‹ L'amour chez Alphonse DaudetChapitre 6 sur 12 · DANS · texte numérisé non relu

DANS

Sept heures du soir. Sur le ciel rose et vibrant les ruines se dressent plus mornes, plus seules, plus hautes. Les arêtes des pierres de taille, les saillies des pans de murs se découpent très finement dans l'air délié, dans la lumière pure, clans la lumière éblouie et obstinément rose du couchant. Pas un bruit n'arrive du village. La Colonnade, tournée vers TOrient, s'ardoise d'une cendre d'ombre qui monte, au loin, du bas du firmament où sont noyées les collines deBrignoles. Sur les décombres, sur les moellons entassés, sur les herbes sorties des pierres, au bout de la pelouse d'où s'élance l'obélisque, comme sur les tours démantelées, comme là-bas sur les vieux buis et le long du grand parc, un silence universel plane, une tiède sérénité d'air, d'air

sans rumeur, où frémit seulement de temps à autre, en respiration vivante, en haleines et en soupirs, ce qu'il reste de fraîcheur et de souffles après une chaude journée d'été.

Tout en haut de la haute muraille faisant face au midi, des rangées de fenêtres alignent leurs trous réguliers, leurs carrés d'azur vicie, d'un azur qui s'enfonce, indéfiniment reculé dans le ciel. Au loin, dans les massifs du parc, une cigale chante, toute seule ; et ce chant entêté, lent, sans force, s'en va mourant dans le jour qui s'éteint. Un hibou commence, au loin, à hululer. Un autre lui répond dans le parc, déjà tout noir d'ombre. Et les ruines aussi deviennent plus noires à mesure que le jour pâlit. La lumière du couchant est restée claire, mais n'est déjà plus vive. Et peu à peu, silencieusement, solennellement, la nuit descend sur les ruines désertes, immobiles, effrayantes comme des squelettes démesurés. — Et depuis près d'un siècle, tous les soirs, la nuit descend ainsi, avec le même silence, dans la même solitude , sur les mêmes ruines muettes.

Est-ce bien la nuit, ce subtil enveloppement d'ombre, ce mystérieux calme que rend plus profond le chant de deux ou trois hiboux et parfois un cri d'enfant, un cri montant des rues du village ? Est-ce bien la nuit, cette mélancolique langueur d'atmosphère, cette lassitude presque endormie des choses, ce firmament lumineux et immaculé de Provence, où l'enivrement des brises semble aviver les étoiles ?

Il sort de ces ruines une rêverie immense, faite d'accablement et de curiosité. A l'isolement navré de ces débris, à l'immuable paix de ces murailles l'évocation de la pensée fait succéder la vision de l'histoire des Valbelle, le monumental château, un des plus beaux de France, avec ses grandes salles à haut plafond, leva et vient des laquais, les marquises s'éventanfc dans l'entre-colonne du promenoir, les équipages et les écuries, les bals, — hélas ! les bals historiques — de maîtresses nues clans les salons éclairés, les robes à panier, les perruques poudrées, les épées et les madrigaux, une partie de ce monde libertin, éventailliste et florianesque

du XVIIIe siècle, qui a invente Pater et Lancret, la bergerie et l'escarpolette... Vous revoyez les portes massives, les panneaux écussonnés, la cour d'honneur et là-bas, sur l'herbe du parc, au bruit des baisers, le passage des traînes de robes à la Watteau.

Maintenant, dans les décombres, un grillon chante. Les ruines ont l'air de ruines de mélodrame, d'échaffaudages de cinquième acte, qu'un relief d'optique artificiel détache sur un fond pâle de firmament à la fresque. Sur un mur, sorte de pilier d'une hauteur de trois étages, un hibou se pose. Ne l'effarouchez pas !... Il est là, perché délicatement, tout seul, en plein ciel, immobile au milieu de la solitude qu'il aime, au milieu de la nuit claire qui dessine d'une ligne nette, efîilée, la betc songeuse et noire comme un oiseau plus gros que les autres, prêt à s'envoler. On dirait qu'il écoute ; mais un bruit l'a troublé. Le voilà qui part, les ailes larges, d'un vol mou et muet...

Murs sans échos, enfoncements de ténu-

bres dans les coins, ciel qui paraît si haut, si haut !... On se sent perdu, anéanti douloureusement devant ces témoins qui ont vu tant de choses et qui ne parlent pas ! Quand on marche, on entend contre ses pieds un continuel fouettement d'herbe dure, cette herbe qu'on retrouve dans les cimetières et sur les ruines.

De la plaine arrive la rumeur des sauterelles, battant l'air cle leurs crissements enroués, si sonores au printemps ! Et à mesure que la nuit tombe, les ruines semblent s'isoler dans une solitude plus large, s'aérer clans plus d'espace subtil, faire autour d'elles plus cle silence et, avec de l'ombre plus noire vous étreindre d'une plus lente angoisse. Fantastiquement grandies, plus on les regarde, plus leur mutisme vous emplit l'oreille. Le temps a étouffé leurs bruits ; et cle ces altiers morceaux de murailles, toujours debout clans la même attitude, il descend une majesté fixe, un arrêt épuisé, une stupeur sans limite, qui se continue, et qui vous oppresse, et qui vous écrase.

En bas, dans l'immense parc qu'on aperçoit en s'accoudant au mur d'enceinte, une paix grandiose, faite d'immobilités de feuilles, de vagues ténèbres, de cimes tranquilles, de taillis sourds, se répand sous les arbres qui dorment sans un murmure, sans un souffle d'air, dans une odeur de sève tarie et de feuillages secs. Lorsque dans ce bois on lance une pierre, on l'entend tomber, tomber longtemps à travers les branches, jusque sur le sol. Il fait très noir sous ces arbres, comme si la nuit amassait là toute son ombre. J'écoute. Une haleine de vent faible se lève, se communique d'arbre en arbre, de feuille en feuille, et peu à peu s'éloigne en parcourant la forêt. Tout redevient immobile.

Ce parc est évidemment sans attrait pour ceux qui ne sont pas atteints de la maladive mélancolie des choses, de la névrose du souvenir, de ce sensitisme raffiné qui a inspiré à Virgile le magnifique mot, étonnant chez un classique: suntlacrymse rerum. Point d'allées, pas (Ui symétrie, rien de curieux: un fouillis

d'herbes et de verdures. Seulement, dans ce

parc, s'est promené un peu de ce XVIIIe siècle si insouciamment corrompu, un peu de cette « province » d'alors, riche et oisive, vivant à la cour et clans les châteaux. Deux illustres noms vous viennent aux lèvres en entrant dans ce bois, celui d'un grand sculpteur : Houdon, et celui d'une grande tragédienne : la Clairon. Et la légende, la voluptueuse légende qu'a laissée le comte de Valbelle !... Ne rappelleraient-elles que cela, ces ruines, ne rappelleraient-elles que ce coin d'existence princière, ce parisianisme élégant d'ancien régime en villégiature, cela suffirait pour donner aux murailles, fussent-elles banales au possible, et au parc, fût-il bête à pleurer, cet attrait de délicieuse rêverie, cette auréole de poésie permanente, ce solennel artistisme qui se dégage toujours des choses historiques, des choses qui ont survécu au passé.

Mais, hélas ! la tare de la civilisation a souillé ces reliques. Un tunnel de chemin de fer a coupé « l'allée des buis » et les poteaux télégraphiques de la voie déshonorent main-

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