‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 13 sur 50 · J'OIES ET PEINES DE CŒUR · texte numérisé non relu

J'OIES ET PEINES DE CŒUR

En moins de huit jours, Henri Thomé était dominé parla passion la plus violente. Malgré tout son amour, il avait à peine arraché quelques vagues paroles à la prisonnière, qui sans doute ne songeait guère a lui. Mais, un matin qu'il la surprit tout éplorée, la chevelure éparse et les mains jointes, elle lui parla comme à un ami.

La religieuse, ce jour-là, n'était pas entrée dans la cellule en ouvrant la porte au jeune médecin. Pour lui, se trouvant ainsi seul en face de cette femme tout éplorée qu'il aimait jusqu'au déUre, il se jeta à genoux, lui prit les mains et lui dit d'une voix émue :

— Ah ! madame, si vous saviez comme je vous aime! En tout autre moment, la prisonnière t'eut repoussé

peut-être avec dédain; mais alors elle avait le cœur ouvert par une crise de douleur et de désespoir ; elle fut touchée de cet aveu si passionné, elle regarda Henri sans dégager ses mains et murmura d'une voix attendrie :

— Vous m'aimez ! mais vous ne savez pas qui vous aimez! vous êtes touché de mon malheur; c'est de la pitié, ce n'est pas de Tamour. Dieu en soit loué I Vous me plaignez, mais vous ne m'aimez pas.

— Je ne vous aime pas ! s'écria Henri avec un sanglot ; voyez si je ne vous aime pas I

La prisonnière sentit des larmes brûlantes sur ses mains.

— Pauvre enfant I murmura-t-elle en pleurant ellemême. Qui êtes-vous donc? d'où venez- vous? Vous n'avez donc pas rencontré dans le monde où vous êtes une femme plus jeune et plus digne de votre cœur? Vous n'avez donc pas une sœur qui vous défende par sa pureté d'une passion pareille?

— J'ai une sœur, une sœur qui m'aime, reprit Henri d'une voix étouffée ; si elle vous voyait si malheureuse et si belle, loin de condamner mon cœur, elle me dirait de vous aimer.

Marie était devenue pensive. Elle étendit la main sur le Christ de son lit, saisit une clef rouillée et un petit poignard taché de sang; mais, les repoussant tout à coup :

— Nonl dit-elle, jamais I

— Que dites-vous, madame? De grâce, ayez confiance en moi.

— Puisque vous m'aimez, voulez-vous m'aider à accomplir une grande œuvre ?

— Je suis prêt à tout, dit le jeune homme en relevant la tête avec énergie ; ordonnez, mon bras est à vous comme mon âme.

— Prenez-y garde, ceci est grave et peut vous

perdre.

— Me perdre pour vous, n'est-ce pas déjà du bonheur? Je vous le dis encore, je suis prêt à tout.

— Eh bien, s^écria Marie en lui pressant la main, je compte sur vous. Voilà ce que vous avez à faire : il faut que je sorte de cette prison, pendant trois ou quatre heures seulement, un jour de cette semaine, un peu avant minuit. Nous monterons dans un fiacre et nous irons rue Saint-André-des-Arts, où j*ai une visite à rendre à quelqu'un.

Henri ne put réprimer un mouvement de jalousie.

— Enfant, reprit-elle, vous ne voyez donc pas dans mes yeux que, si c'est un rendez-vous, ce n'est pas un rendez-vous d'amour? «

En effet, toute la colère delà vengeance brillait dans les yeux de la prisonnière.

— Après cette visite, nous reviendrons ici ; car je ne veux pas fuir, même avec vous. 11 faut que justice se fasse. Eh ! aurez-vous la force de faire cela?

— Oui, madame, répondit Henri d'une voix ferme. Mais, pour prix de ce périlleux voyage, je vous demanderai au retour un baiser sur vos beaux cheveux.

— Prenez-le d'avance, dit-elle en respirant avec joie.

Henri baisa les cheveux de la prisonnière avec passion et avec délices.

— Est-ce pour ce soir? reprit-il tout radieux.

— Oui, pour ce soir, si vous le pouvez.

— Puisque vous le voulez, je le puis, madame; j'avertirai le geôlier et la supérieure que vous êtes plus malade, que je reviendrai la nuit, que la sœur Marthe vous veillera. La sœur Marthe vous aime comme tout ce qui vous approche ; elle n'aura pas la force de vous re^

tenir. Nous partirons ensemble : on ne verra sortir que moi ; enfin le ciel nous conduira.

— Allez, je vous attends en priant Dieu.

Henri sortit heureux et fier, plus que jamais égaré par la passion. ^

LE rOIGMARD ET LES VIOLETTES

Vers onze heures du soir, il descendit de fiacre au bout de la rue de la Clef; quoiqu'il plût averse, il voulut aller à pied jusqu'à la prison. 11 trouva la sœur Marthe dans la cellule de Marie, qui n'avait pas encore osé se confier à elle. Comme iLn'y avait pas de temps à perdre, Henri lui dit presque en entrant le dessein de Marie.

— J'attends de votre amitié pour elle trois heures de veille et de silence dans la cellule : dans trois heures Marie sera revenue; nous le jurons tous les deux sur ce crucifix.

— Si c'est pour faire une bonne oeuvre... murmura sœur Marthe tout effrayée.

— Oui, oui, une bonne œuvre, dit Marie en s' animant.

— Partez, ma sœur; je vais prier la sainte Mère de Dieu de veiller sur vous.

Henri jeta son manteau sur l'épaule de la prisonnière, qui le suivit à distance dans le corridor. Le geô-

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lier \int pour le conduire à la porte; Henri lui prit en l'abordant sa lanterne sourde, Téteignit en la renversant et éblouit cet homme par des paroles sans suite; tout alla pour le mieux. Pendant que le geôlier ramassait sa lanterne avec humeur, 1^ prisonnière eut le temps de passer. Dès que la porte fut refermée, Henri prit Marie dans ses bras et la porta ainsi jusqu'au fiacre. De la rue de la Clef à la rue Saint-André-des- Arts le voyage fut très-silencieux. Henri n'osait interroger Marie ni la distraire de ses pensées; seulement il avait pris sa main dans les siennes, et de temps en temps il la pressait avec amour. fRarie lui savait gré de son silence, elle était touchée de son dévouement, et deux ou trois fois durant le trajet elle répondit au serrement de main.

Malgré le mauvais temps, la nuit n était pas trèssombre, on pouvait se voir même dans le fiacre. Or, cette nuit, pour la première fois, Marie trouva que Henri avait une noble figure ; elle sentit qu'elle était touchée de son amour, elle ne put s'empêcher de songer qu'il serait doux à tous les deux, à elle presque autant qu'à lui, de prendre la fuite, d'aller ensemble dans quelque solitude bénie dux^iel, loin de cette noire prison dont elle sentait sur ses épaules les froides murailles depuis onze ans, loin du monde qui l'avait condamnée à tant d'horribles souffrances, a Non, non, se dit-elle; c'est fini, le temps d'aimer est passé pour moi. — Pourtant, reprit-elle, seule avec lui qui m'aime, loin du théâtre de mon crime et de mes malheur», oubliant le passé comme un triste songe, est-ce que Dieu ne m'accorderait pas en-

«ore quelques jours de repos? » Elle reprit en inclinant son front attristé : « Du repos pour moi? ohl non, €*est fini ; mon cœur est déjà en enfer. Ce n'^st pas de ramoiir que je veux, c'est de la vengeance. »

Le fiacre venait de s'arrêter devant le plus petit hôtel de la rue Saint-André-des-Arts.

— Vous allez sonner, dit-elle a Henri, qui lui donnait la main pour descendre. Vous demanderez la Verrière ; le suisse vous prendra pour un ami : malgré rheure, il nous laissera passer.

— Et où irons-nous? demanda Henri en sonnant. — Je sais le chemin, lui répondit Marie avec un profond soupir.

Ils passèrent sans obstacles ; ils traversèrent la cour^ montèrent un petit escalier et s'arrêtèrent devant une porte dans l'obscurité.

— Vous allez m'atten^re, Henri ; ce ne sera pas long, j'espère.

Elle glissa sa clef rouillée dans la serrure, ouvrit la porte, la poussa sur elle et s'avança avec précaution vers le cabinet où elle devait rendre sa visite.

— C'est bien, dit-elle en voyant un sillon de lumière sous la porte ; j'aime mieux le trouver là : il y est, c'est bien.

Avant d'arriver, elle recueillit ses forces et leva les yeux au ciel.

Elle s'avança plus résolue encore, poussa doucement la porte et entra.

Dans ce cabinet veillait un homme tout desséché par le travail et le cliagrin. U avait plutôt la mine d'un mort

que d'un vivant. Une petite lampe répandait sur sa figure osseuse une lumière fauve, comme la lumière des tombeaux. Il était vêtu d'une grande robe noire en harmonie avec sa personne. Quand Marie entra, il avait la figure plus animée que de coutume ; il venait d'écrire, et il relisait ce qu'il avait écrit avec un plaisir cruel Ce devait être une mauvaise œuvre ; en effet, c'était Tœuvre la plus indigne qui soit sortie de la main des hommes : c'était un testament plein de malédictions. Cet homme, qui se sentait mourir, voulait laisser après lui toute sa haine, toute sa vengeance, toute sa. colère.

Quand il eut fini de relire cet étrange testament, il y eut sur sa face toute parcheminée un farouche épanouissement de joie et de cruauté : on eût dit qu'il venait d'enfoncer un poignard dans le sein de son ennenoi.

A cet instant, croyant entendre du bruit, il leva les yeux.

11 vit Marie pâle et sombre, la gorge agitée par les battements du cœur, l'œil étincelant de colère.

— Vous, madame I s'écria-t-il avec un tremblement subit.

— Oui, dit-elle en avançant d'un pas, oui, moi ! Cet homme eut peur ; il ouvrit la bouche pour appeler

du secours.

— N'appelez pas ! reprit Marie en saisissant un poignard à son corsage.

11 leva la main comme pour se défendre, elle frappa d'une main incertaine et ne le toucha qu'à l'épaule; la rage et la frayeur eurent tant de prise sur lui, qu'A

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tomba évanoui dans son fauteuil, en se débattant et en voulant crier.

Marie s'approcha un peu plus de lui ; elle le regarda avec dégoût et avec pitié.

— Le tuer, dit-elle, c'est une lâcheté; n'est-il pas à moitié mort?

Elle laissa tomber le poignard à ses pieds.

— 0 mon Dieu I je vous remercie, dit-elle, je vou3« remercie, car vous avez désarmé mon bras.

Elle se pencha au-dessus de la table pour jeter un coup d'œil sur ce que cet homme venait d'écrire.

— Son testament ! dit-elle avec une curiosité inquiète.

Elle passa rapidement sur les premières pages depuis longtemps écrites, elle lut avec empressement les dernières lignes :

< Je lègue en outre à mes enfants toute ma yengeance et toutes « mes malédictions contre leur mère. Au nom de Dieu et de la « justice humaine, j'entends et je veux qu'ils la couvrent d'igno- « minie jusqu'après sa mort. Au nom du Père, du Fils, du Saintif Esprit. Ainsi soit il. »

— Voilà donc ce qu'il écrivait I dit-elle en respirant à peine ; ainsi la vengeance sera sa dernière pensée ; quand il sera mort, son ombre inquiète viendra veiller à la porte de ma prison.

Elle prit le testament, le déchira et le jeta avec mépris à la face du procureur.

Elle s'éloigna aussitôt et retourna vers Henri.

— Partons, dit-elle en refermant la porte, ma visite est faite.

Ils retournèrent à la prison. Ils trouvèrent dans la cellule la sœur Marthe, qui s'était endormie,

— Adieu, murmura Henri avant que la religieuse fût réveillée.

— Henri, ma main est à cette heure indigne de vos lèvres ; revenez demain, mais celte nuit priez Dieu qu il vous fasse la grâce de m'oublier.

Elle le rappela par un signe et cueillit les pâles violettes qu'elle cultivait avec tant de sollicitude.

— Tenez, Henri, prenez ces violettes, c'est tout ce que j'ai de bon à vous donner; elles valent mieux que mon cœur ; prenez-les et ne demandez rien de plus : voyez, il y a du sang à mon poignard !

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