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CHAPITRE IV L'AMOUR DE DIEU

L'amour en Dieu est une vision de source ; il faut ensuite, abordant le monde humain, observer à michemin le bruissement des fontaines, la coulée des fleuves, la formation des lacs, la descente des torrents, en attendant le retour des eaux, après emploi, vers la Source qui est en même temps Océan, vu que toute recherche — et Tamour en est une — doit faire retour, par le moyen des finalités créatrices, à son point de départ divin.

11 suffit de s'exprimer ainsi pour donner à comprendre que Dieu doit être toujours présent quand on parle de Tamour. A moins que l'amour ne soit dévoyé, il faut bien qu'il s'avance dans l'unique voie qui lui soit laissée, à partir de l'unique principe d'où il puisse sortir. Or, l'unique voie, qui passe par le territoire humain où l'amour s'attarde, c'est la voie

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qui conduit à Dieu; l'unique principe, en arrière de notre cœur dont tous les battements sont comptés, c'est le principe divin, c'est le Dieu amour.

Un amour droit est comme la droite infinie des mathématiciens modernes, dont ils disent : C'est un cercle. Trajectoire infinie, l'amour droit s'origine dans les dernières profondeurs de l'être divin, qui se définit par l'amour, et il retourne dans ces mêmes profondeurs pour qu'une intimité sacrée nous reçoive.

Serait-il nécessaire, après cela, venant à distinguer les amours humains, de démontrer que l'amour relatif à Dieu a un droit de primauté sans conteste? Primauté, ce n'est pas assez dire, il faudrait dire plutôt exclusivité. En un sens, on n'aime jamais que Dieu, puisqu'il est derrière tout bien qui nous attire, comme le fond de perspective lumineux qui en affirme les contours et en soutient par son rayonnement la clarté défaillante. Mais aimer Dieu ainsi à travers tout sans en faire notre objet spécial, sans le reconnaître en tout et l'aimer en tout, ce n'est pas l'aimer vraiment, c'est simplement subir les relations inévitables des choses; ce n*est pas employer notre cœur pour lui, ce n'est pas non plus l'utiliser, lui, objet souverain, comme la norme des objets que nous allons aborder, répudier, préférer ou su-

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bordonncr. De toute façon, Dieu ne joue donc pas son rôle.

Pour que Dieu soit Dieu dans la pensée de la créature raisonnable, il faut qu'il soit au premier rang des estimations; pour que Dieu soit Dieu dans le cœur où la raison règne, il faut qu'il soit au premier rang des amours et, comme tout ce qui est premier, qu'il soit règle.

Parlant de l'amour dans Tordre humain, notre première préoccupation doit donc être l'amour de Dieu. Tout le reste en dépendra, comme il dépend, lui, ainsi que tout, de l'amour que Dieu a pour soimême et répand sur toutes choses, de l'amour vivant qui est l' Esprit-Saint.

Dans ses brouillons sublimes, Pascal a écrit une phrase dont la brièveté veut un commentaire, mais qui, bien prise, amorce admirablement une étude de l'amour de Dieu et de l'amour selon Dieu. « Tout est un, dit-il, l'un est l'autre, comme dans les Trois Personnes. » Non qu'il s'agisse de confondre en Dieu et entre eux tous les êtres; mais ce qui est distinct n'est pas pour cela sans liens, et les êtres

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distincts de Dieu ne sont pas sans liens naturels et surnaturels avec Dieu.

11 y a un Tout, et de ce tout c'est Dieu qui est le centre, c'est Dieu qui est le foyer vivant. L'intimité des trois Personnes, dans l'unité de leur substance, est le modèle et la source de l'intimité de tous les êtres en Dieu, de l'intimité spéciale et fraternelle des esprits.

Quiconque a pris conscience de ce fait, qui en a reçu révélation par le Christ doit se sentir « débiteur de foule créature », disait Paul, débiteur principalement de tous les humains, mais débiteur totalement, débiteur à fond de Celui en qui tous s'unissent, parce qu'en lui ils subsistent, ils s'agitent et ils vivent : « In ipso vivimus, movemur et sumus » (Actes, xvji, 28).

L'exigence d'amour, à l'égard de Dieu, est simplement une exigence de ce que nous sommes, par nature et par adoption. Dieu nous a faits. Nous sommes son rêve et son travail. C'est son amour créateur qui a mis en œuvre sa puissance et appelé sa sagesse pour fonder cette nature qui est en nous capable d'amour. Nature, dis-je; mais il y faut comprendre tous ses épanouissements, tout ce que nous valons et tout ce que nous possédons; car ce que nous possédons ne vaut pour nous qu'en s'in-

corporant à nous, en devenant nous, et cela fait donc corps avec rètre indigent qui nous est donné. Toutes les traces de Tamour divin que chacun de nous peut observer, en dépit des épreuves, dans la vie qu'il mena et dans celle qu'il mène, dans sa vie intérieure et dans sa vie extérieure, dans ses relations, dans ses espoirs fondés, dans ses succès et dans ses revers utiles, dans sa personne et dans celles où il a transporté l'intérêt de sa vie : tout cela n'est qu'un avec nous, c'est nous épanouis, nous rayonnants, c'est la chevelure du soleil plus ou moins brillant qu'est chaque vie, et Celui qui crée le soleil crée aussi sa chevelure ardente.

Or, si nous sommes un travail de Dieu, nous et tout ce qui est de nous, et si Dieu nous a faits par amour, pouvons-nous refuser de nous reconnaître comme une appartenance de l'amour?

Le travailleur a droit sur son travail. Celui qui travaille une terre a un droit sur le fruit. Celui dont le travail disposerait la terre aurait droit sur la terre, qui serait alors son fruit. Celui qui est pour beaucoup dans l'œuvre a droit beaucoup. Celui qui donne le fond a droit au fond. Or, Dieu est le travailleur total, qui ne suppose ni la terre, ni l'outil, ni les conditions ambiantes, ni les données d'espace et de temps, ni rien. Dieu crée, et le créateur a un droit

sans partage. « Qu'as-tu que tu n'aies reçu? » () Cor.,

Le travail fait, notre amour créateur ne s'en détache point comme l'horloger de l'horloge ; il ne l'expulse pas du chantier divin. Où le mettrait-il? 11 n'y a point de dehors pour Celui qui crée tout, parce que créer c'est poser l'être, et qu'il n'y a rien en dehors de l'être.

L'homme capable d'amour est donc muré en Dieu amour; muré comme dans un iniini qui laisse une liberté sans limites et dont cependant on ne peut sortir. 11 demeure enveloppé par ce souffle vivant, que nous appelons l' Esprit-Saint; bercé pour être, comme l'enfant est bercé pour vivre, au sein de cette Mère qui n'enfante jamais, n'ayant pas de monde pour « mettre au monde », mais qui développe au dedans, stimule, pousse à la destinée, appelle à des intimités nouvelles et attend en retour, pour que les destinées s'accomplissent, que notre amour aille rencontrer le sien.

Nous ne pouvons nous refuser à ce cœur à cœur sans répudier notre nature même. C'est par nature que nous sommes inclinés vers le bien divin.

Par la raison, nous sommes élevés au niveau de l'universel. Au lieu de juger des biens où se prendra notre cœur uniquement d'après des données sen-

sibles, ou d'après Tîntérèt immédiat, nous devons nous sentir portés à élever le débat de l'amour, à faire de tout bien notre bien, et à voir dans la hiérarchie des valeurs d'être proposées à notre raison la norme de notre attachement au point de vue de l'amour d'appréciation, dans leur proximité relative par rapport à nous la norme de nos tendresses.

Si donc Dieu est à la fois l'être le plus haut et le plus prochain, l'être infiniment haut et infiniment prochain, puisque, perfection absolue et universellement créatrice, il est à la fois immanent et transcendant à ce qu'il crée : si cela est. Dieu a tous les titres pour que l'amour en toutes ses formes parfaites doive germer.

C'est pour cela que nos théologiens se laissent aller à ce paradoxe — c'en est un au point de vue de l'expérience quotidienne: La créature raisonnable aime naturellement Dieu par-dessus toute chose.

Hélas 1 cette tendance naturelle de notre être en tant que raison est combattue largement par les tendances de notre être en tant que sensibilité dévoyée, nature blessée. Comme le dit joliment saint François de Sales, « les aigles ont un grand cœur, et beaucoup de force à voler; elles ont néantmoins incomparablement plus de veuë que de vol, et estendent beaucoup plus viste et plus loin leurs

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regards que leurs aisles. Ainsi, nos esprits animez d'une saincte inclination naturelle vers la Divinité, ont bien plus de clarté en l'entendement, pour voir combien elle est aimable, que de force en la volonté pour l'aimer... et ce petit amour imparfaict, duquel la nature en elle-mesme sent les eslans, ce n'est qu'un certain vouloir sans vouloir, un vouloir qui voudroit, mais qui ne veut pas, un vouloir stérile, qui ne produit point de vrays effects, un vouloir paralytique, qui void la piscine salutaire de sainct amour, mais qui n'a pas la force de s'y jeter » (i).

C'est par la grâce que nous devenons capables vraiment de ce à quoi nous sommes naturellement inclinés. La grâce, si nous le voulons, nous met d'accord avec nous-mêmes, et par surcroît elle achève en nous ce que la nature, même parfaite, ne saurait donner.

La nature ne nous porte qu'à la connaissance et à l'amour d'un Dieu abstrait, « Dieu des philosophes et des savants », disait Pascal, et il le dédaignait presque, pour se retourner vers le « Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob », c'est-à-dire le Dieu vivant de la révélation historique. La raison, surélevée par la foi et placée par elle en face du

(i) Traité de l'Amour de Dieu, 1. 1, ch. xvu®.

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bien divin envisage sous l'aspect nouveau que la révélation nous propose, doit entraîner le cœur avec . une intensité renouvelée et sous la forme nouvelle aussi d'une intimité que l'abstrait ne satisfait plus.

Ce qui nous est promis pour plus tard, c'est Vintuition de Dieu, sa visionpar l'esprit comme nous voyons le sensible par les yeux, et de cette vision à venir, c'est la foi qui est l'amorce. En conséquence, ce que nous attendons pour plus tard, c'est un amour intuitif de Dieu, amour désormais nécessaire, impossible à écarter parce qu'il sera béatifiant assez pour que toute raison de le fuir s'y absorbe, et de cet amour promis, c'est la charité terrestre qui est l'amorce.

On ne pourrait donc échapper à l'amour divin qu'en échappant à sa destinée naturelle et surnaturelle, en échappant à sa nature telle qu'elle est en son fond et telle que l'adoption divine nous la fait.

Sublime, sublime obligation, qui en nous enchaînant à nous-mêmes, nous enchaîne à Celui qui est notre meilleur nous-même, qui est nous-même plus que nous, si je puis dire, puisque par lui nous sommes nous et que notre part d'être, obtenue en sa dépendance, lui demeure acquise et ne fait point addition à sa substance.

Que si maintenant le Dieu avec nous de l'histoire évangélique, Dieu de Bethléem qui humilie tendrement l'amour, Dieu de Nazareth qui l'enveloppe de mystère. Dieu de Capharnaiim qui le fait voyageur. Dieu de Sichem et du puits de la Samaritaine qui le fait condescendant avec tant de magnificence. Dieu de Jérusalem qui le rend disputeur et violent contre ceux qui veulent lui ravir son trésor, Dieu de la colline mortelle et de la croix dont le titre inscrit en trois langues, résumé de tous nos idiomes, pourrait se traduire : J^i des cœurs — si ce Dieu-là intervient et agit sur nous, qui pourra se refuser à l'attirance désormais humaine du divin mis à notre niveau sans rien perdre de sa grandeur?

C'est lui qui écrira, en lettres de feu et de sang, la formule des rapports entre Dieu et l'homme; qui confirmera, par sa prédication, la portée de la nature expliquée et rendue à soi après des déviations séculaires, qui y greffera la surnature.

11 nous prouvera le droit du Père en le montrant tellement Père que toute paternité au ciel et sur la terre paraîtra à ses fidèles découler de lui (Ephés., jii, i5); tellement père, qu'il consent, pour le salut de beaucoup de fils, à la libre souffrance de son Fils. Il nous entraînera, par son exemple, aux adorations aimantes, aux dévouements actifs, aux sacri-

fîces, à tout ce qui pourra être exigé par des liens qu'on ne discute plus, tellement que « ni la mort, ni la vie, ... ni les choses présenîes ni les choses futures, ni les puissances, ni ce qui est en haut ni ce qui est en bas, ni aucune créature ne pourra nous séparer de l'amour de "Dieu en Jésus- Christ notre Seigneur » (Rom., vin, 38). ]] nous engagera dans une organisation dont l'amour est la loi fondamentale, puisqu'elle est destinée à compléter le don divin en le rendant collectif, à serrer l'unité entre l'homme et Dieu, à exploiter l'incarnation sous la forme sacramentelle, à la garder présente et intime par l'Eucharistie, à nous donner comme âme commune cet Esprit d'amour que le Père nous envoie par son Fils et qui nous place en Dieu et Dieu en nous, selon l'ineffable promesse.

Toute l'organisation de l'Eglise a pour but de nous faire passer à Dieu à travers ce temps, et, pour cette réception triomphale qui s'achève en extase d'amour, zWz, ne voit de préparation convenable que l'amour déficient nécessairement, mais fidèle; car qui peut aller aux intimités en dehors des fidélités?

C'est pour cela que l'amour de Dieu est appelé parmi nous « la fin de la loi » , « te lien de la perfection », « une définition abrégée de la vertu », le « ré-

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sumé delà loi el des prophètes », toutes expressions qui disent ce que l'amour a de fondamental et d'unique. « Aimez et faites ce que vous voudrez. »

]] faudra revenir sur ce rôle simplificateur de l'amour divin, sur son rôle organisateur. Mais voiton combien s'exprimerait admirablement la raison de nos liens avec Dieu en cette formule exquise, si profonde et si simple de Montaigne expliquant son amitié pour La Boëtie : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. » Formule que saint Bernard reprenait à son compte quand il disait : Le motif d'aimer Dieu, c'est Dieu.

Oui, mon Dieu, je vous dois aimer pour cet unique motif, mais qui dit tout à qui sait l'entendre : parce que c'est vous, parce que c'est moi. Vous êtes aimable infiniment, et vous m'avez donné ce qui me permet de vous aimer. C'est une obligation. Infiniment aimable en vous-même, vous avez voulu l'être dans vos reflets dont mes yeux sont remplis, dans les écoulements de votre bonté dont ma vie tout entière est faite, dans les soins de votre providence qui s'est constituée ma servante si souvent méconnue, dans les espoirs que vous m'ouvrez et qui sont immenses, dans la nature et la surnature qui doivent remplir pour moi l'éternité après le temps. Et vous m'avez donné ce qui me permet de

me hausser jusqu'à la compréhension et la préhension de ces biens : la raison et la foi, la liberté et la grâce, la vie et l'immortalité. Cela aussi est une obligation!

Obligation totale, fondée sur ce que vous êtes en vous-même et pour moi, sur ce que je suis en moi-même et pour vous. Obligation très stricte à laquelle vous avez voulu ajouter le lien formel d'un précepte explicite, écrit, rappelé, sanctionné par le Christ : « Tu aimeras le Seigneur ton "Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces et de tout ton esprit. » Obligation très douce, ô mon Dieu, à laquelle je me soumets en désirant l'édicter moimême, si elle n'était édictée d'avance par la nature des choses et par vous. Obligation dont je perçois le prix quand je me demande ce qu'il en serait de •moi si, au lieu de commander qu'on vous aimât, vous aviez pris sur vous de le défendre. Une telle défense ferait de nous des damnés, puisqu'elle nous rejetterait loin de la source de tout bien.

Laissez-moi vous bénir, mon*Dieu, de ce que le précepte contraire fait de nous des élus, des élus en expectative, des élus dès maintenant par l'espoir, puisque l'espoir et la foi même, selon votre Apôtre, sont « la substance de ce que nous espérons » (Hébreux, XI, i).

Ce que doit produire l'amour de Dieu dans nos vies, c'est l'effet le plus nécessaire : il est appelé à leur donner l'organisation, il sera le système Taylor de l'industrie spirituelle (i).

11 y a en nous une puissance d'anarchie que les complexités extérieures favorisent. L'existence est diverse, et nous aussi nous sommes divers. Notre poète disant : « 11 y a deux hommes en moi » comptait au minimum; il y a en nous des hommes innombrables; c'est seulement parce que tous — sauf un, l'être sacré que l'Esprit divin établit en nous — tendent à former une coalition perverse, que Racine, et Ovide, et saint Paul disent : Deux hommes. En réalité, il y a en nous une multiplicité presque indéfinie. Nous sommes Légion^ comme le démon de l'Evangile, et la légion peut être ou démoniaque, comme celle qui remplissait Gérasa d'effroi, ou héroïque et sainte, *comme la légion thébaine.

Divers par nos tendances, nous trouvons aussi au dehors des diversités. Certains objets nous tirent

(i) Le grand ingénieur américain ayant eu connaissance de cette assimilation en fut très frappé, et ce qu'il en écrivit dans ses notes fut cité sur sa tombe.

dans un sens, d'autres nous actionnent à rebours; telles influences portent en haut ou à droite, d'autres inclinent en bas ou à gauche. Et enfin notre existence a des phases successives qui risqueraient de nous faire multiples dans la durée comme nous le sommes dans notre intime et dans nos objets. Enfance, jeunesse, âge mûr, vieillesse font se succéder en nous des dispositions qui appartiennent comme à divers êtres.

Après cela, mille combinaisons font sortir de ces trois variables une quantité de transformations qui ne se détermine plus. 11 en vient tout ce qu'on veut : du bien, du mal, mais toujours au hasard, et sans espoir de composer une existence.

Pourtant, le but est un. 11 s'agit d'aboutir tout entiers. Nous ne pouvons laisser en chemin la moitié de notre être qui aurait renoncé à sa destinée, ni sacrifier la moitié de notre vie ou la moitié de nos ressources. Tout doit porter. 11 faut pousser en ordre de bataille toutes nos troupes, écarter de leur terrain tous les obstacles, vaincre leurs ennemis et assembler leurs alliés. Quel sera le général en chef de cette expédition conquérante? La toison d'or ne valait pas ce que nous recherchons par l'effort moral.

Evidemment, c'est la raison qui guide ici et con-

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trôlc. Elle dit : Fais ceci et ne fais pas cela; fais ceci en telle circonstance et fais cela en telle autre. Le vouloir suit. « Ta lampe, c'est ton œil, » dit l'Evangile. Mais la raison ne peut nous guider que si elle-même est guidée, à savoir par des principes, et le vouloir qui suit n'est en chemin sûr que s'il garde l'impression de ces principes devenus en lui tendances, impulsions.

D'après quels principes la raison nous guidet-elle? Nos principes sont nos buts ; on marche d'après ce qu'on veut. Quels buts poursuivons-nous, que voulons-nous? ce qui revient à dire : qu'aimonsnous? Si nous aimons au hasard, nous restons dans la dispersion. Si nous avons des amours dominants, nous approchons de l'ordre. Si nous en avons un qui domine tout, c'est l'ordre; car nous avons une cause première de l'action qui fera sentir son effet partout. C'est pourquoi l'Évangile, après avoir dit : « Ta lampe, c'est ton œil, » ajoute : « Si ton œil est simple, tout ton corps sera dans la lumière, »

Il faut que dans cette raison qui est première en nous, il y ait aussi quelque chose de premier, et que la volonté suive, se donnant un premier amour. Seulement ainsi, une direction uniforme régnera, un courant organisateur passera, la vie se ramassera pour bondir selon une courbe prévue, choses, gens.

mouvements intérieurs et extérieurs trouveront leur juste proportion et leur place. Notre vie sera une vie, une vie humaine, réglée et calculée en raison, capable d'aboutir à ses fins.

Le tout sera de savoir si l'on a bien placé cet amour premier, si l'objet en est digne. 11 doit, étant total, nous qualifier tout entiers : qui serons-nous, sous son rayonnement et sous son empire? « Dismoi ce que tu aimes, écrivait saint Augustin, je te dirai ce que tu es. Tu aimes la terre : tu es terre. Tu aimes Dieu?... que dirai-je? oui, tu es Dieu, car il est écrit : J'ai dit : Vous êtes des Dieux, ô vous tous, les fils du Très-Haut, »

L'amour de Dieu, ce serait donc la clef de voûte de l'édifice moral? Point de suspension de tous les autres amours, il deviendrait par eux propulseur et régulateur de toutes les activités? En effet! tel est le rôle de ce sentiment qui, s'il n'est pas le plus vif en nous, doit être, en tout cas, le plus profond, l'appréciation et le vouloir suppléant la sensibilité là où elle défaille.

L'amour de Dieu est le premier des amours,

comme l'amour est le premier des mouvements de

l'âme. Et ce qui est premier est nécessairement

règle, comme ce qui est premier est d'une certaine

manière exclusif. L'amour de Dieu sera donc aussi l'amour chrétien. 5

notre règle, et lui aussi sera d'une certaine manière exclusif. 11 en est comme dans un peuple où le gouvernement a pour rôle unique de procurer le bien de tous par une direction sage, tellement que rien n'est juste en matière politique ou administrative, qui ne se justifie par le bien commun, qui est la règle suprême. Ainsi rien n'est moral, rien n'est chrétien en dehors de l'amour de Dieu, qui est pour nous la règle suprême.

L'amour de Dieu est en ce sens-là un sentiment qui ne souffre point de partage. On ne peut servir deux maîtres, dit l'Evangile, à savoir sans rapport entre eux. Quand nous aimons deux choses, ce n'est jamais sans lien; ou nous aimons l'une à cause de l'autre dont elle dépend, qu'elle nous représente ou qu'elle sert, ou nous les aimons toutes deux à cause d'une troisième qu'elles représentent, servent ou prolongent en commun. Quand il s'agit d'un objet souverain, tel qu'est Dieu, objet qu'on ne peut aimer à cause d'un autre, on aime tout pour lui et en lui, ou on ne l'aime pas; car nul ne peut le dépouiller de son sceptre.

Et qu'on ne voie pas dans cette règle une source d'étroitesse. Toute la vie bien jugée peut se mouvoir dans les cadres moraux tels que les constitue

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notre amour divin. Ne disions-nous pas : Dieu n'aime que soi, d'une certaine façon, à savoir d'un amour premier, car lui seul, par soi-même, est aimable; mais parce qu'il s'aime, soi, en tant que bien créateur, il ai;ne, d'iift amour répandu avec ses biens, toutes ses créatures. Notre amour, donc, se modelant sur le sien et montant d'abord au bien souverain, source de biens pour tout être, doit redescendre ensuite tout le long des chemins créateurs, pot\ se répandre partout.

Quand on aime Dieu, on aime tout ce qui est de Dieu. Où pourrait être ici l'étroitesse? Seulement, tout, ce n'est pas tout au hasard, tout sans ordre. Ce qu'on prend sans ordre, on le laisse plus qu'on m le prend, car on en abuse, et Ton abuse avec lui ^e soi-même. Quz dirait-on d'un homme qui, ayant droit sur tout un verger, commencerait par en manger l'herbe? Mangez les fruits, homme ; donnez l'herbe à vos bêtes, faites des fagots avec le bois mort et des bouquets avec les fleufs; écartez les cailloux et les ronces qui, bons à leur façon, ne seraient pas bons pour vous. Pareillement, dans vos affections, plaçant entête ce qui vaut d'abord : Dieu — Dieu votre objet souverain au titre d'amitié et de désir; Dieu qui contient en soi et vous prépare tout ce que vous cherchez; Dieu qui vous est prochain,

et tendre, et bienfaisant plus que tous; Dieu qui domine tout ce que l'amour d'estime et d'appréciation peut rêver — plaçant donc Dieu en tête, aimez ensuite ce qui représente Dieu de plus près, en soimême ou pour vous; ce qui vous aide à marcher vers lui avec une meilleure allure, soit par mérite, soit par secours, soit par exemple, soit par encouragement de joie, soit de toute autre manière, et descendez, degré par degré, de Dieu à tout, n'excluant rien, si ce n'est le mal, subordonnant seulement ce qui doit être subordonné et excluant, à cause de cela, comme obstacle au meilleur, le moins bon qui barre la route.

En supprimant le moins bon en faveur du meilleur, s'ils sont incompatibles, on fait un sage calcul. En ne supprimant que le mal, on ne supprime rien, on développe, on conserve ce que la présence du mal poussait au néant en le poussant au désordre et aux passions dévoratrices.

Que de fois n'a-t-on pas vu, en dehors même du domaine religieux, des vies ainsi dispersées, dévorées pièce à pièce,^ se ressaisir tout à coup parce qu'un amour y était entré, procurant l'unité du vouloir et l'exclusion des passions contraires! Un jeune homme vient à Paris. Loin de sa famille et d'abord ébloui par les mille sollicitations de la « Babylonc

moderne », il engage peu à peu santé, fortune, intelligence, avenir dans des aventures qui prennent chacune, comme les buissons d'un sentier perdu, une touffe de sa toison de brebis folle. Les années passent, n'amenant point la sagesse, et cette existence dévoyée court le double risque du néant et du malheur. Mais qu'une passion un peu noble, un amour vienne faire battre ce cœur qui jusqu'ici folâtrait; qu'un idéal lui apparaisse : avenir de grandeur morale, de science, d'art, de bonheur domestique; qu'une femme l'attire, en exigeant ce qu'elle doit exiger, la droiture et l'exclusivité de son cœur, avec des garanties pour un avenir dans lequel de chers nouveaux venus doivent entrer: c'est une transformation. Un homme nouveau est né; l'ancien ne se reconnaît plus; sa vie, tout à l'heure sans cohérence, s'oriente et s'organise. Plus de retards, plus de mollesse; les folies sont jugées; il s'agit de faire sa vie; une situation est à conquérir ; dés gages sont attendus; l'homme part, et sa vraie destinée est désormais ouverte devant lui.

L'amour divin a ceci de supérieur, quoique plus calme généralement et moins aperçu, qu'il pousse plus loin l'accoîade unifiante et préservatrice; il y fait tout entrer, parce que le suprême correspond au total — la pointe d'une pyramide correspond à

tous les points de la base. Mais l'effet est le même; toute l'action est ramassée et poussée vers son but : l'action dans ses grands gestes et dans ses entreprises solennelles, l'action dans ses menus faits, voire dans son inconscience.

Car l'inconscient aussi est à Dieu, quand notre âme se donne toute et que l'Esprit divin l'enveloppe amoureusement peur en faire éclater tous les germes. « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, dit saint Paul, eu quoi que ce soit que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » Manger, boire, ce qui ne compte pas, ce qui pourrait compter à rebours, les succès et les insuccès, le travail et le repos; la veille et le sommeil, la santé et la maladie, les préparations et les réalisations, les projets et l'exécution des projets, les souvenirs et les espoirs conçus, les ignorances, les maladresses, les péchés mêmes, dit saint Augustin, une fois regrettés et enveloppés par l'amour, tout compte, tout aboutit, tout est reçu aux trésors où. la rouille ne dévore point, où le temps, ce voleur, ne dérobe point.

Et le temps lui-même, assagi par Tamour divin, devient allié, devient pourvoyeur.

11 est si bref, cet espace de la vie qui nous est ^aisséî II conviendrait peut-être de n'en dilapider aucune parcelle, de ne laisser perdre aucune goutte

de cette onde parcimonieuse que la clepsydre pleure goutte à goutte, aucun atome de la poudre rare dans laquelle le sablier creuse son cône, composant avec hâte sa fragile pyramide inférieure, plus éternelle pour nous que celle de Chéop-s. L'amour divin peut faire de ce sable mort une poussière féconde, de l'eau amère et regrettée la source inépuisable et joyeuse qui fut promise un jour par Jésus. C'est de lui que l'Apocalypse annonçait le pouvoir, quand, évoquant l'abandon suprême de ce qui meurt dans les bras de Celui qui est l'universelle puissance de vie, elle disait : a Bienheureux les morh qui meurent dans le Seigneur » (Apoc, xiv, i3).

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