‹ L'amour chez Alphonse Daudet: essaiChapitre 2 sur 12 · I.*1M0UR · texte numérisé non relu

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tes, saint-simonniennes et autres. Or, Musset a été et est encore le poète le plus lu des femmes et des jeunes gens. Il nourrit et il nourrira toujours les générations arrivantes. De là, une influence qui se continue.

Eh bien, de même que, chez nous, l'évolution scientifique a détruit la croyance religieuse, et l'arrivée de la démocratie l'autorité politique, la littérature de passion devait, à son tour, ébranler la foi à la morale. Cet ébranlement s'accentue tous les jours . Mœurs, politique, religion, tout se tient socialement. Après les premiers coups portés par le romantisme, est venue l'école nouvelle, la méthode expérimentale appliquée au roman par Balzac et ses continuateurs. Si une école devait amoindrir le sens du devoir et contribuer à l'affaiblissement des principes moraux, c'est bien l'école des milieux, l'école scientifique, tendant à matérialiser la passion, à substituer les tempéramen ts à la psychologie . Mais d'autres faits, d'autres causes, d'autres fermentations ont activé cette influence. Regardez autour de vous. Le spectacle que lègue à l'histoire la fin du XIX® siècle est un

des plus obsédants, un des plus mystérieux à étudier. Partout le chaos, — nuit définitive ou crépuscule d'une prochaine aurore : tous les principes sociaux remis en question ; la négation de la propriété s' affirmant par la dyaamite ; Tanarchisme passé à l'état de doctrine ; non plus même la libre-pensée, mais l'athéisme gagnant les masses; le divorce enfin voté, c'est-à-dire une révolution radicale dans nos mœurs ; l'envahissement du pornographisme ; le scepticisme esthétique arrivant à l'immoralité inconsciente... Est-ce tout? Non. Nous avons eu des procès qui rappellent les Romains de Suétone. Le mariage civil a été ridiculisé en pleine Comédie Française. Le mariage religieux n'est plus qu'une simple formalité de convenance. Les purs catholiques se passeraient de M. le maire ; les libre-penseurs se passeraient de l'EgUse. lien est qui se soucient aussi peu de l'un que de l'autre. De là cette quantité de ménages irréguliers que la loi, pour être juste, devra, dans cinquante ans, classer sous une protection légale au moins équivalente à celle accordée par la loi romaine au « con-

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cubinat. » Nous avons vu un homme d'esprit, un savant illustre, marier publiquement ses filles à la façon élémentaire du bénisseur Marcel, au cinquième acte des Huguenots.

Voici maintenant un critique d'autorité affirmant que les liens du cœur sont d'autant plus forts qu'ils n'ont pas de sanction.

M. Dumas fils distingue l'amour et l'adultère : « Nous ne sommes pas ici dans l'adultère, nous sommes dans l'amour. » L'amour !

Mais les jurys de Cour d'assises proclament tous les jours hautement ses droits ! A-t-on assez critiqué ses acquittements scandaleux!

A-t-on assez raillé sa sensibilité bourgeoise ! Vierge, épouse, maîtresse, qu'une femme, pour se venger d'un homme infidèle, se décide « à traiter l'amour par les caustiques, » elle est sûre d'être absoute. On a même lu dans les journaux l'acquittement d'une femme qui, par erreur, avait tué un passant, croyant tuer son mari. Sommes-nous assez loin des théories de V Homme- femme et de Ift Femme de Claude ! . . .

Mieux : un grand journal de Paris , le Gaulois, publie l'éloge de la maîtresse qui a

soutenu de son amour et de son énergie le spirituel M. Blum. L'académicien Maxime Du Camp consacre une page très enthousiaste de ses Souvenirs littéraires à la maîtresse de Louis Bouilhet, qui a consolé le poète jusqu'à sa mort, travaillant avec lui, refusant toujours de se faire épouser. Victor Hugo, accompagné de ses petits enfants, conduit le deuil de ^rae Drouet, la maîtresse qui avait vieilli à côté de lui. Des discours sont prononcés sur cette tombe, des discours émus, respectueux, devant un public qui trouve cela très naturel. Dans une préface écrite à propos d'un livre sur Cham, M. Dumas fils raconte l'histoire inédite du mariage du comte de Noë avec sa maîtresse, que l'auteur peu sentimental du Régent MusfeZ déclare admirable. Mais on remplirait des pages avec des faits de ce genre ! « Le temps des bégueuleries est passé ! » s'écrie un jour Gambetta , résumant ainsi sans le savoir toute une évolution dans le domaine des mœurs. .. En vérité, ne sont-ce pas là des symptômes, des manifestations, — particulières, si l'on veut, mais irréfutables, puisqu'elles sont publiques, — qui dénotent

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une vraie crise, latente, générale, dans notre état social?

Qu'est-ce donc que cette crise ? — Tout simplement une transformation, un déplacement de la morale. — Les vieilles notions du devoir sont en train de s'atténuer, de se modifier, de s'effacer sous l'influence des idées et des nécessités nouvelles de notre vie de décadence. Ces notions disparaîtront:

on en formulera d'autres. C'est à quoi fatalement aboutira le mouvement scientifique et politique de ce siècle, complété, aidé par l'action psychologique de notre littérature depuis soixante ans.

Voulez-vous un signe manifeste de ce prochain état de choses, un signe à la fois cause et conséquence, — car les faits ont toujours entre eux une action réflexe ? Voyez le rôle de plus en plus considérable de la maîtresse à notre époque. A mesure que rôpinlon mondaine a fait des concessions, on a vu un plus grand nombre de gens, malgré la persistance de certains mépris, mettre, un principe de conscience dans des liaisons où l'on n'apportait autrefois que du caprice et du

plaisir. « Le monde, ai-je lu quelque part, est pétri d'indulgence pour les liaisons nouées avec réserve et savoir-vivre. » Faites donc un pas dans la vie sans coudoyer des mariages illégitimes, acceptés, respectés, absous. Avez-vous compté les jeunes gens, les viveurs, les hommes d'esprit qui finissent par séculariser leur amour ? Pourquoi cela? Peut-être est-ce une réaction, peutêtre est-ce une revanche religieuse. La passion étant la seule chose qu'on ait l'illusion de croire éternelle, le cœur semble vouloir par l'amour, se consoler d'avoir perdu ses autres croyances. Que de femmes, aujourd'hui mères de famille estimées, autrefois maîtresses condamnées par l'opinion ! Ont-elles changé pour cela ? Non. La société les appelle d'un autre nom, voilà tout. Est-ce un bien? Est-ce un mal ? Je n'approuve ni ne m'indigne. Je constate seulement un mouvement nouveau d'appréciation morale qui se manifeste dans le public ; et je suis heureux de me rencontrer sur ce point avec une phrase caractéristique de M. PaulBourget. Parlant du futur fonctionnement social du XX^ siècle, modifié

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selon lui d'après diverses hypothèses très judicieuses, Fauteur des Essais de psychologie contemporaine déclare : « Une semblable idée est grosse d'une morale toute différente de celle qui nous régit à l'heure actuelle. » Eh bien, je crois que nous y marchons à grands pas, vers cette morale entrevue par M. Bourget. Et même « à l'heure actuelle, »

elle semble déjà sensiblement ce différente » de la morale d'il y a soixante ans.

La morale 1 Mais, au fait, comme résultat, telle qu'elle est, n'est-elle pas une pure abstraction ? On y croit sans doute encore, oui, mais hypocritement, question de tenue, en gens du monde, par cant familial, en bon papa qui envoie sa fille à la messe et qui n'y va pas. Nous affectons des pseudo-pudeurs, des indignations bien pensantes, des prudhommeries obligatoires; mais au fond la morale est comme la religion : elle ne nous parait belle qu'à condition ne ne pas la suivre. Voilà pour les hommes. Quant aux femmes, — qui l'ignore? — elles se créent leur morale comme elles se créent leurs idées religieuses. . • •

— Mais alors notre corruption ?.... — Notre corruption n'est peut-être pas plus profonde que celle de nos pères ou des anciens peuples ; admettons même Téternelle égalité du niveau immoral à travers les siècles; seulement notre corruption a cette supériorité, cette subtilité sur les autres décadences, que nous la raisonnons, qu'elle ne nous choque plus, que nous la réglementons et qu'au lieu de continuer à croire au devoir, tout en restant esclaves de nos passions, nous sommes honnêtes à rebours et nous faisons parfois de nos passions des devoirs. Un grand journal mondain et par conséquent compétent sur cette question, publiait ceci : « Qui dressera sur la scène théâtrale de ce temps le spectre formidable de l'adultère devenu sympathique et presque légitime, si ce n'est légal... L'adultère devenu, hélas, la dernière incarnation de l'amour! » Plus éloquents que les appréciations, les chiffres sont là pour établir le bilan de cette morale vacillante. A Paris, le tiers des naissances est illégitime. Et l'effrayante statistique des procès en adultère, des séparations de corps, des enlève-

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ments, des suicides par amour!... Il existe, à Paris, G, 275 femmes mariées vivant sans mari, c'est-à-dire séparées amiablement ou judiciairement. Cela fait 6,275 maris sans femmes, ce qui revient à 12,540 personnes désunies dans le mariage, c'est-à-dire unies autre part. L'énumération fantaisiste des honnêtes femmes de Balzac pourrait bien finir par être un peu plus que de Tesprit. Je parlais de statistique? Si Ton consultait toutes celles qui se publient à Paris et qui commencent très heureusement à se publier dans les grandes villes, oh tirerait d'une multitude de faits, arides à indiquer ici, la plus énergique conclusion en faveur de la nécessité et de révolution prochaine d'une morale nouvelle dont la loi du divorce ouvre la première phase. Et cette morale qui doit nécessairement sortir du chaos littéraire et social dç la passion, devient la chose du monde la plus naturelle, si Ton admet que toute morale est relative et varie de peuple à peuple, de climat à climat. Question de temps, alors. Cette évolution se préparerait sourdement, mais sûrement. On la voit déjà pénétrer dans .les

couches sociales, traduite en faits par un abaissement significatif des scrupules du public et du législateur, par une modification lente, mais très sensible, de nos idées et de notre conduite à F égard de la femme en matière de mariage et d'amour. Ce sera, je crois, le rôle du XX^ siècle de légitimer ce que l'opinion commence à absoudre, à permettre, à réclamer. Et cette transformation sera fatale, rigoureuse, aussi inévitable qu'une déduction mathématique. Otez cette hypothèse, — certitude pour l'observateur — ôtez cette possibilité d'évolution, l'avenir devient insoluble, c'est l'anarchie psychologique en perspective, le naufrage des consciences, l'immoralité victorieuse demeurant l'immoraralité; c'est, sur les ruines de la foi morte, la réalisation à bref délai du mot terrible de M. Dumas fils: « Nous allons à la prostitution universelle. »

Eh bien, non, noni C'est impossible. Ce serait monstrueux. Nous dévions, soit ; seulement nous dévions par l'amour, par la femme, par la maîtresse, vers une morale plus indépendante, plus large, sans préjuges,

lU

affranchie du contrôle religieux, ne relevant que de la conscience, incarnant les idées nouvelles et conciliant à la fois notre positivisme mercantile, nos hypocrisies libre-penseuses, nos pudeurs civilisées et les irrémédiables corruptions de notre brillante décadence.

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