‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 50 sur 50 · LA FIN DU ROMAN · texte numérisé non relu

LA FIN DU ROMAN

fragment d'une lettre de Kargaerite à Béatrix.

A sœur Béatrix , au couvent des Carmélites,

« Hier, j'étais seule comme toujours, triste comme de » coutume. Je pensais à toi. Ne te semble-t-il pas aussi n que nous ne formons qu'une femme à nous deux ? » N'est-ce pas moi encore qui suis aux Carmélites? » N'est-ce pas toi qui habites la rue de Provence? A » propos, je n'ai pas quitté ta maison, mais je suis des-

» cendue au premier. Vanité des vanités! Aurai-jedonc » là plus d'air et de soleil? mais au moins on m'a donné » ton jardin. C'est ce.qui m'attirait le plus dans l'appar- D tement. Et puis il faut bien dire que ma fortune M exigeait que je descendisse de quelques étages.

» Hier donc, j'étais seule et triste quand on vint m'an- » noncer M. Raoul d'Orbessac. 11 ne ressemble presque » pas à son frère; mais il a un air de famille. Le soleil » d'Afrique l'a d'ailleurs singulièrement bruni. 11 porte )) très-fièrement une croix qu'il a gagnée à la dernière )) campagne ; cependant il avoue que son cheval a été M pour beaucoup dans son fait d'armes. Je ne sais pour- )) quoi je te dis tout cela, c'est que je ne sais comment M arriver à un point plus intéressant.

M II était triste en m'abordant, il aimait son frère et l'a » beaucoup pleuré. « Je suis venu à Paris, m'a-t-il dit

M d'une voix émue, pour saluer sa tombe et pour régler » sa succession. » Il connaissait le testament ; il ignorait » que tu fusses aux Carmélites. Je lui ai tout raconté. » Vous comprenez, lui ai -je dit, qu'au couvent ma sœur » n'a que faire de la fortune que lui a laissée Maurice. M Elle vous abandonne tous ses droits. Mais, comme » c'est un noble cœur, digne de son frère, il a déclaré » qu'il fallait respecter les volontés dernières de son » meilleur ami, qu'il ne voulait pas une obole qui ne lui » fût accordée par le testament. « W^ Béatrix, a-t-il » ajouté, a une famille... — Je suis toute sa famille, lui » ai-je répondu. La succession de mon père, qui vient » d'être liquidée, me fait plus riche que je n'espérais.» » La conversation s'engagea plus familièrement ; il me » parla de lui. « Moi aussi, m*a-t-il dit, je me suis retiré M du monde, la guerre d'Afrique a été mon couvent des » Carmélites; là, j'ai dit un adieu éternel à cette folle » vie qui a dévoré les plus belles années de ma jeunesse. » » Tout à coup il m'a regardée avec une expression de » tendresse mélancolique, a Après tout, mademoiselle, » il y aurait un moyen bien simple de nous entendre » sur ce testament. Mon frère a légué tout ce qu'il posp sédait à W^ Béatrix et à moi. M"« Béatrix, en prenant » votre place, vous a tout abandonné. Si je n'arrive pas » trop tard, permettez-moi de vous demander votre » main. » Je ne pouvais dire oui, je n'ai pas répondu » pour ne pas dire non. Il est parti plein d'espoir, il » doit revenir demain.

» MARGUERITE DE PARFONDVAL. »

Fragment d une lettr« de Bëatrlz à Marguerite.

flf Vous m'écrivez trop souvent, ma sœur. Pourquoi » me parler encore des tempêtes de la mer, à moi qui » suis sur le rivage? Pourquoi me rouvrir des perspec- » tives sur le monde, à moi qui me suis irrévocablement » tournée vers le ciel? Mais qu'ai-je à craindre? Je n'ai » laissé là-bas, hormis le vôtre, nul cœur qui m'appelle. » Le mien n'entend plus que la parole de Dieu. Je suis » arrivée à cet amour ineffable qui remplit toutes les » heures. Ce que vous n'avez pu trouver dans la cellule, » je l'ai trouvé. Dieu est là près de moi, qui rayonne » dans mes yeux, qui tressaille dans mon cœur. Qu'im- » porte que ma cellule soit sombre, mon âme n'a-t-elle » pas les cieu^ pour horizon?

» Ah ! dans les premiers jours de mon voyage vers ces » rives inespérées, je croyais à tout instant que j'allais » succomber en chemin. J'avais beau aimer mes larmes, » adorer ma douleur, je manquais de force, en songeant » que peut-être il me faudrait traverser tout un demi- » siècle dans la cellule qu'on m'a donnée. Mais peu à peu » je me suis aguerrie pour ces combats sacrés. Pour les » huit jours de joie adorable que j'ai eus avec Maurice, » je voudrais sacriûer huit fois ma vie.

» Épousez M. Raoul d'Orbessac, ma sœur; soyez. heu- » reuse, je n'envierai pas votre bonheur, can je ne don- » nerais pas les joies sacrées de ma sombre et glaciale » solitude pour toutes les vanités de la terre. Je rends » grâces à Dieu, qui, en me donnant une âme, l'a mise » dans mon cœur et non dans ma tête; au moins, j'au-

m LES FILLES D'EVE

»ni passé nia Tîe à aînm. Eo disant adieu aux jmes de » la terre, j'ai aimé les TÎsîons du dd !

» Adieu! je Tais prier pour eeux qui ne sont plus, » pour ma mère et pour Pierre Maribault. Dieu, sans B doute, s'est arrêté dans son cbAtiment. Il f accordera j» des filles et ne les (HÎTeca point de leur mère.

» Je n'ose [dus prier pour Maurice; dans mes prières B pour lui, je me sentais saisie par je ne sais quefle se- » cousse de volupté qui me ramenait subitement aux » joies amèies de ce monde, n a été la chaîne inyisiMe B qui a conduit mon pauvre cœur à travers les nuages B jusqu'aux pieds de Dieu. Tai eu le courage de briser B la chaîne..

B Mais pourquoi chercher à m'aveu^er ainsi ? ce que B j'aime là-haut, n'est-ce pas Maurice?

B Sœur BÉATRIX. »

En ce dernier mois de juillet, j'ai rencontré M"« Marguerite de Parfondvai, qui paraissait heureuse en compagnie de M. Raoul d'Orbessac. Sans doute, elle essaye de continuer le doux roman de Béatrix. Mais la vie est un livre difficile à faire! Ce n'était plus Marguerite de Parfondvai, et ce n'était plus Maurice d'Orbessac. On ne bâtit jamais un monument durable avec des ruines.

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