DU (ÎAI DÉJEUNER QUE FAIT ROSINE AVEC SON AMOUREUX
Il y a en ce monde des hommes prédestinés à l'amour ; ils ont le charme, comme si une bonne fée eût répandu sur leur berceau le parfum voluptueux des cheveux de Vénus sortant de la mer ou de Diane sortant de la forêt. La plupart des hommes sont condamnés à vivre de peu en amour ; ils prennent une femme, et c'est fini ; leurs vanités les emportent ailleurs. L'un va à la guerre ou à la Bourse , l'autre trône dans une
boutique, celui-ci va à la philosophie, celui-là se donne beaucoup d'enfants. Il en est qui jettent un regard en passant sur le pays des joies amoureuses et qui se contentent d'avoir vingt ans une fois dans leur vie.
Mais les privilégiés de la terre, les enfants prodigues de leur cœur, ce cœur qu'ils donnent toujours et qu'ils retrouvent toujours, parce que leur vie est dans leur cœur, ceux-là ont vingt ans pendant vingt ans; aussi les femmes les reconnaissent; ils n'ont qu'à paraître pour ré- .pandre autoxir d'eux le charme de la baguette d'or. Et ce qui les rend plus forts, c'est qu'ils ont le charme sans le savoir. Mais les femmes le savent bien ; ils n'ont qu'à parler, — spirituels ou bêtes ; — ils n'ont qu'à sourire , pourvu qu'ils aient des yeux et une bouche , — car j'en connais plus d'un qui n'a des yeux que pour compter
de Fargent et une lK)uche que pour se mettre à table.
Edmond La Roche était prédestiné à Tamour.
Quand il rencontra Rosine, plus d'une fois déjà il avait donné son cœur, et les battements de son cœur, et les larmes de son cœur ; plus d'une fois déjà il avait perdu son temps, — ne perd pas son temps qui veut — dans les délices et les déchirements des passions amoureuses. Il avait commencé à dénouer, d'une main distraite d'abord et bientôt tressaillante, cette chaîne de roses qu'on teint toujours de son sang. Dans le pays latin, les plus belles filles le saluaient d'un sourire et semblaient lui dire galment : « Quand nous aimeronsnous? » car elles l'avaient vu à l'œuvre dans les tourbillons du bal de l'Opéra ; soupant en folle compagnie ou se promenant seul, tout rêveur, sous les tilleuls du Luxembourg; tour à tour
tendre, railleur, jaloux, iusensé, éperonnazit sa passion et la lançant à bride abattue à tr^ver^ toutes les conquêtes et tous les périls.
Edmond La Boche ne s'était point d'abord p^irîonné pour Rosine ; il avait entr'ouvert les dente copime à 1^ vue d'un beau fruit d'or et de pourpre gui rit sur l'espalier, mais il avait passé outre e^ se disant ; ~ C'est du fruit vert. — Peu $. peu , cependant, cette charmante image de Rosine, tout à la fois souriante et attristée, s'était gravée dans son cœur. Il la portait en lui sans trop j prendre garde ; mais bientôt l'image, — la gra^ vure àl'eau forte, — le brûla à feu vif. Sa passion pour Rosine lui fut révélée comme par hasard im matin qu'il passait sur le pont au Change ; il se rappela le bouquet de violettes, il chercha Rosine autour de lui. — Où est-elle ? où est-elle ? où estelle?— Si elle fût passée là, il l'eût saisie dans
ses bras et Teût emportée avec une folle joie. Mais Rosine n'était plus là; une mélaziGolie étrange saisit rame du jeune homme ; il lui sembla que sa plus chère vision se fût à jamais envolée.
Le lendemain, il revenait chez lui par la rue Saint-3acques, tout à la pensée de Rosine, quand il vit, comme par miracle, la jeune flUe sortant tout effarée de Thôtel d'où elle était chassée comme ime fille perdue.
Elle se détourna , ne voulant pas qu'il la reconnût.
— C'est vous? dit-il en lui prenant la main.
— Non, ce n'est plus moi, dit-elle tristement. Elle détacha sa main et voulut s'enfuir.
— Rosine, Ronne, que vous est-il axrivé ?
— Il m'est arrivé que je suis une fille perdue pour tout le monde, excepté pour moi.
«^ Excepté pour moi , dit aussi Edmond La Boche.
t£ LA YKftTD BK BOSUffB
la j/BÊmt iCe niqgîft A loi icdonna sa main.
— Pteâque je ¥oas ai relroaTée, je ne vous dnaai p2ia» car je TOUS aime.
— ToKM*aâBei? Qti'esi-ceqoe cela veut dire? ■BDeaiait pâli.
^Oda ^veui dôe que je tous emmène chez
— CTest impossâlile.
— Puce que je Toos aime.
— Naas parions si bien tous les deux, que nous ne pouTons pas nous entendre.
Cependant Rosine avait, sans y penser, pris le Ivas d'Edmond La Roche ; il allait, et elle allait avec lui. Ils arrivèrent bientôt rue de la Harpe.
jeuMs dierchaB. I
Tocs flK cfaerdÛB ? tout le monde me Mt n
Edmond La Roche franchit le seuil de Thôtel avec une certaine inquiétude comme s'il eut pressenti
un orage.
Quand Tétudiant eut refermé sa porte , Rosine s'imagina pour un instant qu'elle était chez elle.
'—Quel beau désordre, n'est-ce pas? c'est comme le jour où je suis venue.
Rosine aimait à voir ce désordre.
— S'il avait une maîtresse , pensait-elle, tout serait en ordre.
Rosine ne connaissait pas les maîtresses du quartier latin.
i Edmond La Roche sonna.
— Nous allons déjeuner, n'est-ce pas, mademoiselle Rosine?
Comment refuser de déjeuner en tête à tête avec un amoureux quand on a faim des lèvres et
du cœur? Rosine répondit qu'elle voulait bien déjeuner. L'étudiant donna Tordre de prendre au café voisin une douzaine d'huîtres, une terrine de foie gras, un demi*poulet et ui^ bouteille de vin de Champagne frappé. L'Jiôtelier y joignit un petit panier de fraises et un petit panier de cerises pour égayer les yeux. On servit tout cela sur une table destinée aux festins de la science. Rosine mit la main à l'œuvre.
-p- Vous éloignez trop les deux assiettes, lui dit Edmond La Roche.
Elle les rapprocha en rougissant.
— C'est bien, dit l'étudiant en la faisant asseoir.
Et il s'assit tout auprès d'elle en Tembrassant.
Rosine détourna la tête.
I— Vous voyez bien, monsieur, que nos assiettes sont mal placées.
— Ne vous effarouchez pas, c'est le Benedicite de Tamour — avec les Grâces.
Et mille et une charmantes folies accompagnées du gai carillon des fburchettes et des verre»,
— Allons î reprit l'étudiant en versant à boire, trinquons bravement ; c'est passé de mode dans le beau monde, mais c'est la dernière chanson des cœurs vaillants.
Et ils trinquèrent comme au bon temps.
— Ah I que c'est amusant de déjeuner à deux ! dit Rosine.
Et pour la première fois depuis bien longtemps im clair éclat de rire montra ses belles dents.
— Vous êtes plus belle encore quand vous
riez, lui dit Edmond La Roche. Rosine, n'attristez plus cette joUe figure. Voyez comme tout nous
sourit. Voilà le soleil qui vous couronne d'un vif
rayon. Le beau ciel I On dirait que le bon Dieu
doime aux amoureux des indulgences plénièr^. Rosine aurait bien voulu déposer sa fourchette pour s'appuyer tout éperdue sur le cœur du jeune homme. Sa joie avait envie de pleurer. La pauvre fille n'avait pas l'habitude du bonheur.
LA FOLIB AMOUREUSE
Cependant Edmond La Roche avait refermé sur Rosine la porte de sa chambre, sans tirer les verrouB, pour ne pas effaroucher — la vertu de Rosine ; — voilà que tout à coup une demoiselle de Tendroit, mademoiselle Ângèle, surnommée la Folie Amoureuse, entra bruyamment de Tair du monde le plus dégagé.
«— Je t'attendais, dit-elle à Edmond La Roche, en regardant de côté la pauvre âUe, gui n'avait i
pas eu le temps de se croire chez elle.
138 LA TEBTU DE SOSIKE
«-> Vous m'attendiez? dit Fétadiânt ; pour moi, je ne tous attendais pas, ^ Madame. -»
— Madame ! — qu'est-ce que ce style-là? Est-ce que nous en serions lerenus au commencement?
— Non, à la fin, — Madame. —
— Il n'ya ni commencement ni fin ; je ne snis pas de colles qui s'en vont quand on leur dit : Va^t-en, TJon moljilier est ici.
— Madame, — votre mobilier se compose d'un bonnet de nuit et de deux pantoufles ; je vous payerai un Auvergnat pour les porter ailleurs ; si je n'étais pas un homme de très-haut goût, je vous dirais que vous avez déjà en plus d'un endroit deux pantoufles et un bonnet de nuit.
— Si tu dis un mot de plus, je te saute à la gorge I
— Madame,— je suis incapable d'en faire autant. Js dialogue dura ainsi quelques secondes
encore. Rosine s'était réfugiée à la fenêtre, pour avoir Tair de ne pas voir et de ne pas entendre. Là pauvre fille voyait et entendait.
Bdmwid La Roche, jugeant bien que sur ce Ion là la conversation pourrait durer longtemps, prit les deux mains de sa maîtresse avec douceiu» et avec violence tout à la fois. Ne pouvant avoit raison en parlant tout haut, il essaya de la convaincre en lui parlant à Toreille. La Folie Amoureuse connaissait sa force ; elle savait qu'on ne respirait pas impimément la senteur de forêt qu'exalait sa luxuriante chevelure, surtout quand elle s'appuyait avec abandon dans les bras de celui qui lui parlait. En effet, Edmond La Roche, qui avait, en lui saisissant les mains, le dessein bien arrêté de la mettre à la porte, chancela vite dans sa résolution.
Rosine qui le regardait à la dérobée, comprit-
àkxs qu'eUe était trahie. Elle alla sur la pointe
du pied jusqu'à la porte. EUe était déjà dans
l'escalier quand Edmond La Roche s'aperçut
qu'dle n'était plus à la fenêtre de sa chambre.
n aurait bien voulu courir après elle ; mais Vému
tout eraière à sa proie aUachée ferma vivement la
porte et l'entraîna à la fenêtre.
Quand Rosine se retrouva seule dans la rue :
— n ne me reste plus rien, pas même un rêve, dit-elle.
Elle traduisit ainsi sans le savoir la pensée inscrite par le Dante sur la porte de l'enfer.
Jusque-là, le souvenir d'Edmond La Roche lui avait permis de lever les yeux au ciel et de se dire : c Qui sait? » Mais maintenant, dans le naufrage qui allait la submerger, où trouver une arche de salut? La colombe s'abattait en pleine mer, Taile saignante et brisée.