‹ L'amour comme il est (volume 3)Chapitre 5 sur 39 · LA FILLE A MARIER · texte numérisé non relu

LA FILLE A MARIER

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Que votre esprit me suive dans les Ardennes, à Ravenay, une petite ville ni trop ennuyeuse ni trop babillarde, dans un paysage couvert de bois. Arrctonsnous à cette jolie maison d'un notaire où il y a une fille à marier. Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui prennent des titres de fantaisie.

L'histoire commence à nouer son écheveau avant juillet 1830. Vous devinez les personnages : le notaire, sa femme, sa fille, son clerc et accessoires. Le notaire s'appelle M. Desmont; c'est un brave homme de cinquante ans, un peu ventru, un peu patriote, un peu voltairien. Il a de l'esprit par-ci par-là, il sait tourner un couplet agréable à la façon de Désaugiers. 11 a servi quinze jours durant en 1814, ce qui lui a donné pour toute sa vie un certain air martial qui n'effraye per-

sonne. 11 lit tous les matins le ConstttutionneL Naguère il plaçait son ambition dans son étude, il mettait sa gloire à débrouiller les affaires de son terroir; mais ce petit horizon commence à lui paraître obscur; la politique lui tourne la tête : il a osé déjà une ou deux fois rêver le bruit enivrant de la tribune, mais il n'a confié ce rêve téméraire à personne; car, en effet, comment un esprit modeste comme lui peut-il tenter une gloire si périlleuse? Il n*a pas de nom, il n'a pas d'éloquence, il aime son pays; mais à la tribune cet amour est compté pour rien. Et, d'ailleurs, comment arriver à la tribune? par quel chemin semé de pierres et bordé d'épines aller affronter ce Capitole, qui est presque la roche Tarpéiénne? Il est déjà du conseil d'arrondissement; il espère devenir au premier jour conseiller de préfecture : c'est un homme célèbre à dix heues à la ronde ; il a écrit sur l'économie et sur les routes départementales dans le journal du pays ; il a adressé une épître à M. de Voltaire et à M. de Béranger en strophes triomphantes qui ont été chantées à un banquet national. M. de Voltaire ne lui a pas répondu sans doute à cause des Jésuites, mais M. de Béranger a rimé un quatrain sous son nom. Dans un voyage à Paris, il a dîné avec le général Foy. Aussi se plaignait-on, dans les communes soumises à son pardevanty de son insouciance pour les petites affaires. C'était d'ailleurs le modèle des maris. Les jours de gala, il improvisait des couplets sur les tours qu'il jouait à sa femme avec les veuves à consoler ; mais nul n'ajoutait foi à ses couplets, surtout madame sa femme.

GOHMB IL EST^ M

Pour madame Desmont, c'est une grande femme sèche et glaciale qui n'a jamais séduit personne, pas même son mari. Elle passe gravement ses jours dans Fennui de la province, ne songeant pas qu'on puisse s'amuser autrement. Elle suit les modes à deux ans de distance 'régulièrement; d'après cela, ne la croyez pas coquette, son seul but est de faire honneur à sa maison. Elle est toujours occupée à ranger et à déranger son linge ; le moindre accroc fait sa douleur ; les jours de lessive sont ses jours de joie. Toutefois elle n'est pas entichée de son ménage au point de négliger les devoirs du monde ; elle fait des visites et elle reçoit. Durant l'hiver, elle ouvre ses salons aux cinq joueurs et joueuses de whist de Bavenay. Cependant, si elle reçoit tant de monde, c'est un peu eu égard à sa fille, qui aura bientôt vingt et un ans. En bonne mère, madame Desmont a compris que son vrai rôle ici-bas était de marier sa fille, opération grave, hérissée d'obstacles et de difficultés. Après tout, marier une fille qui n'a pas vingt et un ans, c'est la chose du monde la plus simple. Voyons donc cette fille à marier.

Par malheur, c'est un peu le portrait rajeuni de sa mère: grande, sèche, pâle, maussade, tirée à quatre épingles, provinciale jusqu'au bout des ongles. Une Parisienne ferait peut-être valoir cette figure assez bien éclairée par le front et les yeux; mais ce front ne sait pas rêver, aes yeux ne savent pas regarder, cette bouche ne sait pas sourire ; pourtant il y a dans cette bouche des dénia fines et blanches. Et ces cheveux brunissants, pourquoi ne sont-ils pas mieux bouclés? Et cette

de ee ocNTsage?

chaussés? Ma- ^dianter votre, fuis qa*dle ail, eUe aussi, son gmi de csyrtlftie. On, mais Toilà ce que vous ne femia, pas, car tovs dites qw Totre fille Artémise est ■nefiDebfcoâevée.n Tparaît! Bien élevée, soit;- mais» pour Dieal laites qu'à vingt ans onze mois et quelques joors elle n'ait plns^fair d'une pensionnaire attendant, poor rire, danser, courir, crier, l'heure de la récréation.

Vous commencez à comprendre pourquoi mademoiselle Eudoxie-Artémise Desmont, quasi majeure, est encore une fille à marier.

Quelques galants sont venus ; mais, par un grand hasard^ ces quelques galants voulaient épouser une femme tout autant qu'une dot. Madame Desraont ne perdait pas patience ; elle répétait tous les jours directement ou indirectement cette sentence à sa fille : Tout vient à point à qui sait attendre. Mademoiselle Arténiise trouvait que c'était attendre un peu longtemps ; elle cachait à peine son dépit; elle accusait le ciel et la

terre.

Ses plaintes n'étaient pas même entendues par le clerc d«^ M, Desinont. Cet autre personnage était par extraordinaire un gar^dn d^esprit, d'une figure a la ibis douce al ti^iv. H d<»\ail K^ jour à un vigneron de la Champag^^ qui n atail pu foin» grand'cfaoese de pins poor lui. Gi^S^ AnUct <Hail«iiti^. ir^jett»^ «Mare^ dans nne ^«4^ vw»M 4t l(«x«Mf: ll^ piM fil S sai9il> il lavait

appris là, par échappées, entre une liquidation et un contrat de mariage. Comme les enfants du peuple qui doivent tout ce qu'ils ont à eux-mêmes, il n'avait eu garde de perdre une heure dans l'oisiveté. S'il n'étudiait plus, il rêvait; le rêve est plus haut placé que l'étude : par ses rêves, il s'élevait donc au-dessus des savants de collège. Il voulait devenir digne d'une créature de Dieu ; mais en même temps il voulait vivre dans le monde, vivre par l'esprit et le cœur, mais vivre avec le travail. 11 était aiïable et bon, un peu démocrate par instinct, parlant au pauvre client en haillons avec autant de bonne grâce qu*au richard qui passait à cheval. Tout le monde l'aimait. C'était presque le juge de paix du canton. Depuis les rêves politiques de M. Desniont, une affaire n'était jamais conclue sans que le clercy eât passé. Il avait une éloquence naturelle qui entraînait toutes les parties quand il y avait débat.

— C'est bien dommage, dit, le 25 juillet 1830, M. Desmont à sa femme, c'est bien dommage que ce garçon-là n*ait pas un sou vaillant.

— Allons donc, répondait madame Dèsmont, cela n'a pas de naissance. Je le vois toujours arriver ici avec son bâton de cornouiller, ses chemises de toile écrue et soii habit râpé.

— Ce raisonnement-là n'a pas le sens commun : des chemises de toile écrue valent bien des chemises de toile d'araignée. Et puis ne dirait-on pas que tu es la fille d'un prince? L'habit ne fait pas le moine : les hommes sdnt égaux sous le soleil.

<— > Allons, allons^ reprit madame Desmont avec ié^

46 L'AUOUR

pit, te voilà encore professant tes maximes républicain nés, à Theure où la noblesse reprend racine mieux que Jamais.

I — Nous verrons, nous verrons, madame Desmont; la fin fera le compte de tout le monde. Votre M. de Polignac, que vous défendez sans raison, ne tiendra pas toujours les rênes d^ TÉtat.

— Ne parlons pas politique, monsieur Desmont, vous n'y entendez rien du tout; mais songez que votre pauvre Artémise aura vingt et un ans dans huit jours ; songez que, depuis un mois, il ne s'est présenté, j'en rougis encore, que ce petit huissier de Sedan. Voulezvous que je vous dise, monsieur Desmont : vous faites bien les affaires des autres, mais les vôtres...

— Que diable I on ne marie pas une fille comme cela ; c'est un acte difficile quand les contractants ne sont pas d'accord. C'est un peu ta faute, d'ailleurs ; ta fille n'est pas tout à fait à la mode.

— Ma fille n'est pas tout à fait à la mode! Elle ne porte jamais ses robes plus d'une saison, et encore elle en a deux à la fois. Pour ses chapeaux, c'est autre chose ; la marchande de modes ne va qu'une fois tous les deux ans à Paris. Je ne puis pas faire venir des chapeaux par la poste. Revenons au point de départ : il faut marier Artémise ; elle a une dot de cinquante mille francs, un trousseau de douze douzaines de chemises, et toutà l'avenant ; rien n'y manque.

— Non, rien du tout, dit le notaire en s'endormant, il n'y manque rien -^ si ce n'est le mari.

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Les choses en étaient là quand éclata la Révolution de juillet. Tout le bourg de Ravenay fut sens dessus dessous; M. Desmont ,< qui était le maire de la commune, assembla gravement ses conseillers; il se prépara dignement aux luttes politiques, il pérora une heure durant sur les bienfaits et les malheurs des révolutions.

— Tout cela est bel et bon, dit un rustre ennuyé du discours ; vous écrivez comme un notaire et vous parlez comme un procureur, c'est connu ; mais nous aurons beau dire, ce ne seront que des paroles en Tair. Voyez donc quel bon soleil! voilà notre politique. Allons faucher nos blés qui dépérissent depuis hier, voilà mon opinion. Que Pierre ou Jacques se débattent à Paris, je n'empêche pas cela, mais je m'en lave les mains.

— Songez-y bien, messieurs, vous qui êtes les représentants de votre pays; si jamais le char de l'État venait à verser, vous auriez plus d'un écheveau à débrouiller avec les étrangers; le Russe et l'Anglais se donneraient la main pour nous enchaîner. Prenez garde à la sainte alliance ! que deviendraient alors vos froments, vos luzernes et vos betteraves? Les lois de la guerre sont terribles.

M. Desmont suait à grosses gouttes.

— Le Russe et l'Anglais, dit un conseiller, qu'ils y

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viennent un peu! En attendant, je suis de Tayis du préopinant ; mon opinion est qu'il faut aller faucher nos blés, qui s'égrènent déjà.

En dépit du maire, la séance fut levée. Il rentra tout bouleversé à son étude.

— Il n'y a rien à faire avec ces gens-là ! dit-il à sa femme.

— Prends garde de t'avancer trop loin.

— Un patriote doit toujours être à l'avant-garde. Que diable! on se doit à son pays et à son opinion; qui sait si la destinée ne m'appellera pas à jouer un rôle sur le vaisseau de l'Etat?

— Où l'ambition va-t-elle se nicher? c'est à faire pitié ! Quand on habite Ravenay, on plante des choux.

A cet instant, un homme politique du pays apporta un fragment de journal :

— C'est fini, dit-il avec regret, nous n'aurons pas encore de république : le duc d*Orléans se sacrifie; il sera roi des Français.

Après de mûres réflexions, M. Desmont s'écria : Vive le roi des Français! Il rentra à son cabinet, tailla sa plume, et rédigea, pour le journal du cru, un premierSédan sous ce titre : Ce que nous avons faiU ce que nous devons faire. L'article parut; il eut du retentissement ; un journal de Paris le reproduisit ; il acheva de tourner la tête au notaire.

— Ma femme, dit-il un matin en s' éveillant, tu ne sais pas à quoi j'ai pensé cette nuit?

— Oh I mon Dieu , vous pouvez bien garder vos secrets. A quoi donc avez-vous pensé?

— Toujours pleine de bonne grâce ! murmura le notaire.

— Eh bien, je vous écoute.

— J'ai pensé à me mettre sur les rangs. . .

— Toujours la même chanson ! interrompit madame Desmont ; vous feriez bien mieux de songer à marier votre fille.

— Aussi est-ce pour la marier que je veux tenter...

— Ah çàl qu'est-ce que vous voulez dire? vous voulez vous mettre sur les rangs : pourquoi donc, s'il vous plait? Vous faut-il encore des honneurs? N*êtesvous pas membre correspondant de TAcadémie de Saint- Quentin? Est-ce que vous songeriez, par exemple, à vous mettre sur les rangs pour TAcadémie française?

— Je songe, dit le notaire en rongeant son freinte songe à être député. — Tant pis, voilà le grand mot parti! pensa-t-il en s'éloignant un peu de sa femme.

Elle se souleva avec indignation.

— Député I et c'est à moi que vous osez dire celai

— Eh bien, oui, député, reprit le notaire tout tremblant, mais résolu à braver les tempêtes conjugales. Une fois député, je marierai ma fille; il y a bien assez longtemps que je suis notaire, je veux faire une fin ; et dans ce but je donne dimanche un banquet à mes amis — qui sont électeurs. — C'est «par dévouement paternel que je fais du bruit ; en parlant de moi, on pensera à ma fille.

Après quatre jours de conciliabules , M. Desmont finit par s'entendre avec sa femme, mademoiselle Artémise aidante

Le banquet eut Ueu; il fut brillant; on y porta des toasts à tout le monde. Le notaire, îfveuglé par les fumées du i^in et les fumées de la gloire, se vit déjà porté en triomphe. Dès qu'il fut seul avec sa femme, il l'embrassa sur les deux joues shrec une tendresse rajeunie.

— Le sort en est jeté! le courant des choses m' entraine malgré moi à la tribune ; j'ai eu un beau moment dans mon toast à la liberté.

Madame Desmont avait, sans y prendre garde, mordu un peu à la pomme de l'ambition ; elle ne contraria plus son mari que par habitude.

, — Mais au bout du compte, dit-elle tout à coup, on ne peut pas être député et notaire.

— J'y ai bien pensé, dit M. Desmont en hochant la tête; mais à qui vendre mon étude? je ne veux pas la vendre au premier venu. Écoute, ma chère amie, voilà le fond de ma pensée : je voudrais céder mon étude au mari 3e ma fille, c'est-à-dire ma fille moyennant mon étude, ou mon étude moyennant ma fille.

— Ce que vous dites là n'a pas le sens commun. Comment ! votre fille, selon votre raisonnement, serait la quittance de votre étude?

— ' Ni plus ni moins. Je connais quelqu'un qui ferait à merveille cette affaire-là.

— N'allez-vous pas encore me parler de votre M. Aubert? Donner votre fille à un clerc !

— Mais, ma chère, en lui cédant Tétude^ M. Aubert serait notaire.

— Voilà qui est raisonné en homme prévoyant. Et

si, une fois notaire, votre M. Aubert ne songe pas à Artémise?

— D'abord, je crois qu'il y songe déjà; ensuite, la force des choses le conduira tout droit à ce mariage, D'ailletirs, je ne vois pa^ dans notre horizon un seul homnie plus digne d'Artémise.

— Vous avez beau dire, donner Artémise à un garçon sans fortune, cela fera jaser bien des gens de nos amis.

— D'un autre côté, dit le notaire, donner ma fille à un pauvre enfant du peuple, n'est-ce pas un acte de patriotisme dont on me tiendra compte, aujourd'hui que l'égalité est à Tordre du jour? Tout bien considéré, voilà ce que nous avons de mieux à faire. Appelle ta fille dans le jardin, consulte un peu son jeune cœur, parle-lui vaguement d'Eugène Aubert; enfin, tu sais mieux que- moi comment il faut la prendre pour avoir son avis.

Madame Desmont, fière de jouer un rôle, appela sans plus tarder sa fille .dans le jardin. Artémise vint gravement avec une corbeille, croyant qu'il fallait cueillir des fraises pour dîner.

— Il s'agit bien de cela I dit madame Desmont en se déridant un peu. Écoute, Artémise, c'est ta destinée

qui est enjeu. Réponds-moi sans détour. Te plairait-il d'étré la femme d'un notaire?

— Oh! oui, mamap, la femme d'un notaire, d'un avoué, d'un procureur du roi, d'un substitut, d'un conservateur des hypothèques...

— Oui, je comprends, pourvu que ce soit un mari. Mais enfin tu n'as pas de parti pris?

— Mon Dreu, maman, vous le savez mieux que mol. On prend un parli quand un parti se présente.

— Et s'il se présentait un jeune notaire pour acheter notre élude et pour l'épouser?

Artémise eut un sourire de béatitude.

— Ahl petite espiègle, tu te garderais bien de dire non.

— Je ne dis ni oui ni non , murmura Artémise.

— ^^Eh bien , si le prétendant était à peu près comme M. Eugène Aubert?

Artémise avait rougi.

— A merveille ; nous en reparlerons. Va cueillir des fraises.

Dès que le notaire fut au courant, il alla à l'étude, où Eugène Aubert était seul. En voyant venir la figure épanouie de M« Desmont, son clerc s'imagina qu'il était encore question des affaires du gouvernement.

— Est-ce que vous avez reçu le journal, monsieur Desmont? lui demanda-l-il par la fenêtre.

Le notaire ne répondit pas, il entra en silence dans l'étude.; il passa dans son cabinet en faisant signe à Eugène Aubert de le suivre^ Après quoi il lui dit d«

s'asseoir, traça quelques chiffres sur un dossier, regarda son calendrier et prit ainsi la parole :

— Eugène, j'ai à vous entretenir d'une affaire trèsgrave : je vais, vous le savez , me présenter à notre collège électoral ; mais, ce que vous ne savez pas, c'est que je vous vends mon étude.

— Vous ne parlez pas sérieusement? dit Eugène surpris.

— Très-sérieusement; je vouscède mon étude moyennant soixante mille francs ; vous voyez que je ne vous fais pas de grâce. Vous me donnerez dans six mois un à-compte de cinquante mille francs; pour le surplus, je vous accorderai un délai indéfini. Je sais bien que votre père ne peut répondre de rien, mais une hypothèque sur vous est une bonne et valable hypothèque.

— Mais, monsieur, dit Eugène, je ne possède pas un sou vaillant; je n'ai rien que ma parole, et je ne veux pas risquer le peu que j'ai.

— Vous ne save? ce que vous dites. Moi, qui vous parle, j'ai acheté mon étude sans autre argent comptant que ma bonne volonté. Dieu ne laisse jamais en chemin les hommes de bonne volonté. Donnez-moi votre main, et que tout soit dit.

Eugène ne résista pas plus longtemps. L'offre du notaire était un coup du sort. C'était la fortune qui venait s'asseoir à sa porte. D'ailleurs, Eugène était un peu fataliste, il trouvait un charme nonchalant et mélanco*^ lique à s'abandonner au cours des choses.

— Dormez sans inquiétude, reprit le notaire; avant

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six mois vous aurez trouvé, sans chercher bien loin, les cinquante mille francs en question.

A cet instant, Eugène détourna le rideau de la fenêtre comme par pressentiment. Cette fenêtre donnait sur une petite avenue de platanes, où les trois ou quatre oisifs du bourg avaient coutume de sç promener. C'était une charmante promenade en belle vue, d'oii on découvrait un paysage des plus variés. Il s'y trouvait des bancs de gazon bien ombragés; deux haies touffues secouaient leurs parfums rustiques de chaque côté, le bouvreuil y jetait çà et là sa note perlée, l'hirondelle son cri aigu, le coq son chant orgueilleux.

— Ainsi donc, poursuivit le notaire, dès demain faites venir votre père... Mais vous n'écoutez pas ce que je vous dis. Pourquoi diable regardez-vous par la fenêtre?

— Je vous écoute, dit Eugène tout ému en se retournant vers M. Desmont; mais, tout bien considéré, je ne veux pas être notaire.

Eugène Aubert avait regardé par la fenêtre, parce qu'il avait entendu la voix d'Éléonore. Qu'est-ce qu'Éléonore? C'est, une belle fille; on regarderait à moins par la fenêtre.

<— Ah! vous ne voulez pas être notaire? s'écria

M. Desmont en regardant Eugène en face; pour quelles raisons, s'il vous plait?

— - Pour d'assez mauvaises raisons, répondit Eugène avec un sourire inquiet; mais vous savez qu'ici-bas OQ est toujours conduit, la bride aux dents, par de mauvaises raisons, à commencer par notre première mère...

— Il ne s'agit pas d* histoire ancienne, murmura le notaire, qui voyait avec un peu 4e dépit le sourire de son clerc. Vous êtes un enfant, j 'espère que vous vous raviserez; je vous donne jusqu'à demain.

— Eh bien, j'y penserai, dit Eugène; je vais de ce pas me consdller en plein vent, si vous restez un peu à l'étude.

— Allez, allez, dit le notaire; pour les affaires sérieuses, la solitude est d'un bon conseil.

— Oui, oui, la solitude, dit Eugène en souriant?

Il alla sans détour vers l'avenue de platanes. Il atteignit bientôt Éléonore, qui s'avançait lentement comme nne amante qui arrive trop tôt au rendez-vous.

— Ah! ma chère Eléonore! j'ai failli ne pas venir

aujourd'hui; mais mon cœur avait entendu votre voix.

Eléonore accueillit Eugène par le plus doux et le plus tendre sourire du monde.

^- Comme vous êtes ému 1

— Figurez-vous que M. 'Desmont... Mais je vous dirai cela plus tard.

'—Tout de suite, monsieur.

— M. Desmont veut me vendre son étude, à moi qui n'ai rien, rien que votre amour.

— Et que lui avez-vous répondu? demanda Eléonore en pâlissant.

— Je ne dois lui répondre4|ue demain, mais ma ré* ponse est toute prête : je refuse.

Eléonore, qui avait pris le bras d'Eugène, l'appuya tendrement sur son cœur.

— C'est très-bien, dit-elle d'une voix émue; mais demain ne refusez pas, entendez-vous, Eugène? Je ne veux pas ê!re une pierre d'achoppement dans votre vie : j'aurai de. la résignation. Que voulez-vous? nous sommes pauvres tous les deux. Nous nous aimons... à ce que vous dites, car moi je n'en crois rien...

Eléonore regardait Eugène avec deux beaux ycu^r bleus humides d'amour.

— Nous nous aimons, continua-t-elle ; mais l'amour ne bat pas monnaie. Or la fortune vient à vous; prenez la fortune, et, croyez-moi, laissez l'amour de côté.

— Jamais, Eléonore ! Je sais bien que par. les écus on joue un grand rôle ici-bas, mais n'est-il pas un plus doux rôle à jouer auprès de vous? Mon parti est pris; avec du cœur et de la bonne volonté, on n'est jamais pauvre, car on a Dieu pour soi.

Eléonore, touchée jusqu'aux larmes, se suspendit avec une grâce adorable au cou d'Eugène. Ils se promenèrent en pleine campagne jusqu'à la tombée de la nuit, perdus dans les joies de l'amour, heureux de se

voir et de s'entendre, heureux de toute chose, heureux de rien.

Le lendemain, quand M. Desmont entra dans Tétude, Eugène Aubert se leva d'un air résolu.

— Eh bien, lui demanda le notaire un peu inquiet, avez-vous réfléchi?

— Oui, monsieur; hier je me suis, deux heures durant, promené en pleine campagne, n'ayant d*autre pensée. Tout bien considéré...

Eugène ne put arrêter un soupir.

— Tout bien considéré, dites-vous?

— Tout bien considéré, reprit Eugène en appuyant sur chaque mot, je serai notaire, six' est toujours votre avis.

Depuis la veille, Eugène avait encore changé de résolution.

-^ A la bonne heure ! Oui, vous serez notaire, et bon notaire. Je suis enchanté, pour mon compte, de votre détermination, car mon étude va tomber en bonnes mains. Savez-vous, maître Eugène Aubert, que je n'eusse pas vendu mon étude au premier venu? C'est un royaume comme un autre. Un notaire doit s'assurer que ses pièces seront loyalement gardées jusqu'à la troisième génération'. Venez de ce pas, venez, que je TOUS luré^ente à ma femme et à ma iille comme mon digne successeur.

Eugène suivit nonchalamment M. Desmont à la petite salle où se tenaient presque toujours sa femme et sa fille.

— Ma fille, dit M. Desmont en entrant, votre père a

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déposé SCS armes, c'est-à-dire ses plumes, es mains de maître Eugène Aubert, ici présent et acceptant.

Mademoiselle Artémise s'inclina, en signe d'assentiment.

— Je suis touché au fond du cœur, dit Eugène après un gracieux salut, je suis touché de la confiance que M. De&mont a placée sur ma pauvre personne; un père ne ferait pas plus pour son enfant.

— Mais n'êtes-vous pas notre enfant? dit madame Desmont, qui espérait que les choses allaient marcher grand traiti.

— C'est értonnant, pensa. Eugène, la Révolution de juillet a bien changé les idées de madame Desmont ; il n'y a pas six semaines qu'elle me parlait encore du bout des lèvres.

— Voyez-vous, Eugène, je puis tout vous dire," à vous. Je me suis réveillé un beau matin avec un petit grain d'ambition dans la tête ; je me suis figuré, à tort ou à raison, que je devais être .député. Que voulez*voos? chacun a sa tnarofete, ici-bas. Pour cela faire, je vous cède mon étude avec ma maison et... tout ce qui s'ensuit.

Voyant qu'Eugène n'avait pas trop l'air de mordre au tout ce qui s^ensuit, le notaire jugea à propeys de révenir sur sa phrase.

— Si vous ne tenez pas à ma maison, je la garderai; aussi bien, il m'en faut une, car, député ou non, je veux toujours avoir un pied à terre à Ravenay. Cependant regardez-y à deux fois. D'ailleurs, ne pourrions'

nous pas, dans les premiers temps, trouver dans la maison assez de place poiu* nous quatre?

— Je TOUS laisse le maître de répondre à cette question; à coup sûr, je me trouverai très-honoré d'avoir de pareils hôtes.

— Très-bien ; je vois que nous nous entendrons à merveille. Prenez mon cheval, allez chercher votre père ; il faut que cette affaire soit poussée à bout en moins de trois semaines.

Dès qu'il fut sorti, M. et madame Desmont se regar* dèrent victorieusement.

— Eh bien, ma femme, vous voyez qu'on s'y entend ; vous pouvez acheter le bouquet de fleurs d'oranger.

-T-Mais, encore une fois, s'il allait oublier Artémise?

— Impossible; il me faut cinquante mille francs dans six mois; où les trouverait-il, si ce n'est ici? Et d'ailleurs, je ne risque rien dans cette affaire, après tout. Cette étude, que je lui vends soixante mille francs, je n'en trouverais guère que cinquante mille francs auprès de tout autre; s'il n'épouse pas Artémise, il augmentera sa dot; mais je suis sûr du mariage.

Eugène Aubert passa à cheval au bout de Ravenay, sous une petite fenêtre à jalousies vertes qui s'ouvrit à à

sa voix. Un vieux soldat à moustaches blanches le salua par une bouffée de fumée.

— Où diable allez-vous si matin, monsieur AubertT Eugène, un peu désappointé, lui répondit qu'il allait

à Courthéry.

— C'est bien tombé, dit le capitaine Leroy ; Eléonore est allée par là, vous la ramènerez en croupe. Bon voyage.

Eugène éperonna son cheval, tout en jetant un regard d'amour sur la jolie maisonnette, sur le jardin, sur la haie, partout où il avait vu Êléonore.

Trois seipaines après, Eugène Aubert était notaire, M. Desmont avait écrit sa profession de foi, madame Desmont s'occupait du trousseau, et mademoiselle Artémise était toujours à marier.

Le grand jour des élections, M. Desmont distribua un beau millier de professions de foi, et prononça un discours des plus pathétiques, de quelque vingt syllabes, sur les grandeurs du patriotisme. Il avait à lutter contre un avocat qui pjirluit bien, quoique avocat. La journée fut très-orageuse ; qui pour l'avocat, qui pour le notaire. L'un avait pour lui sa parole et son charlatanisme, l'autre son silence et sa bonne foi. Enfin, après un ballotlage, lé notaire sortit triomphant. Il partit bientôt pour Paris, iier du rôle qu'il n'allait pas jouer. Ses adieux furent déchirants.

— Je vous confie ma femme et ma fille, dit-il à Eugène; il y a trop de bruit à cette heure à Paris pour que je songe à les emmener. ,

— Je vous en prie, Eugène, dît madame Dosmont

en pleurant, ne sortez plus le soir, selon votre coutume. De grâce, restez avec nous, ne nous laissez pas seules.

Mais Eugène montait à cheval tous les soirs, sous prétexte d'actes à faire. C'était pour se promener et ren* contrer Êléonore.

— Eugène, lui dit un jour la jeune fille avec contrainte, maintenant que vous êtes notaire, il ne faut plus nous voir, autant pour vous que pour moi.

— Eléonore, vous savez bien que je n'ai consenti à devenir notaire que dans la ferme espérance de vous épouser. Plus je vais, et plus celte espérance rayonne à mes yeux. Je suis en train de jouer mon jeu avec la destinée, donnez-moi le temps de me battre les cartes.

— Hélas I je vois trop le dessous des cartes dans votre jeu.

— Eléonore, point de mauvais présages 1 Prenez patience, le temps est plein de ressources ; or, à notre âge, le temps est pour nous.

— Le capitaine me fait des remontrances ; depuis que vous êtes notaire, il ne vous aime plus, il ne croit plus à vos bons sentiments. Comme tous les vieux soldats, il n'a que Thonneur pour lui ; voilà pourquoi il regarde d'un peu près à T honneur.

— J'irai lui parler et fumer de son tabac; il me rendra son estime.

— Encore une fois, je suisi une pauvre fille destinée au travail du peuple.

— Vous, Eléonore 1 Oh ? non, il y a trop de noblesse sur ce beau front» trop de fierté native dans ces regards,

es TAMOUR

trop de délicatesse dans ces mains adorées. Vous ayez grandi dans la pauvreté, mais la pauvreté qui altère tout, n*a pas laissé d'empreintes sur vous. Vous êtes du peuple par votre cœur, par votre compassion, par vos élans de charité pour ceux qui soufirent ; mais, croyezmoi, vous êtes destinée à une meilleure place.

— Vous n^ savez ce que vous dites, Eugène. Depuis quel temps la pauvre fille du peuple n*a-t-elle pas le privilège d'être belle, d'être fière par ses vertus, d'être nolble par son amour?

— N'en parlons plus. Ce que je vois de plus clair dans tout cela, c'est que nous descendons tous les deux du bon Dieu en ligne directe, c'est que nous sommes faits Fun pour l'autre... ne riez donc pas... c'est que nous nous aimerons jusqu'à la fin du monde.

— Ainsi soit-il 1 dit le capitaine Leroy en abordant Eugène.

C'était un vieux soldat de cinquante à soixante ans, ayant subi tous les désastres des guerres de l'Empire. Depuis la bataille d'Eylau il ne comptait plus ses blessures. Il vivait pauvrement à Ravenay, son pays, arec un petit majorât de mille francs. C'était" un brave soldat et un brave homme. Il supportait sa vieillesse assez gaiement, grâce à sa chère Eléonore. Il fumait, il se promenait, il cultivait un demi-arpent de jardin-potagerfleuriste, il se reposait dans l'amour de la jeune fille, ne se plaignant pas trop d'être maltraité du ciel .

— Monsieur le notaire, reprit-il gravement, la femme de chambre de madame Desmont vous cherche partout.

— Et de quel droit? dit Eugène avec dépit.

— Il parait qu'on est venu du Charmoy pour un testament. Allez, alle$E, monsieur le notaire, poursuivit le major avec un peu de sécheresse, allez, vous n'avez que faire avec nous, car je n'aurai pas à faire un testa* ment, moi, et elle... vous ne songez plus au contrat de mariage.

— Il ne faut désespérer de rien, dit Eugène en tendant la main au major, pas même du testament, pas même du contrat de mariage.

Eugène monta à cheval, et piqua des deux vers le Charmoy.

— Nous veillerons jusqu'à votre retour, lui cria madanote Desmont. — Dis-lui donc quelque chose d'aimable! murmura-t-elle aux oreilles de sa fille.

— Vous savez, monsieur Eugène, dit Artémise, vous savez que j'ai peur des morts quand vous n'êtes pas là.

Le testament à faire au Charmoy est une des pages de cette histoire. Nous suivrons donc le jeune notaire jusqu'au lit de mort du testateur»

Le Charmoy est un petit village de triste minG, habité par des bûcherons et des tisserands qui n'ont pas l'habitude de faire leur testament avant de mourir. Mais, ea tête du village, à côté de l'église, une petite

maison bourgeoise était alors habitée par un vieillard qui, sans être bien riche, avait cependant quelques bribes de fortune. Ce vieillard, très-aimé dans le pays, était un des braves invalides de l'armée d'Egypte, le commandant La Roche. Il avait vu périr ses trois Gis autour de lui, sa femme l'avait abandonné pour suivre un aventurier ; il ne lui restait, de toute sa famille, que deux arrière-cousins très-connus à Mézières par leur fortune. Ils s'étaient enrichis par Tachât et la revente des bois de la couronne. En s*arrétant à la porte, Eugène se demanda en faveur de qui le commandant La Roche allait faire son testament. 11 trouva le commandant très-près de sa fin.

— Eh bien, commandant, ayons donc courage : n'éteà vous pas toujours sur le champ de bataille?

— Que voulez-vous ? dit le commandant d'une voix éteinte, je n'ai plus que la mort à combattre,' je n'ai plus le cœur de lutter; d'ailleurs, croyez-moi, la mort n'est pas mon ennemie, j'ai soixante-dix-sept ans sans compter les campagnes. Mais je crois que je n'ai pas trop de temps pour les paroles sérieuses.

Le commandant fit signe à sa garde et à son curé de le laisser seul avec le notaire.

— Écoutez-moi, reprit-il en se soulevant avec un peu de peine sur l'oreiller.

Eugène se rapprocha du lit avec cette triste et ardente curiosité qu'on a toujours pour les paroles d'un homme qui ne doit plus parler longtemps.

— M. Desmont m'a dit que son successeur était digne de la confiance de ses clients ; je vous confie donc

ce qui me reste à confier ici-bas. La fortune m'a été mauvaise ; le peu de bon temps que j'ai passé, çà été sur les champs de bataille, au milieu de mes amis et de mes soldats. J'ai aimé une femme qui m'a trahi mille fois, la plus amère des femmes ; 'elle m'avait donné trois fils pour consolation, les joies du père amortissaient les douleurs du mari ; mes trois fils sont morts, vous le savez. J*aurais moins de regrets si le plus jeune... le pauvre enfant! Ahl je ne le dis qu'à vous pour vous faire bien comprendre toute ma douleur, il est mort comme un lâche, mort en fuyant I Je Tai vu tomber, il a levé vers moi un bras défaillant ; mais moi, je ne fuyais pas, je combattais toujours ; je n'ai pas pris Je temps d'aller le relever, lui pardonner et lui dire adieu. Enfin, j'ai élé puni jusque dans ma gloire I Je ne sais plus pourquoi je tous dis tout cela; depuis que je ^ois la mort de près, toutes les douleurs de ma vie me reviennent à chaque instant, comme si elles savaient que bientôt elles n'auront plus de prise sur mon pauvre cœur. Depuis 1815, j'ai achevé ma route à peu près seul au Charmoy. J'avais presque oublié ma femme; mais, dans les premiers jours de novembre, je reçus d'elle une lettre d'adieu où elle me demande le pardon de ses fautes avec des larmes de vrai repentir. La malheureuse femme a réveillé mon cœur encore une fois, j'ai oublié ses égarements; et voyez jusqu'où va la faiblesse humaine! moi, soldat de Napoléon, bronzé au soleil d'Egypte, endurci par le feu des Autrichiens et des Anglais, j'ai pleuré comme un enfant, j'ai baisé cette lettre d'adieu qui me vient de je ne sais où, de U

Vendée, où la pauvre femme est morte de misère. Dans cette lettre, elle me supplie de remettre à un enfant, (jui lui vient d'un autre, une bague en diamant que Desaix lui avait donnée le jour de notre mariage, et, avec cette bague, tout ce qui me reste d'elle, Hélâsl que me reste-t-il de cette femme, que j'ai adorée et maudite, que me reste-t-il, si ce n'est le déshonneur? Le beau legs à faire à un enfant !

En disant ces mots, le moribond s'était singulière^ ment agité ; un dernier élan de colère avait brillé dans ses yeux. L'amour trahi, la jalousie de Tépoux, le délaissement où l'avait jeté son veuvage forcé, le soifvenir de tous les chagrins subis pour sa femme, tout cela repassait dans sa mémoire comme autant de juges acharnés contre l'infidèle. A la fin, Tamour l'emporta, il essuya une larme, la dernière de ses larmes! 11 prit ainsi la parole d'un air de compassion :

— J'ai fait ce malin un testament olographe par lequel je lègue quarante-quatre mille francs à cet enfant si tristement recommandé. Mais voilà ce que j'attends de vous : je veux que ma famille ignore et le legs et le testament ; les quarante-quatre mille francs, les voilà représentés par ces inscriptions au grand-livre. La vieillesse est prévoyante; je possède cet argent, amassé à grand'peine, à l'insu de tout le monde.

Le moribond prit sous son oreiller sept inscriptions de rentes cinq pour cent; il les feuilleta, par habitude, et les remit au notaire.

— Ainsi donc, monsieur Aube^rt, je vous charge de ce legs difficile ; gardez le testament parmi vos secrets ;

COMME IL BST 67

à ma mort, ne l'ouvrez pas et ne le faites pas enregistrer, je ne l'ai fait que pour vous mettre à couyert, pour. . .

— Mais, dit Eugène en hochant la tête, vous ne savez donc pas que je ne puis recevoir un testament avec une pareille destination?

— J'y avais pensé, dit le commandant; mais comipent diable nous y prendrons-nous?

— D'abord, ou est l'enfant en question? demanda le notaire.

— Voilà ce que je ne sais pas. J'attends de jour en jour, espérant la voir arriver. Ma pauvre femme me dit dans sa lettre que sa fille viendra en son nom se jeter à mes pieds. C'est son image, m'écrit-elle. Ahl monsieur, qu'elle était belle à vingt-cinq ans! J'espérais, en voyant la fille, avoir des nouvelles moins vagues de la pauvre mère; mais la fille n'est pas venue encore, demain peut-être il serait trop tard. Vous comprenez toute mon inquiétude et toute ma douleur. En postscriptum elle me dit que, si je ne veux pas recevoir sa fille, je n'ai qu'à remettre la bague de Desaix et autres petites parures qu'elles m'a laissées, sans doute par oubli, chez le notaire de Ravenay, ou chez M. Rochat, à Mézières. Comme je vous connais mieux que M. Rochat, je vous choisis pour mon exécuteur testamentaire.

Le vieux commandant prit encore, sous l'oreiller, une petite boîte renfermant des bijoux; il l'ouvrit et baisa la bague, tout en s'accusant de faiblesse.

— Voilà, monsieur Aubert; ne condamnez pas un cœur trop tendre où l'amour n'a pu tout à fait se chan-

es L'AMOUR

ger en vengeance. Je me venge à ma façon; plus d*un esprit fort en rirait de pitié, mais je me venge pour moi-même, et non pas pour les autres.

— Mais, encore une fois, mon cher monsieur La Roche, je ne puis recevoir un pareil testament avec la meilleure volonté du monde.

— Monsieur Aubert, reprit le vieillard en lui saisissa'nt la main, vous êtes homme d*honneur, on me Ta dit, et d'ailleurs, cela se voit tout de suite; eh bien, soyez vous-même mon testament I

— Ah! commandant, quelle mission terrible vous me donnez là ! Et si la jeune fille ne se présente pas?

— Au bout de vingt ans, vous remettrez cet argent à mes héritiers ; vous leur ferez une histoire; du reste, quand il s*agit d'argent à remettre, on a toujours raison. Mes héritiers ne seront pas difficiles sur ce que vous leur direz. Mais je crois bien que la jeune fille se présentera. Voyons, c'est une affaire réglée, n'est-ce pas? Je puis dormir tranquille?

Et, disant ces derniers mots, le moribond déchira le testament. Eugène Aubert, ne voyant là qu'un service à rendre, ne songea pas à refuser plus longtemps; il emporta les billets et les bijoux. Dans le chemin, il no put s'qmpêcher de songer que, si Éléonore avait cela en dot, il Tépouserait sans plus tarder. Mais Éléonore n'avait rien.

L'hiver 'se passa assez tristement pour lui et pour elle ; il voyait avec effroi arriver le premier terme da payement de Tétude. M. Desmont n'oubliait pas dans ses lettres de le tenir en garde là-dessus. Pour madame et mademoiselle Desmont, elles avaient toutes les illusions du monde sur Eugène. Cette petite lettre au député en dira plus que je n'en pourrais dire moi-même :

a Mon cher ami,

a Nous avons été bien heureuses en lisant ta der- « nière. Je vois bien que ta nouvelle dignité ne t'em- • « pêche pas de penser au bonheur des liens." Rien de « nouveau dans la maison. Le vent a emporté ces «jours-ci la cheminée du salon; je t'avais bien dit que « cette cheminée était bâtie à la légère. Le couvreur « y travaille. J'avais renvoyé Ânnette pour ses cancans «sur M. Eugène; mais j'ai fini par la reprendre en « faveur de ses excuses. D'ailleurs, je n'en trouvais pas «d'autres. Ta chère Mimi commence à chanter bien « gentiment sur la guitare. Cette pauvre enfant! son. «maître de musique ne vient plus; figure-toi qu'il « demandait deux francs par leçon, comme dans une « grande ville. J'y ai mis bon ordre. J'ai dit cela à « M. Eugène, qui nx'approuve fort. Comme il a quelque «teinture de musique, il promet de lui servir de

70 L'AMOlfR

« maître. Voilà où j'en voulais venir. Hier, il a beauce coup regardé Artémise ; il nous a lu le récit du procès « des ministres. Ces pauvres ministres I Ah I mon ami, « ne sois jamais ministre, toi. A table, M. Eugène a c( beaucoup d'attentions pour ta fille ; ils assaisonnent a la salade à eux deux. Tu vois que les choses vont bon « train. Voilà Tépoque du premier payement qui arii rive ; demande iin congé de trois semaines ; je suis a bien sûre que tu ne retourneras pas sans avoir marié « Artémise. On est très-content d'Eugène dans le pays, << l'étude ne perd pas, on a fait huit procès dans le mois « dernier. 11 ne manqueà Eugène qu'un peu d'argent « pour mettre tout sur un bon pied. On Jase un peu c( sur son compte, on parle de l'amour qu'il a pour « cette pet\te Éléonore, une fille de rien. 11 faut bien f( que jeunesse se passe. Il a fait avant-hierune fort belle a vente par expropriation. Je voudrais bien attendre le « mariage pour faire la lessive. Adieu, je laisse un peu a de place pour Mimi, avec laquelle je suis

a ËUDOXIE. »

a Cher papa,

ce Nous t'attendons avec impatience; reviens bien « vite, je te jonerai de jolis airs sur la guitare, avec «r M* Eugène. Maman t'a dit nos sentiments à cet a égard, M. Eugène trouve que j'ai de la voix et qu'il <i faut la cultiver; aussi je chante depuis le matin jusa qu'ay soir en attendant... Je suis en train de faire

« deux paires de pantoufles pareilles, dont une pour « toi et une pour quelqu'un que tu sais bien...

« Ta fille qui t'aime,

« Aatémise. td

Le député ne put résister à ces deux lettres, il demanda un congé à la Chambre pour affaires de famille ; il revint par la malle-poste, ce qui fit dire par les envieux qu'il s'était vendu au pouvoir. Ce furent des larmes et des embrassements sans fin dans sa maison. Tout y fut sens dessus dessous ; on tua le plus beau coq de la basse-cour, on invita au festin tous les dignitaires de Ravenay.

Eugène avait vu revenir M. Desmont avec une grande inquiétude ; à coup sûr il revenait pour toucher les tinquante mille francs du premier payement j or, comment lui faire ce payement ? Le soir, au dessert, comme Eugène cherchait un biais pouif se tirer d'affaire, il vint à penser au legs du commandant La- Roche.

— C'est bien étonnant, se dit-il sans répondre à mademoiselle Artémise, qui lui demandait s'il prendrait du café, c'est bien étonnant qu'on ne se soit pas encore présenté pour me débarrasser de ce dépôt. Après tout, si je voulais...

Le lendemain, de Ircs-bonne heure, le député entra dans l'étude. Eugène Aubert chantait gaiement un air d'opéra.

— Eh bien , dit Tancien notaire d'un ton engageant, où en sommes-nous? Il paraît que vos affaires sont en bon chemin, puisque vous chantez au matin comme Talouette insouciante.

— Les affaires ne vont pas mal, répondit Eugène en cachant une lettre d'Éléonore sous une liasse de papiers.

L'ancien notaire voulait Tamener tout de suite au chapitre de Téchéance.

— Voyons, contez-moi cela. Combien faites-vous d'actes dans votre mois? Mais à propos, vous n'avez pas songé à vous marier?

— Pas le moins du monde.

— Cependant il me semble que c'est l'acte le plus beau dans la vie d'un notaire, un acte dont les honoraires sont presque toujours magnifiques. Vous êtes joli garçon, vous avez de l'entregens, vous n'avez qu'à tendre la main.

— Oui, mais par malheur il faut tendre la main et la refermer en aveugle.

— Je suis bien sûr, maître Aubert, que, sans aller bien loin. ••

Le jeune notaire interrompit à dessein le député.

— Je sais bien que, par le mariage, la dot aidant, je me trouverais fort à moiï aise dans cette étude ; mais ne serait-ce* point quitter un peu de souci pour prendre, beaucoup d*ennui?

— Mais enfin y dit le député avec une certaine in« quiétude, il faudra bien que vous finissiez par en passer par là. Que diable I on ne se marie pas tout à fait pour s'amuser ; comment aurais-je payé mon étude sans le mariage, moi?

— Je TOUS comprends, dit Eugène fiàrement; et moi, monsieur, je n'ai pas grand cœur pour un pareil

mariage.

— : Allons, allons, Toilà de la dignité mal placée ; c'est de l'enfantillage. En vérité, Eugène, je vous croyais plus raisonnable ; mais patience : avant huit jours vous ne chanterez peut-cire plus sur la même gamme.

L'ancien notaire n'avait pu réprimer un sourire ironique, le sourire de l'homme d'argent pour l'homme qui n'a que du cœur.

— Dans huit jours, dit le jeune notaire avec beau-' coup de calme apparent, il n'y aura rien de changé, si ce n'est que je vous aurai payé les cinquante mille francs de la première échéance.

— J'y compte, dit le député, i

11 rQjtourna vers sa femme tout abattu et tout désespéré.

— Je vous l'avais bien dit, monsieur. '

— Et moi qui lui faisais des pantoufles, murmura Artémise en pleurant.

7* L'AMODH

La seine fut des plus pathétiques. On s'épuisa en 'vaines ^recherches pour découvrir comment Eugène trooTerait les cinquante mîlte francs. Était-ce par un mariage? Un'en était nullement question dans le pays. Avait-il hérité? avait-il touché un usurier? allait-il prendre tout simplement dans le sac de ses clients ?

•—Nous verrons, nous verrons, dit M. Desmont; qpiHl s'avise un peu de marcher hors de son chemin I

On se fit bonne figure, on se cacha, l'un son dépit, l'autre son inquiétude. Le jour de l'échéance, Eugène laissa venir le député. Comme au déjeuner Eugène n'ava^ eacoi?e parlé de rien, M. Desmoni dit à madame Desmont :

— h crois que ce diable d'homme se moque de BOUS ; mais je ne me paye pas de cette monnaie-là ; il me faut aujourd'hui même les cinquante mille francs.

— Et les intérêts I dit madame Desmont avec aigreur.

Le député aUa droit à l'étude, de l'allure d'un homme décidé à quelque grand coup d'état ou à quelque grand discours.

— Monsieur Desmont, lui dit Eugène en se levant, il me reste à vous remercier de toute votre bonne volonté pour moi. Voilà les cinquante mille francs; mais Je m'acquitterais mal si je n'y joignais toute ma reconnaissance.

Le député ouvrait les oreilles, les yeux et la bouche.

^ — D'abord, reprit Eugène en secouant des inscrip-

tbns de rentes sur l'État,- voilà quarante mille sept

cent soixante-dix-sept francs, y compris les intérêts

cûttrus, de Fentes cinq pour cent et au porteur ; voilà par addition quatre billets de banque de mille francs ; pour le surplus, vous le trouverez dans certaines avances que j'ai faites en votre nom.

— Très-bien, très-bien, dit le député tout abasourdi. Ces rentes sont au porteur, très-bien, très-bien. Il y a longtemps que... Mais ce sont là vos affaires... Nous avons à régler un petit compte dq détail, après quoi je TOUS donnerai quittance.

Le soir, Ëléonore trouva Eugène plus rêveur et plus triste que de coutume.

— Vous avez de l'inquiétude jusque sur vos lèvres, dit-elle quand il Teut embrassée en partant.

lï

Trois jours après , comme Eugène commençait à reprendre sa sérénité, un étranger entra dans Fétude et demanda à parler au notaire.

— C'est moi, monsieur, dit Eugène en saluant. L'étranger était un homme de cinquante ans à peu

près, grave, pensif, le front dépouillé.

— Monsieur, reprit-il en regardant avec attention le notaire, je voudrais vous parler en secret.

Eugène, un peu troublé par ce regard, fit signe à son clerc de s'éloigner.

— Je suis M. Rochat, de Mézière», poursuivit le nouveau venu ; une lettre de famille m'a donné une

mission pénible, la mission de conduire aux pieds d'un époux trahi une pauvre fille qui doit supplier pour sa mère et pour elle. Vous connaissez le commandant La Roche? Vous êtes son notaire, m'a-t-on dit ; vous allez me donner de ses nouvelles.

— Il ^st mort, dit le notaire en pâlissant.

— Il est mort ! Que n'ai-je pu venir plus tôt I J'ai &it un petit voyage en Hollande pour mes forges ; au retour, j*ai trouvé cette lettre qui m'attendait depuis quelquies mois.

Après un silence inquiet, le notaire reprit ainsi la parole :

— De mon côté j'ai reçu aussi une mission. M. le commandant La Roche m'a confié un secret et un legs. Le secret, vous le savez sans doute. Pour le le<j[s, c'est une somme de quarante-quatre mille francs et diverses parures de femme que je remettrai à la jeune fille à votre réquisition. Telle a été la volonté du commandant. Comme il désirait que les héritiers naturels ignorassent ce legs, il n'a point fait de' testament. Il m*a remis le tout en main avec toute la confiance d'un honnête homme qui croit faire une bonne action. Quoi qu'il arrive, monsieur, en attendant la délivrance du legs, je vous supplie, pour la mémoire du commandant, de garder le secret comme je l'ai fait. Vous savez sans doute où est la jeune fille? Peut-être est-elle près de vous à Mézières? Les jeunes filles sont babillardcs, faites que celle-là sache se taire.

— Vous pouvez compter sur elle et sur moi, dit M. Rochat touché au cœur de la bonne œuvre du com-

mandant et de la probité du notaire. La pauvre fille va être bien joyeuse. Quarante-quatre mille francs, c'est une fortune pour une fille à marier.

— - Ah I elle est à marier? demanda Eugène en soupirant et comme par distraction. Et, craign-^nt que U. Rocliat ne prit cette exclamation pour une demande en mariage, il s'empressa d'ajouter en souriant : Pour toute récompense je voudrais assister à son contrat de

mariage.

— Je crois avoir son affaire, dit M Rocliat en se mordant l'ongle de l'index ; je vous promets, monsieur, que vous ferez lo contrat de mariage.

— Ma foi, dit Eugène, pour tous honoraires je ne demanderai qu'un baiser si la mariée est belle. Mais nous l'en sommes pas encore là. Quand voulez-vous revenir pour la délivrance du legs? Ces jours-ci, un grand procès prend tout mon temps; d'ailleurs il faut, vous pensez bien, que cela se fasse en présence de la jeune fille.

— Eh bien! monsieur, je vais retourner à Mézières d'où je pourrai revoir dans quinze jours, le lundi 25 mars, si vous voulez.

*— C'est entendu, le lundi 25 mars. Vous feriez peut-être bien de ne pas tout dire à la jeune fille avant ce jour, j'aurais, du reste, bien du plaisir à lui apprendre ce petit coup de fortune.

— Je vous réponds de mon silence.

Resté seul, Eugène Aubert pencha la tète en homme qui vient de subir un croc-en-jambe de la destinée; mais bientôt il la releva avec une noble fierté en son*

78 L'AHOUa

géant que «>n honneur n'ayait pas reçu d^atteinte.

— A coup sûr, dit'ilen se promenant avec agitation^ il y a là-haut un Dieu qui s'amuse souvent de sa pauvre créature, qui veut savoir ce que vaut ce cœur qu'il a pétri avec un peu de boue. Di^u a daigné éprouver mon cœur. . . Oh I mon Dieu, je vous remercie de n'avoir pas attendu à demain.

•Eugène Aubert essuya deux larmes.

— Hélas I reprit-il, tout s'enchaîne ici-bas, excepté le bonheur. Demain c'en était fait, j'allais dire à Eléonore qu'elle serait bientôt la femme du notaire. Venait le mariage, avec le mariage le bonheur. A force de travail j'amassais^de quoi remplir ce legs terrible. Mais voilà mon pot au lait répandu : adieu la noce, adieu l'amour, adieu le bonheur. Et réduit à épouser la pre* mière venue qui aura en dot quarante-quatre milla francs I

Comme il était descendu dans la cour, il rencontra l'ancien notaire qui lisait son journal.

— Eh bien ! quelles nouvelleâ, monsieur Desmont?

— De mauvaises, tout va mal ; Je vois bien qu'il faut que je retourne au plus tôt. Je ne dis pas grand'chose, je n'en vote pas moins, et mon vote vaut bien certains discours gonflés de vent.

— Je suis de votre avis. A propos, j'ù deux mots i vous dire.

— Dites', je vous écoute.

— Vous m'avertissiez hier qu'il me fallait chercher une autre demeure, décidé que vous êtes à garder votre Diakson ; depuis hier j'ai réfléchi, j*ai pensé avec efiroi

que j'allais me trouver seul ; ce n'est peut-itre pas ainsi que doit vivre tin notaire. Après tout, le mariage a aussi ses bons côtés : or, de deux choses Tune, ou je me marie ou je cède l'étude. Comme vous êtes mon maître et mon conseil, dites-moi ce que je dois faire.

— C'est selon, dit le député devenu un peu diplomate.

Eugène comprit que le député voulait dire : — C'est selon la femme que vous avez en vue : si c'est ma fille, marieti-vous ; si ce n'est pas Artéjnise, cédez plutôt l'étude afin que ma fille ait encore une chance en face de celui qui vous succédera. — Après avoir refoulé son amour au fond dé son cœur, après avoir demandé en lui-même pardon à Eléonore, Eugène reprit la parole:

— Il y a bien quelqu'un que je serais fier d'épouser, mais je n'ai jamais osé y songer sérieusement.

— Qui donc? demanda rancieii notaire avec un demi-épanouissement ; voyons, dites-moi cela.

A cet instant, on entendit retentir dans la cour la voix mélodieuse de mademoiselle Artémise. La pauvre fille chantait datis ses jours d ennui une romance qui semblait faite pour elle :

LA FILLE k MARIER

Petites fleurs qui croissez sur la rive. Le vent jaloux passé pour vous cueillir. J'appelle Btt y^û, nul amoureux n'àrrité; Loia de Tamour me faudni-t-il vieillir?

Je ne sois pat uot fillo frivolt. • >

^ Vit-on jamais mon sourire moqueur?

Et n'ai-je pas un baiser qui s'envole Vers rinconnu qui m'ouvrira son cœur?

Oiseaux chanteurs qui traversez Tespace, Ramiers plaintifs tapis dans les sillons. Priez le ciel qu'un jeune amoureux passe Pour m'enlever dans les bleus tourbillons.

Elle prenait un singulier plaisir à chanter cette romance; on peut même dire qu*en la chantant son cœur éveillé avait çà et là de certains élans poétiques; dans ses flottantes rêveries, sa figure s*animait par le regard, par la couleur, par un certain sourire triste et doux, enfin elle était presque belle. Elle le savait, aussi elle n'avait garde de rester cachée ; elle ouvrait la fenêtrf , espérant qu'Eugène la verrait de son étude. Eugène Tavait vue quelquefois ainsi, il n'avait pu s'empêcher de s'avouer qu'avec un peu de bonne vo-' lonté un garçon sans fortune eût épousé de bon cœur la fille du notaire ; mais, ajoutait Eugène, pour cela il ne faudrait pas avoir vu Éléonore.

Ce jour-là, quand Artémise eut fini de chanter, M. Desmont, hors de lui> entra bruyamment dans le salon.

— Ah ! ma femme I ^h ! ma fille I ah ! mon Dieu I

— Qu'y a-t-il? demanda, madame Desmont tout effarée.

— Ha fille, dit le député qui sanglotait presque, embrassons-nous, embrasse ton père, embiasse ta mère. Tu vas te marier I

iOMME IL EST SI

Le député ne perdit pas de temps, il ne donna pas à Eugène le loisir de changer d'avis, il se hâla de faire enregistrer les précieuses paroles du jeune notaire sur les affiches de la mairie et Je Téglise. Il est bien entendu qu'il demanda la dispense d*un ban. Eugène laissa tout faire à peu près en silence; il s'abandonnait, sans se débattre, à son mauvais destin. Il avait revu Èloonore une seule fuis ; la scène avait été (ouciiantc, il lui avait tout confié par ses larmes ou plutôt par sa sffmbre tristesse; en noble fille, Ëléonore, loin de se plaindre," avait accepté ce fatal aveu avec une douleur résignée.

— Je vous l'avais bien dît, Eugène, que le bonheur n'est que le comménceincnt d'un beau rêve : peutétre finirons-nous notre rcve là haut. Vous avez bien fait, de prendre ce parti; UélasI le monde est si mal fait, qu'il faut aujourd'hui, pour le bonheur, de l'amour et de l'argent, mais de l'argent surtout. Nous nous serions bien aimés, mais voilà tout; on n'élève pas une famille avec des baisers! Nous sommes loin de Page d'or, ou'plutôt nous sommes dans Tâge de l'or. Cepen* dant vous auriez dû attendre encore.

— Cruelle I se dit Eugène avec un soupir^ est-ce 4ue je pouvais attendre?

8i L^AMOUR

Eugène ne pouvait s'habituer à Tidée d'épouser Artémise ; les cloches allaient Tappeler à Tautel, il doutait encore; en vain il essayait de la parer d'ornements étrangers, il fermait les yeux sur les côtés faibles de la pauvre fille, il cherchait à s'enivrer dans la pensée de la fortune, du luxe, de l'ambition ; il en venait toujours à regretter Éléonore, à maudire sa faiblesse, à accuser son cœur.

M. et M™' Desmont^ jusque-là si engageants avec lui, avaient repris peu à peu leur petit air protecteur; il n'était déjà plus le maître de lui-même en aucune façon ; à chaque heure du jour on lui faisait, sinon sentir, du moins pressentir un dur esclavage ; on lui dictait son avenir mot à mot, on lui traçait son chemih pas à pas, on lui peignait impitoyablement son horizon sous des couleurs communes. A peine s'il était libre de penser; aussi, à chaque heure du jour, Dieu sait quel foudroyant anathème il lançait contre l'argent.

Pour mademoiselle Artémise, se croyant maîtresse du cœur d'Eugène, elle cherchait déjà à étendre son empire sur l'esprit dh jeune notaire; elle veillait sur toutes ses actions, elle se trouvait partout à sa rencontre, le forçant ainsi de ne penser qu'à ses grâces ; s'il lui paraissait distrait, elle le rappelait à elle par lin regard déjà impérieux. Le pauvre Eugène ne savait où donner de la tète ni du cœur.

Cependant , en dépit de toutes ces menues tracasseries, il était résig7.é, il savait qu'en dehors de la famille il pourrait retrouver des heures faciles ; il aimait la

fiOHHÊ IL EST it

ehasse, k promenade; il aimait toutes lëë petites e(H médies qui se nouaient et de dévouaient dani son étude; enGn il aimait les enfants ; les siens animeraient gra^ cieusement le coin du feu conjugal. L^imagination est une bonne fée qui crée de sa baguette d'or des images aimables jusque sur les ruines du bonheur.

Enfin le jour vint de rendre compte à la légataire dU commandant la Roche ; ce jour, c'était la veille Aei noces d'Eugène et d'Artémise. Déjà les violoiis 8*aecof* daient, les convives préparaient leurs habits, leurs traits d'esprit, leurs chansons, — on chantait encore il y a douze ans. Toute la basse-cour de M. Desmetit était à feu et à sang ; déjà, à trois lieues à la ronde, on respirait un air de fête.

Donc, la veille au matin, Eugène demanda un quart d*heure d'entrevue au député.

— Eh bien I qu'y a-t-il de nouveau , mon jeune ami?

— Je vous ai dit qu'un brave capitaliste de Mézières avait pris confiance en moi jusqu'à me prêter, sans au* très hypothèques que ma bonne ou mauvaise fortune, les cinquante mille livres que j'ai versées entre vos mains il y a quinze jours. Or ce brave homme vient me voir aujourd'hui ; pour lui prouver toute votre confiance en moi, je voudrais pouvoir le rembourser.

— Comment donc! s'écria le député, les cinquante mille francs sont à vous comme Artémise.

— Très-bien , dit Eugène , je suis fier de ne rien devoir qu'à vous-même.

U attendit de pied ferme AL Rocbat ; il allait accom-

plir fidèlement une grave mission ; il avait le cœur plus léger que de coutume. A onze heures, la petite porte de la cour s'ouvrit ; M. Rocbat apparut à travers les massifs de dahlias, marchant de compagnie avec une jeune fille très-bcile et velue très-simplement. Eugène ne vit pas d*abord la jeune fille ; il chercha, en se promenant dans son cabinet, des paroles attendrissantes ; mais tout d un coup, s'avançant sur le seuil, il pâlit» il chancela.

— - Éléonorel murmura-t-il ; quoil c'était elle! / Mais, voyant bien qu'il était trop tard, il appuya la inain sur son cœur et reprit sa raison de toutes ses forces.

— Asseyez-vous là, dit-il en refermant la porte; je ym en peu de mots vous dire les dernières pensées du commandant La Boche : il m'a appelé à son lit de mort, il m'a confié toutes les peines de son cœur; il a pardonné avec elTusion à cette pauvre femme égarée qu'il faut plaindre, et, pour être agréable à sa mé-* moire, il a voulu joindre un bienfait au pardon. Il m'a remis pour cette jeune fille, qui était à sa femme et qui n'était pas à lui, quarante-quatre mille francs qu'il a pu distraire de sa succession sans fâcher personne.

— C'est impossible I s'écria Éléonore, vous voulez

me tromper.

— Ces quarante-quatre mille francs, les voici, reprit

Eugène d'une voix affaiblie.

--« Que voulez-vous que j'en fasse maintenant? murmura Eléouore avec amertume.

Cependant mademoiselle Arlémise avait vu entrer Ëléonore à Tctude. Elle était descendue toute f ouge de colère à la chambre de sa mère.

— • Le croiriez-vous? dit-elle avec feu, mademoiselle Ëléonore est dans le cabinet de M. Eugène.

— En vérité! s'écria la mère, je voudrais bien savoir ce que mademoiselle Ëléonore peut faire dans lelude.

Madame Desmont appela M. Desmont, qui lisait paisiblement la séance de la Chambre au fond du jardin. Quand il arriva, mademoiselle Arlémise pleurait déjà.

— Si nous allions écouter à la porte qui communia ^e au salon? dit madame Desmont.

Et, tout en disant celq, elle traversait le salon à grands pas. Mademoiselle Arlémise suivit sa mère, U. Desinont suivit sa fille. D'abord ils n'entendirent que des mots coupés; mais bientôt, M. Rochat s'étant mis à la fenêtre, les paroles d'Eugène et d'Éléonorc leur vinrent aux oreilles plus distinctes et plus claires.

— Oui, ma pauvre Ëléonore, disait Eugène, nous avidns le bonheur entre les mains, mais nous l'avons découvert trop tard.

— Je vous disais bien, répondait Ëléonore, que vous «uriex pettt«é(r0 dû att«iidr« eneor^i Quand M^ Roehal

vint me voir, il me dit d'espérer : moi, j'espérais de bonne foi ; mais le lendemain vous vîntes à votre tour me dire que tout était fini.

— Tout n est pas encore fini, s'écria Eugène en se frappant le front avec une généreuse colère.

Mademoiselle Artémise poussa un cri aigu, madame Desmont anenaça de tomber évanouie; le député aux abois ouvrit la porte sans trop savoir ce qu'il faisait. Une fois la porte ouverte, il fallait bien engager le débat. Vous comprenez que madame Desmont^ remettant sa syncope à des temps ilieilleurs, entra la première, armée de son indignation , dans le cabinet du jeune notaire.

— A merveille, dit-elle d'une- voix glapissante, on ne peut pas mieux tromper son monde.

M. Desmont voulut en vain contenir sa femme.

— Que faites-vous ici, mademoiselle Éléonore? reprit-elle en frappant du pied.

— Voyons, madame, dit Eugène, votre colère aveugle est hors de saison ; il me semble que mademoiselle Éléonore a bien le droit d'être ici tout comme une autre.

— Tout comme une autre! Est-ce que. vous Ji^oulez m'insulter, par hasard? Quoi! vous prenez le parti de cette fille en face de moi et en face d' Artémise ? Et je suis seule pour me défendre? Quoi I monsieur Desmont» voilà tout ce que vous dites? Est-ce que vous croyez que Vous êtes à la Chambre des Députés?

En homme sensé, M. Desmont ne disait pas un mot. U regardait tour à tour sa femme, sa fille, Eugène,

GOHMB IL EST »

Éléonorè et M. Rochat, qui demeurait assez paisiblement à la fenêtre, avec un peu d'inquiétude pourtant. *— Et "VOUS croyez, reprit madame Desmont au plus beau diapason de la colère, tous croyez, yous autres» que cela ya se passer ainsi? vous croyez que je vais laisser celte fille se pavaner ici tout à son aise? Si elle avait un peu de cœur, elle serait déjà bien loin. Voyons» monsieur Desmont, reconduisez madame à la porte ^ s'il vous plaît. •

M. Rochat vint gravement offrir la main à Eléonorè. La pauvre fille, toute pâle et tout effarée par la colère de madame Desmont, tendit la main en chancelant. Eugène saisit cette main avec une sainte ardeur.

— Madame, dit-il en se tournant vers la femme du député , mademoiselle Éléonorè restera ici tant qu'il lui plaira , car elle sera ma femme , et je suis chez moi.

Cette fois, madame Desmont tomba évanouie, mademoiselle Artémise se jeta dans les bras de son père; le tableau fut des plus pathétiques.

Eugène, tout agité par cette scène violente, sentit une larme d'Éléonore qui tombait sur sa main; il appuya tendrement la jeune et belle fille sur son cœur ; il lui baisa les cheveux et lui dit :

— Eléonorè ! n'est-ce pas que vous serez ma femme? Cette larme est une promesse de mariage.

— Yous savez que je n'ai rien à vous répondre, murmura Éléonorè en levant ses yeux si doux.

Eugène sortit avec Éléonorè et }\. Rochat. Ils pri- KQt naturellement le chemin de la petite maison* A

peine arrivés dans le parterre, Eléonore rappela à Eu* gène que son devoir était d'épouser mademoiselle Artémise ; qu'il ne pouvait violer une promesse sacrée, qu'il devait se résigner au mauvais jeu du destin. 11 commcnça par se moquer de la grandeur d'âme d'Eléonore; mais peu à peu, s^étant calmé, il tomba d'accord avec les idées de la pauvre^ fille, malgré son cœur, qui lui donnait le conseil d'être heureux avant tout.

— Oui, dit-il, je veux être puni par où j'ai péché.

Il embrassa Éléonore comme sa sœur, comme une amante encore. Il retourna à l'étude de Ravenay résigné à son infortune, c'est-à-dire à son mariage avec made* moiselle Artémise, espérant, peut être à son insu, que M. Desmont, que madame Desmont, que mademoiselle Arlémise elle-même, le dégageraient de sa promesse. Vaine espérance : on Taccueillit fort mal du premier abord; mais bientôt, soit pour éviter un scandale, soit pour la jeune fiile, qui voulait d'autant plus se marier qu'Eugène le voulait moins, soit pour l'honneur de la basse cour, qui avait été mise à feu et à sang, on pardonna à Eugène en lui disant que c'était sa dernière folie déjeune h*omme.

Il se retrouva pris au trébuchct du mariage.

Que vous dirai-je d'Éléonore ? Pauvre Éléonore, elle s'enferma dans sa chambre, elle pleura, elle pleura encore, elle pleura tout le jour, elle pleura toute la nuit. Elle voulait mourir ; elle écrivit à Eugène une lettre d'adieu pleine de passion réprimée.

Le lendemain matin, elle devait partir pour Mézières avec Mi Rochat, qui était touché de «on malheur et qui

fottlait la distraire un peu par un voyage. A l'heure du départ, elle pressentit qu'elle ne reviendrait plus dans le pays qui lui était si cher. Sa douleur éclata plus profonde que' jamais; avant de s'éloigner, elle voulut parcourir encore seule et à pied le vallon où naguère eUe avait tant de fois promené ses espérances d'amour. On touchait aux jours d'automne; la nature avait déjà recules premières atteintes de Thiver; les feuilles jaunies murmuraient tristement sur les branches ou fuyaient par boulTées sur les chemins. Une mélancolie douce au cœur était répandue de toutes parts. La pauvre Eléonore, près de perdre de vue pour jamais ce cher pays où elle laissait son âme toute déchirée, tombai agenouillée sur la route, regarda une dernière fois, audessus des noyers de la ferme, le toit bleu de la maison du notaire, éleva ses yeux mouillés au ciel, et murmura» en appuyant sa main sur son cœur : Adieu! adieu!

Cependant, le jour des noces, tout n'alla point au gré du député, de sa femme et de sa fille. Eugène Au- J^crt partit dès T^ube et ne revint pas, Où était-il allé? ^ans doutes sur les traces d'Éléonore. M. Desmont pré- ^t, en homme sagace, que, pour la célébration dudil fflariage, il ne manquerait que le mari. Une lettre qui lui fut remise par un garde champêtre ne lui laissa plus de doute sur ce chapitre. Eugène partait sans retour; ^1 donnait un pouvoir sous seing privé pour céder à un autre Tétude maudite. Après avoir lu cette lettre, U. Desmont courut à la chambre de sa fille, qui essayait devant une psyché le voile et le bouquet de la mariée.

90 L'ÂlIOUR COMME IL EST

— Ma pauvre Artémise, tu es malade; lu vas te coucher en attendant le médecin*

— Malade ! le plus beau jour de ma vie!

— Oui, malade : Eugène est parti I

Le député sortit par la ville d'un air effaré.

— Ma fille est malade, disait-il à tous venants, je ne puis la marier aujourd'hui.

— Quand la mariercz-vous donc? lui demanda malicieusemenl son adjoint, qui déjà avait revêtu Fécharpe tricolore.

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Maintenant, si vous voulez rejomdre Eugène Auberl, vous suivrez cette route où déjà vous avez vu s'éloigner la triste Éléonore. La route est ombragée; là-bas, au bord de Vélang, n'est-ce pas elle qui s'assied sur les feuilles sèches? Elle incline son front pensif, elle cherche encore l'image d'un bonheur évanoui. Qui donc vient interrompre sa rêverie? Vous avez reconnu Eugène Aubert, car quel autre que lui se jetterait ainsi à ses pieds les bras ouyerts? quel autre que lui entraînerait avec ivresse Éléonore souriante et déjà consolée?

L'ARBRE DE LA SCIENCE

Voltaire a dit de Tamour : a C'est TétofTe de la na«tnre que rimagination a brodée. » Peut-on se hasarder de dire après Voltaire, que Tamour c'est la passion eadimancbée ou la volupté un jour de lëte.

A sa dernière représentation de Phèdre^ mademoiselle Racbel, selon son babitude, a tourné la tête à deux étrangers qui n'étaient pas venus en France pour cela . Ils ne pouvaient maîtriser leur enthousiasme pour le génie et la beauté de la tragédienne ; ils ne comprenaient pas qu'Hippolyte, comme un autre Joseph, laissât son manteau aux mains de cette Phèdre qui était tout le poème de la passion. Ceux4à n'ont pas été

n L*AHOUR

sensibles au récit de Tliéramène. Le soir même, une femme du monde, qui serait désolée de passer pour une femme d'esprit, dit à mademoiselle Rachel : a Je vous ai amené deux hommes libres, mais je vous présente deux esclaves. »

On a défigure, à rOpéra-Comique, la poésie amoureuse du moyen âge; mais, pour les bons esprits, une époque a toujours son caractère sérieux, même sous les caricatures. Ce qui frappe surtout dans ces mœurs étranges, c'est que la France galante et raffinée commence à sortir des foréls sauvages et à se montrer dans quelques châteaux. La féodalité, c'est le cœur de la dame ; le servage, c'est la foi du chevalier. Les tournois ont çà et là enchaîné dans les roses la barbarie primitive. 11 n'y a plus qu'aux jours de guerre qu'on crie: sang et pillage. 11 n'y a plus qu'aux jours de ripaille qu'on perpétue Torgie romaine. Ce que le catholicisme n'a point encore fait, la femme, cet apôtre du cœur, va le faire avec un regard, avec un sourire, avec une larme. La femme, au moyen âge, a été comme l'ange visible de la divinité; elle a entr' ouvert la porte du monde nouveau, elle a cueilli pour la main rude et brutale de l'homme la fleur sacrée' du spiritualisme.

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L'amotir est un magique architecte qui bâtit son pa« lais sur toutes les ruines : mais lui faut-il un palais pour être chez lui? Hemling Ta trouvé dans un hôpital.

En ces derniers temps, on a beaucoup écrit sur Hem» liiig, on a longuement disserte sur son œuvre; mais on n'a pu rien dire de certain sur sa vie. J'aime à me représenter un enfant né pauvre, insouciant, vagabond. Comme Dieu Ta doué dune étincelle de poésie, il ne peut se plier comme les autres aux habitudes de la vie matérielle. Il ne prend point racine dans son pays ; il court le monde, à la recherche d'une étoile qui rayonne pour lui. Dans son enfance, il a entendu vanter le talent des frères Van Eyck ; le hasard Ta conduit à Cologne, et, à la pensée des frères Van Eyck, au spectacle des tableaux de Wilhelm, il a poussé le cri révélateur du Corrége. Sans doute, à Cologne, à la source même du génie allemand, il a trouvé un peu de place et un peu de pain dans un atelier. La guerre l'a surpris le pinceau à la main. Cœur ardent, esprit généreux, il a déposé son pinceau pour prendre le mousquet ; il a offert sa vie à son pays. Dans le rude métier des armes,^ il a oublié peu à peu qu'il était né peintre; il a vécu comme ses camarades de camp, peut-clrc comme au- Wois ses camarades d'atelier ; il a jelé son cœur à toutes les folles et déyorantcs passions, jusqu'au jour où, fatigué de tout, môme de la vie, il est allé demander à l'hôpital de Bruges un lit pour mourir. Mais, à peine à Vabri du passé dans ce refuge chrétien, il s'est senli renaître, comme dans une atmosphère douce, sereine et pieuse. Il a voulu vivre, vivre encore, mais désoimais de la vie contemplative des âmes poétiques. A ces lèvres dévorées par les mauvaises passions, il Qi^^uquait la goutte d'eau vive du sentiment divin. I ans

94 rÂHOtJR

l'hôpital, un christ en bois grossièrement sculpté veille sur les malades et les aguerrit dans leurs souffrances en leur ouvrant par son regard les perspectives d*azur. Hemling est touché par la sublime résignation de celui qui fut couronné d*épines; u.i nuage épais se déchire à son horizon et lui laisse entrevoir les joies bénies du ciel. Ce n'est pas tout : parmi les sœurs de l'hospice que la charité chrétienne attire au lit des malades, il en est une plus tendrement dévouée que les autres ; quand Hemling souffre, elle ne dort pas et lève au ciel ses grands yeux, doux comme la pervenche. Le peintre est frappé de celte angélique figure, qui semble détachée comme par un miracle des fonds d'or du maître de Cologne. Hemling ne sait plus s'il doit adorer Dieu dans l'image du christou dans celle de la religieuse. Dès qu'il a repris un peu de force, il demande des crayons, une palette, des pinceaux; et le secret qu'il a si longtemps cherché, le secret de rendre visible la majesté de Dieu et la beauté idéale de l'homme, il le découvre comme par une soudaine révélation de l'amour.

Les anciens, qui ont tout dit pour les modernes, ont très-poétiquement peint les souvenirs éternels de l'amour par ces ombres des Champs-Elysées qui, pendant des siècles , effeuillent des roses désormais sans parfum devant les pâles images autrefois adorées.

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Tout le monde iTest pas de l'avis de Tévêque d'Dip-

COllE IL EST «

pone. Saint AugosliQ loî-même a Tarie plus d*iuie fois sar son idéal, œ qui pioinfe que le Beau, le Vrai et le Bien seront le sujet d'une éternelle controverse. Demandez à dix pôntres œ que c'est que le Seau, tous n'en trouYerez pas deux airétés a la même opinion. Demandez à dix philosophes leur pensée sur le Vrai^ ils ne pourront pas s'entendre. Demandez à dix saints où est la Béatitude, ils répondront comme les peintres et comme les philosophes.

Je connais une femme charmante qui, un jour de pluie, s'est mise à aimer un philosophe bien connu de nos jours, croyant secouer avec lui Tarbre de la science; elle s'aperçut bien vite que le philosophe n'en savait pas plus long que son dernier amant, ce Le Beau, lui disait-il, c'est l'amour ; le Vrai, c'est l'amour; le Bien, c'est l'amour. — Alors, lui dit-elle, quand je pratiquais votre théorie , je faisais de la philosophie comme H. Jourdain faisait de la prose. »

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