LA BELLE COUPABLE
Jusque-là Henri n'avait pas aimé. Durant le cours de ses études à Montpellier la vraie passion n'avait pas eu de prise sur son cœur. Il ne faut point s'y tromper : Tamour n'est d'abord qu'une fantaisie ; il n'a ni force ni religion à l'aurore de la jeunesse.
Au retour du chanoine, Henri lui demanda s'il était content de son mauvais bercail, si les brebis égarées avaient repris pied dans le bon chemin.
— Les pauvres prisonnières, dit l'abbé Le Blanc avec un peu d'émotion, sont toutes très-touchées à la voix
de l'Évangile : elles se repentent de bonne foi. Mais il en est une pourtant plus rebelle, une qui parle du salut avec insouciance. Grâce à moi, Dieu finira par descendre dans son cœur.
Après un silence, le chanoine poursuivit comme pour lui-même :
— Ah ! si je pouvais sauver cet ange en révolte !
— Mon oncle, reprit Henri avec un peu de contrainte, est-ce qu'il n'y a pas de malades à Sainte-Pélagie?
— Toujours; cette prison est presque un tombeau; on y apprend à mourir.
— Eh bien, mon oncle, puisque vous y êtes si bien le médecin des âmes, pourquoi n'y serais-je pas un peu le médecin des corps? Vous êtes en amitié avec M. de Louvois, avec monseigneur l'archevêque, avec d^autres personnages illustres. Savez-vous bien que vous êtes un homme puissant ? Nepourriez-vous pas me faire nommer médecin adjoint de la prison avec quelque six cents livres par an? En attendant des malades plus riches ou mieux placés, ce serait pour moi une étude et un devoir. Songez-y.
— Six cents livres! murmura le chanoine en luimême. Il a raison : une étude et un devoir. Ce serait d'ailleurs un allégement pour moi. Six cents livres I en vérité, j'y songerai.
Il retomba bientôt dans le sombre dédale de ses rêveries.
Le surlendemain, Henri croyait sa demande oubliée, quand son oncle lui apprit qu'il avait intercédé auprès
de monseigneur le chancelier; que, grâce à ses hautes et bienveillantes protections, son neveu Charles-Henri Tbomé était inscrit comme médecin adjoint de la prison de Sainte-Pélagie.
Henri, après ses visites, en compagnie de son oncle, au médecin en chef et à la supérieure du refuge, demanda à être introduit auprès des pénitentes malades ; mais il ne trouva ce jour-là que d'indignes créatures flétries par le crime et les mauvaises passions, n'ayant rien pour les recommander, ni beauté, ni courage.
— Sans doute, dit-il, mon oncle s'est laissé aveugler! Voilà que j'ai vu presque toutes les prisonnières; il n'en est pas une qui puisse rappeler Madeleine pécheresse ou Madeleine repentante.
Mais, quelques jours après, comme il passait dans un corridor avec le geôlier, une religieuse du couvent, la sœur Marthe, vint le prier de visiter une pauvre prisonnière que le directeur de la prison voulait contraindre au travail des condamnées.
— Si celle-là travaille jamais, je veux être emprisonné à mon tour, dit le geôlier. En bonne justice, on devrait laisser en paix des mains si blanches.
A l'air dont le geôlier disait ces paroles, on pouvait deviner que ces mains si blanches avaient touché les siennes par quelques pièces de monnaie. Henri Thomé suivit en silence la religieuse. Elle le conduisit à une petite cellule au pied d'un escalier; elle prit une clef à sa ceinture, frappa trois petits coups, ouvrit et fit passer le jeune médecin devant elle. Après avoir jeté un coup d'œil sur la prisonnière :
iO.
i74 L*AMOUR
— Ma soeur^ dit-elle avec une douceur angëlique, . le médecin de la prison est souvent empêché par sosl"^ grand âge de vous donner les secours de la médecine i '* accordez toute votre confiance à celui-ci, qui nous estJ adressé par son oncle, le respectable abbé Le Blanc, i "
La prisonnière inclina lentement la tète en jetant un ^ regard insouciant sur Henri Thomé.
— Je reviens dans quelques minutes, reprit la r gieuse en fermant la porte.
Le jeune médecin demeurait debout devant laprisonî^ ^< nière, qui était assise au bord de son lit.
— De grâce, monsieur, lui dit-elle d'une voix impèfi ^ ralive, de grâce, déclarez que je suis malade. — Puis?, que vous êtes médecin, cela ne vous sera pas malais%,| *^ reprit-elle avec un sourire légèrement railleur.
Et, tout en disant ces mots, elle leva sur lui deusl " yeux dont il fut ébloui. T^
— Je ne sais que vous répondre, madame, si ce n'eali **i que je vous trouverai malade tant que vous le voudreaP^^ être. Pour l'acquit de ma consèience, daignez me per-f ^ mettre de consulter. . . f^
Il n'acheva point sa phrase, car la prisonnière, voyant I^ qu'il lui tendait la main, lui donna la sienne sans se..^^^ faire prier. Comme elle sentit qu'il la pressait un peu plus que ne le doit faire un médecin, elle lui demanda^ avec empressement si elle avait la fièvre.
— Non, madame, répondit-il d'une voix troublée, i Mais, puisque vous le voulez, je vous déclare malade.-^ Je vais tout à l'heure le certifier sur le registre de la maison •
— > Je vous sais gré, monsieur, de cette lionne volonté.
Et là-dessus elle prit un livre de prières et fit semblant d'y lire. Henri Tiiooié, très-agité, fit un pas dans la cellule, cherchant à renouveler Tentretien.
— Vous avez, madame, un ami bien dévoué en mon oncle le chanoine; vous Favez touché au cœur. Une si grande infortune noblement portée, une si grande beauté qu'une destinée fatale cache dans une prison, tant de larmes qui tombent dans le silence et la solitude, quand il*y aurait tant de cœurs qui les voudraient recueillir...
La prisonnière ferma son livre et releva fièrement son front :
— Monsieur, dit-elle avec un peu d'amertume, je n'accorde pas à tout le monde le droit de me plaindre.
Comme elle vit que ces mots blessaient le jeune mé-^ decin, elle chercha à les adoucir.
— Cependant, poursuivit-elle avec un soupir douloureux, Tamitié que nous avons tous les deux pour H. l'abbé Le Blanc vous excuse peut-être. Plaignez-moi si vous voulez, je ne m'en fâcherai point.
A cet instant la religieuse rouvrit la porte.
— A demain, madame, dit Henri Thomé en s'inclinant.
La prisonnière ne répondit pas, elle se contenta de le saluer de l'air du monde le plus froid. Henri Thomé s'en alla pensif. On était aux premiers jours d'avril, le soleil répandait ses plus doux rayons^ En passant dans cette triste rue de la Clef, où s'ouvre, ou plutôt où se
ferme la prison, il croyait marcher dans un pays enchanté. II ne voyait que le ciel. Si son regard descendait sur les murailles noirâtres de Sainte-Pélagie, c'était pour découvrir quelques touffes de giroflée sauvage que secouait la brise prin tanière. II n'entendait que les bat-' tements de son cœur et les harmonies de son âme. Si son oreille s'ouvrait ailleurs, c'était pour la chanson égayée de quelque oiseau amoureux voltigeant sur les toits moussus de la prison.
En rencontrant son oncle dans l'après-midi, il ne put s'empêcher de lui dire qu'il avait vu une prisonnière qui était la plus belle femme du monde.
— Pourtant, ajouta-t-il, je n'ai vu que ses yeux et ses mains. Mais quels yeux terribles I mais quelles mains adorables I
— Des yeux et des mains coupables, dit l'oncle avec iin soupir. Ne parlons jamais de cette femme.
Une fois seul dans sa chambre, Henri Thomé rechercha dans sa mémoire tout le tableau de son entrevue avec la célèbre prisonnière. Peu à peu cette figure qu'il avait à peine regardée vint se ranimer, sous ses yeux ravis, avec sa pâleur satanique, ses traits si purs et si fiers, son charme si fascinant. Puisque nous sommes à ce portrait, achevons-le d'un seul mot.
Coypel a peint cette prisonnière quand elle allait
dans le monde ; c'était un souvenir fidèle de la courii-
sane du Titien, pâlie aux feux d'enfer de la passion ; la même ardeur de volupté dans les yeux et sur les lèvres. Point de souvenirs ou de pressentiments du ciel ; toate à ce monde ; faite pour aimer, faite pour tuer soas son
amour étrange. Quand Henri Thomé la vit dans sa cellule, ce n'était plus le même portrait ; loin du soleil, loin du monde, loin de l'amour, ses joues s'étaient fanées sous les larmes, ses yeux moins ardents s'étaient voilés dans le dernier jour éternel. Mais, si elle était moins belle alors pour le regard, elle était plus belle pour le cœur.
— Airaercette femme, c'est se jeter dans la fosse aux lions, murmura Henri Thomé en laissant tomber ses bras.
Durant le reste du jour, durant la nuit, il essaya de se soustraire au souvenir fascinant de la prisonnière; mais il était sous le charme, il voyait partout cette pâle figure où la passion avait imprimé ses strophes élo* quentes, ces yeux adorables qui avaient versé tant d'amour et tant de larmes.