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CHAPITRE Vlll

ORDRE ET OBJETS DE L'AMOUR DU PROCHAIN

L*amour du prochain, c*est premièrement l'amour de Dieu retrouvé dans ses créatures; c'est aussi l'amour de nous-mêmes élargi jusqu'à ceux qui sont de par Dieu en société avec nous.

Ces deux points de vue se rejoignent en ce que nous aussi, nous sommes œuvre de Dieu et devons nous aimer selon Dieu. De sorte que la part d'amour que nous donnons à autrui selon qu'il nous est prochain, ne se trouve pas retirée à Dieu ; Dieu demeure tout en tous. Tu aimeras ton Dieu par-dessus toutes choses, et ton prochain, comme toi-même, pour V amour de "Dieu.

Toujours est-il qu'en aimant le prochain, nous ne pouvons ni ne devons oublier ce qu'il est pour

nous. Toute activité se proportionne, en même temps qu'à son objet, au sujet qui en est le point de départ ; des deux côtés elle emprunte ses caractères.

L'activité de l'amour aura donc cette double norme : l'objet, selon la valeur que notre justice lui accorde; son rapport à nous, qui sommes appelés à vivre avec lui une vie plus ou moins commune. Le premier cas donne lieu à l'amour d'appréciation, le second à l'amour d'attachement. Par où l'on ne veut pas dire que l'amour d'appréciation ne soit qu'une estime, et que l'amour d'attachement accapare le cœur : ce découpage ferait tort à tous deux, puisqu'il enlèverait au premier ce qui permet de l'appeler amour, à savoir sa tendance affective, et qu'il réduirait le second à l'état d'impulsion aveugle.

Aimant en premier lieu le bien divin, qui est ma règle, j'aime ensuite d'autant mieux ce que je regarde sous sa lumière que j'apprécie davantage comme une image de lui ce qu'on propose à mon estime fraternelle; mais cela même prouve que je dois aimer, et non pas seulement estimer, ce qui représente ainsi mon premier amour. Réciproquement, ce que j'aime comme lié à moi, je dois le faire participer, chrétiennement, à l'estime que je fais de moi en tant que fils de Dieu, en tant que racheté de son Christ et héritier de ses promesses.

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Estime et attachement ne doivent donc pas se séparer. Mais ces deux genres d'amour se différencient en ce que l'un se règle sur l'objet pris en soi et l'autre sur l'appartenance. D'où il suit que le premier est plus appréciatif et l'autre plus cordial. Au meilleur, je souhaite le meilleur bien et le bien qui lui est convenable, autrement je serais injuste et je ne pourrais donc compter sur la louange de l'amour, car l'amour lui aussi est une justice, la première de toutes. Mais à un ami, à un frère, je souhaite plus tendrement ce que j'ai le droit de souhaiter. Et de plus, je lui souhaite — c'est le plus cher de mes vœux — de devenir le meilleur, pour avoir droit ensuite au meilleur, et pour qu'à son égard l'amour d'appréciation et l'amour de tendresse se rencontrent.

Ainsi fait-on à l'égard de soi-même, quand on est un juste. On doit, au fond, se préférer à quiconque. Au fond, dis-je, c'est-à-dire au regard des fins dernières et de ce qui les procure. Mais il ne s'ensuit pas qu'on doive vouloir pour soi ce à quoi l'on n'a pas droit : il n'y aurait là qu'un amour dépravé. Ce qu'on doit souhaiter, c'est d'y avoir droit un jour; ce qu'on doit faire, c'est s'y efforcer. Alors, la condition étant posée, on peut porter la main vers le meilleur.

Telle est donc notre distinction primordiale :

amour d'appréciation, fonde sur les valeurs d'objets; amour d'attachement ou de tendresse, fondé sur le serrage de nos liens.

11 faudra ensuite observer que si nos appréciations se rapportent à une règle unique, que fournit la raison, nos attachements sont de divers genres. La vie nous lie d'autant de façons qu'elle nous propose d'activités à mener en commun. On est parents, on est amis, on est associés de vie extérieure. On est parents à divers degrés et en lignes diverses. On est amis pour le plaisir, pour l'intérêt ou pour la vertu. On est associés, libres ou contraints, égaux ou subordonnés, dans l'ordre privé ou public, etc., etc.. 11 y aura donc lieu, pour régler nos amours, de considérer une foule de circonstances. Et d'autant plus que le même sujet peut nous être attaché par des liens divers, comme si l'un de nos frères est en même temps notre ami de choix, notre associé en affaires, notre camarade d'études, etc.. Et d'autant plus encore que celui qui nous est attaché davantage sous un certain rapport peut nous être attaché moins sous un autre, comme si un homme nous est plus proche parent, mais moins lié d'amitié, moins bienfaisant, plus lointain socialement, et le reste. Et d'autant plus enfin que, à ces complications relatives à nos liens viennent se superposer

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celles qui naissent des appréciations tout à l'heure prévues. Car un père, par exemple, est prisé plus haut en tant que représentant de Dieu créateur; mais si proche qu*il nous soit, il est moins lié à nous, qui suivons le courant descendant de la vie, qu'un fils ou qu'une épouse. Inversement, un père est plus lié à nous qu'un oncle, qu'un cousin; mais il peut être moins apprécié au point de vue valeur morale.

De toute façon, l'écheveau s'embrouillera donc, et les cœurs auraient peine à se déclarer, disant : J'aime mieux, j'aime plus, s'il leur fallait opérer des pesées si délicates, distinguer et compter des points, en une matière où la spontanéité semble à tous si indispensable. Heureusement, ils ont des moyens plus courts, et la droiture leur tient lieu le plus souvent d'analyse.

Ce n'est pas une raison pour rejeter les lumières. En vue de les procurer et sans redouter les difficultés, la pensée chrétienne évolue dans tous les méandres où notre vie s'aventure ou s'attarde. Elle donne des règles et elle porte des jugements. Pour nous mettre à son école, il faudra, nous aussi, étudier la constitution de la vie, dont l'amour est presque à lui seul, directement ou indirectement, le constructeur et le soutien.

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11 sera facile de voir, en analysant, combien est juste, en matière de rapports, le mot tant de fois repris de saint Augustin : Aimez — à savoir bien — et faites ce que vous voudrez.

Tout n'est qu'amour. Tout roule autour de cet attracteur bienfaisant ou redoutable, qui, pareil au soleil immobile et ardent, fait courir autour de lui des astres dont le sort dépend presque entièrement de ses effluves : planètes par trop voisines, qu'il incendie ; planètes lointaines, où il laisse la mort s'abattre; comètes échevelées, à l'ellipse folle, dont il ne peut fixer la route ni partant l'harmonie intérieure ; aérolithes subjugués, qui tombent, tel le moucheron en pleine flamme, dans ses abîmes dévorateurs; enfin planètes sages, qui, à la distance voulue, dans l'orbite préparée, gravitent et vivent, buvant de la lumière et de la force, de la chaleur à transformer en toute sorte d'actions heureuses autant que fécondes.

Que serait notre vie, sans l'amour d'amitié en ses mille formes? Et que ne devient-elle pas, en bien ou en mal, là où l'amitié se dégrade ou s'avance vers le sublime? Ces deux extrêmes sont rares; mais les cas moyens de l'amitié forment la trame de la vie pour une part beaucoup plus large qu'on ne soupçonne. Sans elle, les glaces de l'âme envahiraient

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nos rapports, et leur rigidité paralyserait une foule de manifestations de l'existence.

Ce n'est pas elle, pourtant, qui est l'aniour le plus nécessaire. Pour enrichir la race, il faut d'abord la faire exister. L'amour s'y emploie en jetant l'un vers l'autre, sans qu'ils sachent le plus souvent à quelle œuvre grandiose leur émoi donne une conscience, deux êtres qui seront, comme le Père uni à la Sagesse dans la Trinité, le principe «n de l'être nouveau en qui la race se retrouve et persiste. Cet être éclos leur sera comme un moi qui se prolonge et qui, ne pouvant se renier, se poursuit, hors de soi, de cette complaisance que la nature ne permet pas que nul se refuse. Amour paternel, amour maternel, c'est le nom de ce sentiment transplanté dont bénéficie l'enfance.

Et lui aussi, l'être nouveau, éveillé à soi lentement, éprouvant ses contacts, devinant ses conditions, nature toute tendue vers l'avenir mais vivant de son passé — lui aussi, se retourne vers ses sources de vie pour y puiser, pour les sanctionner, pour leur dire oui, merci, et bientôt adieu, car le flot l'entraîne. Et c'est l'amour filial qui l'a pris.

Regardant ensuite autour de lui, dans le nid qu'on remplit si longtemps de sa faiblesse, qu'on ne déserte jamais tout à fait, s'il y trouve des voisins

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de couvée, il presse contre eux instinctivement, puis d'un cœur qui consent, une vie associée à la leur et qui toujours se ressentira de cette origine commune. C'est l'amour fraternel.

11 ne sera pas longtemps d'ailleurs à s'apercevoir que lui aussi est puissance de vie; qu'un fils, c'est un père qui s'annonce, comme un printemps est un automne promis et comme une fleur est une graine qui se dérobe. Une inquiétude le saisira, une émotion montera des mystérieuses profondeurs de l'être. Dévoyée fort souvent au début, cette exaspération créatrice finira par se canaliser, trouvant un chemin qui ramène la vie au point même qu'elle avait quitté, un peu plus haut seulement, sur la spirale toujours montante.

Un cran de plus de la vie universelle qui plonge dans les profondeurs du temps; une espérance de plus pour l'éternité où le Moissonneur divin range les âmes : c'est le gain; mais tout de même la vie reprend, pour s'y relancer, les mêmes cycles. Par ce côté, l'amour n'acquiert rien, si ce n'est une perpétuité qui le rend mélancolique autant que vénérable, quand on sent jeunes autant que s'ils étaient inédits des élancements aussi éternels que ceux de la mer battant ses rives; tout neufs, ces mots usés qu'on employa dans les cavernes primitives, en Su-

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sianc sous Hammourabi, en Chaldée au temps de Sara, et que l'hallucination du présent continue à lancer comme les fleurs d'une fête-Dieu toujours ardente, toujour adoratrice.

Toutefois, comme les oiseaux sont frères dans le nid, les nids aussi sont frères dans les branches, et les arbres dans la foret, et les forets sur l'âpre sol où elles abritent les sources. Et tout, aussi, est frère de tout, frère de l'homme qui conçoit tout et le met en unité dans son cœur.

L'homme donc s'attache à l'homme, le groupe au groupe, pour former des cités, des nations, une humanité, et c'est l'amour social plus ou moins largement compris ou acquis par le progrès, qui vient se souder à l'amour familial en ses divers stades.

La société spirituelle y prendra sa part. Comme le poète, jadis, disait : Je suis homme, et rien de ce qui est de l'homme ne me paraît étranger, ainsi chacun de nous devra dire : Je suis chrétien, et rien de ce qui est chrétien au ciel ou sur la terre, dans le passé, dans le présent ou dans l'avenir, dans les couches inférieures ou au sommet de notre union spirituelle, dans les ampleurs ou dans les minuties de la vie de l'âme, rien ne m'est étranger.

Et enfin, même après cela, quoique tout soit acquis en principe et reconnu en ses principales exten-

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sions, comme tout n'est pas nommé, il faut que l'amour formule lui aussi sa bénédiction ad omnia : à toutes choses filles de Dieu et à l'alliance qu'elles forment, à l'harmonie de leur union, de leurs échanges, de leur orientation victorieuse du mal, procureuse des biens. L'hommage de notre esprit et de notre cœur ne doit-il pas aller ati Tout divin que l'amour a pour mission de constituer, notre tout voulant s'y adjoindre et Dieu même étant sur les rangs, sans renoncer à la primauté dont tout le reste jouit et à laquelle tout emprunte.

Telle sera notre ultime démarche.

11 faut maintenant que nous reprenions chaque phase de cette exploration. En peu de chapitres courts et en beaucoup plus encore on ne saurait user l'attention, car ce qui s'agite derrière les mots que nous mettons en ligne : amitié, amour, sentiment familial ou social, nature et surnature, c'est toute la préoccupation consciente ou inconsciente de nos coeurs, c'est toute la vie humaine.

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