‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 8 sur 50 · EUDOXIE · texte numérisé non relu

EUDOXIE

« Cher papa,

<x ^ùùs t'attendons avec impatience; reviens bien « vite, je te jouerai de jolis airs sur la guitare, avec^ « M. Eugène. Maman t'a dit nos sentiments à cet « égard. M. Eugène trouve que j'ai de la voix et qu'il <i faut la cultiver; aussi je chante depuis le matin jusc( qu'au soir en attendant... Je suis en train de faire

a deux paires de pantoufles pareilles, dont une pour et toi et une pour quelqu'un que tu sais bien. . .

« Ta fille qui t'aime,

C( ÂRTÉMI8E. »

Le député ne put résister à ces deux, lettres, il demanda un congé à la Chambre pour affaires de famille ; il revint par la malle-poste, ce qui fit dire par les envieux qu il s'était vendu au pouvoir. Ce furent des lannes et des embrassements sans fin dans sa maison. Tout y fut sens dessus dessous ; on tua le plus beau coq de la basse-cour, ,on invita au festin tous les dignitaires de Ravenay.

Eugène avait vu revenir M. Desmont avec une grande inquiétude ; à coup sûr il revenait pour toucher les cinquante mille francs du premier payement ; or, eomment lui faire ce payement? Le soir, au dessert, comme Eugène cherchait un biais pour se tirer d'affaire, il vint à penser au legs du commandant La Roche.

— C'est bien étonnant, se dit-il sans répondre à mademoiselle Artémise, qui lui demandait s'il prendrait du café, c'est bien étonnant qu'on ne se soit pas ^core présenté pour me débarrasser de ce dépôt. Après tout, si je voulais...

Le lendemain, de très-bonne heure, le député entra I dans Tétude. Eugène Aubert chantait gaiement un air 1 d'opéra.

— Eh bien, dit l'ancien notaire d'un ton engageant, où en soinmes>nous? Il parait que vos affaires sont en bon chemin, puisque vous chantez au matin j comme T alouette insouciante.

— Les affaires ne vont pas mal, répondit Eugène en cachant une lettre d'Éléonore sous une liasse de papiers.

L'ancien notaire voulait Tamener tout de suite au chapitre de l'échéance.

— Voyons, contez-moi cela. Combien faites-vous d* actes dans votre mois? Mais à propos, vous n'avez pas songé à vous marier? '

— Pas le moins du monde, |

— Cependant il mé semble que c'est Tacte le plus 1 beau dans la vie d'un notaire, un acte dont les hono raires sont presque toujours magnifiques. Vous êtei joli garçon, vous avez de Uentregens, vous n'avez qu à tendre la main.

— Oui, mais par malheur il faut tendre la main et 11 refermer en aveugle.

— Je suis bien sûr, maître Âubert, que, sans allef bien loin. . .

Le jeune notaire interrompit à dessein le députe.

— Je sais bien que, par le mariage, la dot aidant, jt me trouverais fort à mon aise dans cette étude; mais ne serait-ce point quitter un peu de souci pour prendre beaucoup d*ennui?

— Mais enfin, dit le député avec une certaine inquiétude, il faudra bien que vous finissiez par en passer par là. Que diable I on ne se marie pas tout à fait pour s'amuser ; comment aurais-je payé mon étude san$ le mariage, moi? ^ . , , -

— Je vous comprends, dit Eugène fièrement; et moi, monsieur, je n'ai pas grand cœur pour un pareil mariage.

— Allons, allons, voilà de la dignité mal placée ; c'est de Tenfantillage. En vérité, Eugène, je vous croyais plus raisonnable ; mais patience : avant huit jours vous ne chanterez peut-être plus sur la même gamme.

L'ancien notaire n'avait pu réprimer un sourire ironique, le sourire de l'homme d'argent pour l'homnie qui n'a que du cœur.

— Dans huit jours, dit le jeune notaire avec beaucoup de calme apparent, il n'y aura rien de change, si ce n'est que je vous aurai payé les cinquante mille francs de la première échéance.

— J'y compte, dit le député.

il retourna vers sa femme tout abattu et tout dése::péré.

— Je vous l'avais bien dit, monsieur.

— Et moi qui lui faisais des pantoufles, murmura Artémise en pleurant.

La scène fut des plus pathétiques. Oa s'épuisa en vaines recherches pour découvrir comment Eugène Trouverait les cinquante mille francs. Était-ce par un mariage? Il n'en était nullement question dans le pays. Avait-il hérité? avait-il touché un usurier? allait-il prendre tout simplement dans le sac de ses clients?

— Nous verrons, nous verrons, dit M. Desmont; qu'il s'avise un peu de marcher hors de son chemin I

On se fit bonne figure, on se cacha, l'un son dépil, l'afttre son inquiétude. Le jour d^'échéance, Eugène laissa venir le député. Comme au déjeuner Eugène n'avait encore parlé de rien, M. Desmont dit à madame Desmont :

— Je crois que ce diable d'homme se moque de nous ; mais je ne me paye pas de cette monnaie-là ; il me faut aujourd'hui même les cinquante mille francs.

— Et les intérêts I dit madame Desmont avec aigreur."

Le député alla droit à l'étude, de l'allure d'un homme décidé à quelque grand coup d'état ou à quelque grand discours.

— Monsieur Desmont, lui dit Eugène en se levant, il me reste à vous remercier de toute votre bonne volonté pour moi. Voilà les cinquante mille francs; mais je m'acquitterais mal si je n'y joignais toute ma reconnaissance.

Le député ouvrait les oreilles, les yeux et la bouche.

— D'abord, reprit Eugène en secouant des inscriptions de rentes sur l'État, voilà quarante mille sept cent soixante-dix-sept francs, y compris les intérêts

courus, de rentes cinq pour cent et au porteur; voilà par addition quatre billets de banque de mille francs ; pour le surplus, vous le trouverez dans certaines avances que j'ai faites en votre nom.

— Très-bien, très-bien, dit le Réputé tout abasourdi. Ceâ rentes sont au porteur, très-bien, très-bien. Il y a longtemps que... Mais ce sont là vos affaires... Nous avons à régler un petit compte de détail, après quoi je vous donnerai quittance.

Le soir, Éléonore trouva Eugène plus rêveur et plus triste que de coutume.

— Vous avez de l'inquiétude jusque sur vos lèvres, dit-elle quand il l'eut embrassée en partant.

Trois jours après, comme Eugène commençait à reprendre sa sérénité, un étranger entra dans l'étude ^ et demander à parler au notaire.

— C'est moi, monsieur, dit Eugène en saluant. L'étranger était un homme de cinquante ans à peu

près, grave, pensif, le front dépouillé.

— r Monsieur, reprit-il en regardant avec attention le notaire, je voudrais vous parler en secret.

Eugène, un peu troublé par ce regard, fit signe à ' son clerc de s'éloigner. ^

— Je suis M. Rochat, de Mézières, poursuivit le nouveau venu ; une lettre de famille m'a donné une

mission pénible, la mission de conduire aux pieds d'un époux trahi une pauvre fille qui doit supplier pour sa mère et pour elle. Vous connaissez le commandant La Roche? Vous êtes son notaire, m'a-t-on dit ; vous allez me donner de ses nouvelles.

— Il est mort, dit le notaire en pâlissant.

— Il est mort I Que n*ai-je pu venir plus tôt I J'ai fait un petit voyage en' Hollande pour mes forges ; au retour, j'ai trouvé cette lettre qui m'attendait depuis quelques mois.

Après un silence inquiet, le notaire reprit ainsi la parole :

— De mon côté j'ai reçu aussi une mission. M. le commandant La Roche m'a confié un secret et un legs. Le secret, vous le savez sans doute. Pour le legs, c'est une somme de quarante-quatre mille francs et diverses parures de femme que je remettrai à la jeune fille à votre réquisition. Telle a été la volonté du commandant. Comme il désirait que les héritiers naturels ignorassent ce legs, il n'a point fait de testament. Il m*a remis le tout en main avec toute la confiance d'un honnête homme qui croit faire une bonne action. Quoi qu'il arrive, monsieur, en attendant la délivrance du legs, je vous supplie, pour la mémoire du commandant, de garder le secret comme je l'ai fait. Vous savez sans

^oute où est la jeune fille? Peut-être est-elle près de vous à Mézières? Les jeunes filles sont babillardes, faites que celle-là sache s^^t^ire.

— Vous pouvez compter sur elle et sur moi, dit M. Rochat touché au cœur de la bonne œuvre du com-

mandant et de la probité du notaire. La pauvre fille ya être bien joyeuse. Quarante-quatre mille francs, c'est une fortune pour une fille à marier.

— Ah I elle est à marier? demanda Eugène en soupirant et comme par distraction. Et, craignant que M. Rocliat ne prit cette exclamation pour une demande en mariage, il s'empressa d'ajouter en souriant : Pour toute récompense je voudrais assister à son contrat de

mariage.

— Je crois avoir son affaire, dit M Rocbat en se mordant l'ongle de l'index ; je vous promets, monsieur, que vous ferez le contrat de mariage.

— IMa foi, dit Eugène, pour tous honoraires je ne demanderai qu'un baiser si la mariée est belle. Mais nous n'eu sommes pas encore là. Quand voulez-vous revenir pour la délivrance du legs? Ces jours-ci, un grand procès prend tout mon temps ; d'ailleurs il faut, vous pensez bien, que cela se fasse en présence de la jeune fille. •

— Eh bien ! monsieur, je vais retourner à Mézières d'où je pourrai revenir dans quinze jours, le lundi 25 mars, si vous voulez.

— C'est entendu, le lundi 25 mars. Vous feriez peut-être bien de ne pas tout dire à la jeune fille avant ce jour, j'aurais, du reSte, bien du plaisir à lui apprendre ce petit coup de fortune.

— Je vous réponds de mon silence.

Resté seul, Eugène Aubert pencha la tête en homme qui vient de subir un croc-^i-jambe de la destinée ; mais bientôt il la releva avec une noble fierté en son-

géant que son honneur n'avait pas reçu d'atteinte.

— A coup sûr, dit-il en se pr.onienant avec agitation, il y a là-haut un Dieu qui s'amuse souvent de sa pauvre

• créature, qui veut savoir ce que vaut ce cœur qu'il a pétri avec un peu de boue. Dieu a daigné éprouver mon cœur. . . Oh I mon Dieu, je vous remercie de n'avoir pas attendu à demain.- Eugène Aubert essuya deux larmes.

— Hélas! reprit-il, tout s'enchaîne ici-bas, excepté le bonheur. Demain c'en était fait, j'allais dire à Eléonore qu'elle serait bientôt la femme du notaire. Venait le mariage, avec le mariage le bonheur. A force de travail j'amassais de quoi remplir ce legs terrible. Mais voilà mon pot au lait répandu : adieu la noce, adieu l'amour, adieu le bonheur. Et réduit à épouser la première venue qui aura en dot quarante-quatre mille francs!

Comme il était descendu dans la cour, il rencontra l'ancien notaire qui lisait son journal.

— Eh bien ! quelles nouvelles, monsieur Desmont?

— De mauvaises, tout va mal ; je vois bien qu'il feut que je retourne au plus tôt. Je ne dis pas grand'chose, je n'en vote pas moins, et mon vote vaut bien certains discours gonflés de vent.

— Je suis de votre avis. A*propos, j^ai deux mots à vous dire.

— Dites, je vous écoute.

— Vous m'avertissiez hier qu'il me fallait chercher une autre demeure, décidé que vous êtes à garder votre maison ; depuis hier j'ai réfléchi, j'ai pensé avec effroi

tOMME IL fiST 79

que j'allais me trouver seul ; ce n^est peut-être pas ainsi

que doit vivre un notaire. Après tout, le mariage a

aussi ses bons côtés : or^ de d^x choses Tune, ou je

me marie ou je cèdeTétude. Comme vous êtes mon

maître et mon conseil, dites-moi ce que je dois faire.

— C'est selon, dit le député devenu un peu diplomate.

Eugène comprit que le député voulait dire : — C'est selon la femme que vous avez en vue : si c'est ma fille, mariez-vous ; si ce n'est pas Artémise, cédez plutôt l'étude afin que ma fille ait encore une chance en face de celui qui vous succédera. — Après avoir refoulé son amour au fond de son cœur, après avoir demandé en lui-mêm^ pardon à Éléonore, Eugène reprit la parole *

. —Il y a bien quelqu'un que je serais fier d'épouser, mais je n'ai jamais osé y songer sérieusement.

— Qui donc? demanda l'ancien notaire avec un demi-épanouissement; voyons, dites-moi cela.

A cet instant, on entendit retentir dans la cour la voix mélodieuse de mademoiselle Artémise. La pauvre fille chafitait dans ses jours d'ennui une romance qui semblait faite pour elle :

LA FILLE k MARIER

Petites ûêurs qui croissez sur la rive. Le vent jaloux passe pour tous cueillir. J'appelle en Tain, nul amoureux n'arriye; Loin de Tamour me iaudra-t-il vieillir?

Je ne suis pas une fille frivole.

Vit-on jamais mon sourire moqueur?

Et n^ai-je pas un baiser qui s'envole Vers rinconnu qui m'ouvrira son cœur?

Oiseaux chanteurs qui traversez Tespace, Ramiers plaintifs tapis dans les sillons, Priez le ciel qu'un jeune amoureux passe Pour m'enlever dans les bleus tourbillons.

Elle prenait un singulier plaisir à chanter cette romance; on peut même dire qu'en la chantant soa cœur éveillé avait çà et là de certains élans poétiques y dans ses flottantes rêveries, sa figure s'animait par le regard, par la couleur, par un certain sourire triste et doux, enfin elle était presque belle. Elle le savait, aussi elle n'avait garde de rester cachée ; elle ouvrait la fenêtre, espérant qu'Eugène la verrait de son élude. Eugène l'avait vue quelquefois ainsi, il n'avait pu s'empêcher de s'avouer qu'avec un peu de bonne volonté un garçon sans fortune eût épousé de bon cœur la fille du notaire ; mais, ajoutait Eugène, pour cela il ne faudrait pas avoir vu Éléonore.

Ce jour-là, quand Artémise eut fini de chanter, M. Desmont, hors de lui, entra bruyamment dans le salon.

— Ah ! ma femme ! ah ! ma fille ! ah ! mon Dieu \ *

— Qu'y a-t-il? demanda madame Desmont tout effarée.

— Ma fille, dit le député qui sanglotait presque, embrassons-nous, embrasse ton père, embrasse ta mère. Tu vas te marier I

Le député ne perdit pas de temps, il ne donna pas à Eugène le loisir de changer d'avis, il se hâta de faire enregistrer les précieuses paroles du jeuîie notaire sur les afTiches de la mairie et de Féglise. Il est bien entendu qu'il demanda la dispense d'un ban. Eugène laissa tout faire à peu près en silence ; il s'abandonnait, sans se débattre, à son mauvais destin. Il avait revu Ëléonore une seule fois ; la scène avait été touchante, il lui avait tout confié par ses larmes ou plutôt par sa sombre tristesse ; en noble fille, Élconore, loin de se plaindre, avait accepté ce fatal aveu avec une douleur résignée.

— Je vous l'avais bien dit, Eugène, que le bonheur n'est que le commencement d'un beau rêve : peut-être finirons-nous notre rêve là-haut. Vous avez bien fait, de prendre ce parti ; hélas I le monde est si mal fait, qu'il faut aujourd'hui, pour le bonheur, de l'amour et de l'argent, mais de l'argent surtout. Nous nous serions bien aimés, mais voilà tout ; on n'élève pas une famille avec des baisers! Nous sommes loin de l'âge d'or, ou plutôt nous sommes dans Tâge de Tor. Cepen» dant vous auriez dû attendre encore.

— Cruelle ! se dit Eugène avec un soupir, est-ce que je pouvais attendre?

Eugène ne pouvait s'habituer à l'idée d'épouser Artémise; les cloches allaient l'appeler à l'autel, il doutait encore; en vain il essayait de la parer d'ornements étrangers, il fermait les yeux sur les côtés faibles de la pauvre fille, il cherchait à s'enivrer dans la pensée de la fortune, du luxe, de l'ambition ; il en venait toujours à regretter Éiéonore, à maudire sa faiblesse, à accuser son coeur.

M. et M"*** Desmont, jusque-là si engageants avec lui, avaient repris peu à peu leur petit air protecteur; il n'était déjà plus le maîlre de lui-même en aucune façon; à chaque heure du jour on lui faisait, sinon sentir, du moins pressentir un dur esclavage; on lui dictait son avenir mot à mot, on lui traçait son chemin pas à pas, on lui peignait impitoyablement son horizon sous des couleurs communes. A peine s'il était libre de penser; aussi, à chaque heure du jour, Dieu sait quel foudroyant anathème il lançait contre Targent.

Pour mademoiselle Artémise, se croyant maîtresse du cœur d'Eugène, elle cherchait déjà à étendre son empire sur l'esprit du jeune notaire; elle veillait sur toutes ses actions, elle se trouvait partout à^sa rencontre, le forçant ainsi de ne penser qu'à ses grâces ; s'il lui paraissait distrait, elle le rappelait à elle par un regard déjà impérieux. Le pauvre Eugène ne savait où donner de la tète ni du cœur.

Cependant , en dépit de toutes ces menues tracasseries, il était résigné, il savait qu'en dehors de la famille il pourrait retrouver des heures faciles ; il aimait la

chasse, la promenade; il aimait toutes les petites comédies qui se nouaient et se dénouaient dans son étude; enfin il aimait les enfants ; les siens animeraient gracieusement le coindu feu conjugal. L'imagination est une bonne fée qui crée de sa baguette d'or des images aimables jusque sur les ruines du bonheur.

Enfin le jour vint de rendre compte à la légataire du commandant la Roche; ce jour, c'était la veille des noces d'Eugène et d'Artémise. Déjà les violons s'accordaient, les convives préparaient leurs habits, leurs traits d'esprit, leurs chansons, — on chantait encore il y a douze ans. Toute la basse-cour de M. Desmont était à feu et à sang ; déjà, à trois lieues à la ronde, on respirait un air de fête.

Donc, la veille au matin, Eugène demanda un quart d'heure d'entrevue au député.

— Eh bien 1 qu'y a-t-il de nouveau , mon jeune ami ?

— Je vous ai dit qu'un brave capitaliste de Mézières avait pris confiance en moi jusqu'à me prêter, sans au-^ très hypothèques que ma bonne ou mauvaise fortune, les cinquante mille livres que j'ai versées entre vos mains il y a quinze jours. Or ce brave homme vient me voir aujourd'hui ; pour lui prouver toute votre confiance en moi, je voudrais pouvoir le rembourser.

— -Comment doncl s'écria le député, les cinquante mille francs sont à vous comme Artémise.

— Très-bien , dit Eugène , je suis fier de ne rien devoir qu'à vous-rtiême.

Il attendit de pied fermé M. Rochat; il allait accom-

plir fidèlement une graye mission ; il avait le cœur plus léger que de coutume. A onze heures, la petite porte de la cour s'ouvrit ; M. Rochat apparut à travers les massifs de dahlias, marchant de compagnie avec une jeune fille très-belle et vêtue très-simplement. Eugène • ne vit pas d'abord la jeune fille ; il chercha, en se promenant dans son cabinet, des paroles attendrissantes ; mais tout d*un coup, s'avançant sur le seuil, il pâlit^ il chancela.

— Éléonorel murmura-t-il ; quoi! c'était elle! Mais, voyant bien qu'il était trop tard, il appuya la

main sur son cœur et reprit sa raison de toutes ses forces.

— Asseyez-vous là, dit-il en refermant la porte; je vais en peu de mots vous dire les dernières pensées du commandant La Roche : il m'a appelé à son lit de mort, il m'a confié toutes les peines de son cœur; il a pardonné avec effusion à cette pauvre femme égarée qu'il faut plaindre, et, pour être agréable à sa mémoire, il a voulu joindre un bienfait au pardon. Il m'a remis pour cette jeune fille , qui était à sa femme et qui n'était pas à lui, quarante-quatre mille francs qu'il a pu distraire de sa succession sans fâcher personne.

— C'est impossible I s'écria Éléonore, vous voulez

me tromper.

— Ces quarante-quatre mille francs, les voici, reprit

Eugène d'une voix-affaiblic.

— Que voulez-vous que j'en fasse maintenant? murmura Éléonore avec amertume.

Cependant mademoiselle Artémise avait vu entrer Ëléonore à Tétude. Elle était descendue toute rouge de colère à la chambre de sa mère.

— Le croiriez-vous? dit-elle avec feu, mademoiselle Ëléonore est dans le cabinet de M. Eugène.

— En vérité! s'écria la mère, je voudrais bien savoir ce que mademoiselle Ëléonore peut faire dans Fétude.

Madame Desmont appela M. Desmont , qui lisait paisiblement la séance de la Chambre au fond du jardin. Quand il arriva, mademoiselle Artémise pleurait déjà.

— Si nous allions écouter à la porte qui communique au salon? dit madame Desmont.

Et, tout en disant cela, elle traversait le salon à grands pas. Mademoiselle Artémise suivit sa mère^ M. Desmont suivit sa fille. D'abord ils n'entendirent que des mots coupés; mais bientôt, M. Rochat s'étant mis à la fenêtre, les paroles d'Eugène et d'Éléonore leur vinrent aux oreilles plus distinctes et plus claires.

— Oui , ma pauvre Ëléonore , disait Eugène , nous avions le bonheur entre les mains, mais nous l'avons découvert trop tard.

— Je vous disais bien, répondait Ëléonore, que vous auriez peut-être dû attendre encore. Quand M. Rochat

8â» L^AMOUR

Tint me voir, il me dit d'espérer : moi, j'espérais'^ bonne foi ; mais le lendemain vous vîntes à vo^ tour me dire que tout était fini.

— Tout n'est pas encore fini, s'écria Eug|^ne en se frappant le front avec une généreuse colère.

Mademoiselle Artémise poussa un cri aigu, JKiadame Desmont menaça de tomber évanouie ; le député aux abois ouvrit la porte sans trop savoir ce qu'il faisait. Une fois la porte ouverte, il fallait bien engager le débat. Vous comprenez que madame Desmont, remettant sa syncope à des temps meilleurs, entra la première, armée de son indignation , dans le cabinet du jeune notaire.

— A merveille, dit-elle d'une voix glapissante, on nC'peut pas mieux tromper son monde.

M. Desmont voulut en vain contenir sa femme.

— Que faites-vous ici, mademoiselle Éléonore? reprit-elle en frappant du pied.

— Voyons, madame, dit Eugène, votre colère aveugle est hors de saison ; il me semble que mademoi- «elle Eléonore a bien le droit d'être ici tout comme une autre.

— Tout comme une autre ! Est-ce que vous voulez m'insulter, par hasard? Quoil vous prenez le parti de cette fille en face de moi et en face d'ArtémiseTEt je isuis seule pour me défendre? Quoi I monsieur Desmont, voilà tout ce que vous dites? Est-ce que vous croyez que vous êtes à la Chambre des Députés?

En homme sensé, M. Desmont ne disait pas un mot. , 11 regardait tour à tour sa femme, sa fille, Eugène,

Eléonore et M. Rochat, qui demeurait assez paisiblement à la fenêtre, avec un peu d'inquiétude pourtant.

. — Et vous croyez, reprit madame Desmont au plus beau diapason de là colère, vous croyez, vous autres, que cela va^e passer ainsi? vous croyez que je vais laisser cette jBlle se pavaner ici tout à son aise? Si elle avait un peu de cœur, elle serait déjà bien loin. Voyons, monsieur Desmont, reconduisez madame à la porte, s'il vous plaît.

M. Rûchat vînt gravement offrir la main à Eléonore. La pauvre fille, toute pâle et tout effarée par la colère de madame Desmont, tendit la main en chancelant. Eugène saisit cette main avec une sainte ardeur.

— Madame, dit-il en se tournant vers la femme du député , mademoiselle Eléonore restera ici tant qu'il lui plaira, car elle sera ma femme, et je suis chez moi.

Cette fois, madame Desmont tomba évanouie, mademoiselle Artémise se jeta dans les bras de son père; le tableau fut des plus pathétiques.

Eugène, tout agité par cette scène violente, sentit une larme d'Éléonore qui tombait sur sa main; il appuya tendrement la jeune et belle fille sur son cœur; il lui baisa les cheveux et lui dit :

— Eléonore ! n'est-ce pas que vous serez ma femme? Cette larme est une promesse de mariage.

— Yous savez que je n'ai rien à vous répondre, murmura Eléonore en levant ses yeux si doux.

Eugène sortit avec Eléonore et M. Rochat. Ils prirent naturellement le chemin de la petite maison. A

88 L'âMOUR

peine arrivés dans le parterre, Éléonorc rappela à Engène que son devoir était d'épouser mademoiselle Artémise ; qu'il ne pouvait violer une promesse sacrée, qu'il devait se résigner au mauvais jeu du destin. Il commença par se moquer de la grandeur d'âme d'Éléonore; mais peu à peu, s'étant calmé, il tomba d*accord avec les idées de la pauvre fille, malgré son cœur, qui lui donnait le conseil d'être heureux avant tout.

— Oui, dit-il, je veux être puni par où j'ai péché.

Il embrassa Éléonore comme sa sœur, comme une amante encore. Il retourna à l'étude de Ravenay résigné à son infortune, c'est-à-dire à son mariage avec mademoiselle Artémise, espérant, peut-être à son insu, que M. Desmont, que madame Desmont, que mademoiselle Artémise elle-même, le dégageraient de sa promesse. Vaine espérance : on l'accueillit fort mal du premier abord; mais bientôt, soit pour éviter un scandale, soit pour la jeune fille, qui voulait d'autant plus se marier qu'Eugène le voulait moins, soit pour l'honneur de la basse cour, qui avait été mise à feu et à sang, on pardonna à Eugène en lui disant que c'était sa dernière folie de jeune homme.

Il se retrouva pris au trébuchct du mariage.

Que vous dirai-je d'Eléonore? Pauvre Eléonore, elle s'enferma dans sa chambre, elle pleura, elle pleura encore, elle pleura tout le jour, elle pleura toute la nuit. Elle voulait mourir ; elle écrivit à Eugène une lettre d^adieu pleine de passion réprimée.

Le lendemain matin, elle devait partir pour Mézières avec M. Rochat, qui était touché de son malheur et qui

voulait la distraire un peu par un voyage. A l'heure du départ, elle pressentit qu'elle ne reviendrait plus dans le pays qui lui était si cher. Sa. douleur éclata plus profonde que jamais ; avant de s'éloigner, elle voulut parcourir encore seule et à pied le vallon où naguère elle avait tant de fois promené ses espérances d'amour.

' On touchait aux jours d'automne ; la nature avait déjà recules premières atteintes deThiver; les feuilles jaunies murmuraient tristement sur les branches ou fuyaient par bouffées sur les chemins. Une mélancolie douce au cœur était répandue de toutes parts. La pauvre Eléonore, près de perdre de vue pour jamais ce cher pays où elle laissait son âme toute déchirée, tomba agenouillée sur la route, regarda une dernière fois, aur dessus des noyers de la ferme, le toit bleu de la maison du notaire, éleva ses yeux mouillés au ciel, et murmura, en appuyant. sa main sur son cœur : Adieu! adieu!

Cependant, le jour des noces, tout n'alla point au gré du député, de sa femme et de sa fille. Eugène Auberl partit dès l'aube et ne revint pas, Où était-il allé? Sans doutes sur les traces d'Éléonore. M. Desmont prévit, en homme sagace, que, pour la célébration dudit mariage, il ne manquerait que le mari. Une lettre qui lui fut remise par un garde champêtre ne lui laissa plus de doute sur ce chapitre. Eugène partait sans retour ; il donnait un pouvoir sous seing privé pour céder à un autre l'étude maudite. Après avoir lu cette lettre,

I H. Desmont courut à la chambre de sa fille, qui essayait devant une psyché le voile et le bouquet de la mariée.

— Ma pauvre Artémise, tu es malade; lu vas te coucher en attendant le médecin.

— Malade ! le plus beau jour de ma vie!

— Oui, malade : Eugène est parti I

Le député sortit par la ville d'un air effaré.

— Ma fille est malade, disait-il à tous venants, je ne puis la marier aujourd'hui.

-r Quand la marierçz-vous donc? lui demanda malicieusement son adjoint, qui déjà avait revêtu Fccharpe tricolore.

XÏI

Maintenant, si vous voulez rejoindre Eugèiîe Auberl, vous suivrez cette route où déjà vous avez yfu ^'éloigner la triste Éléonore. La^oute est ombragée; là-bas, au bord de Tétang, n'est-ce pas elle qui s'assied sur les feuilles sèches ? Elle incline son front pensif, elle cherche encore Timage d'un bonheur évanoui. Qui donc vient interrompre sa rêverie? Vous avez reconnu Eugène Aubert, car quel autre que lui se jetterait ainsi à ses pieds les bras ouverts? quel autre que lui entraînerait avec ivresse Éléonore souriante et déjà consolée?

L'ARBRE DE LA SCIENCE

Voltaire a dit de Tamoux ; « C*est rétoffe de la natuire que rimagination a brodée. » Peut-on se hasarder de dire siprès Voltaire, que Tamour c'est la passion endimanchée ou la volupté un jour de fête.

A sa dernière représentation de Phèdre, mademoiselle Rachel, selon son habitude, a tourné la tête à deux étrangers qui n'étaient pas venus en France pour cela . Us ne pouvaient maîtriser leur enthousiasme pour le génie et la beauté de la tragédienne ; ils ne comprenaient pas qu'Hippolyte, comme un autre Joseph, laissât son manteau aux mains de cette Phèdre qui était tout le poème de la passion. Ceux-là n'ont pas été

sensibles au récit de Théramène. Le soir même, une femme du monde, qui serait désolée de passer pour une femme d'esprit, dit à mademoiselle Rachel : « Je TOUS ai amené deux hommes libres, mais je vous présente deux esclaves. »

On a défiguré, à TOpéra-Conlique, la poésie amoureuse du moyen âge ; mais, pour les bons esprits, une époque a toujours son caractère sérieux, même sous les caricatures. Ce qui frappe surtout dans ces mœurs étranges, c'est que la France galante et raffinée commence à sortir des forêts sauvages et à se montrer dans quelques châteaux. La féodalité, c'est le cœur de la dame ; le servage, c'est la foi du chevalier. Les tournois ont ça et là enchaîné dans les roses la barbarie primitive. 11 n'y a plus qu'aux jours de guerre qu'on crie: sang et pillage. Il n'y a plus qu'aux jours de ripaille qu'on perpétue l'orgie romaine. Ce que le catholicisme n'a point encore fait, la femme, cet apôtre du cœur, va le faire avec un regard, avec un sourire, avec une 'arme. La femme, au moyen âge, a été comme l'ange visible de la divinité ; elle a entr'ouvert la porte du monde nouveau, elle a cueilli pour la main rude et bratale de l'homme la fleur sacrée du spiritualisme.

L'amour est un magique architecte qui bâtit son palais sur toutes les ruines : mais lui faut-il un palais pour être chez lui? Hemling Ta trouvé dans un hôpital.

. En ces derniers temps, on a beaucoup écrit sur Hemling, on a longuement disserté sur son œuvre; mais on n*a pu rien dire de certain sur sa vie. J'aime à me rè-^ présenter un enfant né pauvre, insouciant, vagabond. Comme Dieu Ta doué d'une étincelle de poésie, il ne peut se plier comme les autres aux habitudes de la vie matérielle. Il ne prend point racine dans son pays ; il court le monde, à la recherche d'une étoile qui rayonne pour lui. Dans son enfance, ii a entendu vanter le talent des frères Van Eyck ; le hasard Ta conduit à Cologne, et, à la pensée des frères Van Eyck, au spectacle des tableaux de Wilhelm, il a pousàé le cri révélateur du Corrége. Sans doute, à Cologne, à la source même du génie allemand, il a trouvé un peu de place et un peu de pain dans un atelier. La guerre la surpris le pinceau à la main. Cœur ardent, esprit généreux, il a déposé son pinceau pour prendre le mousquet ; il a offert sa vie à son pays. Dans le rude métier des armés, il a oublié peu à peu qu'il était né peintre ; il a vécu comme ses camarades de camp, peut-être comme autrefois ses camarades d'atelier ; il a jeté son cœur à toutes les folles et dévorantes passions, jusqu'au jour où, fatigué de tout, même de la vie, il est allé demander à rhôpital de Bruges un lit pour mourir. Mais, à peine à Fabri du passé dans ce refuge chrétien, il s'est senti renaître, comme dans une atmosphère douce, sereine et pieuse. Il a voulu vivre, vivre encore, mais désormais de la vie contemplative des âmes poétiques. A ces lèvres dévorées par les mauvaises passions, il manquait la goutte d'eau vive du sentiment divin. Dans

rhôpital, un christ en bois grossièrement sculpté veille sur les malades et les aguerrit dans leurs souffrances en leur ouvrant par son regard les perspectives d*azur. Hemling est touché par la sublime résignation de celui qui fut couronné d'épines ; un nuage épais se déchire à son horizon et lui laisse entrevoir les joies bénies du ciel. Ce n'est pas tout : parmi les sœurs de Thospice que la charité chrétienne attire au lit des malades, il en est une plus tendrement dévouée que les autres ; quand Hemling souffre, elle ne dort pas et lève au ciel ses^ grands yeux, doux comme la pervenche. Le peintre est frappé de cette angéUque figure, qui semble détachée comme par un miracle des fonds d'or du maître de Cologne. HemUng ne sait plus s'il doit adorer Dieu dans rimage du christ ou dans celle de la religieuse. Dès qu'il a repris un peu de force, il demande des crayons, une palette, des pinceaux ; et le secret qu'il a si longtemps cherché, le secret de rendre visible la ma* jesté de Dieu et la beauté idéale de l'homme, il le découvre comme par une soudaine révélation de l'amour.

Les anciens, qui ont tout dit pour les modernes, o&t très-poétiquement peint les souvenirs éternels de l'amour par ces ombres des Champs-Elysées qui, pendant des siècles^ effeuillent des roses désormais sansparfum devant les pâles images autrefois adorées.

Tout le monde n'est^pas de Vavis de l'évêque d'Hip-

pone. Saint Augustia lui-même a varié plus d'une fois sur son idéal, ce qui prouve que le Beau, le Vrai et le Bien seront le sujet d'une étemelle controverse. Demandez à dix peintres ce que c'est que le Beau, vous n'en trouverez pas deux arrêtés à la même opinion. Demandez à dix philosophes leur pensée sur le Vrai, iisnepourront pas s'entendre. Demandez à dix saints où est la Béatitude, ils répondront comme les peintres et comme les philosophes.

Je connais une femme charmante qui, un jour de pluie, s'est mise à aimer un philosophe bien connu de nos jours, croyant secouer avec lui l'arbre de la science; elle s'aperçut bien vite que le philosophe n'en savait pas plus long que son dernier amant. « Le Beau, lui disait-il, c'est l'amour; le Vrai, c'est l'amour; le Bien, c'est l'amour, — Alors, lui dit-elle, quand je pratiquais votre théorie, je faisais de la philosophie comme M. Jourdain faisait de la prose. »

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