‹ L'Amour chrétienChapitre 11 sur 22 · II · texte numérisé non relu

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ports qu'il serait bon parfois d'envisager, afin que le réel y trouvât sa lumière lointaine. Tout homme y est frère de l'homme, même à travers les distances prévues et les différences prédisposées, par-dessus les barrières des nations et les oppositions de races, en dépit des intérêts divergents, des degrés de culture divers, des instincts ataviques, des caractères, des circonstances innombrables, de tout ce qui pèse sur nous et se glisse entre nous. Dans cela qui nous fait obstacle. Dieu voit purement et simplement des moyens. Ce sont là dans sa pensée les variantes du thème, les variations de la symphonie, et toutes les dissonances matérielles, circonstancielles, psychologiques, individuelles ou collectives doivent se résoudre en l'harmonie, parce que l'amour utilise tout, comprenant tout, reconnaissant le droit de toutl entrant dans la Pensée qui crée, s'adaptant à ce Cœur, père des cœurs, qui se répand et qui

aime.

Les attributs de l'amour tels que les chante saint Paul dans la Première aux Corinthiens, quand il dit : « La charité est patiente, elle est bonne, elle n'est pas envieuse, elle n'est pas inconsidérée, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle ne fait rien qui ne convienne, elle ne cherche point son propre intérêt, elle ne s'irrite point, elle ne s'attarde point sur le mal, elle ne prend point plaisir à

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l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité, elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout », ces attributs nous donnent à penser ce que Tamour réaliserait dans la vie humaine. 11 en ferait une splendeur que le réel, à coup sûr, ne pourrait porter, mais à laquelle il doit tendre. S'y refuser, c'est pour chacun renier son origine, sa raison d'existence; c'est méconnaître son moi multiple, si je puis ainsi parler, ce moi qui n'est pas seul, mais que Dieu voit et qu'il faudrait voir épanoui en des relations qui l'achèvent, que lui-même a le devoir d'enrichir.

Refuser d'aimer le prochain, c'est nier le moi collectif éclos en Dieu et proposé à l'acceptation mutuelle, comme refuser de s'aimer soi-même, c'était nier le moi individuel tel que le porte l'Esprit créateur.

Quand, nous ayant créés. Dieu nous recrée par la grâce, et toute réalité humaine avec nous, c'est ensemble bien davantage qu'il nous recrée, parce que premièrement, ayant mis davantage de soi dans cet univers repris, il y met davantage de son unité; il y éveille, en conséquence, des relations plus intimement nouées et plus riches. Mais surtout il en est ainsi, parce que cette unité de toutes choses en

Dieu trouve un lien substantiel dans la créature même, du fait que le Dieu un s'est donné à l'humanité par le Christ.

Fils de l'Homme, homme universel, pasteur de l'unique troupeau des êtres, le Christ nous met en une famille nouvelle, et à cause de cela est autorisé à nous donner un commandement « nouveau », à savoir que nous nous aimions les uns les autres non d'une façon quelconque, mais comme ils nous a aimés, c'est-à-dire d'un amour fondé sur la nouvelle filiation que l'Esprit-Saint a produite ; d'un amour large comme l'adoption qui en ressort, adoption qui nous est universellement commune.

C'est bien pour cela que, dans sa prière sacerdotale, au moment de l'institution de Pâques chrétiennes, Jésus disait : « Père, qu'ils soient un comme toi et moi nous sommes un », donnant pour modèle à la charité qui nous assemble l'unité parfaite de la Trinité dont il était membre et dans laquelle, par lui, nous faisions notre entrée.

« Dieu s'est fait homme afin que l'homme fût fait Dieu », dit saint Augustin. Traduisez partiellement : Afin que l'homme fût fait un, resserrant, dans l'Esprit-Saint communiqué, sa cohésion de membre à membre, d'organe à organe, l'humanité se sentant désormais obligée non seulement à plus d'amour,

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mais à un amour nouveau, nouvelle elle-même en face de destinées nouvelles.

Dieu se fait tout homme, en quelque sorte, en se faisant Fils de l'Homme, et il s'unit ainsi l'humanité de telle façon que tous ceux qui adhèrent à cette unité selon l'esprit ne font plus en lui et avec lui qu'un seul corps.

Telle est aux yeux du théologien mystique la signification de l'Eglise. L'Eglise n'est en son fond qu'une charité socialisée. Son essence, à laquelle nous participons plus ou moins, c'est l'unité de Dieu et de l'homme, l'unité des hommes en Dieu sous une forme organique, les sentiments, au lieu de rester à l'anarchie, produisant des effets sociaux, qui en retour renforcent les sentiments et font entrer dans ce cercle de vie toujours plus de précieuse substance.

Unis en Eglise, nous sommes nous-mêmes, chacun, au complet en tant que fils de Dieu au surnaturel, de même que, unis en familles, en patries et en humanité (si les vues politiques de l'avenir y accédaient) nous serions nous-mêmes, chacun, au complet selon la nature, par la liaison organisée de toute la race..

L'Eglise a précédé la politique dans l'unification des humains. Sa prétention à l'universalité n'est

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qu'une maternité totale qui cherche à faire rentrer dans Jes liens d'une fraternité totale les humains devenus fils de Dieu. Son internationalisme, c'est cela, et je suis surpris de lui voir pour adversaires des tenants de l'union des peuples, qui ne pensent pas sans doute se contredire quand ils parlent du pape, chef de l'humanité religieuse, comme d'un « souverain étranger ».

Tout au centre de la vie catholique, un symbole, qui est en même temps notre plus sublime réalité, vient figurer et servir cet amour mutuel et cette universelle unité exigés par notre filiation commune. L'eucharistie attend pour fruit, disent nos théologiens. Vanité du corps mystique, c'est-à-dire qu'elle est le lien qui, par la charité, donne une âme à notre constitution religieuse et l'empêche d'être une alliance politique sans portée spirituelle. Le Christ, réellement présent, appelle à lui tous les participants de l'unité qu'il fonda; il les invite au banquet de communion, c'est-à-dire d'unité en lui ; il leur donne là sa chair livrée pour tous, son sang répandu pour tous, avec son âme pleine de tous, dévouée à tous et sa divinité inclinée pour tous dans un élan de bienveillance salvatrice. On ne pouvait dire plus éloquemment : Aimez-vous ; on ne pouvait

y obliger impérativement avec une rigueur plus douce et plus persuasive. Impossible d'être uni au Christ, ni par lui à Dieu, sans être uni par une intention d'amour à tous ses frères humains, tout au moins quant à l'essentiel des rapports : c'est ce que nous dit l'eucharistie.

C'est pourquoi saint Paul, dans un texte où il prêche la charité, introduit l'eucharistie comme un argument qui en est un doublement, à ses yeux : au titre de symbole et au titre de réalité active. (( J\ous ne sommes qu'un seul pain, dit-il, nous tous qui pariicipons à un seul pain et à un seul calice » (1 Cor. X, 17). Ce que la fermentation commune fait des grains de raisin, à savoir une liqueur une; ce que la fermentation et le feu font des grains de blé assemblés de tous les coins du champ, à savoir un seul pain, le ferment de l'amour, le feu de la charité le font de tous les enfants d'adoption, quand, par l'eucharistie, l'union au Christ frère et par lui à Dieu père nous assemble.

Munis ainsi, au naturel et au surnaturel, d'un principe d'existence commune, nous agirons selon

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des formes où l'amour obéi fera produire à notre unité fraternelle ses effets.

La paix sera l'un de ces fruits de l'unité, parce que chacun, mis en ordre au dedans par l'amour du bien dont Dieu le Père est le principe, relié aux autres par un sentiment fraternel, ne voudra rien que ce qu'il devra vouloir et n'aura donc pas lieu de contester avec qui se montrera dans des dispositions semblables. Une marque de l'amitié, c'est la concorde des vouloirs. Quand on veut la même chose, on ne se bat point; quand on accepte volontiers, chacun, la volonté de l'autre, on est en paix, n'ayant au fond qu'une volonté et une volonté une, c'est-à-dire non combattue en elle-même. Qu'on ait avec cela des opinions diverses ou des désirs partiels divergents : unis sur le fond, on ne se fera point la guerre. Une noble émulation et des chocs de pensée d'où jaillissent des lumières enrichiront la vie sans la diviser.

La miséricorde, qui se sent le cœur misérable quand un de ses frères est en souffrance, empêchera de son côté la paix de s'affadir et d'oublier les conditions de l'existence. Comme l'amour du Sauveur pour nous est un amour souffrant : ainsi notre amour uni au sien doit être douloureux et porteur de croix, quand les épreuves du prochain l'y invitent.

La vallée de larmes et de sang ne peut pas nous voir passer indifférents à côté de son fleuve. Ne pouvant l'épuiser, ce fleuve lugubre, il faut du moins essayer de le canaliser, de le dériver quelquefois, en tout cas, par la [compassion, de dégonfler les soupirs et de rendre moins oppressants les sanglots qui en montent.

La justice n'y perdra rien, même en ses fermes sévérités. On est d'autant plus juste et d'autant plus ferme qu'on est miséricordieux, quand la miséricorde s'étend aux victimes et n'épargne le coupable qu'à partir du moment où il y aurait vengeance, dureté, au lieu d'une vertueuse défense du droit.

La bienfaisance suivra, parce que, d'abord, on n'est miséricordieux que si l'on est prêt à secourir; mais aussi parce que le bien dont nous avons charge dépasse le domaine, si vaste qu'il soit, de la souffrance, pour englober tous les objets de nos besoins et de nos légitimes aspirations. De proche en proche, songeant d'abord à ceux qui nous touchent de plus près, afin d'obéir à la Providence qui nous propose en échelons tous ses cas, nous devons aider le prochain de nos ressources matérielles, de notre intelligence, de nos aptitudes conseillères et organisatrices, de notre énergie au travail, de notre fer-

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meté ou de notre charme, de notre temps et de nos démarches, de nos avertissements au besoin, ou, au contraire, de nos consolations et de nos pardons, de nos prières, enfin, qui appellent au service du prochain et invoquent au nom de l'amour une toutepuissance.

Accomplissant ainsi toute justice, dans le sens que l'Ecriture attache à ce mot, nous formerons ensemble une armée du bien; nous donnerons l'assaut de la vie — vie humaine, vie divine en participation, dont les phases montantes doivent nous conduire là où l'idéal divin, conçu d'abord, doit se réaliser enfin, au bénéfice de ses fidèles. Ce qui est premier en intention est dernier en réalisation. L'amour commence, en nous traçant le plan collectif de la vie; l'amour achève en construisant selon ce plan la cité éternelle.

Là, notre humanité sauvée doit retrouver l'harmonie que la descente de l'idéal dans le réel avait si violemment compromise. Là, tout le monde aimera; tout amour sera dans l'ordre. 11 n'y aura plus de miséricorde parce qu'il n'y aura plus de misère; mais près de la Source, tous puiseront, tous communiqueront, tous échangeront, tous se réjouiront, laissant bien loin les divisions et leurs sévices.

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« Trère, que je jouisse de toi dans le Seigneur », dit l'Apôtre. C'est dans le Seigneur, en effet, dans le Seigneur possédé pleinement et non plus seulement « en énigme », que l'homme jouira vraiment de l'homme. Ce qui est à chacun étant à tous, tous en auront la joie. Ce qui est à tous étant à chacun, chacun en sera multiplié en joie par myriades de myriades. Le plus petit aura sa plénitude par le plus grand ; le plus grand, l'ayant en Dieu, y ajoutera le bonheur de donner, puisque « donner est plus heureux que recevoir » (Actes, xx, 35).

Qui donc a organisé ces choses? Celui qui nous a dit : « "L'amour est la fin de la loi. »

La loi n'est qu'une servante; la loi se tient dans le vestibule où elle trie les visiteurs ; mais le maître delà maison, qui l'y a placée, ne reçoit que dans sa demeure.

Demeure del'amour, que ta prévision, si prochaine pour nous tous, nous enseigne au moins l 'amour! Regardant en arrière, dans la pensée créatrice, nous trouvons la charité à la base de toute œuvre concernant l'homme. En avant, c'est elle qui prépare la victoire des êtres. Pris dans cette double perspective, notre cœur ne peut éviter la douce obsession. 11 doit se rendre. Son intérêt coïncide avec

l'appel désintéressé de l'amour; car il est écrit : « Vœuvre charitable d'un homme est pour Dieu comme un sceau » ; celui qui en est marqué a le signe de l'élu et sa place est marquée aussi là où nos oeuvres nous suivent.

ORDRE ET OBJETS DE L'AMOUR DU PROCHAIN

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