DU DANGER OUE COURUT LA VERTU DE ROSINE
Mademoiselle Georgine ne craignait pas de faire le mal. Avec cette belle idée qu'elle avait été changée en nourrice, elle espérait qu'au jour du jugement dernier sa sœur de lait porterait le poids de ses péchés, tandis qu'elle recueillerait la récompense des vertus de la mère de famille, car l'autre s'était mariée et faisait souche.
Mademoiselle Georgine , mademoiselle Olympe et Rosine sortirent toutes les trois, préoccupées de sentiments divers. Elles descendirent à la rue
82 LA Y£RTU D£ ROSINE
Saint-Lazare, devaitf aller à pied jusqu'au chemin de fer. Les deux amies se prirent par le bras; Rosine les suivit, d'abord pas à pas, ensuite à légère distance ; bientôt, aère et résolue, elle s'envola comme xm oiseau qui recouvre la
liberté.
Où alla-t-elle î
Elle descendit la rue Laffitte. Sur le boulevard, ne sachant ^us son chemin, elle s'aj^ocba d'un Auvergnat «t lui demanda tout en ïoug^ssaût, conrnie si cUe lui eôt confié un secrei :
— Où est la rue de la Harpe?
Mais, quand Roedûe arriva devant la r«e de tsi Harpe, elle s^rêta, t^royant qa'êHe n'aurait pte le courage d'aller plus loin.
— Mon Dieu ! dit-elle en regardant Fhotel de îParîs, si je ne vais pas là, où îrai-je^
Elle avança lentement, pâle comme la mort,
flveuglée par imUe .vj^ionfi &>4taate0. fiUd m 1%' marqua pas un élégant coupé é âejxi dmvwx en station devant l'bôlel, ce gui était im ëvéne* ment âans la rue. Les étudiants menaient d^ou* lorir leurs fenêtres pour chercher à déoouTidr )e secret de cette visite aristocratiquia. Os ityaîeQt déjà échafaudé vingt romans fort compli^s dont leur voisin était le héros.
Avant d'entrer, Rossine leva la tét^, coxsin^ si fon regard dût avertir Edmond La fiochê. SUa fiut très-confiise de voir aux lenétres toutes C9S figures insoudantes couronnées d'un miage da année.
£Ue avait à pi^e regardé «[u'^lte m dit *
"^ U n^est pas i la fenêtre.
£Ue avança le pied 4sur le ôeuil de la pointa. Elle était éblouie et ne savait plus hmx au fSa allait.
Au pied de l'escalier, elle demanda d'une voix étouffée M. Edmond La Roche.
— Numéro 17, lui répondit-on.
Elle s'égara durant quelques minutes ; elle monta d'abord trop haut, elle redescendit trop bas; enfin le numéro 17 fi^appa ses yeux dans l'ombre comme des traits de feu.
— S'il n'était pas seul ! dit-elle avec terreur. Elle écouta. Cet hôtel de la rue de la Harpe
est un des plus agités du quartier, — à toute heure du jour, — souvent à toute heure de la nuit, — on y vit bruyamment ; ce n'est pas dans le pays latin que l'étude et l'amoiu* aiment le siience. Bosine entendit donc des cris, des chansons, des éclats de rire. Il lui fiit impossible de reconnaître si l'on parlait dans la chambre d'Edmond La Boche.
Enfin , elle frappa légèrement et .écouta avec
anxiété ; on la ât attendre ; elle allait frapper mie seconde fois, quand elle distingua un bruit de pas.
Presque au même instant Edmond La Roche, vêtu d*une longue robe de chambre à la chinoise, vint ouvrir en homme tout disposé à renvoyer la visite à des temps meilleurs.
— C'est moi, dit-elle naïvement.
Il ne reconnut pas la marchande de violettes sous sa brillante métamorphose.
Toute consternée par un pareil accueil, Rosine n'osait pas entrer.
— Je suppose, dit l'étudiant, que vous vous trompez de porte, il y en a tant ici ; permettezmoi de vous indiquer votre chemin.
— Mon chemin ? est-ce que je le sais moimême? Pardonnez-moi de venir pour si peu : voilà, monsieur, une pièce d'or que vous avez
oubliée, il y a kuii jours, sur mon évi^itjSBre... quand j'étais bouquetière sur le pont auCbaugB;
Tout en disant ces mots, Rosine prit la petite pièce et la présenta à Edmond La Boche, qui ne comprenait encore que Tâguement.
Gomme elle avait reculé d'un pas, un rayon de lumière vint frapper sa figure.
— Ah I c'est vouâ, dit Ëdmood La Boche avec un souriz^e inquiet ; comme vous êtes devenue belle! Est-il possible I je n'y comprends rien; mais à Parié est-ce qu'on a le tenps de comprendre ?
n prit la main de Rosine et la conduit deux portes plus loin.
-— Où allons-nous ? demandu tiniîâement la jeune fiUe.
— ÂU^àdez, répondit-U «n frappant .; que ceci ne vous inquiète pas. C'est mon meilleur ami,
LU FBRTI7 OE mOSII^C 87
5ar je M srâ pas seul^ j'ai ime rââte dans mon cabinet. *- £h iHienI -— on ne répond pas. Diable !
Edmond attendit en silence, sans trop s'impatienter, quelques secondes encore.
>— Mais, mondeur^ expliquez-md,..
-*- Tant pis^ poursuivit-il, comme se partoïit à lui-même, retournons par là.
n pecondui£ftt Rosine à la porte de sa chamlrre. Il entra et dit & une jeune dame qui était avec lui :
— Passe dans mon cabinet de travail, j'ai là un ami qui a un secret à me confier.
Il revint à ia porte.
— Entrez, dit-il à Rosine.
lak entra sur la pointe des pieds.
— Tenez, asseyez-vous devant le feu. Comme wus étfes jolie ! naoAleu î quête atours i t)Ii ne
change pas si subitement sans quelque baguette
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enchantée. — Ah ! flUe d'Eve, quel a donc été le démon ? — Je vous en veux beaucoup de n'être pas venue me charger du soin trop doux de vous habiller amsi.
Edmond La Roche disait toutes ces choses sans parler trop haut, d'un air tout à la fois curieux et distrait.
— Ecoutez-moi, dit Rosine, car il faut que vous sachiez toute la vérité. Ne commencez point par me condamner. Ces beaux habits qui vous offusquent ne sont pas à moi.
Elle baissa la tête pour cacher sa rougeur.
— Vous me raconterez cela plus tard, dit Edmond La Roche.
— Non, tout de suite, car vous avez Tair de douter...
— Allons, allons, se dit l'étudiant avec un peu d'impatience, cela devient trop édifiant.
Elle va me raconter Téternelle histoire qu'elles racontent toutes. Encore, si Caroline n'était pas là, je pourrais bien prendre le loisir d'écouter.
— J'aurai bientôt fini, poursuivit tristement Rosine. Yous ne connaissez pas madame de Saint- Georges? J'ai passé huit jours chez elle san savoir où j'étais. Voyez à mes habits ce qu'ell voulait faire de moi : on m'appelait déjà la marié Ces habits que j'ai là sont ma première, mai ma seule faute. Ils ne sont pas à moi, mais je n'ai jamais eu la force de reprendre ceux que je portais quand vous m'avez rencontrée. On voulait me parer pour un autre-, j'ai gardé les habits et je suis venue ici.
On n'avait jamais conté ime histoire avec une plus simple éloquence. C'était la vérité qui parlait.
LBS JBUZ DE l'amour ET DE LA DESTINÉE
Bosine ne voulut pas s'asseoir ; elle s'approcha de la cheminée et présenta ses pieds devant le feu.
Elle regardait à la dérobée la chambre de l'étudiant. C'était une chambre garnie — d'hôtel garni : un lit, un fauteuil, une chaise, une commode et une table. Des livres de droit étaient épars depuis la porte jusqu'à la fenêtre ; deux gravures anglaises ornaient les murs revêtus d'un papier bleu, à légers ramages. Le manteau
tressaillir son cœur, on s'élève jusqu'au divin sentiment. Le jeune homme ressentait pour Rosine plus d'amour que de passion ; il songeait qu'il lui serait plus doux de la protéger que de la perdre.
Rosine, se détachant de la cheminée, s'était tournée vers la porte d'entrée sans perdre de vue la porte du cabinet.
— Cependant, pensa Edmond La Roche, comme elle l'a dit dans sa sainte ignorance, l'amour seul peut la sauver. Avec un autre, c'est ime fille perdue, avec moi...
— Je m'en vais, dit Rosine.
La porte du cabinet s'ouvrit brusquement. Une jeime dame, fort élégamment vêtue, vint droit à Rosine.
Celle-ci s'arrêta,
— 0 mon Dieu I je suis perdue I murmura-t-elle.
Et elle se laissa tomber presque évanouie dans les bras d'Edmond La Roche.
La jeune dame lui ât respirer des sels.
— Ne tremblez pas ainsi, mademoiselle, revenez à vous.
L'étudiant soutenait Rosine dans ses bras.
— Oh I madame, dit-elle en rouvrant les yeux, je suis bien coupable; pardonnez- moi I... Si j'avais su...
Elle se détacha tout à fait d'Edmond.
— Maintenant, je sens que j'aurai la force de m'en aller.
— Pauvre fille ! dit la jeune dame d'un air sympathique, oùirez-vous?
— Où j'irai? c'est vrai ; je ne sais pas où j'irai ; mais je ne veux pas rester ici plus longtemps.
SDe regarda tour à tour le jeune homme et la jeune dame.
— Pourtant je suis plus jolie, pe^Bâ-i-dle.
— Vous ne comprenez pas du tout, car je suis la sœur d'Edmond.
— Sa sœur ! vous êtes sa sœur ?
Rosine se jeta tout éperdue dans les bras de la nouvelle venue, soit parce qu'elle était la sœur de celui qu'elle ^limait, soit parce qu'elle n'était pas sa maîtresse.
— Oui, je suis sa sœur, et vous voyez que j'ai raison de veiller sur lui. Ne vous offensez pas. Vous êtes ime noble flUe qui courez à votre perte ; c'est moi qui vous sauverai, et non Edmond, qui se perdrait avec vous. Je vais vous enMnener dans mon coupé ; je suis bien sûre que mon tnari ni'approuvera. Je ne sais pas encore ce que Vous ferez chez moi ; mais, soyez tranquille, vous n'y serez pas une servante ; j'imagine que vous savez coudre, lire, jouer avec les en&ntsi
les miens tous amuseront,^! vous les amuseiBs, en attendant que je vous trouve quelque chose digne de vous.
— Je vous remercie, madame, dit Rosine avec reconnaissance, mais aussi avec tristesse; je suis prête à vous suivre et à aller où il vous plaira.
Rosine leva timidement les yeux sur Edmond La Roche.
— Adieu, lui dit-elle ; ouhhez que je suis venue
— Adieu, dit-il en lui pressant la main. Peut-
être, poursuivit-il en regardant sa sœur d'un air railleur, peut-être Rosine fera-t-elle bien d'attendre ici le sort que tu lui prépares.
— Allons, Edmond , ne rions pas de choses sérieuses.
—C'est assez comme cela, ma chère Caroliûe. Tu m'as fiait beaucoup trop de sennonA aujour-
d*hui. Encore , si tu ne m'avais fait que des sermons ! Mais je te pardonne, car Rosine est une fille plus digne d'habiter sous ton toit que sous le mien.
Il embrassa sa sœur, pressa encore la main de Rosine et rentra sans les conduire, craignant d'être en spectacle pour les étudiants de Thôtel.
Il alla ouvrir sa fenêtre pour voir encore Rosine; quand elle monta dans le coupé, il s'imagina qu'elle lèverait la tête comme par dernier signe d'adieu ; mais elle se blottit dans son coin sans oser faire un mouvement.
Dès que la voiture s'éloigna, il ressentit cette vague tristesse qui nous saisit quand nous voyons partir pour un long voyage une personne aimée, n dînait toutes le$ semaines une ou deux fois chez sa sœur ; il pensa d'abord à y aller ce jourlà ; mais il fut retenu par une autre compagne
d'aventure ; car il ne vivait pas en anachorète ; depuis six semaines il avait une maîtresse fort connue dans le pays latin sous le nom de la Folie Amoureuse.
La soçur d'Edmond veillait sur lui avec la sollicitude d'une mère. N'ayant pu le décider à habiter chez elle, rue LafGltte, elle venait de temps en temps le surprendre le matin, sous prétexte qu'elle passait dans le voisinage. Elle avait épousé un banquier très-célèbre à la Boiu*se et à l'Opéra, — M. Bergeret. — Déjà quelques-unes des aventures de M. Bergeret avaient éveillé la curiosité des conteurs de chroniques. C'était un homme aimable, sans esprit, mais ne manquant ni d'entrain ni de bonnes façons. Ce jour-là, il avait dit à sa femme qu'il serait retenu fort tard par les caprices du trois pour cent.
Madame Bergeret fit dîner Rosine avec elle et
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ses enfants. El)e lui promit que le tendenmm eUe s'occuperait dé l'habiller plus inôdèst^oient. La figure n'était pas en hann(mie avec le cadre. Rosine avait hâte de se dépouiller de ce luxe 4e hasard qui , loin de l'embellir, tuait plutôt sa
beauté. Lé sèSr, madame ^rgeret lui donàà une petite chambre où Edmond s*était quelquefois C'Ouché au temps des bals de l'C^ra. Ro^se s'y endormît heureuse, avec cette réflexion un peu embarrassante :
— Si, pourtant, j'étais à cette heure rue de la Harpe î