MORALITÉ
Apporte ta bouteille, ogresse, Ton vin me rendra mes vingt ans ; Verse, verse, verse Tivresse, J'ai peur de voir passer le temps 1'
Quand la nuit fut venue, Rosine sortit du cabaret et descendit vers la Seine. Elle s'arrêta longtemps sur le pont Notre-Dame, résolue à se jeter à l'eau. Elle s'appuya sur le parapet et regarda les vagues légères soulevées par un grand
vent d'ouest. Les rares passants regardaient avec quelque surprise cette jeune fille vêtue en duchesse, à pareille heure, sur ce pont plébéien. Rosine ne s'inquiétait pas d'être en spectacle ; elle se voyait déjà au fond du fleuve, se débattant avec la vie et avec la mort.
— Maijs demain, dit-elle, je reviendrai sur Feau, on me déshabiUera et on m'exposera à la Morgue. Je ne veux pas mourir ainsi.
Et, dans sa pudeur, elle songea qu'il lui serait doux d'être en pleine mer, de se précipiter et de disparaître à jamais des regards humains.
Elle retourna dans la rue des Lavandières, décidée à revoir sa mère et à rentrer le front haut dans la maison de son père, après avoir raconté ce qui s'était passé.
Elle s'était approchée d'une voisine pour la prier d'aller avertir sa mère, quand la femme du tailleur de pierres soitit de l'allée de sa maison avec une cruche et un seau. Rosine n'osait l'ahordèr. Elle la suivit à distance. Quand sa mère fut arrêtée devant la fontaine de la place Mauhert, Rosine lui parla.
— Ah! c'est toi!
El la riière pressa son ehfent sur son C<*ur.
^ Ecoutez-moî, dit Rosine eti ^ngk^tanl. Mon père m'a jugée sans m'entendre : jfe ne sois pas coupable.
— Orl*est-ce que Cela fiiit?dit la lûère ; coupable ou non, tu es toujours ma fille, à nH>i. Mais ne Teviehs pas â la maison, car ton pèrè a ses idées : il te tuorait.
Bosiiie raconta rapidement ce qui s'était pâfis^.
— Eh bien , lui dit sa mère , je remcmte làhaut ; tii Yàs m'attendre, car je te conduirai diez une dame qui tient un hôtel garni me Saint* lècqueis, 6t qui, depuis quelques jours, a été notre l^oviâence.
Rosine fiil bien aii^cueiUiè à Thôtel garni. On lliabilki plus simplement^ mais avec quelque recherche. On lui promit de la gaMer longtemps comme deTnoiselle de confiance.
fille commençait à respirer âanâ la vie, qvt^nA elle s'aperçut que la maîtresse du lieu s'entendait «vec les étudiants de Tfaôtel pour faire tomber dans teur trébuchet les jeunes filles du voisinage. Cette femme avait monté les cinq étages du tall** leur de pierres sous le symbole de la charité, mais dans le dessein de piper la jeune sœur de Rosine.
Elle chercha, par toutes les' séductions, à prendre Rosine au piège.
Quand Rosine eut révélé sa fière et sautage vertu, il lui fut impossible de demeurer une heure de ^lufi avec cette odieuse femme. Ne pouvant la corrompre, on la mit à la porte.
Triste ! triste 1 triste 1 On ne sait pas par quels défilés périlleux passe la vertu I A chaque pais une embûche, à chaque carrefour un précipice. Et pas im homme de bonne volonté qui lui tende
sérieusement la mainj Un seuil désert, un pain amer, iip grabat presque funèbre, voilà Thorizon.
Le travail, dites-vous? Et que voulez-vous que fassent ces mains blanches que Dieu n'a destinées . qu'aux soins de la maison et des enfants ? Le travail les tuera sous sa tyrannie quotidienne. C'est l'homme qui est coupable. Savez- vous ce que fait l'homme quand Dieu lui envoie pour réveiller en lui Tamour du prochain quelque belle fille qui meurt de faim? Il l'emprisonne dans ses mauvaises passions ; il lui vole son honneur comme un voleur de grands chemins; il la dépouille de sa robe de lin et s'en pare comme d'un drapeau pris sur l'ennemi.
Et vous croyez que cet homme sera puni pour ce crime de lèze-humanité? Punil au contraire, la galerie applaudira, comme s'il s'agissait d'un Romain enlevant une Sabine.
Et le plus souvent c'est la femme qui livre la femme à Tennemi. C'est la femme qui perd la femme. Ce n'est pas Adam gui a corrompu Eve.
Rosine était ime fille d'Eve, mais si elle devait ouvrir la porte du paradis perdu, c'était pour l'Amour et non pour la Curiosité.