MENUS PROPOS DE COMEDIENNES
Quelques jours auparavant, vers onze heures du matin, une comédienne des Variétés, qui venait de jouer en province, et une coryphée de l'Opéra qui arrivait des eaux, se présentaient ensemble devant Tancienne demeure de Béatrix.
— Passez, madame.
— r Après vous, madame.
Ces demoiselles s'étaient rencontrées en quelques folles aventures.
— Vous allez peut-être chez Béatrix? dit l'une.
— Et vous aussi? dit l'autre.
Elles montèrent ensemble l'escalier.
— Qui demandez-YOus? cria insolemment la portière qui les reconnut pour des femmes de théâtre.
— Nous allons chez Béatrix.
— 11 n'y a plus de Béatrix. Elle a donné sa démission. 11 T a maintenant M*^ de Parfondval.
— Ah! oui» dit la coryphée, c'est son nom de guerre.
— Ne TOUS trompez pas de porte, reprit la portière, c*est au cinquième.
— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda la comédienne en montant. Quelle métamorphose!
— Oui, dit la coryphée sans trop de surprise, on m'a déjà parlé de cela hier au foyer. U parait qu'elle a tout renvoyé à ses amants : ses chevaux, sa calèche, ses tableaux, ses diamants. Quelle folie ! Est-ce qu'ils lui rendront ce qu'elle leur a donné ?
— Renvoyer ses amants, passe encore, mais ses chevaux!... Est-ce que nous ne sommes pas au cinquième? Quelle drôle de mine elle va nous faire?
A cet instant, la femme de chambre de Béatrix ouvrit la porte.
— Ah! c'est ici! je reconnais Juliette, dit la comédienne en s'élançant comme une folle dans l'appartement.
— Attendez donc ! lui cria cette fille en voulant l'arrêter.
Mais elle n'écoutait pas. Elle arriva jusque dans la petite chambre à coucher où Maurice était mort quelques semaines auparavant.
U y avait au piano une jeune femme qui jouait la Sérénade de Schubert.
Elle était vêtue avec beaucoup de fratcheury de grâce «t de simpliché : une robe de foulard, brune à raies blanches, un léger col en guipure, des manchettes plissées, des brodequins de soie : voilà tout. Elle était colfrée de ses cheveux, dont les larges bandeaux encadraient chastement sa belle figure de vierge italienne.
— Ah I ma chère Béatrix, dit vivement la comédienne, comme vous vous êtes perchéç dans les nues...
Elle s'interrompit.
— Pardon, madame, je croyais que c'était Béatrix. Celle à qui s'adressaient ces paroles était Marguerite
de Parfondval.
— Béatrix 1 dit-elle d'un air affable, ne le savez-vous donc pas? Elle est aux Carmélites.
— Vous vous trompez, j'imagine, car c'est la sœur de Béatrix qui est aux Carmélites. Voilà du moins ce qu'elle m'a dit souvent.
Marguerite répondit en rougissant :
— La sœur de Béatrix, c'est moi.
La corypliée venait d'entrer à son tour, après avoir parlé à la femme de chambre.
— Figure-toi, lui dit la comédienne, que cette bonne folle de Béatrix est au couvent.
— Juliette vient de me dire cela; mais c'est impossible I
— Oui, au couvent, dit Marguerite en saluant ; c'est moi qui ai fait le noviciat, c'est elle qui prendra le voile. La cérémonie funèbre aura lieu sous peu de jours, car Béatrix a écrit à l'archevêque pour le supplier d'abréger répreuve.
— Ah ! que c*est étonnant! reprit la comédienne, une si bdle fille! tant de oœnr et de gaieté dans un couvent! Noos irons la Toir, n'est-ce pas, Lvdia?
— Oui , dit la coiyphée.- A quelle heure s'exécute celte tngédie-là ?
— A midi, répondit Maigœrite.
Quand ces deux filles furent parties, Marguerite se remit au piano ; mais de tristes pensées rayaient saisie, ses mains tombèrent sans force sur les touches encore émues.
Elle alla ouvrir la fenêtre et se promena sur le balcon. Le cid accordait au monde une de ces belles journées dévolues si rares à Paris, qu'elle y répandait la joie, même dans les ccrars les i^us désolés.
Marguerite pensait tour à tour à Maurice, à Béatrii et à eUe-même.
— Maurice! s'il était là?
Elle fit un long rêve d'amour.
— Si j'étais seule avec luil s'il m'aimait, et s'il n'aimait que moi, avec queOe l^èreté d'oiseau chanteur je courrais sur ce balcon, je me jetterais dans ses bras, j^écouterais battre son cceur! Hélas! j'ai pris trop tard la place de Béatrix !
Des larmes vinrent mouiller les cils de ses beaux veux.
— Cependant, dit-elle avec un soupir, quand Forage est passé avec toutes ses foudres, la forêt continue à fleurir et à chanter. Les orages emportent-ils donc le coeur tout entier ? Quand l'hiver a tout détruit, le printemps vient, qui sème la vie dans la vallée : le coHir n'a-t-îl doup qu'un printemps?
LE DERNIER RIVAGK.
J'ai dit qu'au moment solennel où les beaux cheveux deBéatrix tombaient déjà sous les ciseaux, deux femmes vêtues avec un peu d'extravagance étaient bruyamment entrées dans l'église comme au foyer d'un théâtre. On a reconnu la comédienne des Variétés et la coryphée de rOpéra.
— Où en est-on? demanda Tune d'elles à une jeune fille agenouillée à l'ombre d'un pilier.
La jeûner fille (c'était Marguerite de Parfondval) répondit, sans lever les yeux, que tout allait être fini. Les deux camarades traversèrent sans façon la nef, renversant les chaises ou déplaçant les fidèles.
— Cette pauvre Béatrix ! dit l'une d'elles en voyant Béatrix couchée sur le drap mortuaire.
Béatrix reconnut cette voix.
— Oùsuis-je? demanda-t-elle.
Car eue avait la tète à moitié perdue. Tout ce qui s'était passé depuis trois mois lui sembla un songe douloureux. Cette voix qu'elle venait d'entendre lui rappela toutes les charmantes folies de sa jeunesse. En quelques secondes, elle vit passer les joyeuses ^nées où elle avait jeté son cœur à toutes les ivresses. Elle se demanda s'il était possible qu*elle se fût si violemment détachée des pompes du monde.
— Où suis-je? demanda- t-elle encore.
Elle vit apparaître la pâle figure du comte d'Orbessac, si belle jusqu'après la mort. Elle repoussa avec horreur, d'une main victorieuse» ce passé palpitant encore qui s'était levé devant elle comme pour la ressaisir dans tous ses enchantements.
— Maintenant, dit-elle en se relevant et en contemplant ses beaux cheveux répandus à ses pieds, ses beaux ilieveux qu'avait tant aimés Maurice, maintenant je se as que je suis sur le rivage.