CHAPITRE XVI
11 faut refermer le cercle où nous avons vu se ranger, conformément à des lois toutes simples, les divers ordres de sentiments qui répondent au nom d'amour.
11 apparaît que dans toute la création et dans la Divinité même, l'amour est le grand secret. L'amour achève Dieu et le définit d'une certaine façon, puisque Jean nous a dit : Dieu est amour (1 Jean, iv, 8). Par l'éclosion de l'Esprit au sein de la Trinité ineffable. Dieu se pose dans son espèce. L'Esprit- Saint, ou l'Amour est la dernière conquête de Dieu en recherche de lui-même; allant au bout de soi. Dieu se résout en amour.
Or, il en est ainsi de tout. L'amour est le secret
de chaque destinée et il est le secret de leur ensemble; il gouverne la nature, l'homme, les groupes partiels, les sociétés; nous l'avons vu gouverner l'Eglise; il est l'universel médiateur; grâce à lui, chaque être est mis en accord avec soi, en accord avec d'autres et avec tout, et aussi chaque être et tous sont mis en accord avec Dieu, leur suprême source.
Dès qu'un être a conquis ce commencement de réalisation que lui octroie sa naissance, il prend contact aussitôt avec ce trésor; il s'aime, et parce qu'il a le sentiment à la fois de ce qu'il est et de ce qui lui manque, de son état actuel et de l'être épanoui qui répondrait en lui à l'idée créatrice dont il est issu, il aime cet idéal de soi et il aime tout ce cfui pourra le procurer, tout ce qui subvient à son propre vide, tout ce qui l'achève.
S'agit-il même d'un être inanimé, nous avons vu que cet amour n'en est pas absent. Tout se meut, et rien ne se meut que parce qu'il aspire, et rien n'aspire à rien à moins qu'il ne s'aime et qu'il n'aime. Cet amour, inconscient chez la créature inférieure — conscient seulement chez la Providence qui la guide — n'en est pas moins tout le ressort de sa destinée. « Toute créature gémit et
enfante », dit saint Paul ; elle enfante pour sa part l'ordre où elle est engagée, mais elîe s'enfante aussi- — et combien laborieusement! — elle-même. Toute créature est sa propre mère, et à cette maternité c'est l'amour qui préside, amour qui se porte, encore une fois, sur l'objet à former et sur tout ce qui concourt à en favoriser l'ultime éclosion.
Dans rhomme, ce sentiment multiple et un s'est appelé entre nous un amour vertueux de soi-même, vertueux, dis-je, quand il rencontre ses vrais objets et obéit à laraison, sa lumière; mais en toute hypothèse, l'amour vit et travaille incessamment; s'il cédait, Ja vie même s'arrêterait, car nulle initiative vitale ne s'explique, non plus qu'aucun mouvement naturel, sans l'attrait d'un idéal poursuivi, d'un terme cherché, d'un résultat, c'est-à-dire d'un amour.
L'être social obéit à la même loi. Nul groupe, famille, arrangement intermédiaire ou peuple ne s'engage dans son fonctionnement et n'affronte l'histoire sans que dans une àme commune ait apparu l'image d'un destin et, en vue de réaliser ce destin, d'un système de moyens, d'un concours d'êtres auxquels cette âme se trouvera enchaînée par l'amour. La famille, la patrie s'aiment elles-mêmes, et elJes aiment qui les aime, qui les aide dans le travail, qui les secourt dans le danger, qui fait route
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avec elles dans toutes les voies d'activité où elles s'avancent et, partageant leurs joies, leurs peines, prouvequ'ils'unità leur viep^rune sorted'adoption.
Dans Tunivers organisé, dans le cosmos un et multiple, les philosophes les plus puissants ont reconnu un semblable amour. L'univers cherche une destinée; il se veut et il veut ses œuvres. L'univers est un effort créateur, une impulsion immense, un assaut. L'être innombrable est emporté par une aspiration qui fait monter de la puissance à Vacte, disait Aristote, du possible au réel et de l'informe au formé tout ce que les forces d'organisation ont saisi : forces serves, forces qui sont les exécutrices des fins, c'est-à-dire les agents de l'amour.
A certains égards, l'amour que chaque être a pour soi-même et pour ce qui l'aide à s'épanouir n'est qu'un reflet de l'amour universel, dont l'élan, dispersé et néanmoins unifié, ressemble à celui d'une armée en marche. Chaque être veut et aspire pour son compte; mais aussi chaque être veut et aspire parce que l'Etre veut, parce qu'une œuvre se fait dont les instincts partiels sont le soupçon et l'inquiète recherche. Toutes les propriétés d'un corps tendent à réaliser la destinée qui lui est assignée selon son espèce : aînsi tous les instincts, tous les amours conscients ou inconscients tendent à
réaliser l'Œuvre unique, le bien recherché par tout cet effort qui dans le multiple et le mobile figure et sert au dehors la gloire immuable de Dieu.
L'amour, par son universalité, soutient donc tout l'effort du monde, il en explique l'élan; par sa fécondité, il en assure l'éternelle jeunesse et marque le rythme de ses perpétuels renouvellements. Il est vrai, l'éternité n'appartient qu'à Dieu, la perpétuité n'est accordée en son nom qu'aux suprêmes aboutissements dont la forme nous échappe; « tes deux mêmes périront et s'useront comme un vêtement » (Ps. xxvu); mais leur travail cyclique et celui de toute réalité passagère ne sera pas plus vain que celui de la meule sur 'le grain qu'elle foule. Les greniers éternels s'empliront; les efforts que guide l'amour trouveront dans l'ultime fixité la raison de leurs démarches, et cet amour qui anime les luttes de la vie, celles de l'être en toutes ses ampleurs assurera la victoire.
L'amour est donc le ressort de toute réalité singulière, collective ou universelle; il est le secret de toute destinée. Par ailleurs, il est le lien qui met la création en unité, pièce à pièce et par des emboîtements de plus en plus vastes. C'est lui qui fait qu'on donne et qu'on se donne, qu'on s'associe et qu'on
travaille ensemble, qu'on se survive et se déverse en un autre soi; c'est lui qui recoud le temps au temps, l'activité à l'activité, l'être à l'être. 11 traverse la création comme l'harmonie le clavier, quand l'artiste y lance ses arpèges; il la traverse en toutes ses dimensions, spatiales et temporelles ; i) )a couvre de son réseau; il en maintient l'équilibre et l'enchaînement; il la soutient et l'entraîne.
Au départ, dans le Verbe créateur dont l'Idée est une, tout se trouve éminemment fraternel. L'Esprit d'amour, qui est un, lui aussi, ne divise pas ce que l'Idée veut unique. Tout est lancé dans î'existence avec un devoir de fraternité qui ne comporte aucune exclusion, et l'amour, ce ciment, tient la Cité de Dieu avec toutes ses pierres jointes et fermes.
A l'arrivée, lors de la transformation éternelle, lors du jugement collectif des âmes et de leur entrée dans les « demeures » permanentes, tout sera fraternel aussi, tout le sera davantage, car ce qui procède de l'unité en vue de l'unité se concentre toujours plus, au cours de l'évolution qui l'achève.
11 s'ensuit que sur le chemin, l'unité de l'amour est aussi la loi, en dépit des oppositions relatives et partielles. Toute vie est un concours, disions-nous. Tout a un même point de fuite. La perspective des fins comme celle des origines impose aux lignes du
plan universel une convergence inéluctable. A tous les plans, sous toutes les formes de relations des ctres, Tamour joint, l'amour harmonise et met en symbiose : communauté de vie qui de plusieurs vies n'en fait plus qu'une seule; vie des cellules en un seul vivant, des molécules en une seule substance, du père, de la mère et de l'enfant dans une seule famille, des citoyens dans une seule patrie, des amis dans une seule alliance, des fidèles dans l'Eglise une et universelle, de tout dans l'Un, qui coïncide avec l'Etre, émanation et figure de Dieu.
L'amour est le lien de la perfection dans les âmes, en ce qu'il oriente toutes les vertus vers ses propres fins qui sont le bien suprême : de même l'amour est le lien des puissances du monde, le lien de la perfection substantielle, vivante, familiale, sociale, cosmique, et finalement du « Parfait » qui nous est promis pour après les durées mortelles (1 Cor. xni, 10).
Enfin, l'amour est le lien des êtres avec Dieu. Et il le faut bien; car le lien de l'amour créé se relâcherait aussitôt et par suite toute la consistance des choses s'évanouirait, si derrière nos attaches et les fragilités qu'elles assemblent, il n'y avait l'unique Consistant, qui est aussi l'unique Suffisant et Tunique Nécessaire.
3oo L'AMOUR CHRETIEN.
Pour que nous soyons ensemble, il faut d'abord que nous soyons, puis que notre assemblée soit, et l'être n'est posé que par emprunt à la Source d'être. L'amoUr nous joint autant qu'il le peut, entre nous et chacun avec soi-même; mais l'amour ne peut racheter le vide fondamental, le néant intime que seul le Créateur comble et vainc. L'alliance de deux néants ou le retour d'un néant sur soi peuvent-ils donner l'être? Lier sa fortune vitale à ce qui ne tiendrait pas, soi-même ne tenant pas, quel leurre! Le Dieu intérieur est toujours requis, et aussi le Dieu commun, car c'est de cette paternité que vient aux éléments et aux êtres — que vient, dis-je, finalement — la fraternité où nous avons reconnu une loi suprême. Nos rapports ne commencent qu'après le rapport fondamental qui nous crée, nous caractérise, nous lance et nous oriente. Nous sommes une gerbe parce qu'il y a le Lien. Nous sommes frères parce qu'il y a le Père. Tout est en un parce qu'il y a l'Un, l'unité du multiple ayant pour cause ce qui est un par soi-même.
D'ailleurs, les caractères de l'amour prouvent que la règle d'aimer se prend là-haut et que l'Amour premier laisse partout, avec la trace de soi, l'impulsion une qui ramène au même Bien tous les êtres.
LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DANS L'AMOUR. 3oi
L'amour tend à l'infinité. Cela est surtout apparent dans l'amour passion, parce que dans cet amour créateur de vie sont contenus les destins des êtres; mais cela se voit partout : dans l'amitié de choix, dans la parenté, dans l'amitié sociale et jusque dans l'essor qui entraîne vers leurs combinaisons et leurs créations les forces naturelles.
Dans l'infini de l'amour se prouvent son origine et sa fin. L'amour étoufiFe même dans les plus vastes frontières, parce qu'il est fils du Dieu que des frontières n'enserrent point et qu'il fait son œuvre. L'amour veut que tout soit à lui, en raison de ce que, un but obtenu, un autre est vu à l'horizon et que l'amour le sait bien.
Les fins suprêm.es sont la fin des intermédiaires, qui n'arrêtent qu'un instant l'élan du désir. Cet ineffable égoïsme, qui porte l'amour à ramener tout à soi, donne carrière au suprême élargissement, car le vœu d'une dépense totale s'y découvre, en faveur d'un règne immortel.
Je veux sans point d'arrêt et j'aime sans mesure, moi qui procède d'un infini qui se veut lui-même par moi, et je porte un instinct de cette infinité de mon élan dans mes plus minuscules démarches.
Je m'aperçois, quand j'y réfléchis, qu'il y a de l'infini jusque dans mes jeux, à plus forte raison
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dans mes ambitions, dans mes passions, dans ma course à la vie en toutes les directions qu'elle tente.
J'aîme tout infiniment, en ce sens que rien ne clôt, quelque dose que j'en aie, la faculté de désir qui fait le fond de mon être. Si je suis heureux, je suis encore un soupirant du bonheur ; si je possède, j'ai des coffres vides; si je satisfais ma volonté de puissance, c'est toujours d'une seule main, l'autre tendue vers quelque réalité non sujette; si je brille dans les esprits, la gloire m'attire comme un mirage toujours plus lointain ; j'ai soif des eaux qui irritent à mesure qu'elles désaltèrent; j'ai soif de dépenses magnifiques qui me grandiraient sans cesse en ne me laissant plus rien. Si je bute sans rémission à quelque obstacle et que l'amour perde espoir, cette puissance infijiie se retourne contre moi et me ronge. « Un grand amour, a dit Lacordaire, quand U ne peut plus se répandre, creuse sur place et dévore le sein qui l'a conçu. »
L'amour, qui est une association aux puissances universelles, est de ce fait une association à Dieu. D'où son émoi, d'où son étrange emprise, d'où la folie créatrice et organisatrice qui par lui entraîne tout : astres, cœurs, vies innombrables, végétations forcenées, combinaisons qui jamais ne se lassent.
LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DANS L'AMOUR. 3o3
Rien n'est là pour son propre compte; tout fait métier divin, et tout éprouve à créer, à aimer une auguste impression de toute-puissance.
François d'Assise saisissait ce lien entre tout ce qui aime et Celui qu'il faut qu'on aime quand, dans l'extase, il soupirait: « Le ciel et la terre me crient, toutes choses me crient que je dois aimer; chacun me dit : Aime de tout ton cœur Celui qui t'aime et te désire si ardemment. »
Cet amour, d'une certaine façon, est inévitable, car c'est notre être même qui, par la direction de son élan, porte à Dieu ce qui d'abord en jaillit pour fournir sa course. Mais ce qui se fait sans nous veut en nous la collaboration de la pensée et de la volonté, guides des vies conscientes ; ce qui est impulsion initiale doit devenir choix, et c'est pourquoi l'amour de Dieu nous a paru en tout premier la règle de vivre.
L'amour de Dieu conditionne tout, et il faut redite sans cesse qu'il n'opprime rien. L'amour de Dieu exalte tous les autres, les défend de la corruption, ramène leurs déviations et par là les renforce, les concentre. La société avec Dieu achève la société que nous avons par lui avec nous-mêmes et avec tous les êtres, notamment avec ceux qu'il nous a donnés de plus près. L'acceptation des lois et des
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dépendances fortifie toujours chaque chose, disionsnous, et, en la plaçant dans l'harmonie de toutes les autres, elle fait du tout un bloc infrangible.
L'alliance universelle, du haut en bas, de proche en proche, du détail au détail, du détail à l'ensemble, du temps au temps, du cycle au cycle, du domaine au domaine, deTêtre à l'être et de tout être à Dieu, cVst donc l'amour qui la crée et qui la consacre.
L'amour est la création même. L'amour est la plénitude des opérations de Dieu dans la nature, dans l'âme, comme dans la Trinité.
L'amour « se joue » avec Ja sagesse créatrice « en tout temps », circulant dans la durée aussi bien que dans l'espace, s'émerveillant des splendeurs étalées, des évolutions grandioses, des retards qui sont des travaux en profondeur,, des destructions qui sont des pétrissages à nouveau : tels ceux de Michel- Ange quand, devant Jean de Bologne interdit, il dressait ses bonshommes héroïques et les replongeait dans la nuit de la glaise pour en faire surgir d'autres.
Aussi l'amour reconnaît-il tout, dans ce cosmos fils d'amour. Tout lui est fraternel. 11 y boit le bien divin à pleine bouche enivrée, à pleine poitrine enflée de vie surhumaine, à pleins yeux éblouis, à pleines oreilles ravies de ces harmonies que le songe
LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DANS L'AMOUR. 3o5
de Scipion rendait perceptibles, à pleins pores pénétrés de l'activité subtile qui imbibe l'intime de tout, à pleine intelligence recevant les idées incarnées en tout, à pleine mémoire effrayée des passés profonds comme des abîmes, à pleine imagination effarée d'avenir, à plein cœur recevant de l'amour de partout pour en rendre partout, à plein vouloir conscient et anxieux du mystère, mais y consentant parce qu'il consent à tout, disant amen à tout : amen y c'est bien ainsi ^ parce que Dieu a dit d'abord : Amen y qu'il en soit ainsi.
Qu'est-ce que cette perte extasiée de notre être chétif dans le grand Être, et ces prosternements successifs que l'esprit, entraînant le cœur, l'oblige à réitérer à des intervalles nombres?... Les rites pompeux delà vie orientale agenouillaient ainsi sur la route, par trois fois, un visiteur lointain; ainsi fait-on encore en présence du pape; mais le Pape immortel est trop loin de notre néant pour que nos étapes le rejoignent; son trône est trop élevé pour que ses pieds sacrés puissent être baisés autrement qu'en désir ; on ne fait qu'une chose, quand on épuise le devoir et le pouvoir : se mettre en perspective et en position droite à l'égard de l'inaccessible. Mais cela, qui nous y invite, sinon l'amour adorateur qui, juste appréciateur de l'infini de valeur
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qu'est Dieu, conscient aussi de J'unité de toutes choses en Dieu, conscient enfin de sa propre unité avec Celui qui n'est lointain que par sa grandeur, qui est, par son action, tout proche, conclut par lui comme il avait commencé par lui sa randonnée à travers les objets de l'existence.
Alpha et Oméga, Dieu l'est en tout, mais spécialement en amour, parce que l'amour est lui-même l'alpha et l'oméga de tout.