LA NUIT DES NOCES
Montbrun n'était apparu que comme une ombre. Henri Thomé, plus tendre et plus dévoué que jamais, reprit peu à peu son empire sur Marie de Joysel. Ce fut ^vec joiç qu'elle vit arriver le jour du mariage.
Ce mariage célèbre se fit trois semaines après le ju- ^ment. Je ne crois pouvoir mieux faire pour en raconter la cérémonie que de reproduire le procès-verbal de rhuissier. C'est le seul exemple d'un pareil hyménée.
Aprèis avoir rapporté tous les actes dontil était né-
cessaire qu'il fit mention dans son procès-verbal, Thuissier dit :
« Nous nous sommes transporté, avec notre assis* « tance, en la maison du Refuge, faubourg Saint- « Marcel, où, étant à la grille, avons demandé la c( demoiselle Amelin^ supérieure de cette maison, ha quelle y étant venue, et après lui avoir fait lecture et « laissé copie des arrêts, nous l'avons sommée et <( requise de nous mettre entre les mains la demoiselle <( Jayselj pour, et au désir des arrêts, la conduire en a réglise Saint-Médard, pour, en notre présence, être a procédé à la célébration du mariage ; laquelle demoi- « selle AmeHUy pour satisfaire aux arrêts, après a^oir « fait ouvrir la porte qui sert d'entrée à la maison, nous « a remis en nos mains la demoiselle Marie Joysely « dont nous avons fait mention sur le registre de la « maison, et ont signé ; Joysel^ Amelin, supérieure.
« Ce fait, avons fait monter icelle demoiselle Joyêel « dans un caresse, et conduire en l'église et paroisse de « SaiiU-Médard, où étant, s'est trouvé le sieur Thomi; a après qu'ils ont été fiancés et épousés par le sieur « Cornier^ vicaire de la paroisse, et que mention eu a « été faite sur le registre des mariages d'icelle, noas « avons remis la demoiselle Marie Joysel entre les mains <( du sieur Thoméy son mari, au désir des arrêts, dont c( et de quoi nous avons dressé le procès-verbal, es « présence et assisté de François ChampiaUf bourgeoi» « de Paris, et autres témoins. »
En sortant de l'égKse, Henri et Marie trouvèrent^ selon leur attente, le carrosse de madame deMontreuiL
ils embrassèrent le vieux chanoine, ils partirent avec empressement. Le voyage fut doux, mais silencieux ; malgré l'amour -charmeur de Henri, Marie avait ça et là des instants desombre tristesse : s*il parlait de bonheur, elle penchait la tête et semblait dire : I^ temps est passé! s'il parlait d'amour, elle regardait le ciel et semblait dire encore : Le temps est passé! Mais aussitôt, voyant que sa tristesse inquiétait Henri, elle reprenait soudainement son masque d'insouciance et son adorable sourire; elle s'aveuglait elle-même pour aveugler son amant.
11 était près de dix heures quand ils arrivèrent au château . Ite descendirent de carrosse dans une grande cour déserte, aux pavés moussus, devant un perron à colonnade ombragé par deux ormes centenaires.
La vieille madame de Montreuil vint jusque sur le perron*: elle embrassa Marie avec une tendresse de mère; elle accueillit Henri comme son enfant.
— Vous avez voulu être seuls, dit-elle en les conduisaiit à sa chambre ; vous tombez à merveille : mon fils est parti pour rejoindre son régiment; M. le curé, qui est un peu curieux, espérait vous voir aujourd'hui, mais je l'ai prié d'attendre jusqu'à demain. Asseycz*vous^ mes enfants; chauffe bien tes pieds, ma pauvre Marie, la soirée est fraîche. Tu es pâle; le voyage t'a fatiguée. Pauvre enfant I il y a si longtemps que tu n'avais fait un pas. — Dieu merci! nous souperons de bonne heure. — Ah I ah I voilà une image bien précieuse.
. Marie venait de détacher de la cheminée un petit portrait de sa mère.
— Ce n'est pas sans peine que j'ai arraché ce portrait des mains de ton procureur. Je t'avais bien dit de te méfier de ces mains-là. Mais mademoiselle voulait à toute force se marier. Grande sotte, un procureur I
— Ah ! ma tante, de grâce, n'en parlons plus 1
— C'est vrai, laissons-le reposer en paix dans sa robe noire. Avez-vous fait bon voyage? Que dites-vous de mon vieux carrosse et de mes pauvres chevaux? Ah! il y a vingt ans, mon équipage était plus fringant ; mais que voulez-vous ? tout a passé de mode chez moi.
— Excepté le cœur, ma tante ; vous avez toujours la même jeunesse de cœur.
— Tu as raison : mes cheveux ont blanchi ; mais, comme disait si bien Betiserade, les neiges de l'hiver n'ont pu atteindre mon cœur.
— Et vos chats, ma tante? après madame de la Sablière, vous aviez les plus beaux chats du royaume.
— Tout à l'heure, au souper, nous les verrons venir par régiments.
Henri prit la parole : il parla des distractions de*Ia vieillesse, des magies du souvenir, des consolations de la nature et de la charité chrétienne; enfin il acheva de séduire la vieille tante.
Au souper, madame de Montreuil remarqua avec un peu de souci que sa nièce mangeait à peine et qu'elle s'efforçait en vain d'être sinon gaie, du moins souriante.
— Voyons, mon enfant, pourquoi cet air pensif, cette mine rêveuse? Je te trouve beaucoup plus belle quAnd tu t'animes un peu.
— Hélas I
— Et vous, monsieur mon neveu, vous avez de Tinquiétude? Allons, je vois bien que je suis de trop ici; Tamour aime le silence, la solitude; comme disait mon oncle le chevalier de Tunieres, Tamour aime être entre quatre-z-yeux. Mais, en vérité, ici mes pauvres yeux ne devraient pas compter; pour y bien voir, il me faudrait mettre des lunettes.
— Mais, ma tante, croyez bien, dit Marie en lui tendant la main, croyez bien que nous sommes heureux et fiers d*avoir un pareil témoin à notre bonheur. Sans vous, où serions-nous allés?
— Oh I oh I reprit la tante en hochant la tète, les amants ne sont jamais en peine ; une ibis qu'on a un ccBur pour reposer son front, on se moque bien du reste , 1 -amour est un grand architecte qui bâtit des châteaux partout. Voyons, mes enfants, pour me prouver votre confiance en moi, ayez plus d'abandon; allez, allez, ne craignez pas de vous embrasser un peu : cela vous fera du bien, et à moi aussi.
Marie sourit avec un charme adorable : elle tendit son autre main à Henri, qui la baisa avec passion.
— ^ A la bonne heure, dit madame de Montreuil ; au moins vous n'avez plus Tair de sortir du couvent. Je sais bien que le souvenir de ton infortune ne doit pas t' égayer beaucoup ni lui non plus ; mais tout cela est fini : il faut jeter un voile sur le passé.
— Oui, dit Marie en soupirant, un voile sur le passé I Vers la fin du souper, madame de Montreuil était si
animée, qu elle chanta un couplet de son cher abbé de Chaulieu à la déesse d'Amathonte. Apres avoir chanté,
elle babilla encore avec beaucoup de feu ; enfin elle pencha la iète^ et s'endormit, le front sur la table.
Un suivante avertit Henri et Marie qu'elle avait al* lumé du feu dans leur chambre. Henri leva sur Marie un regard suppliant, lui dfrit la main, et prît un fiambeau sur la table.
— Allons, dit-elle d'une voix brève.
Elle embrassa tendrement sa tante sur ses cheveux blancs ; elle mit dans son sein le portrait de sa mère. Ils entrèrent au haut du grand escalier dans une chambre très-richement décorée. Les murs étaient tendus de tapisseries à scènes galantes et champêtres ; les dessus de portes et les dessus de glaces, peints en camaïeu, représentaient les quatre saisons. La cheminée était uu bas-relief de Girardon, soutenu par deux syrènes en cariatides. Le feu qui venait d'y être allumé répandait un vif éclat sur un grand lit à baldaquin digne d'abriter un roi et une reine.
A la vue des rideaux, Marie pencha son front sur le sein de Henri, qui était toujours tremblant devant elle par la force de son amour.
— Marie, vous devezme trou ver>un bien triste anuint , mais j'ai le cœur si mal fait, que je suis effrayé de mon bonheur. Je tremble comme un enfant qui a peur ; à peine si j'ose vous dire que je vous aime.
— Je le sais, Henri. Croyez-vous donc que je ne sois pas ficre de cette passion si profonde et si craintive ? Allez, Henri, moi aussi je tremble, car je n'ose croire que votre jeune cœur, qui est un trésor d'amour, soil pour moi, moi qui n'en suis pas digne.
Ces derniers mots furent étouffés par un baiser de Henri.
— Marie, tu es digne de Tamour d'un roi ! Est-ce que je crois à tous les contes dont on t'a poursuivie? Tu es trop belle pour n'avoir pas été victime de ta beauté. A quoi penses-tu, Marie? Hélas! toi, tu ne m'aimes pas I je ne suis qu'un enfant à tes yeux.
— Oui, un enfant plein de cœur et de force, un enfant que j'aime coifime si j'étais sa sœur, sa mère...
— Ahl Marie, vous ne m'aimez pas comme un amant I
— Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais de tout mon cœur, de toute mon âme, et pour la vie?
En disant ces mots, Marie leva les yeux au ciel.
— Le ciel vous entende et vous bénisse I — Vos beaux cheveux font ma joie ; ces beaux cheveux que tant de fois j'ai vus en songe nageant en boucles sur Toreiller.
— Eh bien, je vous abandonne mes cheveux.
A peine Marie eut-elle dit ces mots que son amant, avec une violente et folle ardeur, la décoiffa de ses tnains et de ses lèvres.
— Hélas I lui dit-elle, voilà ce que je vous apporte de mieux en mariage.
Elle avait la plus belle chevelure du monde, noire comme le jais, longue comme la branche du saule pleureuf.
— Que vous êtes belle ainsi ! Quelle grâce I quelle douceur! quel enchantement!
— Oui, je suis belle encore, dit Marie d'un air disirait en se voyant dans la glace de la cheminée.
Une pâleur de mort passa sur ses joues légèrement animées.
Marie ouvrit sur la cheminée une petite cassette en bois de rose. Elle y prit d'un air d*insouciance un encrier, une plume et une feuille de papier.
— Êtes-vous folle? dit Henri en revenant près d'elle, pourquoi tout cet attirail d'écrivailleur, d'huissier ou d'avocat? est-ce que Tamour est un homme de loi?
— Qui sait? l'amour a peut-être une supplique à vous faire.
Gomme Henri semblait attristé par ce mot, elle reprit en souriant :
— Ne vous chagrina pas, enfant, je dépose la plume.
— Savez-vous, madame, que tout le monde est couché au château?
— Je crois bien, répondit-elle d'un air moqueur, il est huit heures! Vous ne vous êtes jamais couché si tard, n'est-ce pas? Mais ce n'est pas tous les jours la nuit des noces.
Les flammes de l'âtre répandaient un y'tî éclat sur les fleurs épanouies des grands rideaux.
Henri s'endormit, bercé par les paroles tendrement amoureuses de Marie. Elle souleva la tête, et le regarda doucement. Mais bientôt, ne pouvant arrêter ses larmes, elle se retourna et joignit les mains avec fer* veur.
Après une prière, elle descendit du lit, glissa ses jolis pieds dans des mules de satin, jeta un mantelet
sur ses épaules toutes frémissantes, s'approcha de la cheminée et saisit la plume d'une main agilée.
Elle écrivit en pleurant pendant plus d'une heure. De temps en temps elle se retournait tout inquiète vers le lit. Quand elle eut fini d'écrire, elle se leva, et se regarda dans la glace avec une triste curiosité. Elle se promena un peu dans la chambre ; s'étant approchée d'une fenêtre, elle détourna les rideaux pour voir le ciel. Le ciel était parsemé de nuages vaporeux ; Icsétoiles ne brillaient que çà et là à travers la gaze flottante ; le vent passait doucement sur les vieux chèvrefeuilles du parterre.
— Le beau temps qu'il fera demain, dit Marie avec un soupir : Henri va s'éveiller sous un rayon de soleil, quand les oiseaux chanteront; je vais ouvrir la fenêtre ; le vent apportera jusqu'à notre lit les parfums du malin et les chansons de l'alouette.
Elle retourna vers le lit ; Henri dormait toujours.
— J'ai froid, tlit-elle en tressaillant. Il est temps que je retourne auprès de lui.
Elle alla encore jusqu'à la cheminée, où elle regarda longtemps le portrait de sa mère.
— 0 mon Dieu ! murmura-t-elle, je vous remercie du courage que vous m'avez donné.
Elle demeura plus d'une demi-heure à contempler Henri avec amour; à la fin, ne pouvant résister au somimeil, elle l'embrassa doucement sur le front, dénoua ses cheveux, les répandit autour d'elle, pencha la tête sur l'épaule de Henri, lui prit doucement la main et s'endormit avec un long soupir.
LE BÉTEIL
Quand Henri s'éveilla, le jour commençait à poindre; les premiers feux de Taurore répandaient dans la chambre, par la fenêtre outr'ouverte, un pâle sillon de lumière ; nul bruit au dehors, à p^ne entendait-on les rumeurs naissantes de la nature. Il n'osait respirer, de peur de réveiller Marie; il entrevoyait sa tête dans l'ombre, à demi cachée dans un pli d'oreiller et à demi voilée par sa longue chevelure.
Il attendit avec une douce impatience que le premier rayon du soleil vint éclairer ce profil adoré, si sévère et si charmant.
Jamais rêves plus doux n'avaient égaré son âme : cette amante qu'il n'espérait pas possédée, même aux plus folles ardeurs de son amour, elle était là, sans résistance, toute à lui, plus belle que jamais; cet horizon, formé des murs d'une prison qui n'avait pu glacer son cœur s'était abattu sous ses mains; maintenant un horizon plein de soleil et d'espace se déroulait sous ses yeux ravis. Il n'était qu'au lendemain du premier beau jour, à l'aurore du bonheur, au printemps de l'amour.
Cependant il y avait dans cet amour un fond d'amertume dont il ne pouvait se défendre, une volupté triste et douce comme la mort, fatale et attrayante, pleine d*enivrements et d'inquiétudes.
Un rayon de soleil frappa soudain la fenêtre et descendit jusqu'au pied du lit.
— Voilà le soleil qui se lève, je puis éveiller Marie, dit Henri en détournant d'une main légère les longs cheveux de sa femme, car c'était sa femme.
Il se pencha au-dessus d'elle, et, tout enivré déjà du baiser qu'il voulait lui prendre, il appuya ses lèvres émues sur les lèvres de Marie.
Mais au même instant il eut un mouvement d'effroi, il détacha ses lèvres glacées.
— Marie ! Marie I s'écria-t-il tout pâle et tout atterré. Il ne Alt pas longtemps à douter de son malheur, il
vit bien qu'elle était morte.
Il lui prit les mains, il la souleva dans ses bras, il l'appuya sur son cœur.
Il cria, il pleura, il pria<
Il fit tout ce que lui inspira la passion la plus tendre, la douleur la plus désespérée. Marie était morte, ses baisers et ses larmes n'y pouvaient rien.
Durant plus d'une heure il demeura penché audessus d'elle, l'œil hagard, sanglotant sourdement, la couvrant de ses beaux cheveux, lui parlant de sa tendresse.
— Où suis-je donc? se demanda-t^-il tout à coup, ce que je vois n'est qu'un songe I
Il leva les yeux; il vit sourire les fraîches paysannes de la tapisserie et les amours bouffis des dessus de portes ; il vit sourire le ciel bleu parla fenêtre. Il croyait rêver encore, tout dépaysé par l'ameublement de la
chambre. Mais il entendit bientôt dans le corridor deux servantes du château qui parlaient à Toix basse.
— 0 mon Dieu! reprit-il en se jetant hors du lit, c'est donc finil Que vais-je faire, moi? pourquoi estelle morte? comment est-elle morte?
Comme il venait de s'approcher de la cheminée, il découvrit la lettre que Marie avait écrite autant avec ses larmes qu'avec Tencre fatale : il saisit cette lettre avec un douloureux éclair de joie curieuse ; il la déchiffra d*un œil troublé, tout défaillant, comme s'il allait mourir lui-même ; chaque mot de ce cruel adieu le frappait au cœur d'un coup mortel.
« Que vous écrire, Henri? je vais mourir. Mourir « quand, après tant de tortures, grâce à vous, j'allais « revivre de ma belle vie î Mais ne vais-je pas revivre « là-haut en vous attendant? Oui, mourir, car je le « puis à cette heure que votre noble amour m'a revc- « tue de ma robe de lin, à cette heure qu'une larme « de vos yeux est tombée sur mon cœur. Oh ! Henri, « pardonnez-moi ; n'allez pas maudire celle que vous c( avez bénie I ne regrettez pas de ro'avoir aimée, car, « avec votre amour, je vais paraître devant Dieu, qui « accueillera la pauvre repentante dans sa miséricorde. « J'ai tant soufTert en ce monde, qu'il m'en sera tenu « compte dans l'autre. Mais vous êtes mon premier « sauveur, vous. Il a fallu tout votre noble amour 0 pour attendrir les juges d'tci-bas; ils ont pardonné à « celle qui inspirait une si grande passion. Ah ! pour- <( quoi ne pas vivre dans toutes les joies bénies de cet c( amour? Non,Tion, j'ai toujours été fatale à qui m'a
« aimée. Il faut mourir, car qui sait si bientôt vous ne c( verriez pas le fond de l'abîme où vous êtes descendu « pour moi ? Alors je ne serais plus pour vous qu'une « chaîne de fer. Je pourrais répondre à votre douleur : « VotÂS Vavez voulu; mais non, j'ai pitié d'un noble a cœur égaré. Qu'aurais-je à vous donner ^pour tant « d'amour? une âme flétrie^ toujours inquiète des ^a- « rements du passé. Hélas! je vous ai aimé, je meurs « en vous aimant^ mais je sens bien que déjà je n'ai « plus la force d'aimer. Il a fallu que votre âme vint a jusqu'à mon cœur pour y ranimer le feu divin.
a Sacbezle bien, Henri, dès que vous avez parlé oe «( m' épouser, j'ai songé à mourir; je n'ai pas voulu « que cet amour durât plus qu'un rêve ; vous m'avez (( enseigné la mort. Mais j'y ai songé avec une vraie^vo- « lupté : mourir dans votre amour, mourir regrettée « par un grand cœur, moi, maudite de tout le monde, (( que pouvais-je espérer de plus beau? Vous m'avez « donné votre nom, notre mariage a été pour moi « un autre baptême, le baptême de la rédemption. « C'est là tout ce que j'attendais de la vie, avec un baia ser de vos jeunes lèvres sur mon front maudit». . J'ai a pris de l'opium il n'y a qu'un moment, et déjà je me « sens tout abattue. .. 0 mon Dieu I donnez-moi la force « de bien mourir. Henri, Henri, je n'ose plus retour- « ner auprès de vous, je vous glacerais. Pauvre enfant I a voilà une triste nuit des noces. Je n'ai plus longtemps < à vivre : adieu, adieu I Cette lettre est mon testac( ment ; ma volonté est que vous viviez sans me plainfli dre, mais pour défendre ma mémoire. Pauvre Henri,
« quand tous allez vous réveiller, vous serez seul^ seul « eu face d'une morte. Je vous demande un dernier « baiser sur ces longs cheveux que vous aimez tant. « Ensevelissez-moi vous-même avec le portrait de ma « mère. Adieu , toutes mes sauvages passions se ré- « veillent en moi, mais je veux les enchaîner dans la « mort. . . Si je m'écoutais, je courrais à vous et je vous <c dirais : Tu dors et je faime. Mais je ne veux pas que «( tu assistes aux convulsions de l'agonie. J'aurai la « force de mourir comme si je m'endormais, pour être a belle jusque dans la mort.
« Marie. »
Henri relut vingt fois cette lettre en se jetant la tête coq^re les murs.
Marie fut enterrée au château de Montreuil. Après quelques jours de sombre tristesse, Henri retourna dans sa famille. Il ne se consola pas. Il rerint à Paris au bout d'un an pour vivre de plus près dans ses tristes souvenirs. Il mourut peu de temps après. A ses derniers jours, il reprit assez de force pour aller au château de Montreuil cueillir un peu d'herbe amère sur la tombe de Marie.
— Hélas ! dit-il avec un sombre désespoir, ce n'est pas moi qu'elle attend là-haut, c'est Monlbrun I
L'ARBRE DE LA SCIENCE
J*aaraîs beau faire pour me détacher d'hier, aujourd'hui n'existe pas encore pour moi, quoique le soleil marque midi. Ce qui prouve que le temps n'est qu'un paradoxe.
Le Temps avec ses ailes I quelle pauvre invention des poètes 1 le Temps est un rêveur qui va» qui vient, tantôt sur le vent, tantôt sur la carapace d'une tortue. Celui qui le premier s'est avisé de mesurer le Temps est un insensé. Est-ce qu'on mesure Dieu? est-ce qu^on mesure le monde invisible? Or le temps, c'est Dieu dans le monde invisible.
0 Temps! mon ami, tu as beau m'apparaitre avec les ailes, je me moque de tes airs effarés. Celui de nous deux qui suit l'autre, c'est toi. Couche-toi donc à mes pieds, car je ne veux pas marcher aujourd'hui; je veux livre d'hier tout mon soûl. Arrache une plume de tes
ailes, et donne-la-moi pour écrire une page que je te forcerai d'emporter sur ton dos ; car je parlerai de Tamour.
A la guerre de l'amour, ce n'est pas le plus brave qui prend le drapeau; c'est le plus savant. La tactique triomphe plutôt que la force.
Il n'y a qu'en Arcadie que l'amour a raison de l'amour.
N'est-ce pas Boileau qui a dit :
La femme est un esclave et ne sait qu'obéyr.
Mais la femme n'obéit qu'à l'amour.
Les coquettes ont peur des hommes qjii ne lesvoienl pas à travers le prisme de l'amour. Elles ne se laissent bien regarder que par des yeux amoureux. Les amoureux sont comme ces illuminés qui s'alTolent, au bal de rOpéra, du masque, et non pas de la femme. Quand tombe le masque, il n'y a plus de femme!
Conversation au Gbâteau des Fleurs.
Monsieur ***. Madame, au nom de l'amour, Je vous arrête.
Madame ***. Pourquoi faire? ,
Monsieur ***. Je ne sais pas.
Madame ***. Eh bien, oflrez-moi un cigare I *
Monsieur ***. Qu'est-ce que tu fais ici? Madame***. Je cherche.
Monsieur***. Un homme, comme Diogène?
Madame ***. Non, cinq louis, pour n'être pas saisie demain au lever de Taurore.
On Ta, on vient, on s'assied, on fume.
Monsieur ***• Adieu, ma chère.
Madabh: ***. C'est fini ?
Monsieur ***. Oui, ce n'est pas la peine de commencer.
Madame ***. Eh bien, donne-moi un louis.
Monsieur***. Le voilà.
Madame***. Merci. Je f ai donné une heure de mon temps ; nous sommes quittes.
Monsieur ***. L'amour tient d'une main une bourse et de l'autre une montre.
Conversation dans les coulisses.
Un ambassadeur en non activité, qui n'a pas été destitué de sa profession d'homme à bonnes fortunes, veut emporter dans sa retraite prématurée les portraits un peu trop décolletés de toutes les femmes qui ont posé devant lui, — ou devant lesquelles il a posé. — Je ne suis pas assez bon mathématicien pour en faire le dénombrement.
Un de ces soirs, M. l'ambassadeur envoie un ministre
plénipotentiaire chez mademoiselle ***, de la Comédie- Française, — devant laquelle il a posé, — chargé de tous ses pouvoirs à l'effet de la peindre en pied, car le ministre plénipotentiaire est un jeune peintre.
— Mademoiselle^ je suis chargé par un ci-devant ambassadeur...
— Ah I oui, je connais. Dites-lui donc qu'il reprenne du service; je n'aime pas les gens qu'on met à la retraite.
— Mademoiselle, le ci-devant ambassadeur ne veut pas quitter Paris sans emporter quelque chose de vous.
— Quelque chose de moi I qu'est-ce donc ?
— Votre portrait en pied.
— Mon portrait en piedi il sait bien qu'il est gravé ; je lui donnerai trois francs pour en acheter une épreuve.
— 11 a celui-là, il en veut un plus intime.
— Qu'est-ce à dire?
— Vous comprenez, un portrait un peu moins habillé, comme ceux des grandes dames des trois siècles derniers, qui se faisaient perdre en Hébc, en Daphné, en Diane, ou toute aulre divinité, dans l'intérêt du culte de l'amour.
— Et vous venez me proposer cela en plein théâtre, — le théâtre, l'école des mœurs l — Personne ne m'a jamais vue en divinité.
— J'avais pensé, mademoiselle! que vous trouveriez cela tout simple. Que voulez*v6us, entre artistes...
— Entre artistes ! est-ce que vous croyez parler à du marbre de Carrare?
L'amour le plas doux n'est-il pas souvent celui qu'on ne saisit pas ; la vision qui fuit dans la brunie mati* nale; la pêche qui rit et qu'on ne cueille pas, tant elle est belle à voir sur Tespalier ?
Je me rappelle un pareil amour entrevu comme un rêve.
Il y a des maisons qui grimacent, il y en a qui sourient.
Comme elle souriait, cette maison blanche et rouge — pierre et brique — où j'ai vu apparaître une jeune fille à la fenêtre I
Cette jeune fille était belle de toutes les beautés. . Vision du monde où l'on a vécu avant de vivre sur la terrci vision du monde où Ton entre par la porte d'or des songes.
Et mon âme a dit à mon corps :
— C'est là que ton bonheur est enfermé.
Mais pourquoi jeter des pommes dans le paradis ? Mes pieds n'ont même pas touché le seuil de la maison qui sourit par la fenêtre.
Douce fenêtre! charmant cadre à ce portrait au bonheur espéré I — du bonheur perdu !
L'amour, comme l'art, c'est le mirage, l'impossible^ le paradis perdu, le premier sourire d'Eve, la première larme de Madeleine.
Madame la duchesse de C*** égayé les vertus les plus sévères par un langage çà et là réveillé de sel gaulois. Elle a une filleule qui n'a pas de dot et qui ne veut pas rester vieille fille, et qui, en conséquence» s'habille avec une coquetterie un peu bruyante. — Allez, allez, ma fille, lui disait la duchesse de C*** en la voyant partir pour le bal, déployez toutes les armes de la beauté et de la séduction, car vous savez le ][)ro verbe : Tout diemin mène à V homme.
. 11 devient impossible à Tamour d'aller à pied dans Paris, à travers le flot d'omnibus et de fiacres, de cha^ rettes et de coupés. Babel est en travail et en plaisir. Quelle satire ferait aujourd'hui Boileau devant toute cette éloquence de la vie qui enfante et qui s'épanouit I Au lieu d'une satire, il ferait une ode.
Aux Champs-Elysées, on se croirait tous les jours i la promenade 4e Longchamp. C'est un cercle en plein vent, où l'on fait piafler ses chevaux et où Ton rencontre sa maîtresse. A cette comédie des vanités pmsiennes, il y a beaucoup de spectateurs à deux sous — > le prix d'une chaise — qui, en voyant toutes les âégantes voitures leur passer sous le nez, peuvent se dire, comme mon frère, Edouard Houssaye, s'ils sont des philosophes : « Entre ceux qui, à Paris, vont à pied, et ceux qui vont en voiture, il n'y a que la diffêrence du marchepied. » Il est vrai que mon frère n'est pas un philosophe à pied.
Ah I le marchepied I II y a un livre à faire là-dessus. C^est le point de départ d'un pays à un autre, de la misère au luxe, de rinsouciance aux soucis. C'est le trait d'union de celui qui n'est rien à celui qui est tout. La question, c'est d'y mettre le pied. Devant la roue dorée de la Fortune, il y a un marchepied ; mais le moyen d'y monter sans se faire rouer par le train d'enfer dont va la Fortune?
Hais, après tout, parmi ceux qui sont en voiture, ^combien qui voudraient aller à pied, si l'amour était du voyage !
Mademoiselle de la Vallière avait dit : « Ah! s'il n'était pas roi! » « Ah! si j'étais la reine! » dit madame de Montespan.
Mademoiselle de la Yallière n'aimait que son amant dans le roi, et madame de Montespan n'aimait que le roi dans son amant.
Mais,, quand madame de Montespan est venue, peutêtre n'y avait-il plus que le roi : Louis s'était évanoui dans la dernière étreinte de mademoiselle de la Vallière.
Toute la poésie du règne, j'ai voulu dire la jeunesse, était partie pour le couvent des Carmélites. Madame Henriette avait emporté à son lit de mort la joie de Saint-Germain et de Fontainebleau ; mademoiselle de la Vallière emporta l'amour de Versailles, et tout s'en alla en oraisons funèbres. Madame se meurt! Madame est morte!
C'est-à'dire : Vous ne verrez plus les mascarades galantes ; Yous n'entendrez plus ces belles conversations qui commençaient avec un madrigal de YAstrée et qui s'achevaient par un éclat de rire de.Molière ; vous n'assisterez plus à ces chasses où» dans les halliers retentissants, chaque Endymion eut sa Diane ! Plus de fanfares et plus de cavalcades ! Plus d'île enchantée où vivaient les romans de TArioste et les contes du Déca' méron ! — MademoiseUe de la Vallière se meurt ! Mademoiselle de la Vallière est mx>rte! ou plutôt, elle Ic*^ crie elle-même, <k elle a jeté sa vie dans le cercueil de la pénitence ! »
C'en est fait I Le roi Apollon ne poursuivra plus Daphné sur les prés semés de violettes l Racine ne chantera plus les Andromaque et les Bérénice, ces la Vallière métamorphosées, ces plaintives figures qui osent chanter au roi lui-même les faiblesses de Louis de Bourbon 1 Si Mignard veut encore peindre l'amour, il ne peindra plus que Tamour de Madeleine repentie, et sa coupole du Val-de-Gràce portera témoignage pour sœur Louise de la Miséricorde !
Si vous avez admiré cette fresque de Mignard, n'avez-vous pas reconnu la maîtresse du' roi dans la pécheresse qui s*agenouiUe aux pieds de Jésus, noyée dans ses beaux cheveux blonds ?
La vertu est comme la beauté. On ne sait où elle commence ni où elle finit.
Madame de Gué, mère de madame de Coulanges, disait toutes ses prières en latin. Madame de Coulanges lui dit un jour : « Ma mère, vous feriez mieux de prier en français. — Oh I non, ma fille, quand on entend ce qu'on dit, cela amuse trop. »
Cest la force de Tamour de toujoui*s parler en hébreu.
Si Tamour aime l'hébreu, il n'aime pas le latin.
L'autre nuit, au bal de TOpéra, un grave et austère savant de la Sorbonne citait saint Jérôme pour décider une jolie coquette à se démasquer : « Spéculum mentis est faciesj et taciti oculi mentis fatentur arcana. » C'est-à-dire, en langue vulgaire : Ne me parle pas, madame, mais montre-moi ton nez. — Tu sais le latin, lui dil la dame; tant pis : le latin, c'est le masque de l'esprit. Quand on n'a pas de figure, on met un masque.
La femme ne veut rentrer au paradis que pour descendre ensuite au paradis perdu.