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CHAPITRE XVll

Les formes d'affection qui nous lient rentrent toutes dans cette formule : l'amour du prochain, et l'amour du prochain, en même temps qu'une dépendance de l'amour de Dieu, est un attribut du chrétien pris comme tel, du disciple de jésus- Christ, du fils authentique de l'Eglise. Or, sous ce dernier rapport, l'amour du prochain prend un nom spécial qu'il convient de rappeler et de commenter; on dit : V amour de communion, en concordance avec la doctrine de la communion des saints, c'est-à-dire de l'union en Dieu, par le Christ, de tous les fidèles.

Le Christ contient la plénitude de ce que Dieu nous donne ; il contient donc la plénitude de l'amour, puisque des dons divins et de toute leur diffusion

l'amour est le principe. Dieu verse son amour dans le Christ, qui nous le communique. Jésus est la fontaine scellée dont notre foi confiante est la clef : quand nous ouvrons, l'amour coule, l'amour se répand. Cet amour partagé nous relie à Dieu et nous relie ensemble; le ciel et la terre d'abord, puis la terre et la terre sont unis. Centre de tous les cœurs, le cœur divin et humain n'en fait qu'un seul de tous les nôtres et de celui qui palpite au sein de la Trinité elle-même. L'Amour vivant, l'Esprit- Saint, devient notre lien; nôtre, dis-je, en pensant à Dieu et à nous, au Christ' et à nous, à nous tous dans le Christ et en Dieu.

L'Église, répétons-nous constamment avec saint Paul, est la « plénitude du Christ » (Ephes. i^ 23) : donc notre amour de communion est l'amour même du Christ répandu, son Esprit vivant qui de lui à nous s'épanche. Jésus aime à aimer et à goûter Tamour au complet; il veut croître, en cela comme en tout, « en un homme parfait, selon la mesure d'une stature complète » (Ephes. iv, 1 3). Et sans doute son amour est plénitude par lui-même; mais il n*a pas assez d'extension : il lui faut des cœurs, il lui faut tous nos cœurs; ceux-ci deviendront ses organes et ceux de son Esprit pour un amour mutuel et pour l'amour en commun du Père. 11 y aura pourtant en

Jésus un trésor de tendresse incommunicable; car, même unis, nos coeurs sont étroits; le cœur du Fils de Dieu les déborde ; nous ne sommes pas à niveau, mais la source coule.

Par Jésus, étant en liaison avec Dieu et avec toutes les âmes, on est donc en liaison avec tout; on communique avec tout le réel, où il a ses entrées toutes-puissantes. Son amour ne vient jamais seul; il emmène avec soi tous ses êtres. Notre chef quitterait-il son Chef? — « le chef du Christ est Dieu » — Notre chef quitterait-il ses « membres » ? Ou quitterait-il ce qui tient à ses membres au nom de l'axiome « tout pour tes élus »? Chacun porte en soi-même, avec Jésus-Christ, tout le royaume de Dieu, ce royaume dont lui-même a dit : « Il est en vous ».

Swedenborg parle de deux âmes qui deviennent « un ange unique » : toutes nos âmes, unies et circulant dans le réel, leur domaine, doivent devenir un seul Jésus-Christ. En Dieu, qui est « un point indivisible et immense » (1), tout trouve place et tout s'unifie. L'Esprit qui « rend témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu » (Rom. vui, 16) rend aussi témoignage que nous sommes frères. Cet Esprit « répandu sur toute chair » (Actes )], i5)

(1) M. Ollier, Pensées choisies, par M. Letourneau, curé de Saint-Sulpice, p. j 5j.

en fait un corps unique avec une âme divine, dont Je corps et l'âme du Christ, notre Frère, ont été 'et sont encore le réceptacle premier.

O douceur de ces amours qu'on ne sait pas! Beauté de ces constellations invisibles, qui derrière les nuages de la chair, victorieuses du temps et des distances qui nous séparent, apparaissent à l'esprit 1 Noble assemblée, dont le prochain immédiat n'est que le sacrement et au dedans de laquelle nos visions intérieures se croisent, nos sentiments reçoivent et donnent, et le bonheur, la paix, la consolation, le relèvement, l'ultime consommation sont voulus de chacun pour tous, de tous pour chacun! Même quand nous désirons et demandons en disant je, moi, il faut que dans la pensée profonde et dans le cœur il y ait nous, et notre (1).

Cette charité universelle n'est d'ailleurs pas vague et uniquement sentimentale, elle est organisée, comme l'amitié sociale; elle monte et elle descend, avec des extensions et des échanges à niveau. L'esprit d'amour nous constitue en hiérarchie, assure des connexions organiques grâce

(1) Ch'io vidi ed anche udiî parlar lo rostro

E sonar nclla voce ed Jo e Jffio, Quand' era nel concetto J\oi e J\osfro

Dante, Varadiso, XÏX, 4.

auxquelles, dans le grand corps du Christ, les services de l'amour sont rendus efficaces. Tout le corps « attaché au chef id, a à l'aide des liens et des jointures d'une organisation harmonieuse, s'entretient et grandit par l'accroissement que Dieu lui donne » (Coloss. II, 19). Aussi la loi qui nous assemble et qui emprunte ses formes extérieures à la loi sociale est-elle vraiment et par excellence cette fois une loi d'amour. Tous les rôles sociaux chrétiennement compris sont des rôles d'amour; mais les rôles religieux le sont bien davantage. Même la crainte, quand elle s'y introduit par l'exercice de l'autorité, doit demeurer une crainte filiale, semblable à celle qui fait redouter à un enfant aimant les reproches ou les sévices du père de famille.

Grâce à cette organisation, qui nulle part ne s'allie à une aussi riche liberté, l'Eglise peut dire, comme l'épouse du Cantique dans la traduction de la Vulgate : nJl a réglé en moi l'amour » (Cant. u, 4), il y a rétabli l'ordre, et c'est pourquoi le sacrement qui établit entre nous la hiérarchie s'appelle le sacrement de l'Ordre. Mais cet ordre extérieur ne produit ses fruits, l'amour organisé en société ne devient efficace pour chacun et pour tous que s'il se reflète au dedans par toutes les vertus, qui elles aussi sont un ordre.

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« 7/ a réglé en moi T amour », chaque âme fidèle doit pouvoir le dire avec son Eglise. Nous avons vu que l'amour de charité crée en nous l'ordre, et que toutes les vertus ne sont que de l'amour qui se révèle, qui se défend, qui s'accroît ou qui aboutit. La terre et le ciel de notre être, âme et corps, sont habités par le même Esprit qui anime le ciel et la terre, qui habite le Christ humain et qui régit l'Eglise. L'Amour travaille partout et l'univers est son temple, l'Eglise aussi, le Christ aussi, l'âme et le corps de chaque fidèle aussi. « JVe savez-vous pas que vous êtes le temple de "Dieu et que l'Esprit de "Dieu habite en vous? » (1 Cor., m, 16).

D'ailleurs, chez les fidèles et aux diverses époques de l'Eglise, cet amour organisateur comporte des degrés. L'amour vaut ce que valent ceux qui aiment, et nous ne valons pas, tous, nous ne valons pas, chacun, sans variations. Dans l'Eglise même, les manifestations de sa valeur foncière, qui dépendent de nous, sont aussi variables. M.ais en son essence profonde, l'Eglise est sainte, et son état est en permanence un état de charité parfaite. L'Eglise exerce par son rôle même un amour de consommation. Elle a entendu : « Je te fiancerai pour toujours » (Osée, 11, 19) et ses fiançailles divines l'ont engagée, à l'égard des enfants de Dieu, dans

un rôle de maternité qu'elle ne peut abdiquer, qu'elle remplit extérieurement plus ou moins, mais toujours, pour le dedans, en sa plénitude. La politique religieuse va et vient; mais la mysticité est immuable en sa source. Notre Eglise sert son Dieu; elle le sert en esprit et en vçrité; elle le sert en servant toutes ses créatures; elle mène l'humanité à ses fins, qui sont celles de l'amour. Epouse sacrée dont la vie est un perpétuel enfantement, elle peut prendre pour elle les gracieuses paroles que sa liturgie met sur les lèvres de sainte Agnès : « Le corps de mon époux est uni à mon corps et c'est son sang qui fleurit mes joues. » 11 y a là véritablement une union de substance à substance, puisque la réalité du Christ est dans la réalité de l'Eglise, et que la nôtre s'y associe au titre de communiants et de membres.

Pour cette raison, l'eucharistie doit être considérée comme l'expression et la source d'une certaine façon unique de l'amour qui se dépense dans l'Eglise. Chez les premiers chrétiens, nul n'en put douter. La fraction du pain était le rite symbolique et le moyen réel de l'amour qui à ses débuts hantait toutes les âmes. « Tous les jourSy ils persévéraient unanimement dans le temple et, rompant le pain de maison en maison, ils prenaient cette nourri-

ture avec allégresse, louant Dieu » (Actes 11, 46).

Cette unanimité et cette persévérance purent céder plus tard ; l'eucharistie n'en demeura pas moins, en elle-même, le vinculum perfecHonis "Ecclesixy lien parfait qui par sa signification et ses fruits donne de la consistance à nos groupes, assure notre unité vertueuse, nous met tous en état d'amour, du fait que plus ou moins dignement, mais tout au moins avec les dispositions essentielles, nous accédons au banquet commun et consentons à ce qu'il veut accomplir, à ce qu'il prêche.

Le centre de Vamour de communion, c'est la a sainte communion ». Dans le Trésor vivant et toujours offert, nous allons puiser les richesses de cœur qui se dépensent à aimer Dieu, ensemble, à nous unir pour profiter de l'éternel rachat et parvenir aux fins de l'éternel amour.

Cette communion affectueuse et organisée de l'Eglise a une extension qui la porte bien au delà des frontières visibles. Puisque « au nom de Jésus tout genou fléchit, au ciel, sur la terre et dans les enfers » (Philip., 11, 10); puisque l'Esprit d'amour fait la pleine unité entre tous les mondes, on ne voit pas comment la charité du Christ pourrait différer de sphère à sphère, ni comment ceux qui sont

ici, là, ou ailleurs, pourraient s'ignorer ou se désintéresser, méprisant partiellement l'amour hors duquel on est cr dans la mort » (1 Jean, m, 14).

L'amour de l'Eglise au ciel est un amour de possession; sur terre et dans les lieux de souffrance provisoire, c'est un amour de désir; mais le désir et la possession ne sont pas disparates. La foi et la vision, capitales pour la jouissance, n'altèrent point l'unité de l'amour.

Le sentiment qui se résume dans le cri terminal de r Apocalypse : « Veni, J^iens, Seigneur Jésus », n'est pas autre que celui qui dit : « J'ai trouvé celui que mon cœur aime, je le tiens et je ne le laisserai point aller » (Cantique, m, 4). L'Eglise, avec le Christ, nous est venue du ciel ; elle y va; elle y plonge; elle est divine et humaine, temporelle et éternelle; l'amour qui vibre en elle a son centre immobile et ses ondes indéfiniment élargies ; c'est seulement par ses effets que cette immense palpitation marque ses domaines.

Pénétrez là où l'amour se repose et jouit de son Infini dans une sécurité que rien ne traverse. ]1 s'agit là de joie; car la joie est l'hommage suprême que Tamour parvenu rend à celui qui l'accueille. Les élus n'ont plus rien à faire, en ce qui les concerne, que de jouir de Dieu, de s'enfoncer dans ses perfec-

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tions et de s'extasier dans une découverte toujours nouvelle. Entre eux, leurs échanges fraternels sont aussi des échanges de joie; il s'agit de se communiquer ce que les plus élevés, privilégiés de l'amour de contemplation, trouvent en excédent par rapport à leurs frères. Les « demeures diverses » dont parlait Jésus en évoquant le palais de son Père sont constituées par des états de vie répondant aux diverses valeurs et aux divers caractères que manifestent la grâce et la gloire. Ce que chacun fut pour le mérite, il le sera pour la joie, et le bénéfice fraternel de cette joie sera de se communiquer à de moins favorisés ou à des favorisés d'une autre « demeure ».

D'un autre côté, les demeures célestes sans distinction ont pour joie de secourir, à travers les espaces que Dieu relie, les voyageurs et les souffrants de tous les mondes. L'homme arrivé tend l'échelle aux autres, et c'est sa grandeur; l'élu aspire en quelque sorte les âmes lointaines, les appelle mystérieusement, les demande à Dieu comme sœurs, ainsi que l'enfant demande à sa mère un petit frère, pour l'associer à son innocence. Cet amour à travers les mondes est la plus grande beauté spirituelle du cosmos; c'est pour la communion des saints l'élargissement suprême. Rien ne montre

mieux à quel point « tout est un », ainsi que dit Pascal, que cette multiple et vivante main de Dieu qui se tend, comme dans les anciens tableaux, pour protéger, encourager et finalement quérir ceux qui longent la vallée de larmes.

Descendez au second degré, visitez la demeure souffrante que Dante nous a décrite avec une si ample suavité : c'est la purification, que vous trouvez comme effet de l'amour. L'amour est joie, là aussi, bien qu'il soit en même temps souffrance. 11 est souffrance par la privation ; il est joie par le rapprochement qu'opère la purification entre l'âme et son Dieu. Séjour de paix dans l'amoureuse volonté du Seigneur; certitude de ne plus rien perdre et d'acquérir bientôt ce qui est tout ; douceur versée à flots dans le cœur que des tourments torturent ; charité dont le feu consume l'autre feu et réduit sa morsure à n'être qu'un contact d'amour; douleur et charme; violence et liberté; fuite de l'être traqué par les maux et sainte patience; goût du divin qui persiste dans son absence, comme on vit tout un jour d'un regard jeté; heureux et redoutable état, prélude, aurore, rougeur sanglante qui annonce le soleil : tel est le purgatoire.

Et là aussi la liaison se fait avec les arrivés et les

pérégrinants de la destinée commune. L'amour de communion est au purgatoire un appeJ, un espoir de secours, un désir de réunion aux phalanges célestes, une féîicitation aux frères élus, un souhait de victoire aux phalanges combattantes et menacées, une prière, bien probablement, pour toutes nos causes, car, impuissantes pour elles-mêmes, ces âmes n'en ont pas moins, sur Dieu, la puissance du cœur.

Sur terre, enfin, puisqu'il s'agit de recherche, i'amour et les disciplines de l'amour seront tout orientés vers les fins suprêmes. L'amour veut la fécondité. Notre effort collectif, dans l'Eglise, n'a de sens que par l'exploitation du surnaturel qui nous est donné en germe, en vue de son développement et de son achèvement en chacun et en tous. L*amour de communion est donc ici une recherche ensemble. Les grands aideront les petits, les petits prendront des grands, et comme chacun est toujours grand et petit sous divers rapports, tous recevront de tous, bien que par la hiérarchie certains soient préposés spécialement aux offices utiles.

La hiérarchie officielle a son rôle immense, rôle capital auquel personne ne peut se dispenser de recourir, car le sacerdoce est le fond même des conceptions et du fonctionnement catholiques. Mais il

est bien certain que la hiérarchie officielle ne coïncide pas toujours avec la hiérarchie des valeurs. Elle le devrait, si le bénéficiaire répondait* à ses grâces. Encore faut-il distinguer entre les grâces reçues pour autrui et les grâces reçues pour soi. Mais entre nous, indépendamment des rôles officiels, il y a un amour de communion dont la fécondité n'est limitée que par nos négligences.

Les saints naissent de Dieu par le Christ, par l'Eglise, par les sacrements; les saints naissent aussi des saints, et nous appelons saints tous ceux qui participent à quelque degré à la vie spirituelle commune. La vertu engendre la vertu par contagion, par prière, par action directe, et la vertu ainsi engendrée est fille de l'amour, amour elle-même, vu l'essentielle identité de la charité et de tout le bien.

Nous appuyer sur les meilleurs et sur chacun de nos frères en ce qu'il a de meilleur; nous unir ceux que le Christ s'est unis, afin que par eux, en eux, avec eux, comme eux-mêmes par le Christ, en le Christ et avec le Christ nous soyons unis à Dieu, c'est donc utiliser l'amour de communion selon ses visées terrestres.

Je communie à Marie, à Jean le Baptiste, aux apôtres, aux saints de l'Ancien et du Nouveau Tes-

tament, à ceux de jadis et à ceux d'aujourd'hui, quand je les appelle, les contemple et les prie, espérant qu'à l'intérieur de la communion des âges eux aussi m'ont appelé, m'ont offert et se sont unis à moi en leur divin Maître. Jésus-Christ nous a aimés le premier ; tous ceux qui l'ont attendu ou suivi nous ont aimés en lui ; tous nos contemporains ignorés nous aiment, et l'avenir aussi nous aimera, s'il s'unit au Christ. A notre tour, nous aimons dans tout le temps, dans tout l'être, et dans ce temps, dans ce monde sanctifiés notre amour circule. Jésus- Christ a adopté et tous ses frères doivent adopter avec lui la collectivité complète. Travailler à nous diviniser les uns parles autres, afin que le Dieu fait homme soit Dieu au complet, si je puis dire, dans les humains qu'il rend participants de sa divinité, c'est le propre effort de notre amour de communion sur la terre. Le reste s'y rapporte comme moyen ou comme conséquence. Tout ce qu'on appel leœwur^s de miséricorde est un effet ou un prélude d'un amour sanctifiant, d'un amour finalement sauveur.

En résumé, ciel, terre et lieux d'expiation font une œuvre d'amour variée dans ses effets, mais une en son essence et en sa source. La communion des mondes et des temps est universelle. Une liturgie

continue déroule des sentiments et des faits qui obéissent à une loi interne d'harmonie et dans laquelle l'Amour créateur trouve sa gloire. Le Dieu Amour a « tout fait pour sot », dit le livre des Proverbes (xvi, 4). Cet égoïsme sacré signifie que Dieu n'a de but que sa propre diffusion et la satisfaction de sa tendresse. Que tout revienne à l'amour, c'est donc l'action de Dieu aboutissant là où elle tendait; c'est le succès de son œuvre. « Tout finit bien, dit Juliane de Norwich, tout est pour l'amour. »

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