‹ L'amour comme il est (volume 3)Chapitre 15 sur 39 · L'ÉVANGILE · texte numérisé non relu

L'ÉVANGILE

M*Fournier, répondant à l'avocat du tuteur, s*écrie : ^ Puisque la cour, par l'arrêt qu'elle a rendu en con-

su L'AMOUR

naissance de cause sur la réquisition des gens du roi, a autorisé l'union de ceux pour qui il parlait en leur permettant de contracter et de célébrer le mariage, il ne devait pas craindre que l'opposition du tuteur et des parents paternels pût réussir; la cour sera indignée de cette entreprise, quand elle se représentera ce tableau infâme où Ton a dépeint une mère chargée de tout ce que Tassassjnat, le poison et l'adultère ont de plus criminel et de plus odieux : pour commencer ce tableau, on a mis le pinceau à la main de ses propres enfants; pour le travailler et pour le finir, on leur a fait employer les couleurs les plus noires pour former les traits les plus horribles que Fart puisse inventer.

a Cette cause est sans exemple : c'est la première fois qu'un tuteur a abusé avec tant d'emportement de la voix du sang, el a soulevé des en&nts avec tant d'impiétp contre leur mère.

« Mais les sentiments que la nature grave dans nos cœurs en les formant, le respect et la reconnaissance qu'elle nous inspire pour nos parents, ne permettent pas de présumer que les filles de Marie de Joysel aient part au tableau que Ton vient de tracer de leur mère.

a n est de l'intérêt politique que les mariages, qui donnent des sujets aux princes, des créatures à Dieu et des membres à TEglise, puissent être librement contractes; et ceux qui veulent s'y opposer, à moins qu'ils ne fassent voir des obstacles légitimes, sont coupables de plusieurs homicides ; dans le nombre je compte celui des enfants qui auraient vu le jour si on ue s'était point opposé à leur naissabce.

<c La première des raisons que l'on vient d'annoncer est tirée d'une loi que Dieu lui-même a prononcée par la bouche de celui de ses apôtres auquel il a comnjiunique le plus de lumières et de connaigsaaces. Saint Paul, parlant aux Romains, dans le cbapitre vn, a précisément borné à la vie du mari la puissance qu'il avait sur sa femme, ne voulant pas qu'après sa mort on pût faire revivre son autorité éteinte pour la continuer contre la femme qui lui survivrai!.

« La mort a ses droits aussi bien que la vie. Taial qu'un mari est vivant, il n'est pas juste que sa femme pour l'avoir trahi devienne, à la confusion de ee mari, la femme d'un autre; sa douleur et sa vengeance ne peuvent finir qu'avec lui.

<c Mais, dès le moment que la mort l'a enlevé à sa douleur et à son ressentiment, elle affranchit la femme de Tesclavage auquel il avait le pouvoir de la soumettre pendant sa vie ; et, quand il n'est plus au monde, ses enfants ni ses héritiers ne doivent pas compter dans sa succession, parmi les biens de son patrimoine, les chagrins qui lui étaient personnels et qui sont enfouis avec lui dans son tombeau. Aussi le savant GrotiuSf sur ces mots de saint Paul, Soluta est a lege viri, dit fort à* propos : Id est^ pœna adulterii. I^ mort du mari est une absolution pour la femme qui lui survit.

«Apres cela, peut-on s'arrêter à deux actes sous seing privé du sieur Gars ? 11 a transcrit, dans son cabinet, l'authentique, et, après une sombre méditation, il a mis au dos de cette authentique : Est lex de Maria Joysely quamj me mortuo, sequi volo. C'est iwae loi

pour Marie Joysel, que je veux qui soit exécutée après ma mort. — C'est ainsi qu'il s'érige en magistrat dans sa propre cause. Mais lui, qui parlait pour ainsi dire la loi à la main, ne devait-il pas savoir que sa magistrature, aussi bien que son pouvoir, iSnissait avec sa vie?

«L'aulhentiqueneditpointqu'unefemmeconvaincue d'adultère ne pourra jamais se remarier. Les lois pénales, comme est cet authentique, ne sont point sujettes à extension : au contraire, comme ce sont des décisions odieuses, elles doivent être restreintes et limiiées, suivant l'opinion des jurisconsultes et des empereurs.

« Si le droit civil, dans sa dernière jurisprudence, n'ôte point à la femme adultère la faculté de se remarier, la loi canonique, qui est celle que nous suivons pour les mariages, ne lui est pais moins favorable. Nous pouvons dire môme, sur cq sujet, que la loi canonique a pour fondement la loi de Dieu.

« L'Écritui'e nous apprend que Dieu commanda au prophète Osée d'épouser une femme de débauche : le prophète l'épousa, et il en eut trois enfaçts.

« Le précepte que Dieu donna à ce prophète est peutêtre le sujetpar lequel le pape Clément III compte comme une grandeœuvre de charité celle de se choisir une épouse dans un lieii de débauche. Il veut même qu'une action si chrétienne soit suffisante pour obtenir la rémission de ses fautes, parce qu'elle met dans la voie du salut celle qui marchait dans le chemin de la perdition.

« Suivant la décision de ce pape, bien loin qu'il y eût quelque chose à redire dans un mariage que l'on contracte avec ces victimes d'infamie qui ont un écriteau

sur le front, il élève hautement la vertu de ceux qui les épousent. Que peut-on donc trouver à redire dans le mariage que la cour a permis au sieur Thomé de célébrer avec HJarie de Joysel ?

« Il la trouTC dans un lieu saint, où elle fait, depuis dix ans, des exercices de piété et de vertu. Le couvent de Sainte-Pélagie est la prison où, pour parler le langage de rÉcriture, elle mange le pain de tribulation et boit Teau de douleur.

<x Depuis ce lonjg espace de temps, elle lave ses fautes passées dans les larmes qu*elle a continuellement versées, comme une véritable repentie.

(( Lcsparents paternels jouent ici un rôle bien odieux ; ils oublient leur propre honneur, on peut dire leur religion, pour la sacrifier à la vengeance d'une injure qui les atteint de si loin, qu'elle ne les blesse pas; ils se présentent à la cour sous cette face.

^ « Ce qui est le plus surprenant, c'est qu'ils n'en rougissent point : voilà tout ce qu'on dira contre eux.

« On a vu autrefois, devant le plus grand juge qui ait jamais paru sur la terre, des accusateurs, pleins de chaleur et d'emportement, être obligés de prendre la fuite et n'oser jeter la première pierre contre la femme adultère, quoique le Seigneur leur en eût donné le pouvoir.

« Vous avez souffert que le sieur Gars^ qui était le seul offensé, ait jeté la première pierre contre sa femme ; ne permettez pas que ses enfants, après sa mort, lui jettent une seconde pierre, qui lui serait une blessure plus cruelle que la première.

iS

« Si ces enfîinls ont osé paraître en votre audience avec toute la témérité qui accompagne des accusateurs indiscrets, obligez-les publiquement de prendre la fuite et de faire une retraite qui les couvre pour toujours de honte et de confusion. Ils reprocheront éternellement à leur tuteur de les avoir engagés dans une pareille démarche. Dans le compte qu'il leur rendra, il pourra peut-être prouver la pureté de sa conduite dans Tadministration de leurs biens; mais il ne se justifiera point de la témérité qui lui a inspiré un procès qui donne une si grande atteinte à l'honneur de ses mineurs.

« Le père a satisfait à son devoir en satisfaisant à sa èolère et à sa vengeance. Que votre arrêt apprenne à ces enfants à faire leur devoir à leur tour ; qu'il leur imprime la tendresse et le respect qu'ils doivent avoir pour celle dont ilsontreçu le jour ; qu'il les fasse ressouvenir, tant qu'ils vivront, que le chemin que ce tuteur leur a fait tenir est celui du détestable Cha m, qui s'attira la malédiction dulSeigneur pour avoir révélé la turpitude de son père; qu« votre arrêt leur fasse connaître que Texemplc qu'ik doivent suivre en cette occasion est celui de Sera et de Japhet, qui, ayant couvert de leur manteau la nudité de leur père, furent comblés de grâces et de bénédictions.

« Punissez l'attentat qu'on a fait à la liberté. C'est la nature qui nous donne la liberté : elle seule nous la peut ôter avec la vie. Punissez la résistance qu'on a apportée depuis cinq mois à la célébration d'un mariage que vous avez autorisé.

« N'est-ce pas assez, pour des enfants, de se voir

revêtus des dépouilles de leur mère? S'ils la voient sans peine privée des biens temporels, si la dureté de leur cœur les porte à ne lui point faire de part, s'arrétant à la rigueur de la loi civile plutôt que de suivre le penchant de la loi naturelle, pourquoi veulent-ils empêcher qu'elle ne participe à un bien spirituel, ce trésor précieux, ce don céleste? Je veux dire la grâce que Dieu, par la bouche de TApôtre, promet à ceux qui reçoivent lesacrement de mariage, qui pour cela est appelé un grand sacrement : Mdgnum sacramentum quod gratiam confert; ce sont les termes du concile de Trente.

« Onze ans de pénitence ont disposé Marie de Joysel à recevoir celte grâce. Ne souffrez pas que des enfants s'opposent impunément à une si sainte résolution. Vengez publiquement la nature, que Yo\i a si lâchement outragée; vengez hautement la politique, dont on a ouvertement attaqué les lois; et, conGrmant l'arrêt que vous avez rendu, faites voir en celte occasion, ce que le public a toujours reconnu dans vos jugements, que votre justice est de concert et va d'un pas égal avec les règles les plus saintes et les maximes les plus sacrées de notre religion. »

L'avocat dés enfants Gars de la Verrière reparut d'un air plus triomphant que jamais. Le bruit venait de se répandre dans la salle qu'il allait porter une nouvelle accusation contre la pauvre Marie. Il se fit pour ses paroles un silence avide. Il débuta ainsi :

« Si je n'en ai point assez dit contre cette femme, si mon plaidoyer, puisé dans la vérité comme dans l'indignation, n'a point convaincu messieurs les juges des

souillures ineffaçables de Marie de Joysel, je vais poursuivre ma noble tâche au nom de rhumanité, qui ne veut pas qu'une pareille criminelle rentre dans son sein. Jusqu'ici je vous ai présenté Marie de Joysel comme une pécheresse sans âme et sans repentir, destinée à toutes les fureurs et à toutes les tortures deTenfcr ; maintenant je puis dire encore plus, à sa honte.Voyez ce manuscrit, qui devrait être écrit avec du sang, c'est Thistoire de cette femme racontéeparelle-mêmedanssonimpudeur.)) jMarie poussa un cri et tomba en défaillance ; Henri Thomé se leva avec indignation, le silence devint plus profond que jamais.

— Ce manuscrit, s'écria Henri Thomé, est la confession d'une pauvre âme qui se repent à un pauvre cœur qui console ; l'avocat d'une cause indigne ne doit pas le souiller de ses mains ni le flétrir de son regard. Cette histoire n'est venue ici que par un vol dont je demande raison î

Le président rappela le jeune médecin à un langage plus digne du Palais ; il raconta ensuite comment le manuscrit était venu aux mains de Tavocat des enfants : cet avocat avait demandé le jour même une perquisition au domicile de Henri Thomé pour découvrir sa correspondance avec Marie ; on venait de saisir cette histoire, qui devait être une précieuse lumière pour la justice.*

Marie de Joysel se leva à cet instant, se tourna vers l'avocat qui la menaçait avec le manuscrit :

— Lisez, monsieur, dit-elle avec dédain. L'avocat, poursuivant, reprit la parole : « On vient

de vous dire, messieurs les juges, que nous insultions

au malheur ; mais la plus grande insulte que nous puissions jeter à la face de cette femme serait de lire tout haut cette histoire de boue et de sang qu'elle a osé écrire, qu'elle a pris plaisir à se raconter à elle-même dans les mortels ennuis de sa prison. Nous nous contenterons de vous lire quelques pages au hasard. »

Le bénédictin, qui jusque-là ctaitdemeuré gravement et tristement incliné à la grille des spectateurs, demanda d'une voix sombre et glaciale à passer au banc des témoins, ayant, poursuivit-il, des révélations à faire à la justice.

Un huissier, sur Tordre du président, alla ouvrir la grille. Le bénédictin vint en silence s'asseoir près du chanoine Le Blanc, très-près de Marie de Joysel.

— 0 mon Dieu I murmura -t-il en leVant les yeux au ciel, donnez>moi la force d'apaiser mon cœur.

Comme il vit que Marie de Joysel, toute chancelante dans les bras de madame de Montreuil, le regardait avec une grande inquiétude, il baissa son capuchon et détourna un peu la tête.

L'avocat se mit à lire cette page du manuscrit :

c< Je passai la fin de l'hiver le plus tristement du monde, dans les larmes les plus amères. Hélas I me le redirai-je à moi-même : la belle saison revenue, l'ombre de Montbrun s'éloigna peu à peu de mon âme ; je me sentis rajeunir. J'avais retrouvé une compagne du couvent, qui n'avait guère mieux tourné que moi ; j'allais la voir de plus en plus souvent ; elle avait une petite cour de cadets de famille qui ne donnaient pas de prise à la tristesse. Ils finirent par m'égayer un peu . Ne pouvant en

aimer aucun, je les aimai tous ensemble ; je devins pire que je n'étais : jusque-là j'avais eu }a foi de l'amour, j'avais aimé avec religion; mais ce ne fut plus chez moi qu'une profanation de Tamour : je devins coquette, je pris plaisir au piadrigal, je me fis de plus belle en plus belle; enfin, je m'étourdis follement, je perdis la tête : pour le cœur, il n'en fut plus guère question.

« Du matin au soir, et souvent du soir au matin, je m'abandonnai indignement à tous les jeux de l'amour, tournant à tous les vents, écoutant toutes les bouches trompeuses, prenant à peine le temps de songer au passé et à l'avenir, à Monlbrun et à Dieu. J'oubliai jusqu'à mes enfants.

« Mais ici la plume devient rebelle. A quoi bon, en effet, retracer cette page la plus triste de ma triste vie? Que dirai-je de plus, si ce n'est que je passai toute une année dans les égarements des mauvaises passions? »

c( Vous l'entendez, messieurs les juges ! Nos accusations vont-elles jusque-là? Ce n'est pas tout, elle s'accuse d'un crime nouveau pour nous ; elle a assassiné son premier amant, Philippe de Montbrun I »

Quand l'avocat eut bien péroré sur ce chapitre, le bénédictin se leva lentement, s'avança à la barre, promena tour à tour son regard sur le Christ et les juges.

— Qui êtes-vous? lui demanda le président avec une émotion qu'il contenait à grand'peine.

— Qui suis-je? répondit le bénédictin en jetant en arrière son capuchon. Demandez à Marie de Joysel.

Il se tourna vers la pauvre femme, qui poussa un cri

GOIim 11 EST M3

86e et tomba à ^eml morte daim les braa de sa tank et d'un hiiiscier.

LE DERNIEB MOT DU PREMIER AMOCR

lit curiosité fut plus vive que jamaifi; tcmtes lea darnes des galeries se levèrent à la fois, dévorant du regard le sombre bénédictin et la pâle Marie de /oyael. Henry Thomé était atterré, éperdu, hors de lui. Tout à coup, ne pouvant dominer son inquiétude, il se tourna d'un air impérieux vers le bénédictin.

— Enfin, monsieur, qui êtes- vous? lui demanda«t*il à son tour.

— Je suis Philippe de Montbrun, répondit gravement le religieux; je suis Philippe de Hontbruu : ainsi n'accusez pas cette femme de ma mort, n'accusez pas cette femme de ses fautes ; Dieu, qui l'a vue pleurer, lui a pardonné. Ne poussez plus loin votre colère ; je viens ici par la miséricorde de Dieu, selon les saintes lois de rÉvangile. Je suis plus coupable que cette femme, j'ai été le démon quand elle était enrx)re un ange de beauté et de vertu ; j'ai été le serpent maudit qui Ta conduite au péché. Mais il y a eu un plus grand coupable que moi, mon cousin le procureur Pierre Gars de la Ycrricre. Le mariage est une loi divine et humaine qui unit dans Tamour F homme à la femmes ^r le orocu*

reur Pierre Gars de la Verrière n'était pas un homme: il dirait perda en vieillissant tout ce que Dieu nous donne de noble, de grand et de généreux ; cet homme n'avait plus ni cœur ni âme. Je sais bien qu'il eut été d'une sublime résignation à Olympe de Joysel de dévouer à cet homme sa beauté, sa grâce, sa vertu ; mais la femme est faible, Dieu Ta faite ainsi.

Le président interrompit Montbrun.

— - Mon frère, lui dit-il un peu sèchement, ce n'est pas un sermon que nous vous demandons ; la justice n'est pas ici à Técole. Dites-nous seulement comment il se peut que vous,' Philippe de Montbrun, vous soyez là 7

•— Marie de Joysel n'a pas tout dit ; elle s'est accu* sée seqle, elle aurait pu m'accuser avec plus de force et de vérité; mais tout ceci est en dehors de la cause. Je suis venu, ayant appris ce qui se passait ici par le grand prieur de notre abbaye ; j'ai voulu revoir la pécheresse dans son repentir, j'ai espéré qu'il me serait permis d'élever la voix en sa faveur en face des outrages.

Montbrun s'avança de deux pas vers Marie de Joysel, qui revenait à la vie. Elle voyait et écoutait son premier amant sans en croire ses yeux ni ses oreilles.

— Vous I vousl dit-elle en passant les mains sur son front.

Montbrun s'avança encore.

-^ Où suis-je, ô mon Dieu ! s'écria-t-elle en tressaillant.

Le procureur général avait pris la parole; Montbrun

put dire quelques mots à Marie sans être trop écouté des curieux.

— Ne craignez rien, Marie, je ne viens pas me plaindre, je viens vous dire d'espérer , je suis mort à ce monde, à ce monde où vous êtes, Marie I J'ai renoncé à tout, je me suis réfugié dans la prière et dans Tamour de Dieu ; cet amour-là n est pas trompeur, parce que c'est Tinfini; les larmes qu'on y répand sont les plus douces. Adieu, jô n'ai plus rien à dire en cette enceinte , je retourne à jamais en mon cher refuge, j'y vais prier pour vous. Adieu.

11 s'inclina, remit son capuchon et s'achemina gravement vers la porte de sortie.

— Adieu donc, dit Marie en soupirant.

Le plaidoyer de Talon fut curieux, m^is sec et pâle, ne roulant guère que sur des citations. Il passa en revue toutes les lois romaines et françaises touchant Tadultère, mais sans trouver éloquemment un exemple à sa cause : il parla pour et contre, afin de bien faire jaillir la vérité. On peut dire qu'il s'inspira un peu du vœu des Spectateurs, tous favorables à la pauvre mère outragée et maudite par ses enfants; il s'inspira aussi des préceptes de l'Évangile, mais sans trouver la parole divine. Son dernier mot, attendu avec impatience des spectateurs, avec angoisse de Marie et de Thomé, son dernier mot fut pour le mariage. *

La cour se conforma aux conclusions de M. Talon, et voici ce qu'elle prononça :

« La cour, ayant égard à la requête des parents maternels, les a reçus intervenants ; sans s'arrêter à Topposition des parents pa-

ternels, ordonne qiie Tarrêt du 29 janvier sera exécuté et en coqséquence passé outre, nonobstant Topposition formée aux bans; condamne les opposants aux dépens, sans néanmoins que Marie de Joysel puisse m pourvoir contre Tarrèt du 9 mars 1673, qui sera exécuté.

c Fait en parlement, le 21 juin 1684. »

Quand on prononça Tarrêt, Marie de Joysel, Henri Thomé et la vieille tante ne purent arrêter leurs larmes. Marie lut reconduite en prison, où elle devait at* tendre le jour du mariage. Madame de Montreui) la quitta en lui disant qu*elle enverrait son carrosse ce jour-là pour la prendre à la sortie de Téglise : elle voulait que sa nièce et Henri passassent en son château les premiers temps du mariage.

Mais le lendemain, vers deux heures, comme Henri Thpmé venait de sortir de la cellule de Marie, la sœur Marthe vint y annoncer la visite d'un bénédictin qui avait un laissez-passer de monseigneur Tarchevêque. Marie pâlit, chancela, tomba sur sa chaise, se cacha le front dans ses mains.

— Lui I dit-elle d'une voix étouffée.

Il entra, grave, triste et silencieux.

— Ma sœur, murmura-t-il d'une voix sourde, levezvous et venez : j'ai longtemps prié pour vous comme pour moi.

Et comme Blarie ne répondait pas :

— Ne craignez rien de moi, je ne suis plus que Fombre de Montbrun, une ombre qui se traîne vers la vie éternelle à travers le repentir. Je» vous ai aimée, Marie, je vous ai séduite, je vous ai égarée; aujour-

couHE IL esi m

d'bui, je n'di plu9 d'amour que pour le Seigneur ^ mais votre souvenir vient souvent encore me troubler dan9 mes prière^ nocturnes ; j'ai voulu vous revoiri voua toucher la main, cette poain qui m'a deux foii touché au cœur. Pardonnes-moi, c'est mon dernier adieu aux choses d'ici-bas.,. Marie, vojus ne me voyez pas, vous ne m'entendez pas? je vous parle et je vouç tends la main... la main d'un frère... Daign(;z l^ tou^ cher, et tout sera fini I

Marie leva lentement la main avec un soupir, — Vous ave» été bien cruel, JJontbrun ; vous avez laissé passer sur mon cœur on^e mortelles années avei^ la pensée de votre mort. Vous ne save^ pas ce que j'ai fait pour oublier mon amour et mon crime. Avec vous je n'étais pas une femme perdue, j'étais une amante qui sait se faire pardonner aux pieds de Pieu même à forée d'amour. Mais, depuis ce jour maudit où je suis allée retrouver votre cœur avec un poignard, je mp 9ui% abandonnée aux mille égarements des folles passions. Cruel l mille fois cruel I pourquoi ne pas m'avoir dit que vous vous retiriez du monde? Avec quelle joie, triste peut-être, mais douce et chère à mon amour, je iîisse allée me réfugier au couvent, loin de vous, s'il eut fallu, mais toujours avec vous par la prière, qui apaise ; par Tàme, qui croit à Dieu !

<-*^ Je ne vous cacherai rien, Marie, car aujourd'hui mon cœur ne se cache plus. Eh bien, cette femme que vous atteignîtes mortellement en me frappant moi^ même, cette femme pria Bien ce jour-là pour la première fois de sa vie, elle pria Dieu de me sauver. Dieu

me sauva de la mort, Dieu me sauva deux fois, le corps et l'âme ; car, touché des prières de ma pauvre maitresse, je priai aussi : vous devinez donc de quel temps date ma. conversion. Elle s'était convertie dans la même ardeur; elle avait une sœur au couvent de Sainte-Marguerite, elle alla rejoindre cette sœur. Mais, chez les femmes, la jalousie survit à l'amour : elle ne prit le voile que ^ur mon serment de renoncer au monde, à vous, la plus belle, sinon la plus aimée de toutes...

— Quoi 1 s'écria Marie emportée par les élans de son ancien amour, quoil vous l'aimiez plus que moi?

Elle se leva tout agitée.

— Qui sait? murmura le bénédictin, vous ave? été la première, elle a été la seconde; mais nous sommes si loin déjà de ce temps d'orages et de périls I

— Si loin I dit Mai ie. Ah ! bienheureux, bienheureux ceux qui oublient I

— Allez, allez, Marie, vous avez oublié la première, vous avez oublié [flus que je n'ai fait. Croyez^vous dottc que je n'aie pas mis un cilice sur mon cœur pour venir jusqu'ici?

Marie de Joysel se jeta aveuglément dans les bras du bénédictin.

— Ahl Dieu soit louél s'écria-t-elle en éclatant, maintenant je puis mourir! Oh! Monlbrun! quelle joie de mourir en songeant qu'après une si longue solitude votre cœur n'est pas glacé pour moi !

--^ Marie 1 Marie I de grâce, oublions de toutes nos forces. Rappelez-vous donc que ce cœur que je sens

battre sur le mien n'appartient plus à moi ni à yousroême, mais à ce noble jeune homme qui vient répandre sur vous la bénédiction du mariage et de la famille. Marie se détacha des bras de Montbrun.

— Henri Thomé, dit-elle en levant les yeux au ciel, Henri Thomé I je l'avais oublié, lui !

Un silence suivit ces paroles.

— Mais, reprit-elle en penchant la tête, s'il ne m'est pins permis de posséder mon cœur ni pour vous ni pour moi, je puis du moins Télever jusqu'à Dieu.

— Oui, Marie, c'est là-haut que je vous attends. Mais voyez ma pâleur funèbre et mon abattement ; je n'ai plus que peu d'années à vivre, je serai là-haut longtemps avant vous.

— Avant moi ! Dieu seul le sait. Mais vous me trompez encore, car cette femme que vous avez tfint aimée, trop aimée, ce sera celle que vous chercherez là-haut.

— En vous attendant peut-être.

Le bénédictin sourit de son charmant sourire d'autrefois.

— Mais, reprit-il en appuyant le cilice sur son cœur, je me hâte de vous dire adieu; car, si je restais près de vous une heure de plus, à quoi me serviraient onze années de luttes et de repentir? Adieu, Marie.

— Ah I dit-elle avec un cri douloureux, pourquoi êtes- vous revenu?

Montbrun avait repris son masque glacial.

— Adieu, ma sœur.

11 tendit sa main sèche et blanche ; Marie la saisit avec ardeur.

— Noo, non, vous ne me quitterez pas sitôt, Songez donc que c'est notre dernier rendez-vous.

— Sur la terre,

— Ah I si j'étais sûre de vous retrouver au ciel I

— Espérez en Dieu.

— Je vous dis que vous ne partirez pas sitôt ; à peine si je vous ai vu, à peine si vous m'avez parlé. Mais contez-moi donc ce qui s'est passé depuis onze ans ! Je veux tout savoir.

— No vous Tai-je pas dit? J'allais mourir, on a prié pour moi, Dieu a touché mon âme comme le cœur de celle qui priait ; je lui devais ma vie, elle m'a permis de la consacrer à Dieu, voilà tout.

— Mais je vous ai attendu rue Hautefeuille, je vous ai attendu comme une pauvre folle, assise sur une borne, le jour et la nuit. Que ne m'avez-vous écrit la vérité? J'ai entendu, le troisième jour, crier la mort d'un jeune capitaine qui s'était poignardé dans les bras de sa maîtresse, je suis rentrée mourante, j'ai voulu mourir; mais est-ce qu'une pauvre femme a la force de mourir quand son heure n'est pas venue?

— Moi, j'ai appris vaguement que vous étiez consolée , j'ai dit : Ce n'était qu'une femme. J'ai appris il y a quatre ans que notre indigne cousin, Pierre Gars de la Verrière, vous avait emprisonnée pour la vie, suivant un jugement obtenu contre vous. J'ai tenté deux fois de venir jusqu'à vous ; j'ai d'abord trouvé un geô- Uer inflexible; j'ai demandé, par une lettre de notre prieur, un laissez-passer à monseigneur l'archevêque ; mais monseigneur n'a pas répondu; ce n'est que sur

COHMS- IL EST SSt

une seconde lettre écrite aes jour^i^oi qii'îl a daigné ma répondre selon mes vœux. Votre histoire a fait du bruit partout, même dans notre solitude ; mon cœur fi'est rcYoUé en apprenant que vos enfants allaient dé* poser contre vous ; je suis allé au tribunal en promet* tant de tous défendre, s'il le fallait, sans me faire con* naître ; mais comment se cacher quand le cœur parle tout haut?... Adieu, Marie.., adieu I

Blontbrun alla rapidement à la porte de la cellule.

Elle courut à lui, mais il s'arracha de ses liras; il partit en lui cachant sa douleur. Elle alla tomber montrante sur son lit, écoutant du cœur e( de Toreille Vécho du sombre corridor qui répétait Tadieu de Montbrun.

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