‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 20 sur 50 · LE DERNIER MOT DU PREMIER AMOUR · texte numérisé non relu

LE DERNIER MOT DU PREMIER AMOUR

La curiosité fut plus vive que jamais; toutes les Marnes des galeries se levèrent à la fois, dévorant du regard le sombre bénédictin et la pâle Marie de Joysel. Henry Thomé était atterré, éperdu, hors de lui. Tout à coup, ne pouvant dominer son inquiétude, il se tourna d'un air impérieux vers le bénédictin.

— Enfin, monsieur, qui êtes- vous? lui demanda-t-iJ à son tour.

' — Je suis Philippe de Montbrun, répondit gravement le religieux; je suis Philippe de Montbrun : ainsi n'accusez pas cette femme de ma mort, n'accusez pas <!ette femme de ses fautes ; Dieu, qui Ta vue pleurer, lui a pardonné. Ne poussez plus loin votre colère ; je viens ici par la miséricorde de Dieu, selon les saintes lois de TEvangile. Je suis plus coupable que cette femme, j'ai ^té le démon quand elle était encore un ange de beauté et de vertu ; j'ai été le serpent maudit qui l'a^ conduite au péché. Mais il y a eu un plus grand coupable que moi, mon cousin le procureur Pierre Gars de la Verrière. Le mariage est une loi divine et lymaine qui unit dans Tamour l'homme à la femme ; or le procu-

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reur Pierre Gars de la Verrière n'était pas un homme : il avait perdu en vieillissant tout ce que Dieu nous donne de noble, de grand et de généreux ; cet homme n'avait plus ni cœur ni âme. Je sais bien qu'il eut été d'une sublime résignation à Olympe de Joysel de dé^ vouer à cet homme sa beauté, sa grâce, sa vertu ; mais la femme est faible, Dieu l'a faite ainsi.

Le président interrompit Hontbrun.

— Mon frère, lui dit-il un peu sèchement, ce n'esf pas un sermon que nous vous demandons ; la justice n'est pas ici à l'école. Dites-nous seulement commeut il se peut que vous, Philippe de Montbrun, vous soyez là ?

<— Marie de Joysel n'a pas tout dit; elle s'est accusée seule, elle aurait pu m'accuser avec plus de force et de vérité ; mais tout ceci est en dehors de la cause. Je suis venu, ayant appris ce qui se passait ici par le grand prieur de notre abbaye ; j'ai voulu revoir la pécheresse dans son repentir, j'ai espéré qu'il me serait permis d'élever la voix en sa faveur en face des outrages.

Hontbrun s'avança de deux pas vers Marie de Joysel, qui revenait à la vie. Elle voyait et écoutait son premier amant sans en croire ses yeux ni ses oreilles.

— Vous ! vous I dit-elle en passant les mains sur son front.

Hontbrun s'avança encore.

— Ou suis-je, ô mon IMeu I s'écria-t-elle en tressaillant. ^

Le procureur général avait pris la parole; Montibroo

COMME IL EST tiS

put dire quelque mots à Marie suis être trop écouté des curieux.

— Ne craignez rien, Uarie, je ne Tiens pas me plaindre, je Tiens vous dire d'espérer , je suis mort à ee monde^ à ce monde où yous êtes, Marie I J'ai re-. nonce à tout, je me suis réfugié dans la prière et dans Tamour de Dieu ; cet amour-là n'est pas trompeur, parce que c'est l'infini ; les larmes qu'on y répand sont les plus douces. Adieu, je n'ai plus rien à dire en cette enceinte , je retourne à jamais en mon cher refuge, j'y "Vais prier pour vous. Adieu.

Il s'inclina, remit son capuchon et s'achemina gravemait vers la porte de sortie.

— Adieu donc, dit Marie en soupirant.

Le plaidoyer' de Talon fut curieux, mais sec et pâle, ne roulant guère que sur des citations. Il passa en revue toutes les lois romaines et françaises touchai!t l'adultère, mais sans trouver éloquemment un exemple à sa cause : il parla pour et contre, afin de bien faire jaillir la vérité. On peut dire qu'il s'inspira un peu du vœu des spectateurs, tous favorables à la pauvre mère outragée et maudite par ses enfants ; il s'inspira aussi des préceptes de rÉvangile, mais sans trouver la parole divine. Son dernier mot, attendu avec impatience des spectateurs, avec angoisse de Marie et de Thomé, son dernier mot fut pour le mariage.

La cour se conforma aux conclusions de M. Talon, et voici ce qu'elle prononça :

c La cour, ayant égard à la requête des parents ftiatemels, les a reçus intenrenants ; sans s'arrêter à l'opposition des parents pa-

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tameU, oitk>nDe que Tarrèt du 29 janvier sera exécuté et en c(hiséquence passé outre, nonobstant ï^opposition formée aui bans; condamne les opposants aux dépens, sans néanmoins que Marie de Joysel puisse se pourvoir contre l*arrét du 9 mars 1675, qui sera exécuté.

« Fait en parlement, le 21 juin 1684. »

Quand on prononça l'arrêt, Marie de Joysel, Henri Tbomé et la vieille tante ne purent arrêter leurs larmes. Marie fut reconduite en prison, où elle devait attendre le jour du mariage. Madame de Montreuil la quitta en lui disant qu'elle enverrait son carrosse ce jour-là pour la prendre à^ la sortie de l'église : elle voulait que sa nièce et Henri passassent en son château les premiers temps du mariage.

Mais le lendemain, vers deux heures, comme Henri Thomé venait de sortir de la cellule de Marie, la sœur Marthe "Ant y annoncer la visite d'un bénédictin qui avait un laissez-passer de monseigneur l'ardievêque. Marie pâlit, chancela, tomba sur sa chaise, se cacha le front dans ses mains.

— Lui I dit-elle d'une voix étouffée.

Il entra, grave, triste et sil^cieux.

— Ma sœur, murmura-t-il d'une voix sourde, lev^vous et venez : j'ai longtemps prié pour vous comme pour moi.

Et comme Marie ne répondait pas :

— Ne craignez rien de moi, je ne suis plus que l'ombre de Montbrun, une ombre qui se traîne vers la vie éterneUe à travers le repentir. Je vous ai aimée, Marie, je vous ai séduite, je vous ai égarée; aujour-

d'hui, je n'ai plus d'amour que pour le Seigneur; mais votre souvenir vient souvent enoore me IrouM^ dans mes prières nocturnes ; j'ai voulu vous revoir, vous toucher la main, cette main qui m'a deux ibis touché au cœur. Pardonnez-moi, c'est mmi dernier adieu aux choses d'ici-bas«.« Marie, vous ne me voyez pas, vous ne m'entendez pas? je vous parle et je vous tends la main... la main d'un frère... Daignez b toucher, et tout sera fini I Marie leva lentement la main avec un soupir.

— Vous avez été bien cruel, Montbrun ; vous avez laisse passer sur mon cœur onze mortelles années avec la pensée de votre mort. Vous ne savez pas ce que j'ai fait pour oublier mon amour et mon crime. Avec vous je n'étais pas une femme perdue, j'étais une amante qui sait se faire pardonner aux pieds ^e Dieu même à force d'amour. Mais, depuis ce jour maudit où je suis allée retrouver votre cœur avec un poignard, je me suis abandonnée aux mille égarements des folles passions. Cruel ! mille fois cruel I pourquoi ne pas m'avoir dit que vous vous retiriez du monde? Avec qudle joie, triste peut-être, mais douce et chère à mon amour, je fasse allée me réfugier au couvent, loin de vous, s'il eût fallu, mais toujours avec vous par la prière, qui apaise ; par Tàme, qui croit à Dieu !

— Je ne vous cacherai rien, Marie, car aujourd'hui mon cœur ne se cache plus. Eh bien, cette femme que vous atteignîtes mortellement en me frappant moi* m^e, cette femme pria Dieu ee jour-là pour la première fois de sa vie, elle pria Dieu de me sauver. Dieu

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me sauTa de la mort, Dieu me sauva deux fins, le corps et Tâme ; car, touché des prières de ma pauTre maîtresse, je priai aussi : vous devinez donc de quel temp» date ma conversion. Elle s'était convertie dans h même ardeur; elle avait une sœur au couvent de Sainte-Marguerite, elle alla rejoindre cette sœur. Mais, chez les femmes, la jalousie survit à l'amour : elle ne prit le voile que sur mon serment de renoncer atf monde, à vous, la plus belle, sinon la plus aimée de toutes...

— Quoi ! s'écria Marie emportée par les élans de son ancien amour, quoil vous l'aimiez plus cjue moi?

Elle se leva tout agitée.

-^ Qui sait? murmura le bénédictin, vous avez été la première, elle a été la seconde; mais nous sommes si loin déjà de (^ temps d'orages et de périls!

— Si loin I dit Maiie. Ah I bienheureux, bi^heureux ceux qui oublient I

— Allez, allez, Marie, vous avez oublié la première, Vous avez oublié plus que je n'ai fait. Croyez-vous donc que je n'aie pas mis un cilice sur mon cœur pour venir jusqu'ici ?

Marie de Joysel se jeta aveuglénaent dans les bras du bénédictin.

— Ah! Dieu soit loué! s'écria-t-elle en éclatant, maintenant je puis mourir! Oh! Monlbrun! quelle joie de mourir en songeant qu'après une si longue solitude votre cœur n'est pas glacé pour moi !

— Marie ! Marie ! de grâce, oublions de toutes nos forces. Rappelez-vous donc que ce cœur que je sen»

battre sur le mien n'appartient plus à moi ni à vousmême, mais à ee noble jeune homme qui vient répan* dre sur vous la bénédiction du mariage et de la fomille. Marie se détacha des bras de Hontbrun.

— Henri Thomc, dit-elle en levant les yeux au ciel, Heuri Thomé ! je l'avais oublié, lui !

Un lûlence suivit ces paroles.

— Mais, reprit-elle en penchant la tète, s'il ne m'est plus permis de posséder mon cœur ni pour vous ni pour moi y je puis du moins l'élever jusqu'à Dieu.

— Oui, Marie, c'est là-haut que je vous attends. Mais voyez ma pâleur funèbre et mon abattement ; je n'ai plus que peu d'années à vivre, je serai là-haut l<mg temps avant vous.

— Avant moi I Dieu seul le sait. Mais vous me trompez encore, car cette femme que vous avez tant aimée,, trop aimée, ce sera celle que vous chercherez là-haut.

— En vous attendant peut-être.

Le bénédictin sourit de son charmant sourire d'autrefois. •

— Mais, repsit-il en appuyant le cilice sur son cœur,, je me hâte de vous dire adieu; car, si je restais près de Yous une heure de plus, à quoi me serviraient onze années de luttes et de repentir? Adieu, Marie.

— Ah I dit-elle avec un cri douloureux, pourquoi étes-vous revenu ?

Montbrun avait repris son masque glacial.

— Adieu, ma sœur.

Il tendit sa main sèche et blanche ; Marie la saisit avec ardeur..

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— Non , non , vous ne me quitterez pas sitôt. Songez donc que c'est notre dernier rendez-vous.

— Sur la terre.

— Ah I si j'étais sûre de vous retrouver au ciel I

— Espérez en Dieu.

— Je vous dis que vous ne partirez pas sitôt ; à pdbae si je vous ai vu, à peine si vous m'avez parlé. Mais contez-moi donc ce qui s'est passé depuis onze ans I Je veux tout savoir.

— Ne vous l'ai-je pas dit? J'allais mourir, on a prié pour moi, Dieu a touché mon âme comme le cœur de celle qui priait ; je lui devais ma vie, elle m'a permis de la consacrer à Dieu, voilà tout.

— Mais je vous ai attendu rue Hautefeuille, je vous ai attendu comme une pauvre folle, assise sur une borne, le jour et la nuit. Que ne m'avez-vous écrit la vérité? J'ai entendu, le troisième jour, crier la mort d'un jeune capitaine qui s'était poignardé dans les bras de sa maîtresse, je suis rentrée mourante, j'ai voulu «mourir; mais est-ce qu'une pauvre femme a la force de mourir quand son heure n'est pas vernie?

— Moi, j'ai appris vaguement que vous étiez consolée ; j'ai dit : Ce n'était qu'une femme. J'ai appris U y a quatre ans que notre indigne cousin, Pierre Gars de la Verrière, vous avait emprisonnée pour la vie, suivant un jugement obtenu contre vous. J'ai tenté deux fois de venir jusqu'à vous ; j'ai d'abord trouvé un geôlier inflexible; j'ai demandé, par une lettre de notre prieur, un laissez-piasser à monseigneur Tarchevêque ; mais monseigneur n'a pas répondu; ce i)'est que sur

GOMME IL EST m

une seconde lettre écrite ces jours^ci qu^il a daigné me répondre selon mes vœux. Votre histoire a fait du bruit partout, même dans notre solitude ; mon cœur s'est révolté en apprenant que vos enfants allaient déposer contre vous ; je suis allé au tribunal en promettant de vous défendre, s'il le fallait^ sans me faire connaître; mais comment se cacher quand le cœur parle tout haut?... Adieu, Marie... adieu!

Montbrun alla rapidement à la porte de la cellule.

Elle courut à lui^ mais il s'arracha de ses bras; il partit en lui cachant sa douleur. Elle alla tomber mourante sur son lit, écoutant du cœur el de loreille Técho du spmbre corridor qui répétait Tadicu de Montbrun.

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