‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 9 sur 50 · ET L'AMOUR QUI VIENT · texte numérisé non relu

ET L'AMOUR QUI VIENT

Au bain de mer, on m'a raconté cette histoire, dont vous vous chargerez, madame, de trouver la moralité. Les femmes sont les philosophes de Tamour. Pour nK)i, je conte tout simplement sans commentaires, tout en écrivant cet aphorisme : « Il ne faut pas qu'une femme permette à son amie de confesser son amant. »

Il y a quelques années, un jeune médecin allemand, un peu baron, Franck Nebelstein, vint débarquer à Paris pour y étudier ou pour y taire fortune. Quoique Allemand, c'était un beau garçon, ne manquant ni de grâce ni de laisser aller. En outre il avait de l'esprit,

ni trop ni trop peu, ce qu'il en faut pour faire son chemin. II était un peu volage et un peu insouciant. Vous devinez sans peine qu'un médecin de cette nature, n'ayant pas vingt-sept ans, devait faire quelque chose, mais non pas fortune.

C'était, d'ailleurs, un médecin d'un nouveau genre; il aiBchait là prétention de guérir le^corps en consultant ]e cœur : il devait faire fureur à Paris parmi les femmes,- — vous savez lesquelles? — pour cette méthode, qui ne vaut guère moins qu'une autre (j'en excepte celle du docteur Sangrado), il avait surtout recours au magnétisme. Au bout d'un an de séjour à Paris, il était surnommé le beau magnétiseur dans un certain monde, ou plutôt dans un monde incertain. Il avait débarqué au beau milieu de la rue Laffitte ; et, comme, en sa qualité de baron allemand, il n'avait ni baronnie ni revenus, il fut bientôt au bout de ses ressources : comment se faire payer de ces femmes charmantes qui ne connaissent que la monnaie des sourires? Cependant il fallut qu'il se résignât à déloger un beau matin sans armes ni bagages. Il alla, tout désenchanté, se réfugier, avec ses dernières espérances, à l'hôtel Corneille, qui est presque encore la Chausséed'Antin dans le pays latin. II trouva là bon nombre d'étudiants riches ou faisant des dettes, ce qui revient au même : tous devinrent ses amis et ses agents d'afiaires; ils le prônèrent partout comme le phénix du magnétisme, et en même temps comme le vrai disciple de Gall et de Lavater. Ils firent si bien son compte, que, peu de mois après, il était plus florissant et plus

baron que jamais. Son ami le plus dévoué était là un étudiant en droit, un peu poëte, qui voyait le beau monde, parce que sa mère était du beau monde : M. Léon Durand s'était pris d'une belle et bonne amitié pour notre Allemand, qu'il trouvait original. Il le conduisait partout, même chez ses maîtresses. Franck n'abusait pas de cette confiance, quoiqu'il fût un peu amoureux de toutes les femmes qu'il rencontrait sur son chemin.

Jusque-là, pourtant, il n'avait aimé qu'en passant; il lui vint enfin une passion plus durable.

C'est l'histoire de cet amour sérieux que je vais vous raconter ici. Bâtir sur l'amour, c'est bâtir sur le sable, dit le proverbe. Cette histoire vous dira comme le proverbe. Et vous, madame, vous direz comme le proverbe.

A la porte du Luxembourg, Franck , qui rêvait souvent par là, vit un matin un groupe de promeneurs autour d'un industriel fort curieux : c'était un homme de mauvaise mine, un vrai chenapan échappé de l'atelier de Callot. Il vendait aux passants, pour moins que rien, pour deux sous, la liberté de- quelques oiseaux qu'il avait attrapés. Les tristes prisonniers redemandaient le ciel, leur patrie, par des cris; mais la foule insensible, qui avait un sou pour toutes choses , —

pour passer le pont des Saints-Pères, — pour acheter un bouquet, — pour donner au joueur de vielle, regardait avec insouciance les oiseaux encagés sans songer à leur délivrance. Une marchande de bouquets traversa la foule en secouant un enivrant parfum de violettes et de roses de mai. Il y avait là des femmes avec leurs amants et avec leurs maris. L'une d'elle dit à Tun d'eux, qui lui offrait des roses de mai :

— J'aimerais mieux voir s'envoler ipie hirondelle. L'amant ou le mari s'empressa de donner deux sous

à l'oiseleur, qui ouvrit la porte de la cage : une mésange, qui guettait l'instant propice, prit son vol et disparut dans le ciel. Franck regarda avec reconnaissance la plus humaine de toutes les femmes qui étaient 4à : un long voile noir empêchait de voir sa figure.

L'oiseleur, qui avait refermé la cage, répéta son refrain :

— Mesdames et messieurs, un peu d'humanité, s'il vous plaît. Voyez comme ces pauvres oiseaux souffrent dans cette prison, tandis qu'ils seraient si gais dehors I Yoyez-les battre piteusement des ailes en demandant la liberté que je ne vends que deux sous. Deux sous, messieurs, deux sous, mesdames, pour que les prisonniers s'envolent au ciel en chantant vos louanges. Les rochers verseraient des larmes en les voyant si malheureux dans cette cage; leurs plaintes fae déchirent les entrailles. Que les riches sont heureux de secourir les affligés I — Ahl je voudrais être riche! —

Hélas I si j'avais seulement du pain à donner à mes pauvres enfants et à ces pauvres oiseaux ! — Admirez leur beau plumage et leurs pattes mignonnes I Plaignez-les et secourez-les.

— Cet oiseleur, pensait Franck, dont les yeux demeuraient attachés sur le voile de la jeune femme compatissante, cet oiseleur ressemble singulièrement aux philanthropes qui se sont d'abord emparés des biens des pauvres et qui finissent par prêcher en leur faveur.

La jeune femme supplia encore du regard pour les captifs celui qui l'accompagnait. Franck vit ce regard à travers le voile ; il pensa que celle qui priait pour la liberté des oiseaux trainait alors les chaînes d'une esclave. Pour la consoler, 41 s'approcha de l'oiseleur et offrit de lui payer la liberté de tous les prisonniers. La marchande de bouquets qui l'écoutait voulut avoir sa part dans la gloire de cette délivrance : elle ouvrit la cage pour son argent, elle glissa sa main rouge vers Tun des coins, elle saisit un moineau ébouriffé qui gémissait là depuis deux jours et qui semblait résigné à la mort. Tout le monde la regardait avec intérêt; le marchand lui-même, qui tendait la main à seâ deux sous, était touché de cette bonne œuvre. Elle baisa les plumes grisâtres du captif et le jeta au-dessus de la foule en lui criant : Bon voyage I Franck fut jaloux du ,| regard qui tomba sur elle des yeux de la femme voilée. ; Il s'empressa de rouvrir la prison : ce fut un charmant tableau que la vue des prisonniers s'échappant en foule et se dispersant dans le ciel. Franck en était si

charmé, qu'il ne vit pas disparaître le voile noir ; il prit toutes les roses de mai de la marchande de houquets et lai demanda d'un air distrait où était passée celle qui les HYait refusées.

— Celui qui était avec elle Ta emmenée rapidement par là, répondit la marchande de bouquets en se tournant en face de l'Odéon ; — il semblait jaloux de votre bonne œuvre et de votre bonne mine, poursuivit-elle avec complaisance.

Franck suivit la trace de la femme voilée jusque sous l'arcade, où il s'arrêta soudainement : — La suivre ! quelle folie! murmura-t-il en s'en allant.

En levant le regard, il vit encore quelques oiseaux dans le chemin du ciel.

— Chantez pour elle, leur dit- il ; ce n'est pas moi qui vous ai délivrés, c'est son regard. — Au fond des bonnes œuvres il y a toujours quelque chose d'étranger aux bonnes œuvres. — 0 mes chers oiseaux I je ne vous ai pas délivrés pour vous, mais pour elle.

Au déclin de l'automne, Franck traversait rapide-

lent les Champs-Elysées, dans l'espérance d'échapper ^ime sombre tristesse qui le dévorait depuis quelques 1rs. Le soir répandait ses teintes brunes dans le loin- ; le vent secouait les grands arbres, dont les feuiljaunies fuyaient bruyamment ; le ciel était gris par-

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tout ; à peine y deyinait-on le soleil sur la rive occidentale. Franck devint plus triste encore ; il semblait qu0 son âme se couvrit de nuages comme le ciel, et que . son soleil se fût caché pour longtemps. Il contempla ayec amertume sa vie passée : il n'y trouva pas à cet instant le moindre souvenir de joie qui lui servît de refuge contre sa tristesse; il plongea vainement dans les abîmes de son âme : au lieu d'un rayon qu'il cherchait, il vit des nuées lugubres flottant dans la nuit.

Il s'arrêta tout à coup devant une jeune femme vêtue d'une robe noire.

— C'est ma destinée qui passe, murmura-t-il.

La jeune femme était pâle et désolée ; elle suivait des yeux les feuilles que le vent balayait, mais elle ne voyait sans doute qu'avec les yeux de l'âme. Un bruit de pas la réveilla soudain ; elle frémit et marcha plus vite pouf échapper à un homme qui la suivait; elle iîiyait cet homme comme Franck fuyait sa tristesse.

Elle dépassa Franck, qui fit involontairement quelques pas vers elle, violemment ému par ce spectacle ' bizarre. L'homme qui suivait lui jeta un regard terrible et se drapa dans son manteau, sans doute pour avoir l'air plus superbe. Franck, qui ne s'effrayait pas de si peu, nie s'arrêta point; il parut oublier la présence de cet homme; il se rapprocha de la jeune femme, qui releva .la tête pour mieux distinguer le bruissement des pieds dans les feuilles sèches. Tous lesj trois marchèrent ainsi pendant quelques minutes; mais, à son tour, l'homme en manteau dépassa Franck, en!

leffleiirant. Franck, froissé, fit siffler sa badine à di>

verses reprises, en Tagitant aux oreilles de Thomme au

manteau. La nuit tombait, et avec la nuit quelques

gouttes glaciales. La jeune femme leva son parapluie;

elle le laissa bientôt tomber sans Vouvrir, dans la

erainte que le bruit de Teau sur la soie ne Tempêchât

d'entendre le bruit des pas de Franck et de Thomme au

manteau; mais, malgré Tinsouciançe qu'eller essaya

alors de déployer, cet homme devina son motif, et lui

cria d'une voix colère : « Il pleut, madame. » Ces trois

mots firent trembler la jeune femme et passèrent dans

le cœur de Franck comme une note discordante. Egaré

par la colère, il oublia que la jeune femme n'était pas

une fille d'Opéra; il s'en- fut droit à elle et l'arrêta

tout à coup.

— Madame, lui dit-il d'une voix étouffée, permet-^ tez-moi de vous offrir mon parapluie.

Et, comme il n'avait pas de parapluie, il saisit vive* ment celui de la jeune femme, qui n'eut point la force de lui résister.

L'homme au manteau repoussa dédaigneusement Franck.

— Vous insultez ma femme, lui dit-il.

Franck répondit d'une voix amère :

— Je ne voulais insulter que vous, monsieur.

La jeune femme chancelait. Franck, qui vit la pâleur de ses lèvres et Tégarernent de ses yeuî, tendit un bras pour la soutenir; mais, toute suppliante, elle lui fit-signe de s'éloigner.

Il s'éloigna. Il voulut au moins la suivre de vue^

i04 L^AMOUR

mais à vingt pas de là elle s'était perdue parmi les promeneurs..

— Adieu donc! dit-il tristement.

Bientôt il se souvint confusément que cette femme en deuil était celle qu'il avait vue , à la grille du Luxembourg, implorant pour la liberté des oiseaux.

Pendant ses promenades à travers Paris, il attachait son regard sur toutes les femmes vêtues de robes noires.

' Pendant Taulomne, pendant Thiver, il courut partout et ne revit pas la belle. Quand revint le printemps, le désespoir le saisit avec autant de violence que Tamour; et, quand il se fut beaucoup désespéré, son amante anonyme disparut de l'autel d'or qu'il lui avait élevé. 11 se prit à douter des saintes aspirations de son âme, il retourna à ses folles amours. Mais le cœur ne tarda guère à être vengé.

Franck se promenait solitairement un matin sous les grands marronniers des Tuileries ; tout à coup il se sentit violemment ému à la vue d'une femme qui s'asseyait à quelques pas de lui. Devant cette femme, un homme lisait un journal avec une gravité bouffonne.

— Voilà r homme et voilà la femme 1 dit Franck avec agitation.

Un rayon de soleil, glissant par un œil du feuillage^

tremblait sur Tépaûlc de la jeune femme, qui^penchait tristement la tête. Ce fut en vain que Frallck la regarda d'un œil ardent, il passa sans qu'elle relevât la tête. 11 revint bientôt sur ses pas, et cette fois, en repassant devant la jeune femme, il devina qu'elle l'avait vu, car sa main fit mouvoir la chaise qui lui servait d'appui. L'homme secoua dédaigneusement la tête en jetant son journal à ses pieds.

Seulement alors Franck pensa aux sottes bravades de cet homme. 11 s'arrêta et voulut aller à lui: mais un regard adorable cloua ses pieds sur le sol et le plongea dans un ineffable ravissement. L'homme, poursuivi d'une ambitieuse pensée, ne prit pas garde à Franck, qui demeurait en contemplation devant la jeune femme, dont le regard suivait les enfants joueurs.«Elle leva ses paupières, et Franck vit briller deux larmes. Ce fut une pure et sainte rosée qui ranima son âme. Si jamais une joie du ciel l'a ravi, ce fut à cet instant suprême; mais, au travers de nos plus grandes joies, nous voyons toujours passer quelque chose de lugubre comme un fantôme durant nos songes d'or. Cette femme venait de le ravir par deux larmes venues du cœur; mais n'étaitce point quelque peine secrète qui mouillait ses yeux? ses pleurs 'n'étaient-ils pas des confidents d'une profonde douleur? Franck se sentit trop agité pour demeurer là plus longtemps; il pensa qu'au bout de l'allée il saisirait mieux les nuances de sa joie et de sa tristesse; d'ailleurs un regard tremblant de la jeune femme, un regard qui semblait le supplier de partir, vint soudainement détacher ses pieds du sable. Il mar-

cha jusqu'au bout de l'allée sans pouvoir vaincre la crainte enfantine .de retourner la tcte« Il revint sur ses pas ; mais, à son retour, l'homme et la femme avaient déjà disparu. Il plongea son r£gard autour de lui, il courut au hasard sous les arbres; ce fut en vain': il avait reperdu son amour.

La nuit, un songe singulier changea en conte de fée le roman de sa vie. Il vit apparaître la femme qu'il aimait dans le paradis de Mahomet, métamorphosée en reine des étoiles, donnant son pâle flambeau à une jeune fille qu'il n'avait jamais vue. Deux noms résonnèrent dans son cœur : Caroline et Camille, Le songe lui fîit expliqué plus tard — trop tard 1

Le lendemain, sur le soir, Franck reçut de bonnes nouvelles d'Allemagne. Il avait un cousin fort riche et fort entêté, qui mettait beaucoup de mauvaise volonté , à mourir; ce vieux cousin venait enfin de mourir, léguant à Franck un petit majorât. Cet héritage arrivait fort à propos. Franck quitta l'hôtel Corneille et recommença un train de vie digne d'un baronnet ; il prit un logis dans la rue de Toumon, et, résolu de vivre en homme sage, quoique amoureux, il arrangea sa vie d'après ses revenus.

A quelques jours de là, Franck trouva Léon Durand plus joyeux que de coutume.

— D'où vous vient aujourd'hui cette gaieté si folle? lui dit-il en l'abordant.

— C'est que, plus que jamais, me voilà perdu dans l'étude du droit et de l'amour : — je suis amoureux de la plus belle fille du monde, un ange qui a perdu ses ailes

dans le ciel. Dans un an, j'épouserai ma princesse, j'irai vivre dans mes terres, et je n'aurai plus d'amis. Juge de mon bonheur !

— Une belle fille? murmurait Franck émerveillé de la métamorphose de Léon Durand.

— Oui, une belle fille qui vaut mieux que toutes les muses présentes et passées, ce qui est la même chose; une belle fille de mon pays que j'ai rencontrée par miracle chez un M. de Yanderèz, dont l'aïeul était cousin à je ne sais quel degré de ma grand'mère. J'ai dit hier adieu aux muses et aux folles amours; adieu, mesdemoiselles, adieu , mesdames ; voilà bien assez d'élégies comme cela : les testaments et les contrats de mariage sont des choses bien plus amusaxites. Yeux-luqueje fasse ton testament? Mais il ne s'agit pas de testament aujourd'hui ; tu as dans les yeux une fascination qui fait pâlir toutes les femmes atteintes de ton regard, j'ai dit partout que tu étais le plus puissant magnétiseur. La femme de mondit sieur de Vandercz, qui est veuve pour quinze jours^ et qui en est malade de joie, demande avec instance un médecin qui puisse la magnétiser; c'est une bonne fortune pour ta tristesse, car madame de Yanderèz est la plus belle femme du monde — après mademoiselle de Sancy. Mais ne va point l'aviser d'en devenir amoureux, car son mari est un Othello qui se venge plus soudainement que toi, mon cher médecin ; ne t'avise pas non plus de t' éprendre de mon adorable fiancée ni de la fasciner sous ton regard.

— Quel est donc ce M. de Yanderèz?

— Un gentilhomme ayant peu de fortune et vivant à

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Paris dans la plus austère solitude. Il adore sa femme, mais son amour jaloux est pour elle un martyre plutôt qu'une joie ; il l'emprisonne dans sa jalousie ; sa maison est un couvent d'où la pauvre femme ne sort presque jamais. Je suis le seul profane admis dans ce lieu, car rOthello me fait l'injure d'avoir confiance en moi ; son œil jaloux a lu dans mon âme la première fois que j'ai TU madame de Yanderèz, et il a deviné qu'il serait superflu d'avoir des craintes à mon égard. Un autre profane admis en cette retraite, c'est mademoiselle de Sancy, que madame de Yanderèz a connue au couvent.

Franck suivit Léon chez M. de Yanderèz avec le plaisir d'une jeune fille qui va lire un roman. C'était au voisinage.

A peine eut-il franchi le seuil de la porte c^^rée, qu'il échappa tout d'un coup au voile flottant de ses songes; un sentiment ineffable remplit son âme.

— Et cette femme est malade? dit-il à Léon.

— Son mari est parti hier pour Toulouse, où rappelle sa famille ; or, depuis ce matin, elle est étrangement agitée par l'idée d'être seule : est-ce une idée noire, est-ce une idée rose? je ne sais. Si tu parviens à la magnétiser, essaye de découvrir les mystères de son cœur, qui doit être un abîme étrange, car cette femme n'a jamais rien confié. J'oubliais de te dire que tu viens ici le plus mystérieusement du monde ; une seule parole indiscrète la perdrait à jamais. Ne t'avise pas d'être galant avec elle; car, outre qu'elle semble morte à Tamour> elle est surveillée par la mère de son mari, une chaîne mortelle qu'elle est condamnée à traîner par-

GOfi^MË IL EST 109

tout. Ainsi souviens-toi de toutes ces choses-là : tu es médecin ; tu demeures à Tautre bout de Paris; tu fus mon ami autrefois, quand j'avais des amis.

Franck et Léon arrivaient devant la porte de Tappartement de M. de Yanderèz.

— Et tu magnétiseras avec une candeur archangélique, reprit Léon après avoir sonné.

— Évangélique, répondit Franck, qui était retombé dans ses rêves.

Une femme de chambre ouvrit.

— Ah ! monsieur Léon ! dit-elle en souriant. Passez dans le salon ; madame a toujours des crises violentes, des éblouissements, des spasmes; j'y perds mon latin.

A rentrée de Franck dans le salon, il y régnait un profond silence; un feu clair Qambant dans Tâtre jetait ses vifs reflets sur trois femmes, mademoiselle de Sancy, la maltresse du logis et la vieille madame de Yanderèz. La maîtresse du logis était à demi couchée sur un tétc- ^-téte rococo. Quand s'ouvrit la porte du salon, *elle tourna lentement la tête; à Tapparition de Franck elle s'évanouit.

— Encore ces maudites vapeurs I s'écria la vieille dame.

La jeune fille s'élança vers son amie et la souleva dans ses bras. A cet instant, Franck pâlit et chancela : cette femme évanouie qu'il venait d'entrevoir était la femme qu'il aimait.

En rouvrant les yeux, elle sembla lui dire dans un regard amoureux : Dieu soit loué, je vous revois ! Il lui répondit par un pareil regard et lui tendit la main.

— J'ai une fièvre ardente; voyez, monsieur, dit-elle en regardant la vieille dame.

Franck se souvint qu'il n'était là que comme un médecin ; il parvint à calmer Témotion qui Tégarait, et dit . en s' inclinant :

— Oui, madame, une lièvre violente.

Franck se tourna vers la vieille dame et lui fit un profond salut. Elle fut très -flattée de cet hommage; un sourire plus jeune que ses lèvres ranima sa bouche.

— Oh ! monsieur, dit-elle à Franck, chassez bien vile ces horribles attaques qui tourmentent ma fille; vous allez la magnétiser, c'est moi qui Tai voulu.

Et, s'approchant de Toreille de Franck :

— Dans son sommeil factice, peut-être vous dirat-elle le secret de la tristesse qui la tuera si nous n'y mettons bon ordre.

— Pour endormir madame, je voudrais qu'elle fut plus calme, dit Franck en se retournant vers la jeune

emme.

— Eh bien, reprit la vieille dame, il faut en attendant endormir mademoiselle de Sancy.

La jeune fille, qui écoutait Léon, s'écria aussitôt :

— C'est vous, madame, qu'il faut magnétiser.

— A mon âge, hélas I on défie toutes les puissances humaines.

Franck s'empressa de dire que le magnétisme était de tous les âges. La vieille dame, qui croyait rire, lui dit qu'elle serait curieuse qu'on lui fit voir cela. Franck, prenant la chose au sérieux, traîna un fauteuil devant elle, et se mit à l'œuvre. La vieille dame essaya de lut-

COMME IL EST \\i

ter : les deux yeux du magnétiseur rayonnaient sur les siens comme deux soleils. Elle pencha d'abord la tête et voulut se débattre ; dans ses efforts, elle se renversa sur le dossier de la dormeuse ; bientôt ses lèvres devinrent blanches, ses paupières s'abaissèrent sous les signes monotones de Franck : en quelques secondes elle fut ensevelie dans le plus profond sommeil.

— Elle dort, dit Franck en se retournant vers madame de Vanderèz, comme pour lui apprendre que Targus était aveugle.

Madame de Vanderèz sembla sortir d'un rêve ; elle tressaillit, et, son regard, perdu dans les j9ammes de Faire, s'éleva tout effaré sur Franck,

— Elle dort, monsieur?

— Oui, madame, reprit Franck, qui tremblait de bonheur; et, si mes signes ne vous effrayent point, j'essayerai devons magnétiser.

— Oui ! oui ! s'écria Camille; à madame de Vanderèz les honneurs de la soirée!

A cet instant la porte s'cTuvrit , et la femme de chambre vint avertir Léon qu'un ami de M. de Vanderèz l'attendait dans la cour. Léon allait envoyer promener cet importun, quand madame de Vanderèz lui dit avec sa voix si douce :

— Au revoir, monsieur Léon ; à demain, n'est-ce

pas?

Léon sortit en pensant qu'il était impossible de mettre les gens à la porte avec plus de galanterie.

Il cherchait son chapeau où il n'était pas, comme s'il dût trouver un moyen de rester ; mais Franck fit

mine d'avoir pitié de ses recherches, et lui dit en ami dévoué :

— Voilà ton chapeau, mon cher; adieu.

Léon jeta un regard furieux à Franck, qui s'en moqua par un sourire. Léon sourit aussi, et, se penchant à Toreille de Franck, il le félicita d'être aux prises avec une centenaire.

Léon, qui se crut assez vengé, s'inclina très humblement devant les deux amies, et disparut aussitôt. La vieille dame s'agita alors ; Franck l'apaisa par quelques signes et lui demanda si elle dormait ; un son confus s'échappa de sa bouche ; sa tête retomba en avant.

— Dormez-vous? reprit Franck en élevant la voix. Il se fit un silence de quelques secondes.

— Dormez-vous ? dit encore Franck, mais d'une voix presque impérieuse.

— Oui, répondit-elle enfin.

— Que ressentez- vous ?

— Des choses étranges.

— Que voyez-vous?

— Des voiles blancs, des nuages, de la fumée. Je redeviens jeune et légère comme au temps passé.. La vieillesse est un terrible fardeau. Quand on est jeune, on s'appuie sur l'amour; mais, quand on est vieille, il faut marcher toute seule.

Elle secoua la tête. Le mot amour n'avait passe qu'en tremblant sur ses lèvres.

— Que voyez-vous? redemanda Franck.

Camille s'était penchée au-dessus de la somnambule.

— Je vois les grands yeux et les grands sourcils de mademoiselle de Sancy.

— A quoi pense donc mademoiselle de Sancy? Franck regarda la jeune fille d'un air sournois : elle

était plongée dans une nuageuse rêverie, ou plutôt elle ne pensait à rien ; aussi la demande de Franck ne Teffaroucha guère.

— Elle pense à tout et ne pense à rien, répondit la vieille dame.

— C'est insdicret, monsieur, murmura madame de Vanderèz. ,

Franck se tourna velrs elle, et^n'oubliant pas Tesprit de son rôle, il lui dit en souriant:

— Nous autres médecins du corps, et même quelquefois de l'âme, nous sommes des tombes où s'ensevelissent mille secrets en un jour; nous en savons beaucoup plus que les confesseurs, parce que nous sommes beaucoup moins curieux.

— Il n'y paraît guère, dit mademoiselle de Sancy, faisant semblant délire son journal.

— Parce que je me suis avisé de demander votre pensée d'un instant ; et si je m'avisais de demander à la somnambule votre dernière confession?

La jeune fille rougit et s'éloigna.

— Rien ne serait plus charmant; mais pourquoi vous détourner? un beau corps renferme toujours une belle âme, et je suis sûr que le plus grand de vos crimes est un jeu d'éventail, ô Célimène avant la lettre!

Madame de Yanderèz, qui aimait tout autant que

Franck s'entretînt avec la somnambule qu'avec mademoiselle de Sancy, fil un signe d'impatience,

Franck se rapprocha avec sollicitude de madame de Vandcrèz.

11 la regarda avec tant d'ineffables délices, qu'elle crut voir son âme dans ce regard.

— Oh ! oh ! dit tout à coup la somnambule, qui semblait écouter des bouches invisibles; M. de Valmi se souvient toujours de moi.

— Qu'est-ce que M. de Valmi? demanda Franck en chassant encore du magnétisme vers elle.

• — C'est le rival de mon mari.

Mademoiselle de Sancy éclata de rire.

— Oui, c'est lui... Il raconte,.. Où suis-jedonc?

— D'abord, où est votre M. de Valmi?

— Dans mon pays, à Toulouse, où il fut autrefois capitaine des chevau-légers. Il raconte ses aventures à un vieux président de ses amis... Mon Dieu! il parle de ce jour horrible. . .

La somnambule se cacha la face dans ses bras ; le magnétiseur et les deux femmes pâlirent à la vue de cette pauvre femme si violemment émue par un souvenir.

— La jalousie est une chose terrible, qui déchire les cœurs avec ses ongles de fer, reprit la somnambule, qui tremblait de tous ses membres.

— Vous étiez jalouse, madame? dit Franck, qui magnétisait toujours.

— Non; c'était M. de Vanderèz... Sa jalousie me fait encore peur.

GOMME IL EST i15

La voix de la pauvre vieille avait quelque chose de douloureux et de lugubre.

— II était jaloux comme nul ne le fut jamais, excepté mon fils, jaloux de toutes les voix, jaloux de tous les yeux ; je crois qu'il était jaloux du soleil !

— Mais quel fut donc ce jour horrible dont votre amant parlait au vieux président?

La vieille dame parla ainsi :

— Le surlendemain de mes noces, nos convives nous donnaient une fête. Quand je me fus revêtue de ma robe de bal, quand je me fus parée avec la magnificence d'une mariée de vingt ans, M. de Vanderèz vint à moi, et me dit : « Vous n'irez pas à cette fête, madame! » J'entends encore sa voix sourde qui me fît trembler. « Pourquoi n'irais-je. pas? lui demandai-je. — Parce que je suis jaloux, reprit-il. — Quel mal ferai-je dans cette fête? Est-ce donc un crime de danser? — C'est un crime à mes yeux, madame ; et je vous le dis encore, vous n'irez point à celte fête. » A cet instant il survint quelques convives surpris de notre retard. Mon mari n'osant plus rien dire, nous partîmes. Dans les joies bruyantes de la fête, j'oubliai bien vite cette scène ridicule qui m'avait effrayée; je m'abandonnais avec insouciance à l'ivresse de la valse, quand M. de Vanderèz me saisit tout à coup par la robe,

et me dit d'une voix sèche, en m'arrêtant dans moa élan : « Je pars à Tinstant, madame! » Mon valseur était M. de Valmi; il me retint d'un bras, et de l'autre essaya de repousser M. de Vanderèz. « A coup sûr, dit-il en souriant, il y a des maris plus galants que vous, mais il n'y en pas qui le soient moins. En dépit des lois de l'hymen, madame est à moi jusqu'à la fin de la valse. » M. de Vanderèz pâlit de colère. Je chancelai ; un voile tomba sur mes yeux, et pendant quelques minutes je sentis à peine que j'étais appuyée sur le cœur palpitant de M. de Yalmi, qui s'était remis à valser. Aux derniers sons de la musique, je me réveilfai ; le jour du jugement, le premier écho de la trompette céleste, m'épouvantera moins, car Dieu est plein de miséricorde, et M. de Vanderèz était inexorable Je reparus à s'fes^yeux, pâle comme une victime. M. de Valmi releva sa moustache dès qu'il le revit, et le railla sur sa mine lugubre. Mon mari ne répondit rien, et m'entraîna vers la porte en me pressant la main avec une violence aveugle; il me jeta dans son carrosse, et je ne sus jamais ce qui advint jusqu'à notre retour. Quand je repris mes ^ens, j'étais dans ma chambre ; M. de Vanderèz se promenait 'devant moi, et me regardait par intervalle avec des frémissements de rage. Aux tremblantes clartés d'une lampe, je vis tout à coup une brisure à mon bracelet, et, comme je levais mon bras sous mes yeux, je vis du sang à mes manchettes et à ma robe. Dans mon effroi, je me mis à crier: mon mari voulut m'imposer silence ; mais la vue de mon sang m'avait exaltée ; je courus à lui, j'agitai mon bras qui saignait en-

core, et je lui reprochai sa lâcheté. Sa colère, qui s'était calmée, se ranima tout d'un coup: <( M. deValmil M. de Yalmi! » s'écria-t-il. Et, s'élançant sur moi comme un tigre furieux, il arracha mon collier, il déchira ma robe , et foula tout du pied avec une joie farouche. Cette nuit-là, je ne dormis pas. Le lendemain, je m'enfuis chez mon père; mais mon mari me ramena devant ses colères.

Madame de Yanderèz poussa un cri qui glaça Franck.

La jeune fille se jeta aux pieds de son amie «t lui prit les mains.

— C'est ton histoire aussi, dit-elle tristement.

A cet instant on frappa à la porte de la cour. Involontairement Franck demanda à la vieille dame qui frappait ainsi.

— Mon fils I mon fils I répondit-elle avec une soudaine inquiétude.

Madame de Yanderèz se leva.

— C'est impossible! s'écria -t-elle.

Franck, troublé, demanda encore à la somnambule qui frappait à la porte.

— Mon fils ! mon fils I je vous l'ai déjà dit. Madame de Yanderèz retomba évanouie.

il8 I/AMOUR

— ,OhI monsieur, partez à rinstantl dit avec terreur mademoiselle de Sancy ; si M. de Vanderèz voit un homme ici, tout est perdu I

— Ne tremblez pas ainsi, madame, dit Franck, qui essayait de ranimer madame de Vanderèz ; un médecin n'est pas un homme aux yeux d'un mari. D'ailleurs, M. de Vanderèz serait une avalanche, que je ne le craindrais ni pour vous ni pour moi.

— Mais M. de Vanderèz n*a jamais souffert un médecin ici! reprit mademoiselle de Sancy. Je vous en supplie pour sa femme, sortez, monsieur !

La jeune fille, qui venait de tomber agenouillée, se tordait les mains avec angoisses.

Franck ne put résister à celte charmante enfant dont il voyait la douleur et l'effroi ; il jeta un regard d'amour sur la figure inanimée de madame de Vanderèz, et s'élança vers la porte du salon ; mais il se souvint tout à coup de la somnambule, et, craignant les ravages du magnétisme, il revint à elle.

— Eveillez-vous I lui dit-il d'une voix sonore.

La somnambule fit un effort pour secouer le sonv meil magnétique, pendant que Franck lui passait les mains sur les yeux.

— Éveillez-vous! répéta-t-il.

— Quel songe I murmura-t-olle en regardant le magnétiseur, qui perdait la tête.

Mademoiselle de Sancy, toujours agenouillée devant madame de Vanderèz, regardait Franck d'un œil hagard, et son âme priait Dieu de secourir son amie. Enfin Franck s'élança une seconde fois vers la porte;

COMME IL EST iVJ

mais il s'arrêta tout d'un coup au bruit des pas rapides de M. de Vanderèz.

— Le voilà ! s'écria mademoiselle de Sancy. — 'Qui vient donc? demanda la vieille dame.

— M. de Vanderèz I Nous sommes perdues I

— Mon fils I que vais-je lui dire ?

Une pensée terrible la frappa ; elle courut à Franck :

— Jetez-vous dans cette chambre, car mon fils...

On frappa à la petite porte du salon ; Franck, immobile, leva fièrement la tète en regardant la porte. La vieille ressaisit toutes ses forces passées ; et, s' attachant au corps du magnétiseur avec une force surnaturelle, elle Tentraina vers une chambre voisine. Il se laissa aller comme un enfant au bras de sa mère. Il semblait qu'il eût donné toutes ses forces à la vieille dame en la magnétisant ; d'ailleurs, il était abattu par l'émotion depuis deux heures. M. de Vanderèz refrappa ; la vieille poussa Franck dans la chambre, et, après avair fermé la porte par un tour de clef, elle alla ouvrir à son fils.

M. de Vanderèz entra tout d'un coup, et son regard dévora le salon. Vainement sa mère lui tendit les bras pour l'embrasser : il fut aveugle à cet élan ; il fut sourd à sa voix ; il faillit même la renverser à ses pieds.

— Est-ce donc ici le sabbat ? dit-il en regardant de toutes parts ; on ne peut y aborder, les portes en sont verrouillées.

— Les femmes ont peur quand elles sont seules

— Seules 1 seules! Vous n'êtes pas seules I

— Je ne sais ce qui t'aveugle.

— C'est TOUS qui êtes aveuglée. Où est M. Léon, votre protégé?

— 11 est parti.

— Et l'autre?

La pauvre mère chancela.

— Quel autre ?

H. de Yandercz ouvrait ses mains avec fureur.

— Je sais que M. Léon est ressorti seul, puisque c'est moi qui Tai fait appeler ; mais il n'était pas Tenu seul ici.

— Tu es fou, mon pauvre enfant ; aie donc pitié de ta femme.

Madame de Yanderèz était revenue à elle, mais elle n*osait ouvrir les yeux devant la colère de son mari. Elle demeurait dans l'attitude qu'elle avait prise en s'évanouissant» la tête renversée, les bras pendants, les pieds étendus devant Tâtre. Mademoiselle deSancy priait toujours. La voix de M.de Yanderèz roulaitdanssa tête comme un écho du tonnerre ; la maison se fût renversée sans l'effrayer davantage. Franck trépignait dans sa prison : il avait en vain essayé d'en sortir pour apparaître paisiblement aux yeux du jaloux ; il voulait crier ou frapper du pied pour que M. de Yanderèz vint à lui ; mais quelque chose d'invincible, un souvenir, une espérance, arrêtait son pied et sa voix.

M. de Yanderèz avait fait quelques pas vers sa femme; tout à coup, à la vue d'un grand rideau qu'un souffle agitait légèrement, il courut à la fenêtre, les yeux animés d*un rire farouche, et, saisissant le damas avec violence, il l'arracha du coup.

Sa mère essaya de rire.

— Ce rideau t'offusquait, n'est-ce pas? Tu en étais jaloux.

— Je l'avais vu trembler, murmura M. de Vanderèz tout confus.

— Ce n'est pas étonnant : tu fais tout trembler ; regarde-moi plutôt. Mais, mon cher enfant, tu ne vois donc pas Caroline évanouie, sans autre secours que les prières de cette pauvre Camille, qui est épouvantée de tes cris insensés ?

M. de Vanderèz oubliait que sa femme fût là : il l'aimait ; mais, dans son âme, l'amour c'était la jalousie.

YII

Molière, qui était jaloux , a dit que Taraour des jaloux était fait comme la haine. C'est un axiome qu'il eût trouvé à coup sûr en voyant le cœur de M. de Vanderèz. Comme tant d'autres, M. de Vanderèz avait puisé sa jalousie dans sa vanité plutôt que dans son amour; c'était un oi^ge violent qui grondait sans cesse en lui, un spectre horrible qui passait toujours dans sa pensée; sa femme n'était pas sa femme, mais sa victime; il éprouvait de la joie à la torturer; il lui arrachait les pensées du cœur avec les ongles du démon. Jaloux du passé , il eût donné sa fortune pour que sa femme perdit toute souvenance ; jaloux de l'avenir, il

424 L*AHOUR

Mademoiselle de Sancy entra toute confuse dans sa chambre, dont elle referma la porte d'une main tremblante. En déposant sa bougie sur un guéridon, elle leva un regard timide sur Franck, qui s'était jeté sur un fauteuil, et qui s'y attachait des deux mains pour ne pas éclater. Elle alla s'asseoir devant la cheminée, et se mit k rêver en contemplant la flamme vacillante de la bougie. Franck, toujours dévoré par l'agitation la plus violente, demeurait plongé dans le fauteuil sans prendre garde à elle; mais, à la vue de sa tristesse, il parut sortir d'un rêve pénible, et s'en alla tristement s'asseoir devant elle, en la remerciant de compatir aux peines de son amie. Il y avait tant de sympathie dans ses yeux, que mademoiselle de Sancy perdit toute crainte d'être seule avec un homme; son regard effarouché reprit sa candeur charmante.

Le silence du salon ne semblait troublé que par les pas rapides de M. de Vanderèz.

La rêverie de Franck s'était parée de couleurs moins sombres depuis qu'il voyait Camille ; il souriait même à quelques fantaisies de son imagination : il songeait à la bizarrerie de l'aventure qui l'avait conduit dans la chambre d'une jeune fille inconnue ; il songeait que cette jeune fille était belle, et que nul encore, peut-être, n'avait efleuillé avec elle les marguerites de l'amour;

mais, tout en voyant mademoiselle de Sancy, il ne voyait que madame de Vanderèz.

Camille tendit la main vers un livre, et Touvrit d'un ' air distrait : c'était un roman de miss Anne Radclifle, la reine des fantômes. Mademoiselle de Sancy, bientôt perdue dans quelque vieux manoir, au milieu d'une armée de spectres , oubliait la vérité pour le men- : songe, le drame qui se passait près d'elle pour le drame qui se passait dans le roman, quand un cri aigu de madame de Vanderèz la fit ressouvenir du présent.

Le livre lui tomba des mains, elle redevint pâle comme une morte.

! Au cri de madame de Vanderèz, Franck ressentit i une violente secousse ; il se leva avec angoisses, et vou- I lui s'élancer vers la porte : il pouvait l'ouvrir, puisqu'elle n'était plus fermée au dehors. Camille tressaillit, et se jeta au-devant de lui pour le retenir.

— Si vous avez pitié d'elle, restez ici, monsieur!

— Mais il a frappé sa femme I

— Mais, s'il vous voit, il la tuera I

— 0 mon Dieu ! s'écria Franck en agitant ses bras. Dans son égarement^ il repoussa Camille.

— Vous passerez sur moi \ lui dit-elle en tombant agenouillée devant lui .

Cette action arrêta Franck, qui perdait la tête. Un autre cri vint à son cœur, et presque au même instant on frappa à la porte de la chambre. Camille regarda Franck avec terreur.

— N'ouvrez pas! n'ouvrez pas I murmura-t-elle en penchant son oreille vers la porte.

126 TÂMOUR

— Camille! s'écria madame de Vanderèz d'une voix altérée.

— C'est elle I dit Franck en s' élançant par-dessus la jeune fille.

Mais, plus alerte qu'une biche^ Camille fut à la porte avant lui.

— Il va vous voir ! lui dit-elle.

Franck recula comme s'il eût obéi à une voii suprême ; la jeune fille ouvrit, et, tout éperdue, madame de Vanderèz se jeta dans la chambre.

— Au moins il me reste un refuge I dit-elle en tombant dans les bras de mademoiselle de Sancy.

Franck fit un pas vers elle ; la pauvre femme chancela et failUt tomber à la renverse.

— 0 mon Dieu ! dit-elle tristement; il était là; il a tout entendu!

La mort fût alors passée, que madame de Vanderèz l'eût prise pour refuge , tant elle avait honte devant Franck des colères de son mari.

La mort eût fait alors une bonne œuvre en prenant madame de Vanderèz.

Dès que Camille eut refermé la porte, elle embrassa son amie avec un vif épanchement de cœur. Franck, qui souffrait autant de sa colère comprimée que de la peine qui noyait son âme, saisit la main de madame de Vanderèz et la pressa à plusieurs reprises : c'était un< main glacée par l'effroi, une main morte qui n'opposail aucune résistance. Cependant la voix de M. de Vandi rèz se fit entendre, et cette main se réveilla et s'échappaj de celle de Franck comme un oiseau de son nid au cril

de répervier. Madame de Vanderèz rougit. Pour cacher sa rougeur, elle appuya son front sur Tépaule de Camille, et demeura ainsi pendant une minute. Mademoiselle de Sancy Tentraina sur un divan, en face d*une belle glace de Venise , qui jetait un désaccord dans la simple harmonie de Vameublenient. Madame de Vanderèz releva la tête pour se voir dans celte glace ; mais, avant de se voir, elle vit Franck. L'amour avait conduit son regard de travers. Elle regarda Franck pendant une seconde ; une seconde, ce lîit une heure pour elle. Pendant cette seconde, elle pensa à trois choses : à Tamour de Franck, au trouble de son âme, et à cette sombre jalousie qu'elle voyait passer comme un orage sur Franck et sur elle. Ce fut en frissonnant qu'elle délourna la tête ; mais elle n'en y\i pas moins Franck, car il y avait aussi dans son âme on miroir magique où elle devait le voir toujours.

Madame deVanderèz aimait Franck. Son amour avait la mélancolie d'une soirée d'automne; rien d'orageux ; l'extase plutôt que l'ivresse, un horizon pur, de chastes parfums, un chant plus triste que joyeux. Son amour était le rêve dans Tinsomnie. Avant de voir Franck, la pauvre femme n'avait jamais aimé; isolée jusqu'à vingt' ans dans un petit village de Normandie, elle n'en était sortie que pour épouser M. deVanderèz. Elle eût aimé son mari sans la jalousie dont il l'avait tyrannisée. Hormis ses crises de jalousie, M. de Vanderèz était un homme raisonnable ; mais, une fois retombé dans sa maladie, la fièvre, le délire, la fureur, le jetaient dans un terrible égarement. Qui sait si le

tyran n'était pas aussi digne de pitié que la victime? Mais nulle âme compatissante ne condamnera la haine de la victime pour le tyran ; nulle âme charitable ne condamnera Tamour de Caroline pour Franck.

Pendant que madame de Yanderèz, à demi appuyée sur sa jeune amie, se souvenait vaguement de la rencontre de Franck dans les Champs-Elysées, Franck voyait encore dans ses souvenirs cette larme qu'il avait recueillie dans son âme.

— Hélas I pensait -il, je Tavais deviné; cette larme était la confession d*une profonde douleur. Il y a six mois, il y a plus longtemps peut-être, que cette femme adorable est la victime d'un fou.

Franck s'approcha de madame de Vanderèz, qui tressaillit et laissa retomber sa tête.

— Madame, lui dit-il, vous ne pouvez rester à la merci d'un pareil homme.

La jeume femme releva la tête avec dignité. •— C'est mon mari, monsieur, répondit-elle d'une voix calme.

— Je le sais, madame, reprit Franck d'un air résolu.

Ces mots furent couverts par la voix de M. de Yanderèz. Trois coups frappés à la porte avec une singulière violence retentirent bruyamment dans la chambre; un silence affreux suivit. Madame de Vanderèz et mademoiselle de Sancy se regardaient en frissonnant. Franck demeurait devant elles, pâle, immobile, l'œil enflammé. Un coup plus sec fit trembler la porte. Camille regarda autour d'elle en cherchant une issue pour Franck.

Il devina sa pensée, et lui dit en s*élaiiçant vers elle :

— Il V a la fenêtre .

Ces mots résonnaient encore dans Toreille de mademoiselle de Sancy que déjà Franck ouvrait la croisée; mais M. de Yanderèz fit sauter la porte et courut à Franck :

— Que faites-vous ici? demanda-t-il d'une voix étouffée.

Camille se jeta devant le jaloux.

— C'est moi qui suis coupable, monsieur I

Il y avait dans cette confession un si grand caractère de vérité, que M. de Yanderèz regarda la jeune fille d'un air surpris.

— C'est vous qui êtes coupable? C'est donc votre amant? dit-il avec mépris.

— Elle est sauvée I pensa mademoiselle de Sancy.

— Yotre amant I reprit dédaigneusement M. de Yanderèz.

— Qu'importe? s'écria Franck en saisissant Camille. Si cela vous déplaît, monsieur...

— Cela me plaît beaucoup, au contraire I dit avec empressement M. de Yanderèz, dont la jalousie s*apaisait.

Madame de Yanderèz respira.

Cependant il lui restait quelques doutes ; il reprit en regardant mademoiselle de Sancy :

— Seulement, 'je vous prie de sortir avec lui et d'oublier que vous êtes venue ici.

— Oh I monsieur, s'écria Camille , ayez pitié de

iSO L*AMOUft

moi ; mon oncle me vient chercher demain. N'allez pas me perdre à ses yeux. i

M. de Yanderèz ranima sa colère ; il fit signe à la , jeune fille de rester dans la chambre, et dit à Franck en ouvrant la porte du salon :

— Voilà votre chemin, monsieur.

Puis, se tournant vers la croisée, dont il avait arraché le rideau :

— 11 y a bien un autre chemin, si le premier vous j déplaît... {

Frîinck interrompit M. de Vanderèz : !

— J'avais déjà songé à ce chemin-là, mais j'y ai re-j nonce. Il ne vous sied pas de fanfaronner, monsieur; ' je vais sortir, parce qu'il est temps de m'en aller.

M. de Vanderèz vit sortir Franck sans rien trouver à : lui répondre. Apres avoir refermé la porte du salon, ili pensa qu'il y avait dans tout cela un mystère étrange ;i ses doutes le frappèrent encore; sa jalousie se réveilla! peu à peu, et bientôt, plus colère que jamais, il rentra^ dans la chambre de mademoiselle de Sancy.

— : Madame, dit -il d'une voix sombre à madame de Vanderèz, jurez-moi que cet homme n'était pas ici pour vous.

Franck erra comme un fou dans Paris ; il croyait s^ réveiller après un songe bizarre.

Quelques jours se passèrent sans apaiser son cœurj

Léon s*était présenté chez le jaloux le lendemain du drame, ou plutôt de la comédie ; mais on lui avait fermé la porte au nez : depuis ce jour, M. de Vandercz avait change de demeure, sans dire où il allait, selon sa coutume. Voilà tout ce que Léon avait appris à Franck.

Après diverses promenades aux alentours de Paris, à Versailles, à Chantilly, à Enghien, où il essayait d'échapper à lui-même, après un voyage à Bade, où il espérait échapper au jeu de l'amour par le jeu du hasard, Franck se remit, mais en vain, à chercher madame de Vanderèz.

Mademoiselle de Sancy était une jolie orpheline vivant sous la protection d'un vieil oncle, le marquis de Sancy, un gentilhomme d'assez mauvaise roche et de maigre fortune. Il habitait la Picardie, sur les bords de la Somme. Il aimait sa nièce et lui voulait du bien ; mais, comme il vivait tout juste du produit de son petit domaine, il ne devait rien lui donner, sinon dans son testament. Léon Durand, qui avait de quoi vivre à deux, n'aspirait à rien autre chose qu'à la beauté et l'amour de Camille, ne poussant pas d'ailleurs la grandeur d'âme jusqu'à ne pas compter sur la fortune du marquis. Il aimait Camille, qui ne demandait qu'à aimer et à être aimée. Il l'avait vue chez M. de Vandercz durant toute la saison; madame de Vanderèz ellemême s'était plu à cultiver cet amour, voulant bâtir dti moins le bonheur des autres. Le lendemain de la scène de magnétisme, ou plutôt de jalousie, le vieux marquis, que mademoiselle de Sancy attendait, comme

devant les fleurs d'or épanouies sur la boiserie; ses yeux ne voyaient que des formes immobiles, mais son imagination s'emplissait de formes agitées : c'était madame de Vanderoz qui passait tristement dans les vapeurs du fond ; c'était la vieille mère endormie ; c'était mademoiselle de Sancy se jetant à ses pieds ; enfin c'était la chanteuse, dont un sanglot brisait la voix. Poursuivi par toutes ces apparitions, il se laissait aller sans résistance au cours de ses flottantes rêveries. Après avoir longtemps rêvé, il se mit à réfléchir, et remarqua qu'avant son voyage à Bade il n'avait jamais entendu de musique dans la chambre voisine.

Son domestique lui apprit qu'en son absence un homme et trois femmes étaient venus s'installer presque mystérieusement dans l'appartement voisin , qui avait des sorties dans les deux escaliers de la maison. Comme Franck, impatient, faisait mille demandes, le domestique lui dit en souriant avec fatuité qu*il en saurait davantage dans quelques jours.

— Car, ajouta-t-il, la femme de chambre ne me déplaît pas.

Hormis Franck, tout le monde se fût douté que sa voisine était madame de Vanderèz ; mais l'amour n'est pas aveugle pour rien.

Un soir, en rentrant, il fut très-surpris de voir son domestique et la femme de chambre de madame de Vanderèz chanter le duo de Roméo et Juliette en face l'un de l'autre.

— Nous ne vous attendions pas sitôt, dit le dômes, tique; mais je voulais savoir...

Franck renvoya cet homme, èl demanda à la femme de chambre, en la magnétisant avec sa bourse, où était son maître. La femme de chambre lui apprit que M. de Yanderèz était à Marseille, et que, depuis son départ, madame de Vanderèz restait emprisonnée dans Tappartement voisin, ayant pour garde la vieille mère, qui la veillait de très-près.

Lejaloux ne se doutait guère qu'il avait conduit sa femme sous le toit de Franck.

La femme de chambre, de plus en plus magnétisée par Franck, lui fit espérer que le soir même, aussitôt la vieille mère endormie, elle viendrait lui ouvrir la porte; mais ce soir-là Franck attendit vainement. Dans son désir de voir madame de Vanderèz, il aurait volontiers brisé la boiserie qui le séparait d'elle. Le lendemain, son I cœurse consuma encore dans l'attente. Enfin, dans la

soirée, la femme de chambre vint l'avertir que la vieille ; mère dormait. 11 suivit cette fille vers la chambre où se I tenait toujours madame de Vanderèz. La soubrette lui recommanda le silence sur son stratagème. I — Madame» dit-elle d'une voix faible en se détour- : nant pour que Franck passât, monsieur a forcé la consigne.

Madame de Vanderèz pâlit et pencha la tête sans pouvoir parler ; la femme de chambre sortit aussitôt, et Franck, après avoir entrevu la figure endormie de la : vieille mère, se jeta aux genoux de Caroline, et lui toucha la main du bout de ses lèvres.

— Qwi vous amène, monsieur? dit-elle avec con- \ train te.

Franck leva les yeux et lui dévoila son âme dans un regard ; puis, d'une voix qui venait du cœur, il lui dit :

— Je vous aime, madame.

— Hélas I murmura-t-elle avec toute sa candeur, je vous aime aussi; -mais Dieu nous a séparés dans la vie, et nous ne pouvons nous voir sans être coupables. Laissez-moi seule, monsieur ; gardez-vous de revenir, car je serais perdue : mon esclavage est adouci par votre souvenir, qui est le soleil pour le pauvre prisonnier. Laissez le prisonnier dans les fers, il ne craint pas les reproches du monde ; il n'est tourmenté que par son geôlier; laissez-moi seule avec ma douleur. Il y a des douleurs qui consolent.

Franck demeurait silencieusement incliné devant madame de Vanderèz, tout rayonnant d'un divin amour.

Cette entrevue dura à peine une 'heure : Caroline pria d'abord, et finit par supplier Franck de partir.

— Madame, lui dit-il en lui ressaisissant la main, avant de vous quitter sans espérance de vous revoir, je vais vous demander une grâce que vous pouvez m'accorder sans trahir vos devoirs.

— Je vous accorde cette grâce, dit avec empressement madame de Vanderèz, qui voulut donner à Franck une preuve de sa confiance en lui.

— Eh bien, madame, voici ce que je vous demande. Je demeure en votre voisinage ; ma chambre n'est séparée de la vôtre que par une boiserie qui ne m'empêche pas de vous entendre. Tous les jours , depuis votre arrivée en cette maison, j'ai la joie de vous en-

tendre chanter dans les après-midi : promettez-moi de chanter toujours.

— Toujours, monsieur I dit Caroline en souriant ; dites plutôt jamais I

— Madame, je passerais à vous écouter ma vie en ce monde et dans Fautre. Promettez-moi de chanter longtemps vos hymnes de tristesse : au moins pendant une heure des jours qui me semblent si longs, je pourrai m'imaginer que je ne serai pas seul.

— Vous avez ma promesse, dit madame de Vanderèz en ouvrant la porte. Adieu.

Franck sortit en lui laissant son âme dans un regard.

Madame de Vanderèz chanta les jours suivants, comme elle avait chanté les jours passés. Franck l'écoutait tantôt avec d'ineffables ravissements, tantôt a^ec de sombres tristesses. Les chants étaient toujours des hymnes de douleur; s'il lui arrivait d'essayer une note plus gaie, un sanglot l'arrêtait soudain. Cette heure de chant était douce pour tous deux, tous deux l'attendaient avec ardeur, ou s'en souvenaient avec délices; car c'était une heure toute pleine d'amour : alors ils se voyaient, et leurs âmes, réunies dans la même extase ou dans la même ivresse, s'élevaient ensemble au ciel des amoureux.

138 L^ABIOUR

Mais un jour Theure d'amour passa, et maddtne de Vanderèz ne chanta pas. Franck attendit le lendemain avec angoisses, et madame de Vanderèz ne chanta pas plus que la veille. Dans son chagrin , dans son ennui, Franck, depuis longtemps atteint, tomba malade; il fit transporter son lit contre la porte magique, et se laissa indolemment abattre par la maladie sans essayer d'y résister. Comme en ce temps fatal où le suicide couvrait Paris de sa robe noire, un mauvais ange secouait sur lui mille idées lugubres ; Franck avait repoussé le suicide ; mais il voyait venir la mort avec une joie farouche. Il était d'ailleurs trop dégoûté de la médecine pour avoir recours au médecin .

Un jour, s'imaginant qu'il n'avait que peu de temps à vivre, il écrivit à madame de Vanderèz qu'il allait mourir, et qu'à l'heure de la mort son âme inapaisée serait à jamais ravie d'entendre encore sa voix. Il priait la femme la plus aimée de son cœur de chanter une dernière fois.

Sa garde parvint à remettre la lettre entre les mains de la femme de chambre. L'heure venue, il n'entendit pas chanter ; il se traina à la fenêtre et vit madame de Vanderèz monter en voilure. Elle était malade ellemême et s'appuyait toute chancelante sur le bras de sa femme de chambre.

A la tombée de la nuit, Franck suivait des yeux mille lugubres images dans le fond bruni de sa chambre, quand madame de Vanderèz apparut devant son lit, conduite par la garde, qui alluma la lampe et sortit.

Franck tendit silencieusement la main à madame de Vanderèz.

— Vous êtes malade? murmura-t-elle en s'asseyant )ur le fauteuil.

— Ohl madame, soyez bénie I dit Franck accablé tous sa joie ; soyez bénie, vous qui venez répandre un iarfumde votre vie à mon lit de mort.

— Vous êtes un fou, monsieur! on ne meurt pas à foire âge, quand on veut vivre.

— Pourquoi vivre, madame? ah! si j'avais le droit |evous aimer!

Madame de Vanderèz pencha la tête sur son sein.

I — Ne parlons pas d'aimer, monsieur, dit-elle. Je F devais pas vous revoir, mais Tidéc de la mort m*a pétournée de mon chemin. Je suis malade comme tous, mais moi d'un mal qui me tuera.

La voix de Caroline s'était singulièrement afTaiblic à 6s derniers mots.

— Je ne puis rester qu'un instant, monsieur; la ^re de M. de Vanderèz me croit enfermée dans ma lambre. Tous les soirs nous avons coutume d'attendre k nuit close pour allumer les bougies ; la mère de |. de Vanderèz passe cette heure voilée à se ressouvenir éson vieux temps. Je n'ai que cette heure de liberté, monsieur ; j'ai tenté de la passer à mon pianO| mais j'ai iop de trirtesse quand vient le soir.

Madame de Vanderèz se leva, et, tendant la main a tanck :

— Vivez, monsieur, lui dit-elle.

— Vivre, et ne pas vous voir !

Madame de Vanderèz regarda Franck et sourit d'un sourire d'ange :

— A demain, dit-elle en détournant la tête. Le lendemain, madame de Vanderèz chanta ; Franck

se sentit renaître à la voix aimée.

Et, le soir, quand elle revint dans sa chambre, il triomphait déjà de la maladie.

Les tristes amoureux se confiaient leurs peines adoui^ cies, quand tout à coup une voix bruyante retentit ad voisinage : c'était la voix de M. de Vanderèz, qui arrivait de Toulouse, et qui demandait sa femme. Madami de Vanderèz se cacha la tête dans ses mains, et bientôt^ laissant tomber ses bras avec désespoir, elle s'écria : '

— 0 mon Dieu I vous me punissez ; suis-je donc com pable?

Madame de Vanderèz voulut sortir pour aller se jete| aux pieds du jaloux ; mais Franck la retint de toutes sd faibles forces, il l'attacha sur son cœur, et sembla déGoi du regard M. de Vanderèz, dont la voix bruyante reteii tissait toujours. Dans sa fureur, M. de Vanderèz outn^ geait sa mère et torturait sa servante. Une seconde fo| la femme de chambre se laissa séduire par une boursij et peut être aussi par le désir de faire le mal en ayai| l'air de faire le bien. M. de Vanderèz sut que sa femmi était chez Franck. Il s'empressa d'y aller; il arriva di vaut la porte à l'instant même où le domesti<5[ue revenai d'une course ; il le suivit et se précipita avec la fured d'un tigre dans la chambre du malade. A la Yue 4 Franck, dont les bras formaient un collier d'amour à s

femme, il s'arrêta tout à coup en poussant un cri de rage.

— Ne craignez pas que je vous l'enlève, dit-il à Franck en riant comme un démon ; elle est à vous.

Franck voulut parler; madame de Vanderèz, à demi morte d'épouvante, lui dit à voix faible : |. — Franck, on ne défend que les coupables ; ne me

défendez pas.

; — Je n'ai qu'un mot à vous dire, reprit M. de Van- |. derèz en regardant Franck, un seul mot : A demain!

— A demain! répéta Franck d'une voix ferme. '^ M. de Vanderèz sortit avec dignité.

— Vous ne vous battrez pas, monsieur, dit à Franck madame de Vanderèz : je vous le défends. D'ailleurs, TOUS êtes malade.

— Je ne serai point malade pour vous défendre, \ madame; la vue d'une épée me guérira.

— Faut-il que je tombe à vos genoux? Jurez-moi de ne pas vous battre avec M. de Vanderèz.

'^ — Et mon honneur, madame?

— Il faut m'en faire le sacrifice.

Franck pencha silencieusement la tête; madame de

I Vanderèz lui prit les mains et les pressa.

\ — Jurez-moi, sur votre amour, que vous ne vous

k battrez pas I

^ Franck ne jurait pas.

\ — Qu'est-ce donc que l'amour? reprit Caroline.

\ — Oh ! madame, demandez-moi ma vie, demandez-

I moi de mourir, mais non pas de tuer mon hon-

\ neur!

— I/honneurI l'honneur! ne Tai-je point perdu pour vous? Franck, ayez pitié de moi; accordez-moi la grâce que je vous demande.

Madame de Yanderèz pressait plus tendrement les mains de Franck; Franck pencha la tête vers elle et lui baisa les cheveux avec ardeur.

Et, comme Caroline le repoussait, il lui dit :

— N*ête8-vous pas à moi?

— A vous? murmura avec amertume madame de Yanderèz.

— Oui, madame, à moi par Tamour, comme vous êtes par le mariage à M. de Yanderèz.

— Écoutez, monsieur, reprit madame de Yanderèz avec plus de calme, je ne suis pas à vous, mais je neserai plus à M. de Yanderèz : promettez-moi de ne pas vous battre avec lui, de vous éloigner à jamais de cette maison, et, de mon côté, je vous ferai le serment de quitter M. de Yanderèz. Il y a longtemps que je pense à ces terribles choses : le devoir, la révolte, la mort. Je vous demande encore quelque temps pour y penser; mais, par pitié pour moi, ne demeurez pas ici. N'avezvous pas un pays où vous puissiez m'attendre ou me regretter? Yous m'avez parlé hier de ce village de Picardie où nous' avons tous deux les mêmes ami«, Léon et Camille; allez là, Franck : j'irai.

Le lendemain, quand Franck s'éveilla, sa garde lui remit un billet. Madame de Vanderèz avait trace ces quelques mots au crayon d'une main tremblante :

« Je vais au couvent des Ursulines; le jour de ma « fête, qui sera la fête de la douleur, j'en sortirai pour « mourir ou pour vous aimer. Par pitié, ne vous battez « pas : vous tueriez M. de Vanderèz. On vous attend à « Ormoy : allez-y, de grâce; si j'en ai la force, moi, j'irai ((le 2 novembre. En attendant, ce sera presque une « consolation pour mon pauvre cœur de penser que « vous serez là avec nos amis. A Dieu I »

Ce fut avec une douleur infinie que Franck lut ce billet. Pour lui, à cet instant, c'était presque un billet de mort. Le dernier mot, Yadieu, avait un grand Ay un

and D, et trois traits à peine visibles^ Le grand D fit

embler Franck, qui crut y voir un pressentiment fuèbre.

— Hélas I dit-il avec désespoir, elle ira à DietL — Si ^lle meurt, je mourrai aussi, reprit-il en levant les Jeux comme pour envoyer ce serment au ciel. Mais jbe vais-je pas mourir avant elle?

l Franck se battit avec M; de Vanderèz; mais, soumis |Ui dernier vœu de Caroline, il tira en Tair son coup |e pistolet.

Avant ie duel, il avait mis un peu d'ordre à ses affaires. Le soir, il partit'pour aller retrouver, en Picardie, son ami Léon, résolu d'attendre le jour de la fête de Caroline, résolu de mourir s'il ne la revoyait pas. Vous verrez comme il tint ce serment.

Avant son départ, il se présenta au couvent où s'était réfugiée madame de Yanderèz; mais il l'appela en vain pour lui redire adieu.

Il partit, emportant dans son cœur le plus triste des amours, et sur ses lèvres ardentes l'éternel souvenir du seul baiser qu'il eût pris à Caroline.

A Ormoy, Franck trouva Léon, maire du village, en pleine lune de miel, et presque père de famille.

Mais, peu de jours après, dans une folle cavalcade avec Franck et des amis de campagne, Léon fit une chute qui ne le tua pas sur le coup, mais qui ne lui laissa que le temps de faire son testament.

A l'heure de la mort , après quelques heures de di- ' vagations, il prit la main de Franck et lui dit : '

— Je te lègue ma femme; aime-la et protége-la.

Je ne vous peindrai pas la douleur de Camille et de Franck. D'abord ils se désolèrent en silence, ensuite ilsj se parlèrent de leur peine. Un homme et une femme i qui se parlent de leur peine sont bien près de la changer en plaisirT

II fallait liquider la succession déjà embrouillée de Léon Durand. Franck, qui jusque-là n'avait jamais fouillé dans le grimoire des chiffres, se mit sérieusement à rœuvre. Le jeune mari s'était un peu ruiné en chevauï et en fêtes. Tout compte fait, on retrouva à grand' peine la moitié des cent mille francs de dot que Ca mille tenait de son oncle. Franck comprit que la jeune femme allait se trouver presque pauvre : sa sollicitude pour elle s'en accrut encore ; il alla jusqu'à la tendresse pour cette sœur d'infortune.

La maison vendue, Camille et son enfant se retirèrent chez M. de Sancy; Franck, qui, depuis la mort de Léon Durand, habitait une mauvaise chambre de cabaret, parla alors de retourner à Paris. Le vieux marquis^ qui l'aimait, le supplia de rester et d'accepter un logis au château. Franck resta par fraternité pour Camille.

Au bout d'un mois, l'ombre de Léon s'éloignait déjà on peu de sa femme et de son ami ; on parlait toujours de lui, mais on y pensait moins. Il y eut cette année-là une belle fin d'automne ; Franck et Camille se promenèrent beaucoup : c'était promener leur douleur. Chaque promenade réveillait en leurs cœurs je ne sais quelle poésie vivante qui agitait la jeune veuve jusque dans son sommeil; après avoir longtemps parlé de Léon, ils parlaient un peu de madame de Yanderèz. franck était noble et beau dans la passion ; il aimait avec la poésie des Allemands et l'esprit des Français; au seul nom de madame de Vanderèz, Tâme lui venait sur les lèvres et dans les yeux. Il confiait son amour à

-nrl

Camille avec la candeur d'un enfant qui se confesse; il Teût confié avec joie vingt fois par jour : c'était l'avare las de porter son trésor, qui trouve un champ solitaire où il le peut enfouir. L'avare aime à revoir le champ qui renferme son trésor ; ainsi Franck aimait souvent à revoir Camille. Et Camille déroba le trésor.

Toutes les paroles d'amour envolées du cœur de Franck comme de blanches colombes allaient au cœiir de Camille, qui parfois s'aveuglait, pareille au confesseur qui écoule en frémissant la confession d'une femme. Franck s'aveuglait aussi. Us étaient heureux de se voir, de se parler, de s'entendre, de marcher sur la même herbe, sous le même rayon de soleil; mais ils croyaient tout simplement se consoler.

Un soir, au fond du petit parc, ils parlèrent deux heures durant, à l'heure où l'oiseau chante son dernier refrain, sans dire une seule fois le nom de Léon. Camille fut effrayée de cet oubli ; mais, le lendemain, il ne fut pas dit un mot de madame de Vanderèz, et Camille en ressentit une joie infinie. La jalousie l'avertit qu'elle aimait Franck comme on n'aime pas un frère.

— J'ai beau me cacher cela à moi-même, dit Fi^anck, j'aime toujours madame de Vanderèz; mais, hélas! j'aime aussi Camille.

Et il cherchait encore à s'aveugler en songeant quHl aimait surtout la veuve de Léon comme une femaie qu'on protège. — Elle est seule, sans fortune, presque sans famille, comment ne pas l'aimer?

Mais il ne disait pas : — Elle est belle, elle est passionnée, elle m'aime, pourquoi ne pas l'adorer ?

GOMME IL BST 147

Franek et Camille s'aimèrent donc. Camille s*éle¥a sur l'autel et renversa madame de Vanderèz; l'image de Léon se confondit peu à peu dans celle de Franck. Pourtant le souvenir désolé de madame de Vanderèz agitait toujours Franck ; la pauvre amoureuse se relevait quelquefois jusqu'à Tautel ; et Tombre de Léon venait ça et là glacer le cœur de Camille.

C'est ainsi que, flottant entre deux amours, Franck vit arriver le jour de la fête de madame de Vanderèz ; ce jour-là, cependant, Tancien amour reprit toute sa force et toute sa poésie. Franck, redevenu romanesque comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, passa ce jour-là, du malin au soir, sur le bord de la rivière, à deux pas du chemin vert aboutissant à la grande route de Paris.

Mais il vit le soleil se coucher dans un funèbre lit de nuages avant qu'une seule voyageuse passât sur ce chemin.

Il attendit encore; le dirai-je? il se mit à pleurer comme un enfant sans bien savoir pourquoi. La lune se leva au-dessus du bois du Pin-Noir, le vent de novembre s'acharnait après les dernières feuilles des ormes, un cri d'oiseau de proie retentissait cà et là dans la vallée. La scène, comme on voit, était digne du personnage.

148 L^ÂMOUR

Quelques jours après, Camille vint à lui , une lettre à la main.

— Une lettre! s'écria-t-il avec effroi.

— Oui, dit Camille, qui cachait à peine sa joie : la lettre d'une femme sage.

Franck saisit la lettre et la dévora d*un regard.

« Ah ! ma pauvre amiel que j'étais folle dé chercher

« Tamour où le bonheur n*était pas ! Quel vertige et

« quel égarement! Dieu m'a touché le cœur et ouvert

« les yeux. Je suis retournée à M. de Vanderèz, qui m'a

« accueillie comme une sœur, comme une sœur qui se

ce repent. Tout est pardonné, tout est donc fini. Le

« plus beau côté de l'amour, c'est le sacrifice : je vais

« m'y réfugier de tout mon cœur.^Adieu! que tout soit

« oublié.

« Carolitœ de Vanderèz. »

— Vous voyez, monsieur, dit Camille, qu'on ne va pas au couvent pour rien : la religion a des consolations divines.

Franck fut cruellement blessé au cœur par la lettre de madame de Vanderèz. — Pas un mot pour moi, se disait-il en lui-même, pour moi qui ai pleuré hier pendant deux heures! Que tout soit oublié! dit-elle. Oui, que tout soit oublié! Dès aujourd'hui je ferme mon

GOMME IL EST i49

cœur à toutes les folles rêveries de cet amour romanesque; j'en chasse tous les souvenirs qui m'ont si tristement charme. Nous verrons qui des deux oubliera le dernier.

L'amour est toujours aveugle : Franck finit par croire qu'il n'avait jamais aimé madame de Yanderèz comme il aimait Camille ; des idées de mariage vinrent malgré lui passer dans ses rêves. A la fin de l'hiver, le vieux M. de Sancy étant tombé en paralysie, les idées de mariage s'enracinèrent de plus en plus dans l'esprit de Franck : Camille allait être seule; le marquis mort, il ne pouvait rester près d'elle. Il se hasarda de parler mariage à Camille, qui ne put s'empêcher d'être de son avis.

Le mariage eut lieu à la fin de la saison. Peu de temps avant la cérémonie, Franck fit un voyage à Paris sans s'inquiéter de madame de Yanderèz. Il n*en avait plus de nouvelles depuis six mois, Camille n'ayant pas, on devine pourquoi, répondu longtemps aux lettres de sa pauvre amie.

Nous avons trop peu suivi madame de Yanderèz. Au couvent, elle avait prié Dieu; à force de prier Dieu, elle avait presque éteint dans son cœur les passions profanes; elle avait pardonné à M. de Yanderèz ses co-

' et

lères et sa jalousie , elle était retournée à lui^ résignée à tous les sacrifices pour Tcxpiation de ses égarements. Cependant Franck était toujours dans son cœur; mais elle enchaînait son cœur dans le devoir. L'hiver se passa ainsi. Hélas I avec le printemps Tamour rebelle refleurit dans son âme : elle eut beau prier et pleurer ! Elle commença à vivre plus solitaire; elle se plaignit à M. de Yanderèz d'un mal imaginaire. Comme elle gardait pour lui parler un doux sourire, qu'il prenait pour de Tamour, mais qui n'était que de la résignation, il respecta ses désirs de solitude. Dès qu'elle se vit plus libre, elle s'abandonna au premier rêve venu ; peu à peu elle feuilleta en tremblant le doux et triste roman du passé, elle redevint l'esclave de son cœur. Un soir qu'elle était seule devant son piano , elle regarda autour d'elle comme un coupable qui va commettre une mauvaise action; elle hasarda, toute pâle et tout effarée, ses doigts sur les touches; elle écouta avec la joie du délire : elle joua la Romanesca^ qu'elle n'avait osé jouer depuis un an. Je vous dirais mal avec quelle douloureuse émotion elle joua ce vieil air si gai et si mélancolique ; elle s'était étrangement animée dès le début, son cœur battait avec violence, ses yeux versaient des larmes.

— Franck! où es-tu? où es-tu? s'écria-t-elle en laissant tomber ses bras et en levant ses yeux au ciel.

M. de Yanderèz entra à cet instant dans la chambre de sa femme.

— Qu'as-tu donc? J'ai entendu des sanglots.

— J'ai, monsieur, que je suis indigne de vous.

Chassez-moi de cette maison, car mon cœur n'y est pas.

Il n'en fallait pas tant pour exaspérée M. de Vanderèz. Il saisit la main de sa femme et Fentraina ^iolemment en criant comme un fou :

— Allez, allez, madame ! allez, ou je vous tue I

— Tuez-moi, dit madame de Yanderèz, qui ne savait où aller.

Elle quitta pour la dernière fois le toit conjugal, appelant la mort de toute son âme. Elle alla, accompagnée de sa tenime de chambre, passer la nuit chez la mère de M. de Yanderèz. Grâce au dévouement aveugle de sa femme de chambre, elle parvint le lendemain à réunir assez d'opium pour s'empoisonner.

— Encore si Franck était là I dit-elle en regardant le flacon d'opium.

Par pressentiment, madame de Yanderèz le croyait toujours à Ormoy. La femme de chambre alla à l'ancienne maison de Franck pour savoir sa nouvelle demeure. On répondit qu'on n'avait plus de ses nouvelles; il avait cédé ses meubles à un créancier, mais on pensait qu'il était encore en Picardie.

Madame de Yanderèz partit pour la Picardie.

XYI

Un jour que Franck se promenait dans un petit bois dont il avait fait un parc, le garde champêtre vint à

152 TAMOUR

lui avec mystère et lui remit un billet. Il pâlit et chancela comme s'il allail mourir.

— C'est de madame de Vanderèz, pensa-t-il.

Et il lut d'un œil égaré :

a Adieu donci je vais mourir : je suis déjà morte à « demi. Je voulais vous cacher ma mort; mais parti donnez-moi cette dernière faiblesse. Je suis veaue « mourir près de vous; mais, hélas I loin de votre « cœur... Je ne dois pas me plaindre : je suis punie a par où j'ai péché. Adieu donc!... Mais non, j'ai clé « seule en ce monde, je serai seule au ciell... »

— Où est cette femme? demanda Franck tout bouleversé.

— A l'auberge de la Croix-Rouge, là-bas sur la route d'Amiens, dit le garde champêtre.

— Ne dites pas un mol I reprit Franck en payant le messager.

Il retourna à la maison , sella lui-même son cheval et courut à l'auberge de la Croix-Rouge. A son arrivée, il y régnait un grand désordre. Il n'osa interroger personne ; il entra dans une arrière-salle, à la suite d'un médecin qui venait d'arriver aussi. R alla tomber sur le lit sans rien voir et sans rien entendre :

— Ahl mon Dieu I s'écria-t-il.

Il ne dit pas un mot de plus. Il prit la main de la morte et y appuya ses lèvres.

— Cette femme est empoisonnée I dit le médecin.

— Ma foi, dit l'aubergiste, je n'en ai rien compris.

Elle est descendue hier ici au passage de la diligence; le soir, elle a été jusqu'à Ormoy, d'où elle est bientôt revenue en pleurant ; elle a pleuré toute la nuit, mais je n'y pouvais rien.

— Vous n'avez pas surpris quelque fiole? elle ne vous a pas demandé d'arsenic?

— Ne cherchez pas tant, dit Franck, tout égaré par la douleur, c'est moi qui l'ai tuée !

Madame de Vandercz fut enterrée dans le petit cimetière de Sancy, non loin du château, près de la haie, à l'ombre d'un saule à demi brisé.

Dans' la belle saison, Camille, suivie de deux jolis enfants, va de temps en temps, sur le soir, rêver à sa pauvre amie, tout en cueillant l'herbe funèbre qui couvre sa cendre.

Franck va aussi vivre sur celte fosse; mais il y va la nuit, au retour de la chasse et de la promenade; il y va en silence et en mystère, comme à un triste rendezvous.

Le dirai-je? aujourd'hui qu'il est un peu fatigué de la vie agreste, aujourd'hui qu il ne trouve plus guère à bâtir ni à planter, il rouvre son cœur au souvenir et repasse avec une joie douloureuse dans le printemps de sa vie.

Et, croyez*le bien, la plus aimée de ces deux femmes qu'il a adorées, c'est celle qui est morte; La tombe a une poésie funèbre et attrayante. Si Franck aime Camille avec un sourire, il aime madame de Validerez ayec une larme.

J'ai remarqué cette pensée un peu allemande dans une lettre de Franck :

V amour heureux écrit son histoire en prose, à côté des comptes de la cuisinière. Lamour malheureux chante ses poèmes dans les solitudes, et fait pleurer de ses larmes le ciel ef la terre j les forêts el les torrents.

L'ARBRE DE LA SCIENCE

Charron, dans son beau livre de la Sagesse, que nous devrions lire un peu tou^tant que nous sommes, a écrit ceci :

« Pour-ce que Tamour est une passion violente ensemble et piperesse, il se faut remparer contre elle, et se garder de ses appâts; plus elle vous mignarde, plus deffions-nous-en ; car elle nous veult embrasser pour nous estranglcr, et nous appaste de miel pour nous saouler de fiel, i»

Il faut bien dire que Charron a écrit ces lignes après être revenu du pays des passions ; toujours est-il que madame Emile de Girardin a pris Charron pour point de départ. L'opinion de madame Emile de Girardin en matière d'amour est trop précieuse à recueillir pour que nous ne Timprimions pas ici, car nul n'avait plus qu'elle l'esprit du cœur.

156 L*AHOUR

« Être aimé, c'est vivre d^ tourments, c'est errer dans un désert sans bornes avec un aveugle pour guide ; c'est trembler à chaque pas, et trembler pour ce qu'on aime ; c'est avoir un juge malveillant et faible dont les conseils intéressés vous égarent ; qui ne connaît ni ses défauts ni les vôtres, et qui vous reproche toutes vos belles qualités, parce que ce sont elles qui vous font souffrir ; c'est avoir un ennemi perfide qui a le secret de votre faiblesse, qui vous reproche comme des crimes toutes vos plus nobles actions, et qui s'arme contre vous, dans sa haine factice, de vos confidences et de vos aveux ; c'est avoir pour allié un traître, un adversaire implacable, qui lutte sans cesse secrètement contre vous, épiant toutes vos pensées; c'est installer dans sa demeure le plus terrible de tous les espionnages : celui-de l'esclave révolté.

«Pourquoi donc cette femme, si spirituelle, si amusante, est-elle maintenant toujours triste et inquiète? — Parce qu'elle est aimée. — Pourquoi donc cette autre jeune femme, qui était si élégante, si coquette, qui donnait la mode, qu'on voyait briller dans toutes les fêtes, cachée maintenant sous de longs voiles, sous de lourdes étoffes, est-elle froide et maussade pour tout le monde? — Parce qu'elle est aimée. — Pourquoi cette femme, dont la voix est si belle et qui chantait si bien, ne chante-t-elle plus? — Parce qu'elle est aimée. Et cependant c'est pour sa voix qu'on Ta aimée.

« L amour embellit la vie; qtuind on aime, le cid semble plus beau, Vonde alpins de fraîcheur y le soleA a plus d*éclaty les oiseaux ont un plus doux ramage.

Où donc les poètes ont-ik trouvé cela? Quand on aime, au contraire, on ne voit que l'objet aimé ; s*il n'est pas la, on ne voit rien, on n'entend rien, on le regrette et on l'attend ; s'il est là, on ne Toît que lui, on ne pense qu*à lui, et peu importe alors, vraiment, que le ciel soit pur, que l'onde soit claire et que les oiseaux chantent bien.

« N'est-ce pas, au contraire, l'amour qui vient lui seul gâter tous les autres plaisirs ? Croyez- vous, par exemple, que deux êtres qui s'aiment, le jour où ils sont mécontents Tun de l'autre... et plus on s'aime et plus on est facile à mécontenter. . . soient très-sensibles aux beautés d'un site agréable et champêtre? Croyezvous que le dilettante, jadis le plus passionné, écoute avec le même délire son air favori quand une pensée jalouse le préoccupe? Croyez-vous qu'une femme s'a* muse d'une conversation spirituelle qu^nd celui qu'elle aime n'y veut point prendre part? Est-il une admiration que l'amour permette? est-il un autre amour qu'il laisse même végéter auprès de lui ? L'amour divin, l'amour filial, l'amour maternel lui-même, l'amour du pays, l'amour des arts, l'amour de la nature, il détruit tout, il fait la solitude autour de vous. Donc, être aimée, c'est être isolée, dépouillée, dépossédée, dévalisée. C'est perdre en un jour ses affections, ses talents, sa valeur, sa personnalité, sa volonté, son passé, son avenir; en un mot, touti »

Oui, c'est tout perdre, mais en même temps c'est tout gagner.

Qui perd gagne.

Une antre musc, — la onzième ou la douzième, — je ne sais plus, n'y va pas de main morte sur cettegrave affaire; elle intitule son livre : Ce qui est dans le cœur des femmes. Je sais bien, moi, ce qui est dans le cœur des femmes, et elles ne le savent pas, elles« Tout ou rien, direz-vous ; non : il y a un peu de tout; mais ce qu'il y a surtout, c'est Tamour de Vinconnu, c'est-à-dire la vieille curiosilé qui a perdu leur grand'mère. Mais à quoi bon chercher midt à quatorse heures? écoutons la muse amoureuse, qui nous dira ce qui est dans le cœur des femmes. Si elle sourit quand elle a pleuré, si le vertige des richesses monte vers elle sans Téblouir, si elle est indifférente à Tencens comme à r offense^

C'est que je porte dans mon âme Un rayon que rien ne pâlit ; De sa lumière et de sa flamme Tout s'éelaire et tout s'embellit.

Lampe immortelle qui me yeille.

Clarté qui renaît chaque jour Plus pénétrante que la veille.

Ce rayon, c'est toi, mon amour l

II y aurait beaucoup à dire de ce léger volume, ou presque à chaque page le poète a enchâ^ comme des perles les larmes de la femme. Il y a certainement de la muse et de la meilleure dans cette nature gâtée par les succès académiques; mais il faut que tout le monde vive, la poésie ne donne à boire que l'eau de THippo-

erène, toat au plus elle tous barbouille les lèvres d'un peu de miel de l'Hy mette ; TAcadéniie, au contraire, qui juge les vers à leui*s rimes el à leurs tailles, adjuge des prix à ceux « qui remplissent les conditions de son programme. » La muse amoureuse ya une fois l'an disputer l'argent comptant de l'Académie; mais, quand elle remporte le prix, elle se venge de sa chute par quelques jolis vers de l'Académie de l'amour.

Quand Junon rêvait le manteau divin, <n œuvre de Minerve ornée de dessins merveilleux, x> pour séduire et tromper Jupiter, elle appelle Vénus el lui demande de lui confier les désirs amoureux qui subjuguent les dieux et les mortels. Vénus, mère des sourires, détache de son sein la ceinture merveilleuse où sont inscrits les mots enivrants qui captivent l'âme même du sage : ce Prends cette ceinture, dit-elle à Junon; elle renferme tous les mystères de l'amour. »

Ne pourrait-on pas expliquer ainsi ce symbole de la ceinture de Vénus : on la dénoue en riant, mais, en la renouant, on s'y trouve pris. Jupiter lui-même s'y Isissa prendre.

Vous l'avez tous connue, 6 philosophes, qui étudiez le monde à la Closerie des Lilas ou au Château des Fleurs ! vous l'avez tous aimée. Aurore la Californienne, qui donnait à plein collier dans les folies de son âge! Quel entrain pour l'amour! quelle fureur pour la

160 L'AMOUft

danse I quelle insouciance de ce monde et de Tautrel Eh bien , le croiriez-vous ? Aurore s'est retirée du monde. Elle est morte en chantant. Elle allait de temps en temps à Thôpital, cette bonne fille, pour qui vous auriez donné tout au monde, c'est-à-dire un souper d'un louis. Elle est morte à Thôpital. La, déjà toute prête à aller scandaliser lea anges au paradis, elle a chanté dans son délire :

Nous sommes les passions, les folles passions, qui vont comme des cavales sauvages, emportées par les joies du cœur et des lèvres.

Le monde est à nous quand nous jetons nos pieds légers sur le sable d'or de la Closerie des Lilas ou du Château des Fleurs. Quelles galantes prouesses et quels doux battements de cœur quand nous galopons en penchant la tête contre la joue brûlante de quelque étudiant qui vient à notre école!

On appelle cela le chemin de Phôpital ? L^hôpital, c^est le chemin de la mort ; eh bien, c'est encore un privilège de mourir i vingt ans, quand le cœur a donné sa derm'ère fête, quand le pied a jeté sa dernière patarafe.

Au moins, quand le carabin me portera sur la table de mari>re noir, il dira pour oraison funèbre : « La belle fille! elle a vingt ans ! C'est Tamour qui Ta tuée, t

Et, pendant qu'il taillera mon bras et ma jambe, mon sein de marbre, où lui-même peut-être s'est endormi, — quand c'était un sein de plumes, de neiges et de roses, — mon àme s'envolera avec les regrets du carabin.

Contradiction des contradictions I contradictions du cœur et contradictions de l'esprit, fragilité des sentiments et fragilité des croyances ; Thistoire de Mirabeau n'est que le sévère enseignement des fragilités humaines. Mirabeau se passionne et se marie; bientôt il se passionne encore et prend une maîtresse. S'il faut l'en croire, c'est là sa vraie femme; il fuit la première et enlève Fautre. Sa femme a des enfants, que lui importe? Sa maîtresse a des enfants, que lui importe encore? Il ne s'inquiète pas plus des berceaux que des nids d'hirondelles qu'il a vu bâtir à sa fenêtre. Cependant on le condamne pour rapt, il est décapité en effigie, il s'enfuit en Hollande avec sa chère Sophie. En Hollande» c'est le pays des libres penseurs et des libres amours I Cependant la France indignée a le bras assez long pour saisir Mirabeau et Sophie : elle jette Mirabeau au donjon de Vincennes, elle jette Sophie dans un couvent du Jura. Mirabeau pleure comme un tigre à qui on*a arraché sa tigresse; il s'abreuve de ses larmes, il s'enivre de toutes les sombres poésies de la colère et de la passion ; il écrit à Sophie des lettres qui sont des livres, tant elles ont la chaude éloquence du cœur» et des livres qui sont des lettres encore, tant ils respirent les passions sauvages de Talcôve. De son côté, ISophie appuie ses lèvres brûlantes sur le marbre des autels. Elle étreint dans ses bras irrités le crucifix d'argent. Hais tout à coup Mirabeau est libre, — et libre aussi est sa maîtresse. — Et vous savez ce qu'ils font

16S L^AMOOR

de leur liberté : Mirabeau va droit à sa femme^ Sophie ^va droit à un autre amour.

Strabon a dit : Les poètes n'ont que la fable ayec eux, les philosophes ont la vérité.

Mais la fable n'est-elle pas la vérité habillée de toutes les splendeurs de la poésie? •

La femme est-elle moins femme parce qu'elle a une robe?

L'amour est le souvenir d'une vie antérieure et le pressentiment d'une vie future. Le poëte a eu raison de dire :

L'amour ! songe charmant du sonmieil de la vie.

Jean-Jacques n'a signé qu'un beau roman : celui de sa jeunesse.

Les romans qu'il n'a pas vécus ne sont pas si dangereux que le croyait ce beau déclamateur. C'est du roman de sa jeunesse qu'il aurait dû dire : « Toute fille qui ouvrira ce livre sera perdue. » Quant à la Nouvelle' Héloïse, ella ne perdra que les filles des professeurs de rhétorique. Il n'y a pas de nouvelle Héloïse, il y a l'ancienne Héloïse, dont un seul cri trahit plus les grandeurs éternelles de la passion que tous les bavardages de cette précieuse ridicule qui s'appelle Julie d'Etanges.

COMME IL EST i63

L'amour met de jour en jour plus d'eau dans son vin . Il faut \ouer à Texécration de la postérité le nom de selai qui le premier a commis ce baptême sacrilège de feau éi du vin. Pline dit que ce fut Staphilus, Athénée itSrme que ce fut Âmphycion; qu'ils soient maudits tous les deux I Le divin Homère aimait le vin pur, comme s'il eût planté lui-même la vigne. Ne décrit-il pas la coupe de Nestor avec autant de poésie que le bouclier d^ Achille? Mais c'en est fait, les dieux s'en vont, le vin s'en va ; on ne sait plus boire, voilà pourquoi la vigne est malade. La coupe de Nestor n'est plus qu'une cruche. Et tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin elle s'emplit d'eau.

J*ai pipé hier dans un poète classique un beau vers qui pourrait être signé par le plus passionné des poètes romantiques :

G^est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui Vaime.

Qui croirait que ce vers est un vers de celui-là qui passe pour n'avoir jamais aimé, de M. de Voltaire, pour appeler l'esprit par son nom?

ir

On ne croit pas plus aux amours de théâtre qu'aux supers de carton servis sur la scène. La forêt de Rosa-

linde est une forêt de papier peint, le balcoû de Juliette n est jamais escaladé que par le machiniste.

0 Léa ! nous chantions le nocturne duo,

Sous l'arbre des forêts bleuâtres ; J'ai trouvé mon balcon, tout comme Roméo,

Mais c'est le balcon des théâtres.

Tout est dît ! le bonheur est enfui pour toujours ;

Et mon cœur vivra solitaire.

A tous les monuments ruinés de mes jours

J'ai cueilli la pariétaire.

Amour, doux arc-en-ciel de mon ciel orageux,

Illusion évanouie, Ceinture de Vénus, l'horizon nuageux

Éteint ton prisme dans la pluie!

Je ne dirai jamais les maux que j*ai soufferts

Devant votre beauté, madame ; Car j'ai fait avec vous ma descente aux Enfers,

£t les Enfers brûlent mon âme.

0 lâcheté du cœur! ô fragile raison !

Pour retrouver ma poésie, Je n'ai qu'à vous briser, portes de ma prison !

Mais j'aime mieux ma frénésie.

Ils n'ont jamais aimé, ceux-là qui n'aiment plus!

Il est temps d'arracher ton masque, 0 syrène aux yeux verts, qui viens avec le flux

Et qui nous prends dans la bourrasque 1

Oui, tu m'as emporté jusques en pleine mer ;

Mais tes bras n'étaient qu'une tombe.

Car ta férocité me jette au flot amer,

Et sans toi, cruelle, je tombe.

Et tu vas en riant à tous les horizons,

Lèvre de fea, cœur de statue.

Et d'autres passagers sont pris à tes chansons,

Pendant que ton amour me tue.

Mais quelle est ma folie ! Est-ce qu'il faut briser

L'amphore quand on n'est plus ivre?

Non, qu'un autre à son tour y vienne aussi puiser

Le mal d'aimer, le mal de vivre.

Mon âme, c'est la vigne où ton soleil a lui.

Quand mes pleurs tombaient en rosée; Ma vigne jeune encore est brûlée aujourd'hui

Et ma soif est inapaisée.

Mais toi, ma vendangeuse aux caprices mordants,

Dont la serpe d'or chante et coupe; Les grappes de ma vigne, ô Léa ! sous tes dents,

Saignent encore dans ta coupe.

Léa, tu m'as donné la mort avec l'amour ;

ftlon cœur a vécu de tes charmes ; Mais tu viens t'y nourrir, femme, démon, vautour :

Tu bois mon sang, tu bois mes larmes.

Léa, Léa, pourquoi déchirer le roman

A la page la plus humaine !

Toi-même tu pleurais. — Larmes de caïman !

Je te reconnais, Gélimène !

Oui, je te reconnais à ton rire moqueur.

Quand ta ceinture est renouée !

Le spectacle est fini ! —le drame de mon cœur.

Ta comédie est bien jouée !

Le poëte se trompe. Quel que soit le décor, le cœur de la femme est toujours le cœur de la femme : — Tenfer avec les sept péchés mortels, le paradis avec les ^pt sacrements.

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