, sans châtelaine se promenant en coiffe pointue au haut d'une tour, sans grandes fenêtres et grande cheminée, sans plaques écussonnées clans les murs, et surtout sans oubliettes... — Tu vois, c'est enfantin tout à fait...
Une chose encore dont je me souviens : je me figurais que les fleurs et les plantes avaient une âme comme nous, et je n'osais les cueillir, j'éprouvais beaucoup de peine aies voir arracher ou couper. Quand on m'apportait des bouquets, j'étais toujours tentée de dire à ceux qui me les offraient : « Et leur âme ?
Maintenant que j'ai grandi, je suis restée ce que j'étais, enfant, très enfant, une vraie sauvage. La vie ne m'a appris qu'une chose déplus : le mépris des hommes. Leur opinion ne vaut même pas le soin que les femmes prennent de leur réputation. Les injustices que j'ai vues, les calomnies, le vrai pris pour le faux, le convenu mondain et trompeur, l'argent bêtement déifié, les haines, les mensonges de toute sorte, tout cela, m'a rendue plus sauvage encore, plus dédaigneuse, plus indifférente, plus au dessus des préjugés et des idées toutes faites... Et puis, tant d'imbéciles ! ... C'est ça qui vous désarme! Dumas fils Ta dit: « Pas méchants : tous bêtes. ))
Je suis malade de paysages mouillés de pluie, de paysages nocturnes qui vous font peur, avec l'ombre des pans de murs sur l'herbe, dans ces nuits immenses et pures d'été, ronflantes de cris de grenouilles et de sauterelles... C'est ton amour qui m'a donné ce mal du paysagisme, cette affinité de sensations, cet au-delà du rêve...
Je garde, la nuit sur ma fenêtre un grillon en cage et je m'endors avec ces cris stridents tout près de moi. Mes réveils, mes insomnies retrouvent la même compagnie chanteuse... et je vois en songe de larges clairs de lune sur des plaines de blé où crissent par milliers ces frottements d'ailes dures, tandis qu'on entend les gargouillements des sources et le chant des rossignols qui jaillit des arbres.
Mais mon désir, mon irréalisable désir... tu ne sais pas ?... Eh bien ! ce serait d'avoir un hibou... oui, un hibou sur ma fenêtre, qui chanterait toute la nuit. . . Quelle folie, hein ?. . Ec puis je voudrais aussi des grenouilles, pour revoir en fermant les yeux les étangs immobiles, les heures rouges du soir, les
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coteaux qui semblent prendre f(*u... Je voudrais enfin emprisonner dans ma chambre des parfums de fleurs préférées, des souvenirs qui fuient, l'arôme des muguets et des mousses, tout ce qu'une mélancolie délicate peut découvrir de sensations dans la nature solitairement contemplée... Je voudrais emprisonner dans ma chambre l'art et la musique, cette orchestration de Beethoven aussi stylée, aussi phrasée que de la mélodie, les motifs les plus arrachants, et les plus suaves des symphonies de Berlioz, le Désert de Félicien David... et puis... et puis... pour avoir tout cela à la fois et plus que tout cela encore. . . je te voudrais, toi... toujours !
Et maintenant que j'ai bien divagué, laisse moi te dire combien je t'aime, comment je t'aime :