‹ L'amour chez Alphonse Daudet: essaiChapitre 10 sur 12 · DANS LES RUINES · texte numérisé non relu

DANS LES RUINES

du XVIIP siècle, qui a inventé Pater et Lancret, la bergerie et F escarpolette... Vous revoyez les portes massives, les panneaux écussonnés, la cour d'honneur et là-bas, sur l'herbe du parc, au bruit des baisers, le passage des traînes de robes à la Watteau.

Maintenant, dans les décombres, un grillon chante. Les ruines ont l'air de ruines de mélodrame, d'échaffaudages de cinquième acte, qu'un relief d'optique artificiel détache sur un fond pâle de firmament à la fresque.

Sur un mur, sorte de pilier d'une hauteur de trois étages, un hibou se pose. Ne reffarouchez pas !... Il est là, perché délicatement, tout seul, en plein ciel, immobile au milieu de la solitude qu'il aime, au milieu de la nuit claire qui dessine d'une ligne nette, effilée, la bête songeuse et noire comme un oiseau plus gros que les autres, prêt à s'envoler. On dirait qu'il écoute ; mais un bruit' l'a troublé. Le voilà qui part, les ailes larges, d'un vol mou et muet...

Murs sans échos, enfoncements. . de. ténè<«

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,J^res dans les coins, ciel qui parait si haut, si haut !... On se sent perdu, anéanti douloureusement devant ces témoins qui ont vu tant de choses et qui ne parlent pas ! Quand on marche, on entend contre ses pieds un continuel fouettement d'herbe dure, cette herbe qu'on retrouve dans les cimetières et sur les ruines.

De la plaine arrive la rumeur des sauterelles, battant l'air de leurs crissements enroués, si sonores au printemps ! Et à mesure que la nuit tombe, les ruines semblent s'isoler dans une solitude plus large, s'aérer dans plus d'espace subtil, faire autour d'elles plus de silence et, avec de l'ombre plus noire vous étreindre d'une plus lente angoisse. Fantastiquement grandies, plus on les regarde, plus leur mutisme vous emplit l'oreille. Le temps a étouffé leurs bruits ; et de ces altiers morceaux \^q murailles, toujours debout dans la itrême attitude, il descend une majesté fixe, tm .

arrêt épuisé, une stupeur sans limite, çg^ se continue, et qui voi^s oppresse, et qui ^ vous écrase. .^ *

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En bas, dans F immense parc qu'on aperçoit en s' accoudant au mur d'enceinte, une paix grandiose, faite d'immobilités de feuilles, de vagues ténèbres, de cimes tranquilles, de taillis sourds, se répand sous les arbres qui dorment sans un murmure, sans un souffle d'air, dans une odeur de sève tarie et de feuillages secs. Lorsque dans ce bois on lance une pierre, on l'entend tomber, tomber longtemps à travers les branches, jusque sur le sol. Il fait très noir sous ces arbres, comme si la nuit amassait là toute son ombre. J'écoute. Une haleine de vent faible se lève, se communique d'arbre en arbre, de feuille en feuille, et peu à peu s'éloigne en parcourant la forêt. Tout redevient immobile.

Ce parc est évidemment sans attrait pour ceux qui ne sont pas atteints de la maladivo mélancolie des choses, de la névrose du souvenir, de ce sensitisme raffiné qui a inspiré à Virgile le magnifique mot, étonnant chez tin classique : sunt lacrymse rerum. Point d'allées, pas de symétrie, rien de curieux: un fouillis d*herbes et de verdures. Seulement, dans cfe

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parc, s'est promené un peu de ce XVIIP siècle si insouciamment corrompu, un peu de cette a province » d'alors, riche et oisive, vivant à la cour et dans les châteaux. Deux illustres noms vous viennent aux lèvres en entrant dans ce bois, celui d'un grand sculpteur:

Houdon, et celui d'une grande tragédienne :

la Clairon. Et la légende, la voluptueuse légende qu'a laissée le comte de Valbelle !... Ne rappelleraient-elles que cela, ces ruines, ne rappelleraient-elles que ce coin d'existence princière, ce parisianisme élégant d'ancien régime en villégiature, cela suffirait pour donner aux murailles, fussent-elles banales au possible, et au parc, fût-il bête à pleurer, cet attrait de délicieuse rêverie, cette auréole de poésie permanente, ce solennel artistisme qui se dégage toujours des choses historiques, des choses qui ont survécu au passé.

Mais, hélas ! la tare de la civilisation a souillé ces reliques. Un tunnel de chemin de fer a coupé « l'allée. des buis » et les poteaux télégraphiques de la voie déshonorent mailijt

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