‹ L'amour comme il est (volume 3)Chapitre 16 sur 39 · LA NUIT DES NOCES · texte numérisé non relu

LA NUIT DES NOCES

Slontbrun n*était apparu que comme une ombre. Henri Thomé, plus tendre et plus dévoué que jamais, reprit peu à peu spn empire sur Marie de Joysel. Ce fut avec joie qu'elle vit arriver le jour du mariage.

Ce mariage célèbre se fit trois semaines après le jugement. Je ne crois pouvoir mieux faire pour en raconter la cérémonie que de reproduire le procès-verbal de Vbuissier. C'est le seul exemple d'un pareil hyménée.

Après avoir rapporté tous les actes dont il était né-

cessaire qu'il fît mention dans son procès-verbal, Thuis* sier dit : v

c( Nous nous sommes transporté, avec notre assisce tance, en la maison du Refuge, faubourg Saint» « Marcel, où, étant à la grille, avons demandé la a demoiselle Ameliny supérieure de cette maison, la- « quelle y étant venue, et après lui avoir fait lecture et « laissé copie des arrêts, nous Tavons Nommée et « retiuise de nous mettre entre les mains la demoiselle c( Joysel^ pour, et au désir des arrêts, la conduire en « réglise Saint-Médard, pour, en notre présence, être (c procédé à la célébration du mariage ; laquelle demoia selle Amelin, ponr satisfaire aux arrêts, après avoir « fait ouvrir la porte qui sert d*entrée à la maison, nous c( a remis en nos mains la demoiselle Marie Joysely c< dont nous avons fait mention sur le registre de la « maison, et ont signé ; Joysel, Ameliriy supérieure.

Ci Ce fait, avons fait monter icclle demoiselle Joysd « dans un carrosse, et conduire en Téglise et paroisse de c( Saint-Médard, où étant, s'est trouvé le sieur r/iom^; > c( après qu'ils ont été fiancés et épousés par le sieur « Cornier, vicaire de la paroisse, et que mention en a « été faite sur le registre des mariages d'icelle, nous « avons remis la demoiselle Mari^ Joyselaniveles mains c( du sit'ur Tkoméj son mari, au désir des arrêts, dont c( et de quoi nous avons dressé le procès-verbal, es « présence et assisté de François Champion^ bourgeois « de Paris, et autres témoins. »

En sortant de l'église, Henri et Marie trouvèrent, selon leur attente, le carrosse de madame deMontreuil.

Us embrassèrent le vieux chanoine, ils partirent avec empressement. Le voyage fut doux, mais sifencieux ; malgré Tamour charmeur d 3 Henri, Marie avait çà et là des instants desombre tristesse : s'il parlait de bonheur, elle penchait la tôle et semblait dire : Le temps est passé! s'il parlait d'amour, elle regardait le ciel et semblait dire encore : Le temps est passé! Mais aussitôt, voyant que sa tristesse inquiétait Henri, elle reprenait soudainement son masque d'insouciance et son adorable sourire, elle s'aveuglait elle-même pour aveugler son amant.

11 était près de dix heures quand ils arrivèrent au château. Ils descendirent de carrosse dans une grande cour déserte, aux pavés moussus, devant un perron à colonnade onnbragé par deux ormes centenaires.

La vieille madame de Montreuil vint jusque sur le perron : elle embrassa Marie avec une tendresse de mère; elle accueillit Henri comme son enfant.

— Vous avez voulu être seuls, dit-elle en les conduisant à sa chambre ; vous tombez à merveille : mon Gis est parti pour rejoindre son régiment; M. le curé, qui est un peu curieux, espérait vous voir aujourd'hui, mais je l'ai prié d'attendre jusqu'à demain. Asseyez-vous, mes enfants; chauffe bien tes pieds, ma pauvre Marie, la soirée est fraîche. Tu es pâle; le voyage t'a fatiguée. Pauvre enfant ! il y a si longtemps que tu n'avais (ait un pas. — Dieu merci! hous souperons de bonne heure. — Ahl ah! voilà une image bien précieuçe.

Marie venait de détacher de la cheminée un petit portrait de sa mère.

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*-« €e R^eet pas sans peine que f ai ^rraebé ee portrait des mailla de im procureur. Je t'a?aisbien dit de te aiefier de ces mains^Ià. Mais maileiuoiaelle voulait à toute force se marier. Grande sotte, 1jn procureur!

— Ah I ma tante, de grâce^ n'eu parlons plus 1

"■^ C'est vrai, laissons-le reposer en paix dans sa robe noire . A voz-tous fait bon voyage ? Que dites-vous detoon vieux carrosse et de mes pauvres chevaux? Ah! il y a vingt ans, mon équipage était plus fringant; maidqiie voulez*voùs ? taut a passé de mode chez moi»

— Excepté le cœur, ma tante ; vous avez toujûurs la même jeunesse de c<Bur.

•r-^ Tu as raison : mes cheveux ont blanchi ; mais, comme disait si bien Benserade, \e$ neiges de Thiver n'ont pu atteindre mon cœur.

*^ Et vos chats, ma tante? après madame de la Sablière, vous aviez les plus beaux chats du royaume.

— Tout à l'heure, au souper, nous les verrons venir par régiments.

Henri prit la parole ; il parla des distractions de la vieillesse, des magies du souvenir, des cx>nsolations de la nature et de la charité chrétienne; enfin il acheva de séduire la vieille tante.

Au souper, madame de Montreuil remarqua avec un peu de souci que sa nièce mangeait à peine et qu'elle ^'eiTorçait en vain d'être smon gaie, du mojns souriante.

— Voyons, mon enfant, pourquoi cet air pensif, cette mine réyeuse? Je te trouve beaucoup plus belle quand

lu t'animes un peu,

— Hélas 1

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*-*-£t vous, monsieur mon neveu, vous avez de rin" quiétude? Allons, je vois bien que je suis de trop ici; Tamour aime le silence, la solitude; comme disait mon oncle le chevalier de Tunières, Tamour aime être entre quatre-z-yetuc. Mais, en vérité, ici mes pauvres yeux ne devraient pas compter; pour y bien voir» il me faudrait mettre des lunettes,

•— Mais, ma tante, croyez bi^, dit Marie en lui tendant la main, croyez bien que nous sommes heureux et fiers d*avoir un pareil témoin à notre bonheur. Sans TOUS, où serions-nous allés?

— Oh! ohl reprit la tante en, hochant la tête, les amants ne sont jamais en peine ; une fois qu'on a un cœur pour reposer son front, on se moque bien du reste, l'amour est un grand architecte qui bâtit des châteaux partout. Voyons, mes enfants, pour me prouver votre conflance en moi, ayez plus d'abandon; allez, allez, ne craignez pas de vous embrasser un peu : cela vous fera du bien, et à moi aussi.

Marie sourit avec un charme adorable : elle tendit 8on autre main à Henri, qui la baisa avec passion.

*-« A la bonne heure, dit madame de Montreuil ; au moins vous n'avez plus Tair de sortir du couvent. Je sais bien quele souvenir de ton infortune ne doit pas t'égayer beaucoup ni lui non plus; mais tout cela est fini ; il faut jeter un voile sur le passé.

~ Oui, dit Marie en soupirant, un voilé sur le passé ! Vers la fin du souper, madame de Montreuil était si animée, qu'elle chanta un couplet de son cher abbé de Ghaulieu à la déesse d'Âmatbonte. Après avoir chanté,

elle babilla encore avec beaucoup de feu ; enfin elle pencha la tête, et s'endormit, le front sur la table.

Un suivante avertit Henri et Marie qu'elle avait allumé du feu dans leur chambre. Henri leva sur Marie un regard suppliant, lui ofTrit la main, et prit un flambeau sur la table.

— Allons, dit-elle d'une voix brève.

Elle embrassa tendrement sa tante sur ses cheyeux blancs ; elle mit dans son sein le portrait de sa mère. Ils entrèrent au haut du grand escalier dans une chambre très-richement décorée. Les murs étaient tendus de tapisseries à scènes galantes et champêtres ; les dessus de portes et les dessus de glaces, peints en caihaïeu, représentaient les quatre saisons; La cheminée était un bas-relief de Girardon, soutenu par deux syrènes en cariatides. Le feu qui venait d'y être allumé répandait un vif éclat sur un grand lit à baldaquin digne d*abriter un roi et une reine.

A la vue des rideaux, Marie pencha son front sur le sein de Henri, qui était toujours tremblant devant elle par la force de son amour.

— Marie, vous devez me trouver un bien triste amant, mais j'ai le cœur si mal fait, que je suis effrayé de mon bonheur. Je tremble comme un enfant qui a peur ; à peine si j'ose vous dire que je vous aime.

— Je le sais, Henri. Croyez-vous donc que je né sois pas ficre de cette passion si profonde et si craintive? Altez, Henri, moi aussi je tremble, car je n'ose croire que votre jeune cœur, qui est un trésor d'amour, soit pour moi, moi qui n'en suis pas digne.

Ces derniers mots furent etouHes par un baiser de Henri.

— Marie, tu es digne de Tamour d'un roi ! Est-ce que je crois à tous les contes dont on t'a poursuivie? Tu es trop belle pour n'avoir pas été victime de ta beauté. A^ quoi penses-tu, Marie? Hélas I toi, tu ne m'aimes pas 1 je ne suis qu'un enfant à tes yeux.

— Oui, un enfant plein de cœur et de force, un enfant que j'aime comme si j'étais sa sœur, sa mère...

— Ahl Marie, vousne m'aimez pas comme un amant I

— Ne TOUS ai-je pas dit que je vous aimais de tout mon cœur, de toute mon âme, et pour la vie?

En disant ces mots, Marie leva les yeux au ciel.

— Xe ciel vous entende et vous bénisse 1 — Vos beaux cheveux font ma joie ; ces beaux cheveux que tant de fois j'ai vus en songe nageant en boucles sur Voreiller.

— Eh bien, je vous abandonne mes cheveux.

A peine Marie eut-elle dit ces mots que son amant, avec une violente et folle ardeur, la décoiffa de ses mains et de ses lèvres.

— Hélas ! lui dit-elle, voilà ce que je vous apporte de mieux en mariage.

Elle avait la plus belle chevelure du monde, noire comme le jais, longue comme la branche du saule pleureur.

^- Que vous êtes belle ainsi ! Quelle grâce I quelle douceur! quel enchantement!

— Oui, je suis belle encore, dit Marie d'un air distrait en se voyant dans la glace de la cheminée.

Une pâleur de mort passa sur ses jouès légèrement animées.

Marie ouvrit sur la cheminée une petite cassette en bois de rose. Elle y prit d*un air d*insouciance un encrier, une plume et une feuille de papier.

— Etes- vous folle ? dit Henri en revenant près d'elle, pourquoi tout cet attirail d'écrivaillcur, d'huissier ou d'avocat? est-ce que Tamotir est un homme de loi?

-^ Qui sait? Tamour a peut-être une supplique à vous faire.

Comme Henri sembkit attristé par ce mot, elle reprit en souriant :

— Ne vouschagrineîpas, enfant, je dépose la plume.

— Savéz-vous, madame, que tout le monde est couché au château?

— Je crois bien, répondit-elle d'un air moqueur, il est huit heures! Vous ne vous êtes jamais couché si tard, n'est-ce pas? Mais ce n'est pas tous les Jours la nuit des noces.

Les flammes de Tâtre répandaient un vif éclat sur les fleurs épanouies des grands rideaux. • • ••■• ••••■••••*

Henri s'endormît, bercé par les paroles tendrement amoureuses de Marie. Elle souleva la tète, et le regarda doucement. Mais bientôt, ne pouvant arrêter ses lar* mes, elle se retourna et joignit les mains avec ferveur.

Après une prière, elle descendit du lit, glissa ses jolis pieds dans des mules de satin, jeta un mantelei

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sur ses épaules toutes frémissantes, s^approcha de la cheminée et saisit la plume d'une main agitée.

Elle écrivit en pleurant pendant plus d'une heure. De temps en temps elle se retournait tout inquiète vers lelit. Quand elle eut fini d^écrire, elle se leva, et se regarda dans la glace avec une triste curiosité. Elle se promena un peu dans la chambre ; s'ctant approchée d'une fenêtre, elle détourna les rideaux pour voir le ciel. Le ciel était parsemé de nuages vaporeuit ; Icsétoiles ne brillaient que ça et là à travers la gaze flottante ; le vent passait doucement sur les vieux chèvreieuilles du parterre.

— Le beau temps qu'il fera demain, dit Marie avec un soupir : Henri va s'éveiller sous un rayon de soleil, quand les oiseaux chanteront; je vais ouvrir la fenêtre ; le vent apportera jusqu'à notre lit les parfums du malin et les chansons de l'alouette.

Elle retourna vers le lit ; Henri dormait toujours.

— J'ai froid, dit-elle en tressaillant. U est temps que je retourne auprès de lui.

Elle alla encore jusqu'à la cheminée, où elle re-* garda longtemps le portrait de sa mère.

— 0^ mon Dieu 1 murmura-t-elle, je vous remercie dtt courage que vous m'avez donné.

Elle demeura plus d'une demi-heure à contempler Henri avec amour; à la fin, ne pouvant résister au Bommeil, elle l'embrassa doucement sur le front, dénoua ses cheveux, les répandit autour d'elle» pencha la tête sur l'épaule de Henri, lui prit doucement fa main et s'endormit avec un long soupir.

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