CHAPITRE V L'AMOUR MYSTIQUE
L'amour de Dieu étant le point de départ et le centre de coordination de toute notre vie morale, on doit le trouver partout où la moralité chrétienne est vivante. Mais s'il est requis partout, il n'est point partout ardent et intime; l'hôte mystérieux qu'il appelle en nous n'y devient pas nécessairement l'objet d'un culte qui absorbe tout ou presque tout de la vie intérieure.
L'amour mystique répond à cette dernière condition.
Mystique signifie mystérieux, intime, caché, et si quelque chose a une tendance naturelle à mériter ce nom, c'est l'amour, mais c'est surtout l'amour divin, car rien n'est plus caché qu'une source où les sentiers de la vie n'aboutissent guère, et le mystère est ici préparé des deux parts : mystère d'un élan
passionné des vivants à l'égard de l'Invisible; mystère d'un retour de l'Invisible infini à l'égard du néant.
La mystique, comme fait d'intelligence, c'est un colloque intime avec Dieu; c'est une théologie affective ; c'est un élancement de l'esprit destiné à entraîner le coeur; c'est une théologie qui enflamme, au lieu simplement d'éclairer, théologie d'ailleurs qui ne se propose point à d'autres, mais s'élabore dans le seul à seul avec son Objet et se tient donc cachée et mystérieuse. UOraisoriy comprenant la méditation et la contemplation ^ la première plus analytique, la seconde plus synthétique, la contemplation liant en gerbe et envisageant dans l'unité ce que la méditation distinguait : ce sont les noms qu'on lui donne. Quand son but affectif est atteint, que la vie cœur à cœur avec Dieu s'installe, qu'une sorte de respiration commune anime l'esprit créé et l'Esprit d'amour vivant : c'est l'amour mystique.
Et cet amour reviendra naturellement à sa source pour s'y retremper, y croître ou s'y régénérer ; car l'amour veut nourrir l'amour. L'amour veut tout savoir de ce qu'il aime : ce qu'il est, ce qu'il pense, ce qu'il fait, son passé et son présent, ses alentours et son intime, pareil à l'Amour vivant qui « scrute les dernières profondeurs de Dieu » (1 Cor., u, lo).
Parlant de Tamour en général, nous disions : 11 consiste essentiellement dans une complaisance, c'est-à-dire dans l'attitude d'un pouvoir affectif qui se tient, au dedans de nous, au contact de l'objet dont il a reconnu la convenance, la bonté et l'harmonie. L'amour mystique de Dieu, ce sera donc une complaisance intime et amie du mystère, attachant l'âme au Créateur, après qu'elle a reconnu la valeur infinie de cet objet souverain, sa valeur en soi et sa valeur pour elle. Voyant l'objet en soi et s'y complaisant, elle lui veut du bien : c'est Vamour de bienveillance; le jugeant par rapport à soi et s'y complaisant, elle aspire à le posséder : c'est Vamour de désir.
Mais le dernier de ces mouvements se subordonne entièrement à l'autre. Si je me complais en Dieu, je dois vouloir avant tout que Dieu soit Dieu, me réjouir infiniment qu'il le soit, vivre sa vie, si l'on peut ainsi dire, et en goûter par substitution l'immuable richesse et le bonheur. Par imagination de l'impossible, je me dis que s'il lui manquait quelque chose, je me précipiterais pour le lui donner, fût-ce au prix de tout mon être. Devant confesser qu'il l'a, j'approuve, je me réjouis, je m'attarde, comme le derviche pâmé, dans le goût de cette pensée en apparence toute vide, et si pleine : Dieu est Dieu! Le
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sachant parfait en soi et tout bonheur, je me souviens que Dieu s'est pourtant donné comme un être surajouté, en moi et en dehors de moi ; qu'il a une gloire accidenîeîîe, comme disent les théologiens; qu'on peut lui ravir cette gloire ou la procurer, lui occasionner succès ou revers. Alors, je veux pour Dieu tout ce qui donne gloire à Dieu; je veux pour Dieu tout ce qui fait le succès de Dieu dans son œuvre immense et si hasardeuse. Cette disposition-là, c'est ce qu'on appelle le zèle.
Au dedans, le zèle qui veut la gloire de Dieu se donnera cours par la louange, et la louange personnelle étant trop courte, il en appuiera l'infirmité aux louanges collectives que Dieu reçoit. Il se joindra à ceux qui disent, au plus haut des armées célestes : « Saint! Saint! Saint est le Seigneur! » Et se sentant impuissant, même avec ceux qu'on appelle des Puissances y ou il tombera dans un silence adorateur, ou il s'unira au Tout-Puissant même pour le louer d'une louange digne de lui, disant, comme dans la doxologie orientale ajoutée par le pape Damase, sur la demande de saint Jérôme, à toutes nos liturgies : « Gloire au Père, au T ils et au Saint-Esprit, comme cela fut dés le commencement, et maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. »
Au dehors, le zèle voudra collaborer au travail
dÎYÎn scion tout son pouvoir, au prix de toutes les fatigues, bravant toutes] es souffrances, appelant au besoin la mort, si elle doit moissonner, avec la vie, quelques épis pour les greniers du Père céleste. Cette fois, le zèle doit courir, au lieu de rester dans le seul à seul ; mais là où il court, c'est pour trouver ce qu'il laisse. 11 quittera Dieu pour Dieu, désolé de le quitter tel qu'il l'avait et Tétreignait dans la contemplation, mais le rejoignant ardemment dans l'action. Et ces allées et venues sont si vives que, dans l'effort de son expansion, l'être aimant trouvera notre univers trop petit, de même qu'il trouve trop large, quand il s'agit de s'y blottir avec son Tout sans dimensions, le dernier réduit de son cœur.
Pour exprimer les dispositions qui permettent l'unité de l'amour entre le Créateur et la créature, les mystiques parlent d'une liquéfaction de l'âme, par opposition à la dureté ennemie de l'expansion en autrui, de la réception d'autrui en soi-même. L'âme attendrie se répand dans son objet comme dans un contenant dont elle épouse toutes les formes ; elle le reçoit à son tour comme baigné en elle, enveloppé, épousé de partout, sans aucun point de surface qui échappe au contact aimant.
Ces images matérielles ne font pas illusion au3|
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plus spirituels des hommes; mais ils les emploient comme plus expressives, plus riches de sens, quand on les comprend, que des mtots abstraits au contour linéaire. Ce n'est pas aujourd'hui, sous le règne de (( l'intuition » et de la prise immédiate du réel, hors le « discours », qu'on pourra s'opposer à cette
recherche.
L'union produite ainsi entre Dieu et l'homme n'est plus la simple jonction que nous avons décrite, jonction telle que l'opèrent la subordination des vouloirs, la coordination de nos fins immédiates avec les fins créatrices, l'obéissance, la fidélité : c'est une adhésion vive, une adhérence passionnée comparable à l'alliance du lierre et de l'arbre. Le lierre ne s'appuie pas seulement ; il ne suit pas seulement les contours : il entre; il entraîne l'écorce; il plonge ses radicelles; il pompe la sève tout le long de ce lien qui l'attache à son protecteur et qui est lui-même. Par cette attache à l'intérieur, qui a sa réciprocité, une vie commune s^établit entre l'arbre et l'heureux parasite. C'est ce dernier qui en profitera, non par refus de sa sève, mais par disproportion de ressources. Ainsi Dieu, lorsque l'âme se donne toute, lui donne, en la recevant, cela même qu'elle peut donner et tout ce qui s'y adjoindra par les échanges de vie qu'il provoque.
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L'amour est une vertu uniHve, dit le pseudo- Denys. Soit par élans, soit par la pesée continue de sentiments qui ne désarment pas, ou mieux par une végétation progressive dans l'intérieur de sa substance nourricière, Tamour croît et s'avance vers l'impossible idéal d'une union parfaite. « La charité du Christ nous presse ^ » dit saint Paul, et il l'entend d'une violence de l'amour dfvin qui provoque nos cœurs; mais cela est vrai dans les deux sens. La charité presse Dieu contre nous; elle nous presse contre Dieu; elle l'introduit en nous; elle nous introduit surtout en lui, comme un aérolithe dans le soleil, quand il traverse sa sphère d'attraction. Mais ce n'est pas, cette fois, pour être absorbés, c'est pour être donnés à nous-mêmes toujours plus; car Dieu ne prend pas, il donne, ou, quand il prend, c'est encore pour donner, comme la terre quand elle prend la graine.
L'extériorisation amoureuse qui peut ravir une
âme hors d'elle-même pour la jeter à son Dieu est
appelée, dans la langue mystique, Vextase. Qu'on
prenne ce mot dans son sens étymologique. 'EÇ(aTY]|j.i,
mettre en extase, signifie déplacer, placer hors de
soi, et l'on peut sortir de soi de diverses manières.
On en sort pour monter, on en sort pour descendre;
on en sort par l'esprit, on en sort par le cœur.
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L'extase qui monte s'attache à Dieu et à tout ce qui est de Dieu; celle qui descend, l'extase infâme, comme dit saint François de Sales, sort d'ellemême par la porte des sens et se rue vers la matière, s'y abandonnant alors jusqu'à devenir semblable à la bête.
Devenir semblable à Dieu, c'est la visée de l'extase supérieure. Et à coup sûr, elle constitue un état anormal en ce qu'elle dépasse la moyenne complexion de nos pouvoirs et en brise l'équilibre; mais reste à voir si, pour une nature comme la nôtre, placée au plus bas de l'échelle des esprits, voyant toutes les grandeurs au-dessus d'elle, l'équilibre moyen représente l'état le plus désirable. Chercher à monter de sa propre initiative au delà de sa nature est une aberration; mais celui-là ne le fait point qui se trouve ravi, comme le prophète, par sa chevelure, et emporté là où il plaît à l'Esprit, perçant des voiles et sondant des arcanes a dont il n'est plus permis ou possible à Thomme de parler » (Ij Cor., xu, 4).
S'il s'agit de l'intelligence, son ravissement dans un domaine de vérités supérieures, c'est l'extase de contemplation. Si le cœur suit et se donne comme hors la vie et le monde, c'est l'extase d'amour. L'effet en sera une aliénation plus ou moins totale par
rapport à ce qui n'est pas Dieu. Mais qu'on n'aille pas comprendre que cela puisse nous fermer le cœur. Cela l'ouvre infiniment, puisque ce faible cœur, dilaté jusqu'à rompre, s'efforce alors de s'appliquer à tous les points de celui de Dieu; puisqu'il se retourne, avec cet infini de l'amour, vers tout ce qui en est l'objet, n'aimant plus rien pour soi et comme de soi ; mais aimant tout en Dieu et avec Dieu. Or qui pourrait prétendre aimer mieux et plus que l'amour créateur, rédempteur et béatifiant? Les vrais amants de Dieu sont ceux qui aiment excellemment Ics^ hommes, parce qu'ils les aiment purement, parce qu'ils les aiment, eux, pour leur bien à eux, au lieu de s'aimer en eux.
La mort au monde, qui en est au fond le véritable amour; la mort à soi, petit monde également vain et corrupteur hors de Dieu, c'est cela. « yous êtes morts, disait saint Paul; car votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu » (Col., ui, 3). — «/e vis, disaitil encore en parlant lui-même; mais ce n' est plus moi ^ui vis, c'est te Christ qui vit en moi » (Galat., ji, 20). Cela suppose que la vie adoptée sera basée sur les principes du Christ pleinement crus, ardemment pratiqués, préceptes, conseils, inspirations nous trouvant bien mobiles, pareils à la bille idéale sur la table parfaite, le contact en un seul point, sans
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aucune adhérence, permettant ]e déplacement sous l'impulsion de la moindre force.
Cela suppose encore que l'âme est soumise et pleinement résignée à souffrir ce qu'il faut soufFrir, comme à faire ce qu'il faut faire, la Providence aimée étant sa loi au passif comme à l'actif, non pas seulement en matière extérieure ou physique, mais en matière morale. Oui, ses misères morales, puisque toute vie en comporte ici-bas, l'âme unie à son Dieu les accepte en les haïssant; elle s'en glorifie en s'en humiliant. Elle les hait et s'en humilie parce qu'elles la prouvent cendre et poussière, qu'elles Téloignent du parfait et constituent entre elle et Dieu un obstacle; mais elle s'en glorifie et les accepte, elle en aime l'abjection pour autant que Dieu les veut ou les permet, qu'elles sont matière du travail de Dieu, marque de l'amour de Dieu qui la détache ainsi d'elle-même. La « sainte indifférence » et le « saint abandon » la retiennent donc, non pas à la manière d'une abdication, mais comme un refus de tout vouloir inférieur ou mêlé; comme une adhésion à ce Vouloir qui est la loi de l'être universel et dont elle trouve tout simple de faire aussi sa loi.
Agir ainsi et penser ainsi, c'est mener une vie céleste. Seuls les souffles d'en haut vous agitent; seuls
ils font sonner l'âme comme une harpe; seul l'Infini présent à tout est reconnu en tout, aimé en tout, servi en tout, faisant de tout un ciel prolongé où l'on veut assurer Son règne. De sorte que la formule (( Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel » voit son sens renouvelé. Elle signifie non plus seulement : que votre volonté suit faite sur la terre comme elle est faite au ciel, mais : que votre volonté soit faite sur la terre comme en un autre ciel. Le ciel est partout où est Dieu, quand rien ne s'oppose à Dieu; le ciel est partout où est Dieu, quand Dieu est pleinement révélé dans les siens. Celui qui vit selon Dieu et avec Dieu, uni à lui par l'amour, mène donc, autant qu'il est en soi, une vie céleste. C'est ce que concluait l'apôtre en disant : « l^otrevie est au ciel: conversatio nostra in cœtis » (Philipp., m, 20).
On comprendra que de tels états intérieurs aient des conséquences de joie et de douleur indicibles. Joie et douleur successives, joie et douleur mêlées selon des dosages infiniment complexes qui jetteront l'âme dans des agitations ineffables, dans un labyrinthe d'amour, dit un docteur, dont elle ne sort que par les toitures, la prison de chair brisant à la fin ses voûtes pour laisser monter l'âme vers la demeure de l'union.
S'arracher à soi-même pour se jeter en Dieu, cela
ne peut se faire sans blessure; se donner les peines de Dieu qui souffre dans sa création, qui a souffert sur la croix, c'est se créer hors de soi-même un ample domaine de douleurs. « Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde, a écrit Pascal, il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. » Dormir! l'amour ne le peut. 11 se donne mission de souffrir, pour s'associer à Jésus dans le passé, pour l'aider dans le présent, pour ouvrir, en poussant sa croix avec lui comme un bélier de guerre, les dures portes de l'avenir. Mais il jouit de cette douloureuse collaboration, parce qu'elle enfonce la croix dans le cœur avec l'Ami qu'elle porte, et quand il le contemple. Lui, le pendu d'amour, sachant que dans ses tortures rien n est impuissance, tout tendresse, il ne sait ce qui domine, ou de sa condoléance ou de sa douceur. L'une et l'autre s'exalte à son tour, cède et revient, comme le battement du timbre électrique dont le repos est impossible tant que le courant passe, ou mieux, comme les vibrations de Téther, aux alternances inépuisables.
Le désir inassouvi aura aussi ses pointes, qui viendront lacérer un cœur trop heureux à la fois et trop malheureux. Heureux est-il d'appartenir à un Dieu si bon et si grand; malheureux, de pouvoir l'aimer si peu, de ne le posséder point d'une posses-
si on pleine, de se sentir enchaîné avec des ailes qui battent le sol, d'éprouver des froideurs, des langueurs, des obscurités : nuit de l'âme où Ton tâtonne à la recherche du Bien-Aimé, craignant de le perdre tout à fait par infidélité dans l'épreuve, se souvenant des erreurs anciennes et en portant tout le poids. Ohî malheureux celui qui se trouve réduit à crier avec l'Apôtre: « Qui me délivrera de ce corps de mort! » mais heureux est-il de nouveau et en cela même, car il en fait de l'amour crucifié, donc prouvé, et, comme Ta dit Augustin qui savait le secret de ces choses, « là où il y a de V amour il n'y a plus de peine, ou s'il y a de la peine, on aime la peine ».
11 est vrai, aux agitations de l'amour succèdent parfois des quiétudes qui sont pour le cœur un délicieux sommeil, pour l'esprit comme une méditation sans pensée, une extase sans sortir de soi, une attention sans application, un silence pareil à celui de l'orchestre vibrant dont un pizzicato contenu tient au calme et tendues pourtant toutes les ressources sonores. 11 semble alors que l'âme et Dieu ne vivent plus ensemble; qu'ils sont, dans une appartenance sans effet autre qu'elle-même, et que cela suffit. Oui, cela suffit, s'il y a là une participation à cette vie de Dieu qui n'est pas une vie, qui est un être, sublime et sereine indistinction d'où ne se lève aucun mou-
vement, d'où ne part aucun acte, où tout converge sans qu'elle avance vers rien, Dieu seuJ se trouvant en Dieu seul, au sein d'une infinie plénitude. L'amour divin pourrait-il nous permettre de devenir imparfaitement, par instants et par grâce Celui QUI est!
Toutefois, tant qu'on est en ce monde, l'agitation est ici la règle, et elle est si violente, dans la joie ou dans la tristesse, que le corps en est secoué jusqu'en ses plus intimes pvofondzurs. L'amour est fort comme la mort, dit le Cantique des Cantiques. Le travail de dissociation que la mort opère, l'amour peut le commencer dans ses spasmes. Les blessures vives prédisposent aux langueurs. Les élancements hors la vie effilent le lien qui nous y attache. Les coeurs brûlants se consument. Les stigmatisés du dedans le deviennent au dehors, surtout si le séraphin au stylet de lumière vient inciser des excroissances toutes prêtes. On verra des vivants négliger de vivre, perdre l'usage des sens comme les êtres avilis par les sens perdent l'usage de la raison, oublier leur nourriture et se contenter pendant des mois, comme Catherine de Sienne, de la sainte Eucharistie, enfin s'exténuer, parce que la vie ne peut pas courir partout à la fois et que l'obsession de l'amour tend à épuiser les fonctions vitales.
La mort pourra s'ensuivre, à la fin ou tout à coup. Lorsque nos psychologues montrent l'amour et la mort associés, c'est souvent dans des vues uniquement brutales, en tout cas sous les auspices du génie de l'espèce: ici, le lien est plus haut. L'amour divin tire l'âme hors de ce monde et hors de son corps qui appartient à ce mon^e : elle fait donc bien vraiment le geste de la mort; mais bienheureuse est-elle, cette mort qui est un excès de la vie, un coup d'aile vers les sommets, au lieu de la chute lamentable qui précipite toute chair, après la brève aventure vitale, dans les puissances obscures du cosmos.
O mort réparatrice, viens au secours de l'amour qui s'attarde, et languit, et se lamente! a Je désire me dissoudre et être avec le Christ, » dit TApôtre. O vielongueî ô vie amèreî s'écrie Thérèse d'Avila, ô vie où Ton ne vit point! O désolante solitude, solitude sans remède! Quand donc. Seigneur? Quand? Jusqu'à quand? O mort, ô mort, comment peut-on te redouter, puisqu'en toi se trouve la vie... Bienheureux, ô bienheureux ceux qui sont écrits au livre de cette éternelle vie! » ^Exclamations y IV,
XYIU).
Les docteurs pensent que c'est ainsi que mourut la Vierge. Ainsi moururent la Madeleine, saint Basile, sainte Thérèse et une foule de saints. L'amour
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fait des blessures mortelles; mais il ne blesse que pour guérir, préparant la santé parfaite et immortelle. 11 ne tue que pour vivifier, donnant à la vie intérieure, en Dieu, sa consistance pleine, son objet nécessaire et seul suffisant. 11 fait sertir de la durée si promptement défaillante, pour faire entrer dans la durée qui ne finit pas, dans la durée qui n'en est plus une, l'éternité de Dieu à laquelle nous participons par l'amour glorifié ramassant toute la vie dans une simplicité riche des siècles des siècles.