‹ L'amour comme il est (volume 3)Chapitre 23 sur 39 · GOMMENT LA MÈRE SAUVA LA FILLE · texte numérisé non relu

GOMMENT LA MÈRE SAUVA LA FILLE

En &ce du triste logis d'André Dumon, un vieDlard encore vert habitait une baraque, toute décrépite, dont un chiffonnier bien né n'eût pas voulu pour chiffonnière. Ce vieillard, qui s'appelait M. Mahomet, s'était enrichi dans le commerce et dans l'avarice ; on l'a connu, durant un demisiècle, herboriste et usmier, rue Mouffetard. Il avait bien marié ses enfants : sa ûlle avait épousé un notaire de campagne ; son fils s'était conjoint

à la veuve d'un banquier. Pour4ui, retiré des af-

faires avec six mille livres de revenu, il se conentait d'une vie obscure qui lui permettait de faire encore des économies. S'il habitait la rue des Lavandières, c'est que la maison lui appartenait et qu'U ne la pouvait louer à d'autres.

Une servante, qu'il appelait sa dame de compagnie, gouvernait sa maison. Elle mourut subitement un soir. M. Mahomet parut longtemps inconsolable. 11 chercha à se consoler ; un jour, il appela chez lui la femme du tailleur de^ pierres.

— Vous savez, madame Dumon, le malheur qui m'est arrivé? Vous avez une fille qui m'a l'air fort avenant ; voulez-vous, sans préambule, me l'accorder pom* demoiselle de compagnie ? Je vous logerai tous dans ma maison, sans compter que je lui donnerai cinquante francs par mois.

— Non, monsieur, dit la mère en se retirant. Le soir, André Dumon rentra plus tard que de

coutume. Oa était aux premiers jours de janvier; un ftoid noir pénétrait partout. Les petits enfants, pé$(les et affamés., se tenaient les uns contre les autres, i moitié endonnis, devant deux bâtons de fagot qui brûlaient comme à regret dans Vàlre le plus désolé du monde ; la mère préparait le souper, — un souper pour deux, et ils étaient dix I — Rosine achevait d'ajuster une jaguette pour une de ses jeunes sœm*s. Un morne sUeQoe répondait aux mugissements du veut,

\b tpilleur de pierres enlisa en secouant la neige qui couvrait sa tête, ses bras et ses pieds, 8ft idmsm alla à lui.

^* Voyçaas^ assiedsrtoi. J'étais inquiète. Il est près de huit lueures; aussi les voilà tous qui dûment.

r- Ne les réveille pas, dit André Dumon d'un ail désespéré : qui dort dîné.

Mais, à cet instant, la mère ayant Mt, sans le vouloir, un bruit d'assiettes , tous les enfants ouvrirent les yeux.

— Allez vous coucher, dit la mère sans écouter son cœur.

— J'ai faim ! dit Tim des enfants.

— Moi, dit un autre, j'ai rêvé que je mangeais un lièvre.

— Vous avez dîné, reprit la mère.

Comme elle parlait avec des larmes dans les yeux, tous les enfants se regardèrent avec une surprise muette.

— Non, reprit la pauvre femme, ne m'écoutez pas, venez à table ; tant qu'il restera une miette de pain ici, chacun en aura sa part.

Rosine ne mangea pas; la nuit, elle ne dormit pas. Elle, entendit son père qui se désespérait.

— Oh 1 la misère de Paris I dit André Dumon en songeant à son petit village éparpillé sur une verte rive de la Meurthe.

A Paris, la misère est mille fois plus sombre que dans le plus pauvre village : tant qu'il y a un rayon de soleil qui égayé le chemin, un arbre vert qui donne de l'ombre, une fontaine qui verse à boire au premier venu, on traîne sa misère av«c je ne sais quelle force juvénile ; le sourire du ciel et de la nature vient jusqu'au cœur de celui qui travaille. On voit Dieu à chaque pas, Dieu qui dit d'espérer I Mais à Paris, dans ces repaires qui semblent bâtis pour des forçats, où le soleil ne luit jamais, où les fenêtres ne s'ouvrent pas sur le ciel, où l'hirondelle ne vient pas faire sou nid, la misère est une image de la mort, la misère s'accroupit dans le foyer, s'assied au chevet du Ut,

OU préside au banquet de Lazare. G'eal la misito de Satan.

— Et quand on songe, èik tout à eojj|> la nràe^ f]ue si Rosine...

Le père, malgré ses craintes et ses &q0(>ûss(^, repoasi^ avec une doul^or sauvagie li^ caupable& espérances cfo sa f&smxfi,

— Jamais I jamais! dit-il en agitant les ht^ ; il y a encore dans mes mains assœ de force pour protéger toute ma faaaaiMe contre la feim, ie froid et le déshoniKur I

Rosine, qui de son cabinet entendait teut, respira, s'agenouilM et remercia Dieu d'avoir si bieû inspiré son père.

-^ Hékfô 1 ait la mère, je sais bien qu'à force de travs^il t^ no^s sauverais ; ntaifi tu» ïiauoiurras à la peine.

Le matin, le tailleur de pierres partit pom* soû travail. Rosine sortit du cabinet d'un air abattu; la pauvre mère vint à elle. A cet instant les enfants, à peine éveillés, appelèrent leur mère et leur sceur par leurs cris ; elle pensa avec angcHsse aux tristes jours d'hiver qu'ils allaient' traverser.

— Faudra-t-il donc, dit la mère en regardant Rosine, que, pour Thonneur de celle-ci, je laisse mourir tous les autres de faim?

Mais elle aunait trop Rosine.

— Non, Jion, dit-elle en Tembrassant, je ne ferai jamais cela.

Et elle cacha ses larmes dans les cheveiuc de Rosine.

— Va-t'en, va-f en, je te l'ordonne, c'est Dieu qui m'inspire; tu es belle, tu as de l'esprit, Dieu té conduira par la main; ne reste pas iei^ où le

malheur est venu; un jour nous nous retrouverons.

Elle prit la main de sa fille et la conduisit siu* l'escalier.

— Adieu! lui dit-elle d'une voix étouffée. Rosine comprit. Elle i^ntra pour s'habiller ; ce

qui fut bientôt fait. Après quoi, elle embrassa ses petits frères et ses petites sœurs.

— Je prierai pour mon père, dit-elle.

Et, tout éperdue, elle descendit rapidement l'escalier , comme si elle eût obéi à une voix suprême.

— Où vais-je ? se dit-elle quand elle fut dans la rue.

Elle alla siu' le quai de la Tom^nelle, voyant toujours sous ses yeux sa mère à moitié folle, qui voulait tour à tour la perdre et la sauver.

Le père de Bosine, ûls et petit-fils de soldat,

savait rhonneur et fût mort pour l'honneur ; — tout son luxe était une croix gagnée par son grand-père. — Quoique simple tailleur de pierres, il avait un cœur haut placé, un esprit libre, iine âme flëre. Il avait peu lu, toutefois il avait appris les belles actions : Théroïsme, la grandeur, le génie, lui avaient révélé la dignité humaine. Mais sa femme, qui ne voyait pas si haut, qui était plus que lui en face de la misère, qui avait plus d'une fois répandu une larme sur les lèvres de Tenfant à la mamelle, ne voyait pas que Tabime du mal fût si profond. Si Rosine fût demeurée près d'elle, peut-être eût-elle fini par la jeter, un jour de désespoir, dans les bras de M. Mahomet.

LA HARPI8

Comme Rosine arrivait au pont Notte-Dame, elle se trouva devant une peuplade bruyante et bariolée qui faisait cercle autour d'une chanteuse des rues s'accompagnant d'une harpe.

Ceux qui la connaissaient d'un peu près l'appelaient la Harpie. C'était une femme ravagée par ie temps et surtout par les passions. Elle avait à peine trente-cinq ans ; on lui en eût donné ciAquante'au premier coup d'œil. Elle était sëché et

t;*^''!»^ ^aniijtfs "rnnzne TiL àDÔeaz nLoaDmie •^a .Tjvuia 1 liesu: C-^sbx hl Tfitwifn a pasoies.

foeri ^âamàlit «arîEetpiiaEveiaitiiiKiw ma^ Vtîti^, Ihov «a beaa teBqpK^ die zvat maotré 51^ jf^r^r/^ ^^219 ks CCIEIIE9 ée Fijpéia^ Da dei ^4^ ïfjféj^f eiie ^aàt iesoe^joit dans Fenier des fiHite Ih^étres; enûn, de dnxfie en dmte, ékt /?Uii tombée dans la me ai€e une toêx caaaée et nue fajtfpe de rencootre. £Qe Tîvail an jour ]e jour de tes grâces tsmées et de ses rhananns sentimentales. Elle passait la mût où fl plaisait à Dieu* £lle avait, six semaines dorant, entre les deux époques où Ton paye son terme, habité la même maison que le tailleur de pierres. Ayant alors rencontré Rosine dans Tescalier et dans la me, elle avait songé, à diverses reprises, à l'en-

traîner avec elle dans le vagabondage en plein

vent.

Rosine, gui n'avait pas Toreille à la chanson,

allait passer outre, quand elle fut arrêtée de vive

force entre un soldat et un oisif qui n'étaient pas

fâchés d'écouter en si fraîche et si douce compa*

gnie. Les survenants ayant, en moins de rien,

fait la chaîne autour d'elle, il lui fut impossible

d'avancer ou de reculer. Elle se résigna à être

du spectacle. Elle reconnut à cet instant la

joueuse de harpe. Cette femme reconnut aussi

Rosine. Ce jour-là, elle fut frappée de la sombre

tristesse de la pauvre fille. Après avoir promené

sa sébile, où tombèrent quelques sous, elle prît

Rosine par le bras et l'entraîna au prochain

cabaret, tout en lui demandant la cause de son

chagrin.

— Je n'ai rien, répondit Rosine.

:!8 LJft TÏSTT DE ftOSI3IE

^^DeBrrâoB&sxaée lames! ceS2, se changera en riTîi^ea de ^»^»*"»'**^ Prends garde de les f Ibv muL, qnmd je pkare, c'est que j*ai ^■e jV ifBffiBi^ de l'agDOii.

La Harpie fraisa sur la faHe pour appeler la

— HoQs alkMis beoqnfller. Donnez-moi un oigBOB enattendaiit le fiBstin ; Foignon fait la force, dsl^k afw tt phraaMogie délicate.

La joueuse de harpe versa à boire.

<— Trinqnoos f Puisqn'fl va tomber une averse, prônons on coup de soleil. Contre mauvaise fortune bon vin.

— ^ Je n'aime pas le vin, dit Rosine.

— Des manières ! J*en suis revenue ; c'était bon quand j'avais une ceinture dorée. Aujourd'hui je suis habillée en bric-à-brac. Ceinture donuî vaut mieux que bonne renommée. Trin-

LA VERTU Dfi ROSINE 39

^uonsf e'est du réveille* matin d'Argenteuîl. Rosine refusa de boîrfe; ce que voyant, la joueuse de harpe vida les deux verres.

— Est-ce qu'il y à une anguille «ous roche? Ebt-cë ^é ton amoureux te trahit? Bst-ce qu^on tb tc/ttpe TiiBAe sous là patte?

Bosiue se récria.

— Un amoureux? vous ne satéB pa6 ce que VOUS dites.

— Vois-tu, ma belle, le meilleur n'en vaut lien. Moi qui te parle. J'ai eu des amoureux de toutes les façons, à pied et en carrosse. J'ai cabotine à rOpéra du temps de Taglioni. J'ai changé plus de mille fois mon billet pour avoir toujours de la fausse monnaie. J'avais beau verser toutes mes larmes, c'était comme si je chantais I

Disant ces mots, la joueuse de harpe se mit à entonner : Adieu, mon beau navire /

Son beau navire, c'était sa jeunesse qui fuyait au loin, emportant les belles passions.

— Voyons, un peu de confiance, ma mie I reprit la Harpie en prenant la main de Bosine ; boissonnons im peu, et dis-moi pourquoi tu pleures.

Bosine raconta naïvement, dans un coin du cabaret, comment elle avait quitté sa mère.

— Je t'arcpince à propos ; si tu veux cbanter avec moi, je te donnerai ton gîte, ton pain et ton luxe.

La joueuse de harpe s'émerveillait de plus en plus de la beauté de Rosine ; elle calculait qu'avec une pareille compagne elle ferait fortune tous les jours.

— Je suis ta divine providence, poursuivitelle; sans moi, que deviendrais-tu? car tu ne sais rien faire; à moins que tu ne devieimes marchande de pommes ou d'allumettes.

— Hoi? dit Rosine en secouant ses rêveries, j^aimerais mieux être marchande des quatre saisons que de chanter en pleine rue.

— Mademoiselle la précieuse 1 tu changeras d'idée; en attendant, je veux bien pousser la bonne volonté jusqu'à te mettre en boutique; je vais t'établir à mes risques et périls, car j'ai confiance en toi. J'ai là de quoi acheter un éventaire et une botte de violettes. Il manque depuis cet hiver une bouquetière sur le pont au Change. C'est entendu. Nous allons souper ici. Moi, j'irai ensuite jouer dans les cafés du quartier. Toi, si tu ne veux pas venir, tu iras te coucher là-haut, je te payerai ton Ut. Dans deux heures je viendrai te rejoindre. Va comme je te pousse et ne montre pas ton cadran à la destinée. Il y a de bonnes cascades.

Rosine ne savait que dire. La joueuse de harpe lui fit apporter du pain, du jambon et une bou-

teille de vin. Boaine lefiisa d'abord de manger; mais il y avait si longtemps qn'eUe n'avait été d'un pareil festin, qu'elle se laissa gagner, tout en s'indignant contre la £aixn.

— - Maintenant, dit la joueuse de harpe en se levant pour partir, je vais feire un tour dans le voisinage; attends^moi ici, ou monte là-haat : le cabaretier t'indicpiera mon baldaquin.

— Je vous attendrai, dit Rosine» ne sachant pas encore ce qu'elle devait faire.

Elle demeura une demi*heute à réfléchir tristement devant la table encore servie. Tc^t d'un coup elle se leva et sortit du cabaret.

Elle reprit, avec un' doux battement de cœur, le chemin de la maison paternelle. Mais, pria 4b rentrer, le courage lui revint.

— Non, non, dit-elle, je remonterai l&«*baut quand je pourrai y porter de l'ai^geat.

Elle retoui^na au cabaret. La joueuse de harpe était couchée et fumait dans son lit.

— Ah ! te voilà, dit-elle. A la bonne heure I je comptais sur toi. Veux-tu fumer uue bouffarà^ ? Demain je t'iustallerai sur te pQnt a» Gbai^. Viw9 te coucher.

-* Et un lit? dit Bosine timidement.

— Un lit! Et le mieu? Bieu merci, il y eni^ <{u( ne fout pas tant de façons ! Mad^paoiselle couchait sur des roses, sans doute l

Rosine regardait avec désespoir ce Ut mal hanté que ne protégeaient ni le buis du dimanche des Rameaux ni Timage de la sainte Vierge , ce Ut d'hôpital et de cabaret qui donnait envie de coucher sur la paiUe.

— Si ToreiUer n'est pas assez relevé, tu feras comme moi, poursuivit la Harpie, tu y mettras ta bouteille.

— Ma bouteille?

La Harpie prit une bouteille sous son oreiller.

— Tiens, voilà le paradis jusqu'à l'heure de l'enfer. Quand je m'endors, je bois. Il ne Mt jamais que la raison ait prise sur nous.

Bosine, qui ne savait rien de la vie, se coucha tout habillée et presque résignée, sur le lit de la Harpie. Mais , avant de s'endormir, elle pensa que, sous le beau ciel où était Dieu, il y avait de plos dignes créatures que la joueuse de harpe.

LE CAPITAL d'une MARCHANDE DE BOUQUETS

— DécanilloDs, ma belle, car voilà Tauvore qui écarquille ses yeux rouges, dit la Harpie en réveillant Rosine au point du jour.

Elles descendirent le quai. Rosine silencieuse

et résignée, la joueuse de harpe babillant comme

une pie, cherchant à répandre à petites doses le

poison dans ce jeune cœur, qui n'avait d'autre

défense que ses nobles instincts.

Elles traversèrent la Cité pour acheter des vio^ lettes au quai aux Fleurs. Le marché fut bientôt fait : pour cent bous, la joueuse de harpe eut un éventaire, une botte de violettes^ une botte de feuillage, une pelotte de fil et une médaille d'emprunt.

Elle conduisit Rosine sur le pont.

— Voilà ton affidre, lui dit-elle d'un air victorieux. Tu as une jolie voix, tu n'as qu'à parler pour faire flores, surtout avec ton miroir aux alouettes. Que tes bouquets soient joliment épanouis, qu'ils soient faits de rien, car c'est plutôt ton sourire qu'on achètera que tes fleurs.

— Je ne veux vendre que des bouquets, dit Rosine d'un air digne et naïf.

— Allons; ne te fâche pas. Çouffle dans tes doigts, et promène-toi de long en large, car il fait froid aujourd'hui . Pour moi, je vais conti-

LA VERTU D£ ROSIND 47

Huer ma chanson, comme le imi eiraot, n'ayant pas plus le sac que lui. A la brune, je viendrai te

pies^d^ pour t'emmenev souper avec mes cinq sous. Mais n'oublie pas que je t'ai dotée d'un capital qui doit me rapporter cent sous par jour. La joueuse de harpe s'éloigna sur ces paroles, en pensant que c'était de l'argent bien placé. Restée seule, Rosine respira plus à l'aise. Elle dénoua les violettes et le feuillage, cassa im bout de fil sous ses petites dents blanches et fit son premier bouquet. Le bouquet £sdt, elle le trouva si joli, — il y avait longtemps qu'elle rêvait au

plaisir d'acheter une simple fleur, — qu'elle oublia un instant que ce premier bouquet était fait pour être vendu : elle le mit sans façon à son corsage. Jamais femme du monde ne mit une parure de diamants avec un plus doux plaisir. En voyant les violettes à sa gorge, Rosine sentit

doucement son cœur battre, un gai sourire s*épar nouit sur sa figure.

— Le bonheur doit sentir les violettes, mur-.mura-t-elle.

coHhbht dn étudiant blond cueillit le prehisr bouquet de violettes

A peine Roaiae eut-elle à bien placé son premier bouquet qu'un grand garçon un peu dégingandé, avec une certaine tournure chevaleresque, s'arrêta devant elle en fouillant dans la poche de son habit.

— La ïieUe bouquetière, donnez-moi un bouquet.

— Je n'en ai point de iait, dit Rosine en rougissant sans oser lever les yeux.

— Eh bien, j'attendrai, quoique avec une si jolie fille, on perde tout pour attendre. Mais si vous vouliez me donner celui que vous avez là?

Disant ces mots, le jeune homme toucha doucement le corsage de Rosine. Elle leva les yeux d'un air offensé.

*- Ah ! c'eit vous I s'écria-t-'elle avec entraînement.

Elle devint plus rouge encore ; elle soupira et laissa tomber les violtUfis qu'elle avait à la main.

Elle venait de reconnaltc^ ri$tM4^t (]|e la me de la Harpe.

— Hélas ! pensa-t-elle, il ne m*a pas ffrcoanvei hiil

En effet, l'étudiant avait presque oublié cett^ jolie figure, qui Tavait arrêté et séduit dans la sombre me des Lavandières.

dépendant» dès que Rosine leva ae» beaux yeux veloutés, il la reccomat auui«

— Je sois enchanté de la rencontre, car nous sommes de vieux amis ; à ce titre, vous ne pou«vez me refuser le bouquet que voiUL

n avança enooie la main pour cueillir le bouquet.

— Attendes donci lui dil^e avec un charmant aouiire.

Elle prit elle-même le bouquet et Toffirit au jewe homme.

— Quel bon parfimi de jeunesse I dit-il en le portant à ses lèvres.

n avait déposé une petite pièce de cmq francs sur Tév^ntaire.

— Adieu, reprit-il en s'éloignant, ou plutôt au revoir, car je passe souvent sur ce pont, qui va devenir pour moi le pont des soupirs.

11 revint sur ses pas sans s'inquiéter des curieux gui s'amusaient à cette comédie.

— Ma pauvre en&nt, vous allez mourir de froid ici. Que diable ! on ne se &it pas bouquetière en janvier. Je ne suis pas dans l'habitude d'enlever lés femmes ; cependant vous savez que je vous offre mon hôtel peu garni et mon cœur, -* rue de la Harpe, no 50, hôtel de Paris. Vous demanderez M. Edmond La Roche, — » vingt-trois ans, — quasi magistrat, — en im mot un homme sérieux.

— Si vous me parlez de cette façon, monsieur, je ne vous vendrai plus de violettes.

— Vous me les donnerez. Adieu I

Cette fois , Edmond La Roche s'éloigna pour tout de bon ; cependant il se retourna avant de perdre de vue Rosine pour lui faire un signe de main. La belle bouquetière, qui Tavait. suivi du regard, ne put s'empêcher de lui &ire un signe

de tête. Elle se remit à l'œuvre avec un rayon de joie dans rame. L'amour était venu pour elle, l'heure d'aimer sonnait son gai carillon. Tout en faisant ses bouquets, elle se rappelait mot à mot tout ce que lui avait dit l'étudiant. Elle le voyait sans I cesse , avec son manteau à l'espagnole fièrement et négligemment jeté sur son épaule, ses grands cheveux blonds ébouriffes, sa fine moustache, ses traits un peu sévères, qui contrastaient si bien avec sa façon railleuse et gaie de parler l'amour.

— Si j'osais ! dit-elle en soupirant.

Quand Bosine eut noué trois ou quatre bouquets, il lui vint un autre chaland : c'était encore un étudiant ; mais celui-ci avait une belle fille à son bras. Us allaient follement par la ville, d'un air sans souci, dans toute la liberté de la jeunesse et de l'amour. Le jeune homme prit un gros sou

dans 80B gilet» 1b nài dans la BBain dB la bouquolière el choûit Bans &go& son bouquet.

-<- Tieas, Indiana, di^41 à sa ccanpagne, voilà ton bouquet de mariée.

«^ Après le mariage, dit Indisna.

Bosine ne comprit pas,

-^ D'oi]t vient, se demanda^t-^e, que ce jeune bomme ne me va pas comme Tautre ?

n y avait plusteurs bonnes laisonç : Edmond La Roche était le premier venu; il allait sans compagne, il n'avait eu garde de lui glisser un gros sou dans la main«

-^ Au moins, dil^elle, il ba Bs'â pis pajé le bpuqueti lui.

SUe achevait à peine ces paroles» qufoid elle dé^ couvrit, en détournaAt ses violettes, la petite pièce d'or.

» Oh 1 mon Dieu I dit-elle en pâlissant, je ne

LA VEIITU 0E R08IKE &5

lui ai pas rendu la monnaie de sa pièce. Gomment faire?

j^rès avoir nn neu réfléchi, elle reprit en aou-

riant:

^ Je suis bien sûre qu'il revi^id^, et alors. ••

Elle vit au bout dti pont l'autre étudiant et sa maîtresse qui avaient Taîr de danser en mar* chant, soit par accte de Iblle gaieté, soit pour mieux braver le froid, car ils étaient court^vétus.

-^ Où vQHtoils ainsi f se demanda Rosine. On est donc bien heureux quand on n*est pas seul?

Rosine en était là de sa rêverie amoureuse, quand la loueuse de harpe vint loi raïq^ler son infortune en se présentant devant elle, comme un cràuQcier impitoyable qui n'attend pas même l'heure de l'échéance.

--*• £h bien, mademoiselle Printemps, coml>ien as-tu vendu de bouquets?

— Deux, répondit Rosine en tremblant; et encore on ne m'en a payé qu'im.

La joueuse de harpe se fâcha tout rouge.

— Tu es une sotte I Si j'avais tes vingt ans et ton minois, j'aurais déjà vendu et revendu toutes mes violettes ; mais toi, tu es là comme une statue, sans desserrer les dents ! C'est bien la peine d'avoir des dents de loup I On sourit, on jase, on chante, on pipe son monde.

— Je vois bien que je n'entends rien à ce métier*là, dit Rosine avec orgueil : reprenez votre éventaire.

— Point tant de &çons I tu es à mon service, tu n'auras point d'autre volonté que la mienne.

Et, disant cela, la joueuse de harpe secoua violemment Rosine.

La pauvre fille, indignée, dénoua le ruban fané qui retenait Téventaire*

— Voilà votre bien, dit-elle en pleurant ; moi» je ne suis à personne.

L'éventaire tomba ; la joueuse de harpe se mit en fureur ; Rosine, effrayée, s'enfuit sans savoir où elle allait.

l/ÉCOLE DES MOEURS

Où aller dans ce pays perdu? Rosine marcha comme chassée par lé vent. Voyant le portaU de Notre-Dame, elle en franchit le seuil avec un doux battement de cœur. Elle alla droit à l'autel de la Vierge , et pria la Mère de Dieu de lui montrer son chemin.

— Du moins, pensait-elle, je suis dans la maison de Dieu , je n'ai rien à craindre ; on est ici à

Vahn de toutes les mauvaises passions ; ceux qui aiment Dieu sont protégés dans son église.

Elle s'était remise à prier, quand une vieille femme vint lui demander brusquement deux sous,

— Deux sous ! dit Ro^e ef&ayée.

— Oui ; il faut bien que mes chaises soient payées.

— Je n'ai pas pris vos chaises ; voyez, je suis à genoux.

— Oui, mais à genoux devant une chaise.

— 0 mon Dieu I s'écria Rosine, je croyais pouvoh* prier Dieu sans argent.

— Point d'argent ?

— Non, madame.

— Vagabonde ! ce n'est pas ici votre place I Rosine se leva et s'éloigna,

— Une idée, dit la vieille;' Elle courut à Rosine.

— Ecoutez, mon enfant, je ne suis pas si noire

LA VERTU DB ROSINE 6l

que j'en air l'air. Voulez-vous que je vous donne des conseils?

Rosine, surprise, s'était arrêtée.

— Vous êtes bien jolie, poursuivit la loueuse de chaises ; des minois comme le vôtre ne sont pas faits pour les déserts. Tenez, j'ai une fille qui cherche une femme de chambre ; je crains bien que vous ne sachiez rien faire ; mais vous pourrez vous entendre avec ma fille , qui ne fait rien. Allez chez elle de ce pas : madame de Saint- Georges, rue de Bréda, m 10.

— J'irai peut-être, dit Rosine en s'éloignant.

Tout en se promettant de ne pas suivre le conseil de cette vieille marchande du Temple, Rosine alla, d'après ses souvenirs et tout en demandant le chemin, vers la rue de Bréda.

Arrivée devant la maison indiquée :

— One puis-je risquer? dit-elle en tremblant ; i

(2 LA VeRTU DS ROfilNB

mtk toujours temps de choidier un sort afUeufè.

Elle entra et demanda madame de Saint- Georges. Elle monta au seoond éWe^ et sonna toute tremblante. Une Itomié de trente ans vint ouvrir avec humeur. Voyant Roeâne, elle voulut d'abord refermer la porte.

mm C'est votre mtoe qui m'envofe vers vous, dit Rosine.

— Ma mère? laquelle, car j'ai été changée en nourrice.

— Votre mère m'a dit que vous cherchiez une femme de chambre.

•— BUe est folle, et vous aussi*

Mademoiselle fieorgine, <^ quelquefois madame de SainUïeorges, ^éclata de rire. Trouvant la chose plaisante, elle prit la main de Rosine, et remmena dans son boudoir, où un jeune homme jetait avec une gravité comique des roses à tme

LA Vf^TU DE ROSINE 63

flUe d'Opéra qui répétait soa rOIe de sylphide tout en famant une cigarette.

— La plaisanterie passe les bornes, dit fieorgine en entrant; ma mère m'envoie une femme de chambre.

— On dirait une figure de Greuze, dit le jeune homme ; il ne lui manque guère qu*une cruche à casser. Votre mère est une femme d'esprit.

Rosine, rouge comme une cerise, voulut s'en aller ; Georgine la retint.

-^ You^ êtes une enfant; vous ne savez donc pas rire?

— Non, madame.

— Bh bien, rassurez-vous, nous pleurons souvent.

Georgine, qui n'était pas belle, aimait la beauté. Il lui sembla que la compagnie de Rosine lui porterait bonheur. Elle la conduisit dans son cabiuet

de toilette et ouvrit une grande armoire, où étaient jetées en désordre des robes de toutes les façons et de toutes les couleurs.

— Voyez, dit-elle en secouant ces chiffons oubliés, choisissez et habillez-vous ; après quoi nous verrons.

Rosine, demeurée seule, fut éblouie et effrayée par tout ce luxe gui avait fait son temps.

— C'est donc une duchesse? dit-elle de plus en plus émerveillée.

Et Rosine regarda autour d'elle pour voir si elle était bien seule. Elle aperçut son image réfléchie par trois ou quatre glaces.

— Après tout, dit-elle en s'avançant vers un porte-mânteau, je ne Ms de mal à personne.

Elle détacha la première robe venue ; elle essaya de la mettre et n'eut pas de peino à y

réussir. Dès que là robe fut agrafée, Rosine, qui ne s'était pas perdue de vue dans le miroir, se trouva plus belle que jamais. C'était une robe de moire, un chef-d'œuvre de Palmyre. Rosine se ploya comme un roseau, monta sur une chaise, inclina le cou, croisa les bras sur sa gorge dans l'attitude d'une vierge ; en im mot, elle prit, en moins de quelques secondes, une bonne leçon de grâce et de coquetterie.

— Ah I dit-elle presque avec regret, si ce monsieur de la rue de la Harpe me voyait comme je suis là I

Elle s'aperçut, tout en se trouvant charmante, que son petit bonnet n'allait plus à sa figure, ce pauvre et cher bonnet qu'elle avait brodé dans ses tristes veillées du dernier automne I — Elle le jeta de côté, et saisit un peigne d'écaillé dont la vue lui fit battre le cœur. — Elle se peigna avec

66 LA VERTU DE ROSIliE

délices ; jamais elle n'avait pris tant de plaisir à tourmenter ses beaux cheveux»

Oeorgine vint la surprendre,

— Eh bien, mon enfant ? •*• Mon Bieu^ que vous êtes jolie !

Cette exclamation avait échappé à Oeorgi^^ presque malgré elle.

— * Vous croyez ? dit Rosine tout e£Farée. C'est voire robe...

— Quels beaux cheveux I venez donc ainsi dans mon boudoir.

— Non, non, dit Rosine avec pudeur, comme si elle se trouvait trop belle pour se montrer au grand jour.

Cependant Georgine l'entraînait sans trop de résistance.

— Voyez , dit cette flÛe en entrant dans le boudoir, voyez quelle ni^tamorpUose I

Lk ASRTU DE ROSINE 67

Le jeune homme se leva^ frappé de Téolat de cette jeune beauté.

— Voyes, il ne man^piait qu'un citdre d'or à ce channant portrait.

— Prenez garde, on enlèvera votr^ femme de

ehambre.

— M'enlever ! s'écria Rosine.

— n ne sait pas ce qu'il dit ; ne Técoutez pas.

-* Est-ce qu'on enlève les femmes à présent? dit la danseuse, qui était au bout de sa pointe et de sa cigarette.

— Est-ce qu'on ne m'a pas en,levée, moi? dit Georgine avec dignité.

— Oui, dit Tautre, dans un omnibus qui allait de rOpéra à TOdéon. Je m'en souviens, j'étais de la partie. Et nous n'étions pas belles comme Rosine.

— Allons, Olympe, respectez-moi devant mes gens.

— - Tes gens I ta te figures que cette jolie fille va rester à ton service?

— Oui , , mademoiselle , dit Bosine avec un accent de fierté ; je servirai madame de Saint- Georges de tout mon cœur.

— Je ne veux pas contrarier une fille d'aussi bonne volonté ; mais je ne vous donne pas deux jours à vivre ensemble.

— N'écoutez pas cette folle, dit Georgine en conduisant Rosine dai^ la salle à manger. Vous vous tiendrez ici ; voilà une corbeille pleine de riens, prenez des aiguilles et] travaillez comme ime fée, si vous en êtes une. '

Rosine se mit à l'instant même à faire une reprise à un fichu de debtelle.

— Très-bien I dit Georgine enchantée, quand les visiteurs, furent paùtis. Nous nous entendrons à merveille ; je^ suis une bonne fille, trop pares-

seuse pour êlre exigeante. Il n'y a pas grand*chose à faire ici. Ma cuisine est au café Anglais. Le matin vous m'habillerez ; vous arroserez les fleurs de la jardinière ; vous roulerez de temps en temps des cigarettes. Le soir, quand je vous le dirai, voua viendrez me chercher à TOpéra.

— A rOpéra?

— Oui. Vous voyez que tout cela n'est pas bien difficile.

— Mais c'est une vie de conte de fées I dit gaie« ment Rosine.

— Oui, vue d'un peu loin ; mais ne parions pas de cela.

Rosine croyait avoir ouvert la porte des paradis perdus. Pour elle, qui était curieuse comme toutes les femmes, — plus curieuse, puisqu'elle n'avait rien vu, — chaque' jour, chaque heure, chaque seconde, lui révélait un coin de ce tableau char-

mant et U-iste, lumineux et soiubre, où s'ébattent les passions profanes.

Une semaine se passa. Rosine avait vu venir chez la choriste les femmes les mieux habillées et les hommes les plus galants, suivant son exprès* sion. Elle ne dormait plus ; elle était dans un nouveau monde, dont elle comp]:6nait à peine la La nuit, dans ses rêves, elle se voyait à son tour parée, fêtée, aimée, belle de toutes les beautés, heureuse de toutes les ivresses.

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