LA LEGENDE
Comme elle s'éveillait de bonne heure, selon sa
coutume familiale, et cxHnme madame de Saint-
Georges ne s'éveillaît qu'à midi , Rosine lisait toute la matinée les livres gui lui tombaient sous la main. Ce n'étaient ni la Bible ni rÉvangile. C'étaient des romans gui l'initiaient à la vie parisienne, à toutes les belles folies de ce paradis infernal pavé de mauvaises intentions.
Un jour gu'elle était presgue décidée à se jeter tôte perdue dans le tourbillon, elle fut ramenée
à la dignité, de son cœur par la lecture de cette petite légende. Gomme dit le poète : « Il faut une chaîne d'or pour entraîner ime fille au démon, il ne fout qu'un fil de la Vierge pour la ramener à Dieu. »
Voyes-Tous !à-bas cette jolie fille, si parée avec sa méchante robe, comme elle allume à ses yeux le regard des passants?
C'est Madeleine.
Voyez-vous, plus loin, cette franche et simple beauté, haute en couleur comme les roses^ — ou plutôt comme le vin de Bourgogne?
C'est Jeanne.
Où vont-elles, les deux sœurs? Elles vont où les entraine leur poésie ; car la poésie, c'est ^comme l'air : tout le monde en vit.
Jeanne va gaiement à la barrière retrouver son amou*
reux, un beau de la barrière, qui l'ëpousera bravement par-devant l'écharpe tricolore.
Elle sera battue et contente, la pauvre Jeanne! Elle souffrira toutes les douleurs de la maternité et de la misère, mais elle aimera son nid. — Elle aimera tous ceux qui auront déchiré son sein, elle aimera celui qui, deux fois par semaine, rentrera ivre, — ivre de vin violet ! — et la battra si elle n'est pas en gaieté.
Elle aimera son homme et ses enfants, parce que Dieu sera avec elle.
Et Madeleine, où va-t-elle ?
Elle va trouver un étudiant qui fume un cigale en retroussant sa moustache. Il lui achètera une robe à trente-six volants et un chapeau tout enguirlandé de fleurs et de dentelles. Après quoi, ils iront danser ensemble à la Gloserie des lilas, — après quoi, ils iront souper ensemble, — après quoi, ils n'iront pas voir lever Taurore...
Après quoi elle ira partout, excepté chez elle ; car ce premier lit que protégeait le rameau de buis, sa sœur seule y reviendra.
Madeleine, comme Tenfant prodigue, dépensera tous les trésors de son cœur et de sa jeunesse, sans jamais
trouver un homme qui Taimera bravement— aujourd'hui •t demain !
BUe courra toujours pour se fuir elle-même, parce que Diett me sera pad avee elle.
YI.
Et un jour elles se rencontreront, les deux sœurs. Et, et se voyant demi-nues, — Madeleine demi-nue pour Tamour, Jeanne demi-nue pour Tamour maternel, — la mère féconde dira à la femme stérile, comme la voix de l'Écriture :
a Tu n'as embrassé que le vent et tu n'as écrit ton (( nom que sur les flots. Cache, cache tes seins flétris : « moi, je les montre avec fierté, car j'y vois encore les « lèvres de mes onze enfants. »
Rosine se souvint de sa mère, pleulra beaur coup et jura de vivre dans la vertu.