‹ L'amour comme il est (volume 3)Chapitre 6 sur 39 · ET L'AMOUR QUI VIENT · texte numérisé non relu

ET L'AMOUR QUI VIENT

Au bain de mer, on m'a raconté cette histoire, dont vous vous chargerez, madame, de trouver la morahté. Les femmes sont les philosophes de Tamour. Pour moi, je conte tout simplement sans commentaires, tout en écrivant cet aphorisme : « Il ne faut pas qu'une femme permette à son amie de confesser son amant. »

Il y a quelques années, un jeune médecin allemand, un peu baron, Franck Nebelstein, vint débarquer à Paris pour y étudier ou pour y faire fortune. Quoique Ailcman<l, c était un beau garçon, ne manquant ni de grice ni de laisser- aller. En outre il avait de 1 caprit.

ni trop ni trop peu, ce qu'il en faut pour faire son chemin. II était un peu volage et un peu insouciant. Vous devinez sans peine qu*un médecin de cette nature, n'ayant pas vingt-sept ans» devait faire quelque chose, mais non pas fortune.

C'était, d ailleurs, un médecin d'un nouveau genre; il affichait la prétention de guérir le corps en consultant le cœur : il devait faire fureur à Paris parmi les « femmes, — vous savez lesi|uelles? — pour cette méthode, qui ne vaut guère moins qu'une autre (j'en excepte celle du docteur Sangrado), il avait surtout re* cours au magnétisme. Au bout d'un an de séjour à Paris, il était surnommé le beau magnétiseur dans un certain monde, ou plutôt dans un monde incertain. Il avait débarqué au beau milieu de la rue LafGlte; et, comme, en sa qualité de baron allcbiand, il n'avait ni baronnie ni revenus, il fut bientôt au bout de ses ressources : comment se faire payer de ces femmes charmantes qui ne connaissent que la monnaie des sourires? Cependant il fallut qu'il se résignât à déloger un beau matin sans armes ni bagages. II alla, tout désenchanté, se réfugier, avec ses dernières espérances, à rbôtel Corneille, qui est presque encore la Chausséed'Antin dans le pays latin. Il trouva là bon nombre d'étudiants riches ou faisant des dettes, ce qui revient au môme : tous devinrent ses amis et ses agents^ d'affaires; ils le prônèrent partout comme le phénix du magnétisme, et en même temps comme le vrai disciple de Gall et de Lavater. Ils firent si bien son compte, que, peu de mois après, il était plus florissant et plus

baron que jamais. Son ami le plus dévoué était là un étudiant en droit, un peu poëte, qui voyait le beau monde, parce que sa mère , était du beau monde : H. Léon Durand s'était pris d'une belle et bonne amitié pour notre Allemand, qu'il trouvait original. Il le conduisait partout, même chez ses maîtresses. Franck n'abusait pas de cette confiance, quoiqu'il fût un peu amoureux de toutes les femmes qu'il rencontrait sur son chemin.

Jusque-là, pourtant, il n'avait aimé qu'en passant; il lui vint enfin une passion plus durable.

C'est l'histoire de cet amour sérieux que je vais vous raconter ici. Bâtir sur l'amour, c'est bâtir sur le sable, dit le proverbe. Cette histoire vous dira comme le proverbe. Et vous, madame, vous dires comme le proverbe.

 la porte du Luxembourg, Franck, qui rêvait sou* vent par là, vit un malin un groupe de promeneurs autour d'un industriel fort curieuîç : c'était un homme de mauvaise mine, un vrai chenapan échappé de l'atelier de Callot. Il vendait aux passants, pour moins que rien, pour deux sous, la liberté de quelques oiseaux qu'il avait attrapés. Les tristes prisonniers redeman* daient le ciel, leur patrie, par des cris; mais la foule insensible, qui avait un sou pour toutes choses, --^

pour passer le pont des Saints-Pères, •— pour acheter un bouquet, — pour donner au joueur de vielle, regardait avec insouciance les oiseaux encagés sans songer à leur délivrance. Une marchande de bouquets traversa la foule en secouant un enivrant parfum de violettes et de roses de mai. Il y avait là des femmes avec leurs amants et avec leurs maris. L'une d'elle dit à Vun d'eux, qui lui offirait des roses de mai :

— J'aimerais mieux voir s'envoler une hirondelle. L'amant ou le mari s'empressa de donner deux sous

à l'oiseleur, qui ouvrit la porte de la cage : une mésange , qui guettait l'instant propice, prit son vol et disparut dans le ciel. Franck regarda avec reconnaissance la plus humaine de toutes les femmes qui étaient là : un long voile noir empêchait de voir sa figure.

L'oiseleur, qui avait refermé la cage, répéta son refrain :

— Mesdames et messieurs, un peu d'hilmanité, s'il vous plait. Voyez comme ces pauvres oiseaux souffrent dans cette prison, tandis qu'ils si^'aient si gais dehors! Voyez-les battre piteusement des ailes en de^ mandant la liberté que je ne vends que deux sous. Deux sous, messieurs, deux sous, mesdames, pour que les prisonniers s'envolent au ciel en chantant vos louanges. Les rochers verseraient des larmes en les voyant si malheureux dans cette cage; leurs plaintes me déchirent les entrailles. Que les riches sont heureux de secourir les affligés I — Ah ! je voudrais être riche I —

Hélas I si j'avais seulement du pain à donner à mes pauvres enfants et à ces pauvres oiseaux I — Admires leur beau plumage et leurs pattes mignonnes ! Plaignez-les et secourez-les.

— Cet oiseleur, pensait Franck, dont les yeux de« mcuraicnt altachcs sur le voile de la jeune femme compatissante, cet oiseleur ressemble singulièrement aux philanthropes qui sq sont d'abord emparés des biens des pauvres et qui finissent par prêcher en leur faveur.

La jeune femme supplia encore du regard pour les captifs celui qui l'accompagnait. Franck vit ce regard à travers le voile; il pensa que celle qui priait pour la liberté des oiseaux traînait alors les chaînes d'une es* clave. Pour la consoler, il s'approcha de Toiseleur ot offrit de lui payer la liberté de tous les prisonniers. La marchande de bouquets qui Técoutait voulut avoir sa part dans la gloire de cette délivrance : elle ouvrit la cage pour son argent, elle glissa sa main rouge vers l'un des coins, elle saisit un moineau ébouriffé qui gémissait là depuis deux jours et qui semblait résigné à la mort. Toiit le monde la regardait avec intérêt; le marchand lui-même, qui tendait la main à ses deux sous, était touché de cette bonne œuvre. Elle baisa les plumes grisâtres du captif et le jeta au-dessus de la foule en lui criant : Bon voyage I Franck fut jaloux du regard qui tomba sur elle des yeux de la femme voilée. Il s'empressa de rouvrir la prison : ce fut un charmant tableau que la vue des prisonniers s'échappant en foule et se dispersant dans le ciel. Franck en était «i

charmé, qu'il ne vit pas disparaître le voile noir ; il prit toutes les roses de mai de la marchande de bouquets et lui demanda d*un air distrait où était passée celle qui les avait refusées.

— Celui qui était avec elle Ta emmenée rapidement par là, repondit la marchande de bouquets en se tour* nant en face de TOdéon ; — il semblait jaloux de votre bonne œuvre et de votre bonne mine, poursuivit-elle avec complaisance.

Franck suivit la trace de la femme voilée jusque sous l'arcade, où il s*arrcta soudainement : — La sui-* vrc! quelle folie! murmura-t-il en 8*en allant.

En levant le regard, il vit encore quelques oiseaux dans le chemin du ciel.

— Chantez pour elle, leur dit- il; ce n'est pas moi qui vous ai délivrés, c'est son regard. — Au fond des bonnes œuvres il y a toujours quelque chose d'étranger aux bonnes œuvres. — 0 mes cliers oiseaux I je ne vous ai pas délivrés pour vous, mais pour elle.

Au déclin de Vautomne, Franck traversait rapidement les Champs-Elysées, dans Tespérance d'échapper à une sombre tristesse qui le dévorait depuis quelques jours. Le soir répandait ses teintes brunes dans le loin-» tain ; le vent secouait les grands arbres, dont les feuilles jaunies fu}:aient bruyamment ; le ciel était gris par^

iOâ L'âHOUR

tout ; à peine y devinait-on le soleil sur la rive occidentale. Franck devint plus triste encore ; il semblait que son âme se couvrit de nuages comme le ciel, et que son soleil se fût caché pour longtemps. Il contempla avec amertume sa vie passée : il n'y trouva pas à cet instant le moindre souvenir de joie qui lui servît de refuge contre sa tristesse; il plongea vainement dans les abîmes de son âme : au lieu d'un rayon qu'il cherchait, il vit des nuées lugubres flottant dans la nuit.

Il s'arrêta tout à coup devant une jeune femme vêtue d'une robe noire.

— C'est ma destinée qui passe, murmura-t-il.

La jeune femme était pâle et désolée; elle suivait des yeux les feuilles que le vent balayait, mais elle ne voyait sans doute qu'avec les yeux de l'âme. Un bruit de pas la réveilla soudain ; elle frémit et marcha plus vite pour échapper à un homme qui la suivait; elle fuyait cet homme comme Franck fuyait sa tristesse.

Elle dépassa Franck, qui fît involontairement quelques pas vers elle, violemment ému par ce spectacle bizarre. L'homme qui suivait lui jeta un regard terrible et se drapa dans son manteau, sans doute pour avoir l'air plus superbe. Franck, qui ne s'effrayait pas de si peu, ne s'arrêta point; il parut oublier la présence de cet homme; il se rapprocha de la jemie femme, qui releva la télé pour mieux distinguer le bruissement des pieds dans les feuillos sèches. Tous les trois marchèrent ainsi pendant quelques minutes; mais^ à son tour, l'homme en manteau dépassa Franck, en .

l'effleurant. Franck, froissé, fit siffler sa badine à diverses reprises, en Fagitant aux oreilles de Thomme au manteau. La nuit tombait, et avec la nuit quelques gouttes glaciales. La jeune femme leva son parapluie; elle le laissa bientôt tomber sans Touvrir, dans la crainte que le bruit de Teau sur la soie ne l'empéchàt d'entendre le bruit des pas de Franck et de l'homme au manteau; mais, malgré Tinsouciance qu'elle essaya alors de déployer, cet lion^me devina son motif, et lui cria d'une voix colère : « Il pleut, madame. » Ces trois mots firent trembler la jeune femme et passèrent dans le cœur de Franck comme une note discordante. Égaré par la colère, il oublia que la jeune femme n'était pas une fiHe d'Opéra; il s'en fut droit à elle et l'arrêta tout à coup.

— Madame, lui dit-il d'une voix étouffée, permettez-moi de vous offrir mon parapluie.

Et, comme il n'avait pas de parapluie, il saisit vivement celui de la jeune femme, qui n'eut point la force de lui résister.

L'homme au manteau repoussa dédaigneusement Franck.

— Vous insultez ma femme, lui dit-il.

Franck répondit d'une voix amère :

— Je ne voulais insulter que vous, monsieur.

La jeune femme chancelait. Franck, qui vit la pâleur de ses lèvres et Tégaremcnt de ses yeux, tendit un hras pour la soutenir; mais, toute suppliante, ell($ lui fit signe de s'éloigner.

Q s'éloigna. Il voulut au moins la suivre de vue^

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mais à Tingt pas de là elle s'était perdue parmi les promeneurs.

— Adieu donc! dit-il tristement.

Bientôt il se souvint confusément que cette femme en deuil était celle qu*il avait vue, à la grille du Luxembourg, implorant pour la liberté des oiseaux.

Pendant ses promenades à travers Paris, il attachait son regard sur toutes les femmes vêtues de robes noires.

Pendant Taulomne, pendant Thiver, il courut partout et ne revit pas la belle. Quand revint le printemps, le désespoir le saisit avec autant de violence que Tamour; et, quand il se fut beaucoup désespéré, son amante anonymadisparut de Tautel d'or qu'il lui avait élevé. 11 se prit à douter des saintes aspirations de son âme, il retourna à ses folles amours. Mais le cœur ne tarda guère à être vengé.

Franck se promenait solitairement un matin sous les grands marronniers des Tuileries ; tout à coup il se sentit violemment ému à la vue d'une femme qui s'asseyait à quelques pas de lui. Devant t^eite fenune, ub homme lisait un journal avec une gravité bouflbnne.

— Voilà rhomme et voilà la femme I dit Franck avec agitation.

Un rayon de soleil^ glissant par un œil du feuillage,

COMM£ IL EST iOS

tremblant snr Tépaide de la jeune femme, qui peocliul tristement la tcte. Ce fut en ?ain que Franck la regarda d'un œil ardent, il passa sans qu'elle relevât la tête. Il revint bientôt sur ses pas, et cette fois, en repassant devant la jeune femme, il devina qu'elle Favait ¥u,^ car sa main fit mouvoir la chaise qui lui servait d*appui. L'homme secoua dédaigneusement la tcte en jetant son journal à ses pieds.

Sculemtnt alors Franck pensa aux sottes bravades de cet homme. Il s\')rrcla et voulut aller à lui; mais un regard adorable cloua ses pieds sur le sol et le plongea dans un ineflablc ravissement. L*homme, poursuivi d*une ambitieuse pensée, ne prit pas garde à Franckt qui demeurait en contemplation devant la jeune femme, dont le regard suivait les enfants joueurs. Elle leva ses paupières, et Franck vit briller deux larmes. Ce fut une pure et sainte rosée qui ranima son âme. Si jamais une joie du ciel Ta ravi, ce fut à cet inslant suprême; mais, au travers de nos plus grandes joies, nous voyons toujours passer quelque chose de lugubre comme un fantôme durant nos songes d'or. Cette femme venait de le ravir par deux larmes venues du cœur; mais n'étaitce point quelque peine secrète qui mouillait ses yeux? ses pleurs n'éiaient-ils pas des confidents d'une profonde douleur? Franck se senlit trop agite pour demeurer là plus longtemps; il pensa qu'au bout de l'allée il saisirait mieux les nuances de sa joie et de sa iristesse; d'ailleurs un regard tremblant de la jeune femme, un regard qui semblait le supplier de partir, vint soudainement détacher ses pieds du sable. Il mar-

cha jusqu'au bout de Tallée sans pouvoir vaincre la crainte enfantine de retourner la tête. Il revint sur ses pas; mais, à son retour, Thomme et la femn>e avaient déjà disparu. Il plongea son regard autour de lui, il courut au hasard sous les arbres; ce fut en vain : il avait reperdu son amour.

La nuit, un songe singulier changea en conte de fée le roman de sa vie. Il vit apparaître la femme qu'il aimait dans le paradis de Mahomet, métamorphosée en reine des étoiles, donnant son pâle flambeau à une jeune fille qu'il n avait jamais vue. Deux noms résonnèrent dans son cœur : Caroline et Candlle» Le songe lui fut expliqué plus tard — trop tard 1

Le lendemain, sur le soir, Franck reçut de bonnes nouvelles d'Allemagne. Il avait un cousin fort riche et fort entêté, qui mettait beaucoup de mauvaise volonté à mourir; ce vieux cousin venait enfin de mourir, léguant à Franck un petit majorât. Cet héritage arrivait fort à propos. Franck quitta l'hôtel Corneille et recommença un train de vie digne d'un baronnet ; il prit un logis dans la rue de Tournon, et, résolu de vivre en homme sage, quoique amoureux, il arrangea sa vie d'après ses revenus.

A quelques jours de là, Franck trouva Léon, Durand plus joyeux que de coutume,

— D'où vous vient aujourd'hui cette gaieté si folk? lui dit-il en l'abordant.

— C'est que, plus que jamais, me voilà perdu dans l'étude du droit et de l'amour : — je suis amoureux de la flw bellô ûUe du monda, un ange qui a perdu ses ailes

COMME IL EST i07

dans le ciel. Dans un an, j'épouserai ma princesse, j'irai vivre dans mes terres, et je n'aurai plus d'amis. Juge de mon bonheur!

*- Une belle fille? murmurait Franck émerveillé de la mélamorphose de Léon Durand.

— Oui, une belle fille qui vaut mieux que touteis les muses présentes et passées, ce qui est la même chose ; ane belle fille de mon pays que j'ai rencontrée par miracle chez un M. de Yanderèz, dont Taïeul était cousin à je ne sais quel degré de ma grand'mère. J'ai dit hier adieu aux muses et aux folles amours; adieu, mesde« moiselles, adieu , mesdames ; voilà bien assez d'élégies comme cela : les testaments et les contrats de mariage sont des choses bien plus amusantes. Veux-tu que je fasse ton testament? Mais il ne s'agit pas de testament aujourd'hui; tu as dans les yeux une fascination qui lait pâlir toutes les femmes atteintes de ton regard, j'ai dit partout que tu étais le plus puissant magnétiseur, la femme de mondit sieur de Vanderèz, qui est veuve pour quinze jours, et qui en est malade de joie, demande avec instance un médecin qui puisse la magnétiser; c'est une bonne fortune pour ta tristesse, car madame de Vanderèz est la plus belle femme du monde — après mademoiselle de Sancy. Mais ne va point t'aviser d'en devenir amoureux, car son mari est un Olhello qui se venge plus soudainement que toi, mon cher médecin ; ne t'avise pas non plus de t'éprendre de

uion adorable fiancée ni de la fasciner sous ton r^ard. — Quel est donc ce M. de Vanderèz? -- Un gentilhomme ayaM peu de fortune et vivant à

\(» L^ÂMOUn

Paris dans la plus austère solitude. Il adore sa femme, mais son amour jaloux est pour elle un martyre plutôt qu'une joie ; il Temprisonne dans sa jalousie ; sa maison est un couvent d'où la pauvre femme ne sort presque jamais. Je suis le seul profane admis dans ce lieu, car rOthello me fait Tinjure d'avoir conGance en moi ; son œil jaloux a lu dans mon âme la première fois que j'ai vu madame de Vanderèz, et il a deviné qu'il serait superQu d'avoir des craintes à mon égard. Un autre profane admis en cette retraite, c'est mademoiselle de Sancy, que madame de Vandercz a connue au couvent.

Franck suivit Léon chez M. de Vanderèz avec le plaisir d'une jeune Glle qui va lire un roman. C'était au

voismage.

A peine eut-il franchi le seuil de la porte d'entrée, qu'il échappa tout d'un coup au voile flottant de ses songes; un sentiment ineffable remplit son âme.

— Et cette femme est malade? dit-il à Léon.

— Son mari est parti hier pour Toulouse, où l'appelle sa famille ; or, depuis ce matin, elle est étrangement agitée par l'idée d'clre seule : est-ce une idée noire, est-ce une idée rose? je ne sais. Si tu parviens à la magnétiser, essaye de découvrir les mystères de son cœur, qui doit être un abîme étrange, car cette femme n'a jamais rien conGé. J'oubliais de te dire que tu viens ici le plus mystérieusement du monde; une seule parole in- * discrète la perdrait à jamais. Ne t'avise pas d'clre galant avec elle; car, outre qu'elle semble morte à l'amour» elle est surveillée par la mère de son mari, une chaîne mortelle qu'elle est condamnée à traîner par-

tout. Ainsi souyiens-toi de toutes ces choses-là : tu es médecin ; tu demeures à l'autre bout de Paris; tu fus mon ami autrefois, quand j'avais des amis.

Franck et Léon arrivaient devant la porte de Tappartemcnt de M. de Vanderèz.

— Et tu magnétiseras avec une candeur archangolique, reprit Léon après avoir sonné.

— Evangélique, répondit Franck, qui était retombé dans ses rêves.

Une femme de chambre ouvrit.

— Ah I monsieur Léon ! dit-elle en souriant. Passez dans le salon ; madame a toujours des crises violentes, des éblouissements, des spasmes; j'y perds mon latin.

A rentrée de Franck dans le salon, il y régnait un profond silence; un feu clair flambant dans Tâtre jetait ses \ifs reflets sur trois femmes, mademoiselle de Sancy, la maîtresse du logis et la vieille madame de Vanderèz. La maîtresse du logis était à demi couchée sur un tèteà-tête rococo. Quand s'ouvrit la porte du salon, elle tourna lentement la tête; à l'apparition de Franck elle s'évanouit.

— Encore ces maudites vapeurs I s'écria la vieille dame.

La jeune fille s'élança vers son amie et la souleva dans ses bras. A cet instant, Franck pâlit et chancela : cette femme évanouie qu'il venait d'entrevoir était la femme qu'il aimait.

En rouvrant les yeux, elle sembla lui dire dans un regard amoureux : Dieu soit loué, je vous revois 1 11 lui répondit par uu pareil regard et lui tendit la main.

— J'ai une fièvre ardente ; Yoyez, monsieur, dit-elle en regardant la vieille dame.

Franck se souvint qu'il n'était là que comme un mé« decin; il parvint à calmer l'émotion qui l'égarait, et dit en s'inclinant :

— Oui, madame, une lièvre violente.

Franck se tourna vers la vieille dame et lui fit un profond salut. Elle fut très -flattée de cet hommage; un sourire plus jeune que ses lèvres ranima sa bouche.

— Oh I monsieur, dit-elle à Franck, chassez bien vite ces horribles attaques qui tourmentent ma fille; vous allea; la magnétiser, c'est moi qui l'ai voulu.

Et, s'approchant de l'oreille de Franck :

— Dans son sommeil factice, peut-être vous dirat-elle le secret de la tristesse qui la tuera si ilous n'y mettons bon ordre.

— Pour endormir madame, je voudriais qu'elle fut t>lus calme, dit Franck en se retournant vers la jeune femme.

-^ Eh bien, reprit la vieille dame, il faut en attendant endormir mademoiselle de Sancy.

La jeune fille, qui écoutait Léon, s'écria aussitôt :

— C'est vous, madame, qu'il faut magnétiser.

— A mon âge, hélas I on défie toutes les puissances humaines.

Franck s'empressa dé dire que le magnétisme était de tous les âges. La vieille dame, qui croyait rire, lui dit qu'elle serait curieuse qu'on lui fît voir cela. Franck, prenant la chose au sérieux, traîna un fauteuil devant elle, et se mit à rœuvfc. ta vieille dame essaya de lut-

ter : les deux yeux du magnétiseur rayonnaient sur les siens comme deux soleils. Elle pencha d'abord la tête et voulut se débattre ; dans ses eflbrts, elle se renversa sur le dossier de la dormeuse ; bientôt ses lèvres devinrent blanches, ses paupières s'abaissèrent sous les signes monotones de Franck : en quelques secondes elle fut ensevelie dans le plus profond sommeil.

— Elle dort, dit Franck en se retournant vers' madame de Vanderèz, comme pour lui apprendre que Targus était aveugle.

Madame de Vandei:èz sembla sortir d'un rêve ; elle tressaillit, et, son regard, perdu dans les flammes de Vàtre, s'éleva tout effare sur Franck.

— Elle dort, monsieur?

— Oui, -madame, reprit Franck, qui tremblait de bonheur; et, si mes signes ne vous effrayent point, j'essayerai de vous magnétiser.

— Oui I oui ! s'écria Camille; à madame de Vanderèz les honneurs de la soirée I

A cet instant la porte s'ouvrit, et la femme de chaûibre vint avertir Léon qu'un ami de M. de Van-: derèz l'attendait dans la cour. Léon allait envoyer promener cet importun, quand madame de Vanderèz lui dit avec sa voix si douce :

— Au revoir, monsieur Léon ; à demain, n'est-ce pas?

Léon sortit en pensant qu'il était impossible de mettre les gens à la porte avec plus de galanterie.

Il cherchait son chapeau où il n'était pas, comme s'il dût trouver un moyen de rester ; mais Franck fit

il2 L'AMOUR

mine d'avoir pitié de ses recherches, et lui dit en ami dévoué :

— Voilà ton chapeau, mon cher; adieu.

Léon jeta un regard furieux à .Franck, qui 8*en moqua par un sourire. Léon sourit aussi, et, se penchant à Toreille de Fralick, il le félicita d'être aux prises avec une centenaire.

Léon, qui se crut assez vengé, s'inclina très humblement devant les deux amies, et disparut aussitôt. La vieille dame s'agita alors; Franck l'apaisa par quelques signes et lui demanda si elle dormait ; un son confus s'échappa de sa bouche ; sa tête retomba en avant.

— Dormez-vous? reprit Franck en élevant la voix. 11 se fit un silence de quelques secondes.

— Dormez-vous ? dit encore Franck, mais d'une voix presque impérieuse.

— Oui, répondit-elle enfin.

— Que ressentez- vous ?

— Des choses étranges.

— Que voyez-vous?

— Des voiles blancs, des nuages, do la fumée. Je redeviens jeune et légère comme au temps passé. La vieillesse est un terrible fardeau. Quand on est jeune, on s'appuie sur Tamour ; mais, quand on est vieille, il faut marcher toute seule.

Elle secoua la tête. Le mot amour n'avait passé qu'en tremblant sur ses lèvres.

— Que voyez-vous? redemanda Franck.

Camille s'était penchée au-dessus de la somnambule.

— Je vois les grands yeux et les grands sourcils de mademoiselle de Sancy.

— A quoi pense donc mademoiselle de Sancy? Franck regarda la jeune fille d*un air sournois : elle

était plongée dans une nuageuse rêverie, ou plutôt elle ne pensait à rien ; aussi la demande de Franck ne Teffaroucha guère.

— Elle pense à tout et ne pense à. rien, répondit la vieille dame.

— G*est insdicret, monsieur, murmura madame de Vanderèz.

Franck se tourna vers ette, et, n'oubliant pas Tesprit de son rôle, il lui dit en souriant :

— Nous autres médecins du corps, et même quelquefois de l'âme, nous sommes des tombes où s'enseveUMent mille secrets en un jour; nous en savons beaucoup plus que les confesseurs, parce que nous sommes beaucoup moins curieux.

— Il n'y parait guère, dit madeoroiselle de Sancy, faisant semblant délire son journal.

— Parce que je me suis avisé* de demander votre pensée d'un instant; et si je m'avisais de demander à la somnambrJSe votre dernière confession?

La jeune fille rougit et s'éloigna.

— Rien ne serait plus charmant ; mais pourquoi vous détourner? un beau corps renferme toujours une belle âme, et je suis sûr que le plus grand de vos crimes est un jeu d'éventail, ô Célimcne avant la lettre !

Madame de Yanderèz, qui aimait tout autant que

Franck s'entretint avec la somnambule qu'avec mademoiselle de Sancy, fit un signe d'impatience.

Franck se,rapprocha avec sollicitude de madame de V anderèz.

Il la regarda avec tant d'inefEables délices , qu'dle crut voir son âme dans ce regard.

— Oh I oh ! dit tout à coup la somnambule, qui semblait écouter des bouches invisibles ; M. de Valmi se souvient toujours de moi.

— Qu'est-ce que M. de Valmi? demanda Franck en chassant encore du magnétisme vers elle.

— C'est le rival de mon marj.

Mademoiselle de Sancy éclata de rire.

— Oui, c'est lui... Il raconte... Où suis-jedonc?

— D'abord, où est votre M. de Valmi?

— Dans mon pays, à Toulouse, où il fut autrefois capitaine des chevau-légers. Il raconte ses aventures à un vieux président de ses amis... Mon Dieu! il parle de ce jour horrible...

La somnambule se cacha la face dans ses bras ; le magnétiseur et les deux iemmes pâlirent à la vue de cette pauvre femme si violemment émue par un souvenir.

— La jalousie est une chose terrible, qui déchire les cœurs avec ses ongles de fer, reprit la somnambule, qui tremblait de tous ses membres.

— Vous étiez jalouse, madame? dit Franck, qui magnétisait toujours.

— Non; c'était M. de Vanderèz... Sa jalousie me fkit encore peur.

GOBfKR IL EST m

La voix de la pauvre vieille avait quelque chose de douloureux et de lugubre.

— Il était jaloux comme nul ne le Ait jamais, excepté mon fils, jaloux de toutes les voix, jaloux de tous les yeux ; je crois qu'il était jaloux du soleil I

•^ Mais quel fut donc ce jour horrible dont votre amant parlait au vieux président?

La vieille dame parla ainsi :

— Le surlendemain de mes noces, nos convives nous donnaient une fête. Quand je me fus revêtue de ma robe de bal, quand je me fus parée avec la magnificence d'une mariée de vingt ans, M. de Vanderèz vint à moi, et me dit .; « Vous n'irez pas à cette fête, madame I » J^entends encore sa voix sourde qui me fit trembler. « Pqurquoi n'irais-je pas? lui demandai-je. — Parce quç je suis jaloux, reprit-il. — Quel mal ferai-je dans celte fête? Est-ce donc un crime ^e danser? — C'est un criqie à mes yeux, madame ; et je vous le dis encore, vous n'irez point à cette fête. » A cet instant il survint qqelques convives surpris de notre retard. Mon mari n'osant plus rien dire, nous partîmes. Dans les joies bruyantes de la fête, j'oubliai bien vite cette scène ridicule* qui m'avait effrayée; je m'abandonnais avec insouciance à l'ivresse de la valse, quand M. de Vanderèz me saisit toi^t à coup par la robe,

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et me dit d'une voix sèche, en m'arrêtant dans mon élan : a Je pars à l'instant, madame! » Mon valseur était M. de Valmî; il me retint d'un bras, et de l'autre essaya de repousser M. de Vanderèi^ « A coup sûr, dit-il en souriant, il y a des maris plus galants que vous, mais il n'y en pas qui le soient moins. En dépit des lois de rhymen, madame est à moi jusqu'à la fin de la valse. » M. de Vanderèz pâlit de colère. Je chancelai ; tin voile tomba sur mes yeux, et pendant quelques minutes je sentis à peine que j'étais appuyée sur le cœur palpitant de M. de Valmi, qui s'était remis à valser. Aux derniers sons de la musique, je me réveillai ; le jour du jugement, le premier écho de la trompelte céleste, m'épouvantera moins, car Dieu est plein de miséricorde, et M. de Vanderèz était inexorable Je reparus à ses yeux, pâle comme une victime. M. de Yalmi releva «a moustache dès qu'il le revit, et le railla sur sa mine lugubre. Mon mari ne répondit rien, et m'entraîna vers la porte en me pressant la main avec une violence aveugle; il me jeta dans son carrosse, et je ne sus jamais ce qui adviiUjusqu'à notre retour. Quand je repris mes sens, j'étais dans ma chambre ; M. de Vanderèz se promenait devant moi, et me regardait par intervalle avec des frémissements de rage. Aux tremblantes clartés d'une lampe, je vis tout à coup une brisure à mon bracelet, et, comme je levais mon bras sous mes yeux, je vis du sang à mes manchettes et à ma robe. Dans mon effroi, je me mis à crier: mon mari voulut m'imposer silence ; mais la vue de mon sang m'avait exaltée ; je courus à lui, j'agitai mon bras qui saignait en-

core, et je lui reprochai sa lâcheté. Sa colère, qui s'était calmée, se ranima tout d'un coup: « M. deValmil H. de Valmi ! i> s*écria-t-il. Et, s'élançant sur moi comme un tigre furieui, il arracha mon collier, il déchira ma robe , et foula tout du pied avec une joie farouche. Cette nuit-là, je ne dormis pas. Le lendemain^ je m'enfuis chez mon père; mais mon mari me ramena devapt ses colères.

Madame de Yanderèz poussa un cri qui glaça Franck.

La jeune fille se jeta aux pieds de son amie et lui prit les mains.

— C'est ton histoire aussi, dit-elle tristement.

A cet instant on frappa à la porte de la cour. Involontairement Franck demanda à la vieille dame qui frappait ainsi.

— Mon fils I mon fils I répondit-elle avec une soudaine inquiétude.

Madame de Vanderèz se leva.

— C'est impossible I s'écria -t-elle.

Franck, troublé, demanda encore à la somnambule qui frappait à la porte.

— Mon fils ! mon filsl je vous l'ai déjà dit. Madame de Vanderèz retomba évanouie.

— Ohl monsieur, partez à Tinstantl- dit ayec terreur mademoiselle de Sancy ; si M. de Vajiderèz voit un homme ici, tout est perdu I

— Ne tremblez pas ainsi, madame, dit Franck, qui essayait de ranimer madame de Vanderèz ; un médecin n'est pas un homme aux yeux d*un mari. D'ailleurs, M. de Vanderèz serait une avalanche, que je ne le craindrais ni pour vous ni pour moi.

— Mqis M. de Vanderèz n'a jamais souffert un médecin icil reprit mademoiselle de Sancy. Je vous en supplie pour sa femme, sortez, monsieur !

La jeune fille, qui venait de tomber agenouillée, ce tordait les mains avec angoisses.

Franck ne put résister à cette charmante enfant dont il voyait la douleur et reflroi ; il jeta un regard d'amour sur la figure inanimée de madame de Vanderèz, çX s'élança ve|*s la por|e du salon ; iff^js il se souvint tout à coup de la somnambule, et, craignai}); les ravages du magnétisme, il revint à elle.

— Éveillez-vous I lui dit-il d'une voix sonore.

La somnambule fit un effort pour secouer le sommeil magnétique, pendant que Franck lui passait les mains sur les yeux.

— Eveillez-vousl répéta-t-il.

— Quel songe I murmura-t-elle en regardant le magnétiseur, qui perdait la tête.

Mademoiselle de Sancy, toujours agenouillée devant madame de Vanderèz, regardait Franck d'un œil hagard, et son âme priait Dieu de secourir son amie. Enfin Franck s'élança une seconde fois vers la porte ;

mais il s'arrêta tout d'un coup au b^it des pas rapides de M. de Vanderèz.

— Le voilà I s'écria mademoiselle de Sftncy.

— Qui vient donc? demanda la vieille dame.

— M. de Vanderèz I Nous sommes perdues I

— Mon filç 1 que vais-je lui dire?

Une pensée terrible la frappa ; elle courut à Franck :

— Jetez-vous dans cette chambre, car mon fils... On frappa à la petite porte du salon ; Franck, immobile, leva fièrement la tête en regardant la porte. La vieille ressaisit toutes ses forces passées ; et, s'attacbant au corps du magnétiseur avec une force surnaturelle, elle Tentraîna vers une chambre voisine-. Il se laissa aller comme un enfant au bras de sa mère. Il semblait qu'il eût donné toutes ses forces à la vieille dame en la magnétisant; d'ailleurs, il était abattu par rémotion depuis deux heures. M. de Vanderè^ refrappa ; la vieille poussa Franck dans la chambre, e(, après avoir fermé là porte par un tour de clef, elle alla ouvrir à sgn fils.

]|i. de Vanderèz entra tout d'un coup, et son regard dévora le salon. Vainement sa mère lui tendit les bras pour l'edibrasser : il fut aveugle à cet é|an; il fut sourd à sa voix ; il faillit même la renverser à ses pie^s.

— Est-ce donc ici le sabbat ? dit-il en regardant 4e toutes parts ; on ne peut y aborder, les portes en sont verrouillées.

— Les femmes ont peur quand elles sont seules

— Seules I seules 1 Vous n'êtes pas seules I -— Je ne sais ce qui t'aveugle.

iSO L*ANOUh

— C'est vous qui êtes aveuglée. Où est M. LëOQ«

votre protégé?

— 1\ est parti,

— Et l'autre?

La pauvre mère chancela.

— Quel autre ? *

M. de Vandercz ouvrait ses mains avec fureur.

— Je sais que M. Léon est ressorti seul, puisque c'est moi qui Tai fait appeler ; mais il n'était pas venu seul ici.

— Ju es fou, mon pauvre enfant ; aie donc pitié de ta femme.

llladame de Yanderèz était revenue à elle, mais elle n'osait ouvrir les yeux devant la colère de son mari. Elle demeurait dans Tattitude qu'elle avait prise en s'évanouissant» la tête renversée, les bras pendants, les pieds étendus devant Tâtre. Mademoiselle deSancy priait toujours. La voix de M. de Yanderèz roulaitdanssa tête comme uq écho du tonnerre ; la maison se fût renversée sans l'eflrayer davantage. Franck trépignait dans sa prison : il avait en vain essayé d'en sortir pour apparaître paisiblement aux yeux du jaloux ; il voulait crier ou frapper du pied pour que M. de Yanderèz vint à lui ; mais quelque chose d*invincible, un souvenir, une espérance, arrêtait son pied et sa voix.

M. de Yanderèz avait fait quelques pas vers sa femme; tout à coup, à la vue d'un grand rideau qu'un soufiQe agitait légèrement, il courut à la fenêtre, les yeux animés d'un rire farouche, et, saisissant le damas avec violence, il l'arracha du coup.

GOMHB IL EST 191

Sa mère essaya de rire.

— Ce rideau t'offusquait, n'est-ce pas? Tu en étais jaloux.

— Je Tavais tu trembler, murmura M. de Vanderèz tout confus.

— Ce n'est pas étonnant : tu fais tout trembler ; regarde-moi plutôt. Mais, mon cher enfant, tu ne vois donc pas Caroline évanouie, sans autre secours que les prières de cette pauvre Camille, qui est épouvantée de tes cris insensés?

H. de Vanderèz oubliait que sa femme fût là : il l'aimait ; mais, dans son âme, l'amour c'était la jalousie.

Molière, qui était jaloux, a dit que l'amour des jaloax était fait comme la haine. C'est un axiome qu'il eût trouvé à coup sûr en voyant le cœur de M. de Vanderèz. Comme tant d'autres, M. de Vanderèz avait puisé sa jalousie dans sa vanité plutôt que dans son amour; c'était un orage violent qui grondait sans cesse en lui, un spectre horrible qui passait toujours dans sa pensée; sa femme n'était pas sa femme, mais sa victime; il éprouvait de la joie à la torturer; il lui ar- , rachait les pensées du cœur avec les ongles du démon. Jaloux du passé , il eût donné sa fortune pour que sa femme perdit toute souvenance ; jaloux de l'avenir, il

m L'AMOUR

eût immolé sa femme, s'il n'^ât pas été jalous ^g la mort.

II faisait le malheur de sa femme, et n'en était pas plus heureux ; une crainte infinie le tourmentait } de- ' puis un an surtout, il n avait pas été calme un seul instant.

— Mais ne vois-tu doqc pas Caroline évanouie? lui dit encore sa mère en lui saisissant la main.

Il s'avanga en sourcillant vers sa fempie, qui ne put arrêter un frémissement. Mademoiselle de Sancy se leva à son approche ; il s'inclina.

— Il y a donc biep de la folie dans une tête humaine ! dit-il avec dépit.

La jeune fille, croyant qu'il allait vers sa femme, recula contre la cheminée ; mais il se jeta dans la dormeuse.

— Enfin, la jalousie est le cri de Tàmour ! MTais je ne devrais pas être jaloux.

Et, se relevapt tout \ côpp :

— liéon n'est pas venu spul ici?

•^ Tu es fou, mon cher enfant ! T'ai-je jamais fait up mensonge?

— Non, iriais vous ne voyez pas clair.

$[. de y^qcl^^èz prit les main§ de |nadeinoiselle de S^nçy, et, la fegardai^t d'i^p oeil irrité :

— ^'aurai confiance en vos paroles, piademoiselle. Léon est-il vemi iseul jçj?

L9 jeune fille rougit.

— Je ne voQs dir^i ri^^» mQ^sieur, car je craindrais

GOMME IL BST I»

d'offenser votre mère, qui est si digne de votre confiance. Qu*ai-je à dire quand votre mère a parlé?

M. de Yanderèz laissa toifiber les mains de mademoiselle de Sancy, et lui tourna le dos. ,

La jeune fille pensa à se retirer dans sa chambre. C'était dans sa chambre que Franck attendait. Elle refoula la pudeur au fond de son âme, et ouvrit la porte ; mais le jaloux marcha vers elle. La vieille damiB leva les yeux, comme pour suivre au ciel sa dernière espérance qui s'envolait.

— Bonsoir, mademoiselle, dit M. de Yanderèz en baisant la main de la jeune fille; ne m'en veuillez p^s, j'ai la tête perdue.

Et, après avoir suivi dans la chambre le reflet de la bougie que mademoiselle de Sancy portait de l'autre main :

— Il m'a semblé, se dit-il en s'éloignant un peu, que la clef de cette porte en avait été tournée; les autres jours Camille n'est pas si défiante.

M. de Yanderèz se frappa le front.

— Encore un fantôme de mon imagination ; ma femme n'aurait pas la sottise de cacher son amant dans la chambre d'une aussi charmante enfant ; et, d'ailleurs, ma femme n'a pas d'amant.

Et, bien sûr que sa femme n'avait pas d'amant, il s'avança vers elle, de plus en plus colère et jaloifx.

iM L'ANOVfi

Mademoiselle de Sancy entra toute confuse dans sa chambre, dont elle referma la porte d'une main tremblante. En déposant sa bougie sur un guéridon, elle leva un regard timide sur Franck, qui s'était jeté sur un fauteuil, et qui s'y attachait des deux mains pour ne pas éclater. Elle alla s'asseoir devant la cheminée, et se mit à rêver en contemplant la flamme vacillante de la bougie. Franck, toujours dévoré par Tagitation la plus violente, demeurait plongé dans le fauteuil sans prendre garde à elle; mais, à la vue de sa tristesse, il parut sortir d'un rêve pénible, et s'en alla tristement s'asseoir devant elle, en la remerciant de compatir aux peines de son amie. Il y avait tant de sympathie dans ses yeux, que mademoiselle de Sancy perdit toute crainte d'être seule avec un homme; son regard effarouché reprit sa candeur charmante.

Le silence du salon ne semblait troublé que par les pas rapides de M. de Vanderèz.

La rêverie de Franck s'était parée de couleurs moins sombres depuis qu'il voyait Camille ; il souriait même à quelques fantaisies de son imagination : il songeait à la bizarrerie de l'aventure qui l'avait conduit dans la chambre d'une jeune fille inconnue ; il songeait que cette jeune fille était belle, et que nul encore, peut-être, n'avait effeuillé avec elle les marguerites de l'amour;

mais, tout en voyant mademoiselle de Sancy^ il ne voyait que madame de Vanderèz.

Camille tendit la main vers un livre, et Vouvrit d'un air distrait : c'était un roman de miss Anne Radcliffe, la reine des fantômes. Mademoiselle de Sancy, bientôt perdue dans quelque vieux manoir, au milieu d'une armée de spectres , oubliait la vérité pour le mensonge, le drame qui se passait près d'elle pour le drame qui se passait dans le roman, quand un cri aigu de madame de Vanderèz la fit ressouvenir du présent.

Le Kvre lui tomba des mains, elle redevint pâle comme une morte.

Au cri de madame de Vanderèz, Franck ressentit une violente secousse ; il se leva avec angoisses, et voulut s'élancer vers la porte : il pouvait l'ouvrir, puisqu elle n'était plus fermée au dehors. Camille tressaillit, et se jeta au-devant de lui pour le retenir.

— Si vous avez pitic d'elle, restez ici, monsieur!

— Mais il a frappé sa femme!

— Mais, s'il vous voit, il la tuera 1 ^

— 0 mon Dieu ! s'écria Franck en agitant ses bras. Dans son égarement, il repoussa Camille.

— Vous passerez sur moi I lui dit-elle en tombant agenouillée devant lui.

Cette action arrêta Franck, qui perdait la tête. Un autre cri vint à son cœur, et presque au même instant on frappa à la porte de la chambre. Camille regarda Franck avec terreur.

— N'ouvrez pas! n'ouvrez pas ! murmura-t-elle en penchant son oreille vers la porte.

130 TAMOUR

— Camille l s*écria madame de Vanderèz d'une ym, altérée.

— C'est elle l dit Franck en s'élançant par-dessus la jeune fiUe.

Hais, plus alerte qu'une biche, CamiUe fut à la porte avant lui.

— Il va vous voir ! lui dit-elle.

Franck recula comme s'il eût obë à une voix suprême ; la jeune fille ouvrit, et, tout éperdue, madame de Vanderèz se jeta daiTs la chambre.

— lÂu moins il me reste un refuge I dit-elle en tombant dans les bras de mademoiselle de Sancy.

Franck fit un pas vers elle ; la pauvre femme chancela et iaiiiit tomber à la renverse. ,

— 0 mon Dieu I dit-elle tristement ; il était là ; il a tout entendu !

La mort fût alors passée, que madame de Vanderèz l'eût prise pour refuge, tant elle avait honte devant Franck des colères de son mari.

La mort eût fait alors une bonne œuvre en prenant madame de Vanderèz.

' Dès que Camille eut iirefermé la porte^ elle embrassa son amie aiec un vif épanchement de cçeur. Franck, qui souffrait autant de sa colère comprimée que àçk la peine qui noyait son âme, saisit la main de madame de Vanderèz et la pressa à plusieurs reprises : c'était une main glacée par l'eiTroi, une main morte qui n'opposait aucune résistance. Cependant la voix de M. de Vanderèz se fit entendre, et cette main se réveilla et s'échappa de celle de Franck comme un oiseau de son nid au cri

CeMMS IL EST 4^7

de Yéferner. Madame de Vanderèz rougit. Pour cacher sa rougeur, elle appuya son iront sur l'épaule de Camille, et demeura ainsi pendant une minute. Mademoiselle de Saney Tentraina sur un divan, en fece dune belle glace de Venise, qui jetait un désaccord dans la simple harmonie de rameublement. Madame de Vanderèz releva la tête pour se voir dans cette glace ; mais, avant de se voir, elle vit Franck. L'amour avait conduit son regard de travers. Elle regarda Franck pendant une seconde ; une seconde, ce fut une heure pour elle. Pendant cette seconde, elle peusa à trois choses : à l'aimour de Franck, au troubla de son âme, et à cette sombre jalousie qu'elle voyait passer comme un orage sur Franck et sur elle. Ce fut en frissonnant qu'elle détournai la tête ; mais elle n'en vit pas moins Franck, car il y avait aussi dans son âme un miroir magique où elle devait le voir toujours.

Madame deVanderèz aimait Franck. Son amour avait la-mélaneoHe d'une moirée d'automne; rien d'orageux ; l'extase plutôt que Vivrcsse, un horizon pur, de chastes partup^s, un chant plus triste que joyeux. Son amour était le rêve dans l'insomnie. Avant de voir Franck, la pauvre femme n'avait jamais aimé; isolée jusqu'à vingt ans dan? im petit village de Normandie, elle n'en ét^it sortie que pour épouser BI. de Vanderèz. Elle eut aimé son mari sans la jalousie dont il l'avait tyrannisée. Hormis ses crises de jalousie, M. de Van- ' derèz était un hpmme raisonnable ; mais, une fois retombé dans sa maladje, la fièvre, le délire, la fureur, le jetaient daoi un terrible égarement. Qui sait si le

m L'AMOUR

tyran n'était pas aussi digne de pitié que la victime? Mais nulle âme compatissante ne condamnera la haine de la victime pour le tyran ; nulle âme charitable ne condamnera Tamour de Caroline pour Franck.

Pendant que madame de Vanderèz, à demi appuyée sur sa jeune amie, se souvenait vaguement de la rencontre de Franck dans les Champs-Elysées, Franck voyait encore dans ses souvenirs cette larme qu'il avait recueillie dans son âme.

— Hélas I pensait -il, je l'avais deviné; cette larme était la confession d*une profonde douleur. Il y a six mois, il y a plus longtemps peut-être, que cette femme adorable est la victime d'un fou.

Franck s'approcha de madame de Yanderèz, qui tressaillit et laissa retomber sa tête.

— Madame, lui dit-il, vous ne pouvez rester à la merci d'un pareil homme.

La jeune femme releva la tête avec dignité.

— C'est mon mari, monsieur, répondit-elle d'une voix calme.

— Je le sais, madame, reprit Franck d'un air résolu.

Ces mots furent couverts par la voix de M. de Yanderèz. Trois coups frappés à la porte avec une singulière violence retentirent bruyamment dans la chambre; un silence affreux suivit. Madame de Yanderèz et mademoiselle de Sancy se regardaient en frissonnant. Franck demeurait devant elles, pâle, immobile, l'œil enflammé. Un coup plus sec fit trembler la porte. Camille regarda autour d'elle en cherchant une issue pour Franck.

Il devina sa pensée, et lui dit en s'élauçant vers elle :

— Il V a la fenêtre.

Ces mots résonnaient encore dans Toreille de mademoiselle de Sancy que déjà' Franck ouvrait la croisée; mais M. de Yanderèz lit sauter la porte et courut à Franck :

— Que faites-vous ici? demanda-t-il d'une voix étouffée.

Camille se jeta devant le jaloux.

— C'est moi qui suis coupable, monsieur!

Il y avait dans cette confession un si grand caractère de vérité, que M. de Vanderèz regarda la jeune fille d'un air surpris.

— C'est vous qui êtes coupable? C'est donc votre amant? dit-il avec mépris.

— Elle est sauvée I pensa mademoiselle de Sancy.

— Votre amant! reprit dédaigneusement M. de Vanderèz.

— Qu'importe? s'écria Franck en saisissant Camille. Si cela vous déplaît, monsieur...

— Cela me plait beaucoup, au contraire I dit avec empressement M. de Vanderèz, dont la jalousie s'apaisait.

Madame de Vanderèz respira.

Cependant il lui restait quelques doutes ; il reprit en regardant mademoiselle de Sancy :

•*- Seulement, je vous prie de sortir avec lui et d'oublier que vous êtes venue ici.

— Ohl monsieur, s'écria Camille, ayez pitié do

elle Tavait dit à M. de Yanderèz, vint pour remmener en Picardie. Elle partit sans revoir Léon, laissant tous ses adieux à sa triste amie. Mais madame de Vanderèz ne put elle-même revoir Léon.

L'amoureux dépareillé s*ennuya bientôt mortellement ; il retourna chez son père, au petit bourg d*Ormoy, à quelques lieues du château du vieux M. de Sancy. Après beaucoup d'obstacles, Léon en arriva à ses fins. Il écrivit à son ami Franck, le priant de venir le voir, mari et marri.

— J'irai peut-être, dit Franck.

Léon Durand revint à Paris pour acheter la corbeille de mariage. Franck y voulut mettre un bracelet.

— Adieu, lui dit Léon, je t'attends en pleine lune de miel.

A son retour à Ormoy, Léon dit à Camille que le bracelet était de Franck.

— Des opales ! dit la jeune fille. Si cela allait me porter malheur!

Cependant on n'avait ni vent ni nouvelles de madame de Vanderèz.

Franck rêvait un soir en regardant la flamme blanche dé sa bougie, quand une musique ravissante lui vint aux oreilles. Jamais musique ne le transporta avec tant

de violence. Il se souleva et tendit la tête vers la chambre voisine, dont il n'était séparé que par une boiserie. La musique, c'était une voix chantante de femme enlevée sur les ailes du piano. Ce duo, d'abord ardent, s'alanguit bientôt, et devint d'une tristesse*décliirante. Franck, pâle, l'œil enflartimé, le cœur palpitant, écoutait avec une singulière avidité. La voix se tut. La main de celle qui chantait retomba sur les touches du piano, et, pendant quelques secondes encore, un son sourd remplit la chambre; enfin le silence succéda à ce dernier soupir de la musique. Franck, trompé par son imagination, pensa que la voix chantait toujours; il croyait toujours l'entendre, tant cette voix avait d'écho dans son cœur.

Il ne s'aperçut que la voix avait cessé de chanter que quand elle reprit un autre chant. C'était la Romanesca, ce vieil air de danse qui jette l'amour dans la danse. Or la chanteuse, sans doute trop attristée, n'acheva point, et vainement, pendant plus d*une heure, Franck écouta encore.

Il se coucha en proie à mille rêves confus : la nuit fut pour lui d'une morne lenteur; le sommeil lui vint par intervalles ; mais à peine dormait-il:, qu'un songe ardent l'éveillait tout à coiip.

Le lendemain la^musique de la veille lui revint à Voreille, ou plutôt au cœur ; mais les bruits du dehors altéraient cette musique, et, quoiqu'il se tint contre la boiserie, il ne put rien distinguer, il ne saisit que des ^ons confus. Il retomba dans ses rêves, dans les abîmes cle son âme ; il demeura longtemps en contemplation

134 L^AMOUA^

devant les fleurs d'or épanouies sur la boiserie; ses yeux ne voyaient que des formes immobiles, mais son imagination s'emplissait de formes agitées : c'était madame de Yandercz qui passait tristement dans les vapeurs du fond ; c'était la vieille mère endormie ; c'était mademoiselle de Sancy se jetant à ses pieds ; enfin c'était la chanteuse, dont un sanglot brisait la voix. Poursuivi par toutes ces apparitions, il se laissait aller sans résistance au cours de ses flottantes rêveries. Après avoir longtemps rêvé, il se mit à réfléchir, et remarqua qu'avant son voyage à Bade il n'avait jamais entdndu de musique dans la chambre voisine.

Son domestique lui apprit qu'en son absence un homme et trois femmes étaient venus s'installer presque mystérieusement dans l'appartement voisin , qui avait des sorties dans les deux escaliers de la maison. Comme Franck, impatient, faisait mille demandes, le domestique lui dit en souriant avec fatuité qu'il en saurait davantage dans quelques jours.

— Car, ajouta-t-il, la femme de chambre ne me déplaît pas.

Hormis Franck, tout le monde se fût douté que sa voisine était madame de Vanderèz ; mais l'amour n'est' pas aveugle poiir rien.

Un soir, en rentrant, il fut trqs-surpris de voir son domestique et la femme de chambre de madame de Vanderèz chanter le duo de Roméo et Juliette en face l'un de l'autre.

— Nous ne vous attendions pas sitôt, dit le domestique; mais je voulais savoir...

GOMME IL EST rss^

Franck renvoya cet homme, et demanda à la femme de chambre, en la magnétisant avec sa bourse, où était son maître. La femme de chambre lui apprit que M. de Vanderèz était à Marseille, et que, depuis son départ, madame de Vanderèz restait emprisonnée dans l'appartement voisin, ayant pour garde la vieille mère, qui la veillait de très-près.

Le jaloux ne se doutait guère qu'il avait conduit sa femme sous le toit de Franck.

La femme de chambre, de plus en plus magnétisée par Franck, lui fit espérer que le soir même, aussitôt la vieille mère endormie, elle* viendrait lui ouvrir la porte; mais ce soir-là Franck attendit vainement. Dans son désir de voir madame de Vanderèz, il aurait volontiers brisé la boiserie qui le séparait d*elle. Le lendemain, son cœur se consuma encore dans Tatlente. Enfin, dans la soirée, la femme de chambre vint l'avertir que la vieille mère dormait. 11 suivit cette fille vers la chambre où se tenait toujours madame de Vanderèz. La soubrette lui recommanda le silence sur son stratagème.

— Madame, dit-elle d'une ^oîx feible en se détournant pour que Franck passât, monsieur a foreé la con-

signe.

Madame de Vanderèz pâlit et pencha la tête sans pouvoir parler ; la femme de chambre sortit aussitôt, et Franck, après avoir entrevu la figure endormie de la vieille mère, se jeta aux genoux de Caroline, et lui toucha la main du bout de ses lèvres.

— Qui vous amène, monsieur? dit-elle avec contrainte.

135 rAMOUH

Franck lessi les yeux et lui dévoila son âme dans un regard ; puis, d'une voix qui venait du cœur, il lui dit :

— Je vous aime, madame.

— Hélas t murmura-t-elle avec toute sa candeur, je vous aime aussi ; mais Dieu nous a séparés dans la vie, et nous ne pouvons nous voir sans être coupables. Laissez-moi seule, monsieur ; gardez-vous de revenir, car je serais perdue : mon esclavage est adouci par votre souvenir, qui est le soleil pour le pauvre prisonpier. Laissez le prisonnier dans les fers, il ne craint pas les reproches du monde ; il n'est tourmenté que par son geôlier; laissez-moi seule avec ma douleur. U y a des douleurs qui consolent.

Franck demeurait silencieusement incliné devant madame de Yanderèz, tout rayonnant d'un divin amour.

Cette entrevue dora à peine une heure : Caroline pria d'abord, et finit par supplier Franck de partir.

— Madame, lui dit-il en lui ressaisissant la' main, avant de vous quitter sans espérance de vous revoir, je vais vous demander une grâce que vous pouvez m' accorde!* sans trahir vos devoirs.

— Je vous accorde cette srâce, dit avec empressement madlame de Yanderèz, qui voulut donner àFranck une preuve de sa confiance en lui.

— Eh bien, madame, voici ce que je vous demande. Je demeure en votre voisinage ; ma chambre n'est séparée de la vôtre que par une boiserie qui ne m'empêche pas de vous entendre. Tous les jours, depuis votre arrivée en cette maison, j'ai la joie de tous en-

tendre chanter dans les après-midi : promettez-moi de chanter toujours.

— Toujours, monsieur I dit Caroline en souriant ; dites plutôt jamais !

— - Madame, je passerais à vous écouter ma vie en ce monde et dans Tautre. Promettez-moi de chanter longtemps vos hymnes de tristesse : au moins pendant une heure des jours qui me semblent si longs, je pourrai m'imaginer que je ne serai pas seul.

— Vous avez ma promesse, dit madame de Yanderèz en ouvrant la porte. Adieu.

Franck sortit en lui laissant son âme dans un regard.

Madame de Yanderèz chanta les jours suivants, comme elle avait chanté les jours passes. f*ranck Fécoutait tantôt avec d'ineffables ravissements, tantôt avec de sombres tristesses. Les chants étaient toujours des hymnes de douleur; s'il lui arrivait d'essayer une note plus gaie, un sanglot l'arrêtait soudain. Cette heure de chant était douce pour tous deux, tous deux l'attendaient avec ardeur, ou s'en souvenaient avec délices; car c'était une heure toute pleine d'amour : alors ils se voyaient, et leurs ftmes, réunies dans la même extase ou dans la même ivresse, s'élevaient ensemble au ciel des amoureux.

Mai$ un jour l'heure 4*amour passa, et inadame de Yanderèz ne chanta pas. Franck attendit le )eQ46ii^âhi avec angoisses, ^ mad£i):pe de Yanderèz ne chanta pas plus que la veille. Dans son chagrin» dans son ennui, Franck, depuis; longtemps atteint, tomba malade; il fit transporter son Ut contre la porte m^gique^ et se laissa indolemment abattre par la maladie sans essayer d'y résister. Compe en ce temps fatal oiî le suicide couvrait Paris de sa robe noire, nu mauvais ange secouait sur lui mille idées lugubres ; Ff a^nck avait repoussé le suicide ; mais il voyais venir la mort avec une joie farouche. Il était d'ailleurs trop dégoûté de la médecine pour avoir recours au médecin.

Un jour, s'imaginant qu'il n'avait que peu de temps à vivre, il écrivit à madame de Yanderèz qu'il allait mourir, et qu'à l'heure de la mort son âme inapaisée serait à jamais ravie d'entendre encore sa voix. Il priait la femme la plus aimée de son cœur de chanter une dernière fois.

Sa ^arde parvint à remettre la lettre entre les mains de la femme de chambre. L'heure venue, il n'entendit pas chanter ; il se traina à la fenêtre et vit madarne 4e Yanderèz monter en voiture. Elle était malade ellemême et s'appuyait toute chancelante sur le bras de sa femme de chambre.

A la tombée de la nuit, Franck suivait des yeux mille lugubres images dans le fond bruni de sa cham-' bre, quand madame de Yanderèz apparut devant son lit, conduite par la garde, qui alluma la lampe et sortit.

GOMME IL EST iM

Franck tendit silencieusement la main h madame de Yanderès.

. — Vous êtes malade? murmura-t-elle en s'asseyant sur le fauteuil.

— Oh I madame, soyea bénie ! dit Franck accablé sous sa joife ; soyez bénie, vous qui venez répandre un parfum de votre vie à mon lit de mort.

— Vous êtes un fou, monsieur I on ne meurt pas à votre âge, quand on veut vivre.

— Pourquoi vivre, madame? ah! si j'avais le droit de vous aimer!

Madame de Vanderèz pencha la tête sur son sein.

— Ne parlons pas d'aimer, monsieur, dit-elle. Je ne devais pas vous revoir, mais Tidée de la mort m'a détournée de mon chemin. Je suis malade comme vous, mais moi d'un mal qui me tuera.

La voix de Caroline s'était singulièrement; affaiblie à ces derniers mots.

— Je ne puis rester qu'un instant, monsieur; la mère de M. de Vanderèz me croit enfermée dans ma chambre. Tous les soirs nous avons coutume d'attendre la nuit close pour allumer les bougies ; la mère de M. de Vanderèz passe cette heurevoiléeà se ressouvenir de son vieux temps. Je n'ai que cette heure de liberté, monsieur; j'ai tenté de la passer à mon piano, mais j'ai trop de tristesse quand vient le soir.

Madame de Vanderèz se leva, et, tendant la main à Franck :

— Vivez, monsieur, lui dit-elle.

— Vivre, et ne pas vous voir !

Madame de Yanderèz regarda Franck et sourit d'un sourire d'ange :

— A demain, dit-elle en détournant la tète.

Le lendemain, madame de Yanderèz chanta ; Franck se sentit renaître à la voix aimée.

Et, le soir, quand elle revint dans sa. chambre, il triomphait déjà de la maladie.

Les tristes amoureux se confiaient leurs peines adoucies, quand tout à coup une voix bruyante retentit aa voisinage : c'était la voix de M. de Yanderèz, qui arri* vait de Toulouse, et qui demandait sa femme. Madame de Yanderèz se cacha la tète dans ses mains, et bientôt, laissant tomber ses bras avec désespoir, elle s'écria :

— 0 mon Dieu I vous me punissez ; suis-je donc coupable?

Madame de Yanderèz voulut sortir pour aller se jeter aux pieds du jaloux ; mais Franck la retint de toutes ses faibles forces, iirattacha sur son cœur, et sembla défier du regard M. de Yanderèz, dont la voix bruyante retentissait toujours. Dans sa fureur, M. de Yanderèz outrageait sa mère et torturait sa servante. Une seconde lois la femme de chambre se laissa séduire par une bourse, et peut être aussi par le désir de faire le mal en ayant Tair de faire le bien. M. de Yanderèz sut que sa femme était chez Franck. 11 s'empressa d'y aller; il arriva devaut la porte à l'instant même où le domestique revenait d'une course ; il le suivit et se précipita avec la fureur d'un tigre dans la chambre du malade. A la vue de Franck, dont les bras formaient un collier d'amour à sa

GOMME IL EST Ul

femme, il s'arrêta tout à coup en poussant un cri de rage.

— Ne craignez pas que je vous Tenlève, dit-il à Franck en riant comme un démon ; elle est à tous.

Franck voulut parler; madame de Vanderèz, à demi morte d'épouvante, lui dit à voix faible :

— Franck, on ne défend que les coupables; tie mo défendez pas.

— Je n'ai qu'uiimot à vous dire, reprit M. de Vanderèz en regardant Franck, un seul mot : A demain!

— A demain ! répéta Franck d'une voix ferme. M. de Vanderèz sortit avec dignité.

— Vous ne vous battrez pas, monsieur, dit à Franck madame de Vanderèz <( je vous le défends. D'ailleurs, vous êtes malade.

— Je ne serai point malade pour vous défendre, madame; la vue d'une épée me guérira.

— Faut-il que je tombe à vos genoux? Jurez-moi de ne pas vous battre avec M. de Vanderèz.

— Et mon honneur, madame?

— Il faut m'en faire le sacrifice.

Franck pencha silencieusement la tête; madame de Vanderèz lui prit les mains et les pressa.

— Jurez-moi, sur votre amour, que vous ne vous battrez pas !

Franck ne jurait pas.

— Qu'est-ce donc que l'amour? reprit Caroline.

-^ Oh ! madame, demandez-moi ma vie, demandezmoi de mourir, mais non pas de tuer mon honneur!

-«^L'boâitfiBr! rhonneori ae Tai-je pomt perda pour vous? Franck, ayez pitié de moi; accordez-moi la grâce que je vous demande.

Madame de Yanderèz pressait plus tendrement les mains de Franck; Franck pencha la tète vers elle et lui baisa les cheveux avec ardeur.

Et, comme Caroline le i:epoussait, il lui dit :

— N'êtes-vous pas à moi?

— A vous? murmura avec amertuçae madame de Validerez.

— ^ Oui, madame, à moi par Vamour^ comme vous êtes par le mariage à M. de Vanderèz.

— Ecoutez, monsieur, reprit madame de Vanderèz avec plu» de calme, je ne suis4>as à vous, mais je ne serai plus à M. de Vanderèz : prometlez-moi de ne pas vous battre avec lui, die vous éloigner à jamais de cette maison, et, de mon côté, je vous ferai le serment de quitter M. de Vanderèz. 11 y a longtemps que je pense .

^ à ces terribles choses : le devoir, la révolte, la mort. Je vous demande encore quelque temps pour y penser; mais, par pitié pour moi, ne demeurez pas ici. N'avezvotts pas on pays où vous puissiez m' attendre ou me ire* gretter? Vous m'avez parlé hier de ce village de Picardie oà nous avons tous deux les iaême$ amis» liéon et Camille; allez là, Franck : j'irai.

Lelendeniaîiî, qaand Franck s'éveilla, sa garde lui remît un billet. Madame de Vanderèz avait tracé ces quelques mots au crayon d'une main tremblante :

a Je vais au couvent des Ursulines; le jour de ma a fête, qui sera la fête de la douleur, j'en sortirai pour a mourir ou pour vous aimer. Par pitié, ne vous battez « pas : vous tueriez M. de Vanderèz. On vous attend à « Ormoy : allez-y, de grâce; si j'en ai la force, moi, j'irai ce le 2 novembre. E^ attendant, ce sera presque une « consolation pour mon pauvre cœur de penser que <i vous serez là avec nos amis. A Dieu 1 »

Ce fut avec une douleur infinie que Franck lut ce billet. Pour lui, à cet instant, c'était presque un billet de mort. Le dernier moi^Y adieu, avait un grand A, un grand D, et trois traits à peine visibles. Le grand D fit trembler Franck, qui crut y voir un pressentiment funèbre.

— Hélas I dit-il avec désespoir, elle ira à Dieu. — Si elle meurt, je mourrai aussi, reprit-il en levant les yeux comme pour envoyer ce serment au ciel. Mais ne vais-je pas mourir avant elle?

Franck se battit avec M. de Vanderèz; mais, soumis au dernier vœu de Caroline, il tira en Fair son coup de pistolet.

Avant le duel, il avait mis un peu d'ordre à ses affaires. Le soir, il partit pour aller retrouver, en Picardie, son ami Léon, résolu d'attendre le jour de laïête de Caroline, résolu de mourir s'il ne la revoyait pas. Vous verrez comme il tint ce serment.

Avant son départ, il se présenta au couvent où s'était réfugiée madame de Vanderèz; mais il l'appela en vain pour lui redire adieu. i

11 partit, emportant dans son cœur le plus triste des amours, et sur ses lèvres ardentes l'éternel souvenir du seul baiser qu'il eut pris à Caroline.

A Ormoy, Franck trouva Léon, maire du village, en pleine lune de miel, et presque père de famille. '

Mais, peu de jours après, dans une folle cavalcade avec Franck et des amis^ dé campagne, Léon fit une chute qui ne \h tua pas sur le coup, mais qui ne lui laissa que le temps de faire son testament.

A l'heure de la mort , après quelques heures de di* vagations, il prit la main de Franck et lui dit :

— Je te lègue ma femme; aime-la et protége-la.

Je ne vous peindrai pas la douleur de Camille et de Franck. D'abord ils se désolèrent en silence, ensuite ils se parlèrent de leur peine. Un homme et une femme qui se parlent de leur peine sont bien près de la changer en plaisir.

GOMME IL BST 145

11 fallait liquider la succession déjà embrouillée de Léon Durand. Franck, qui jusque-là n'avait jamais fouille dans le grimoire des chiffres, se mit sérieusement à rœuvre. Le jeune mari s'était un peu ruiné en chevaux et en fêtes. Tout compte fait , on retrouva à grand'peine la moitié des cent mille francs de dot que Camille tenait de son oncle. Franck comprit que la jeune femme allait se trouver presque pauvre : sa sollicitude pour elle s'en accrut encore ; il alla jusqu'à la tendresse pour cette sœur d'infortune.

La maison vendue, Camille et son enfant se retirèrent chez M. de Sancy; Franck, qui, depuis la mort de Léon Durand, habitait une mauvaise chambre de cabaret, parla alors de retourner à Paris. Le vieux marquis, qui l'aimait, le supplia de rester et d'accepter un logis au château. Franck resta par fraternité pour Camille.

Au bout d'un mois, l'ombre de Léon s'éloignait déjà un peu de sa femme et de son ami ; on parlait toujours de lui, mais on y pensait moins. Il y eut cette année-là une belle fin d'automne ; Franck et Camille se promenèrent beaucoup : c'était promener leur douleur. Chaque promenade réveillait en leurs cœurs je no sais quelle poésie vivante qui agitait la jeune veuve jusque dans son sommeil; après avoir longtemps parlé de Léon, ils parlaient un peu de madame de Vanderèz. Franck était noble et beau dans la passion ; il aimait avec la poésie des Allemands et Tesprit des Français; au seul nom de madame de Vanderèz, Fâme lui venait sur les lèvres et dans les yeux. Il confiait son amour à

146 TÂMOUR

Camille r^et la candeur d'un enfant qui se confesse; il Teât confié avec Joie vingt fois par jour : c'était l'avare las de porter son trésor, qui trouve un champ solitaire où il le peut enfouir. L'avare aime à revoir le champ qui renferme son trésor ; amsi Franck aimait souvent à revoir Camille. Et Camille déroba le trésor.

Toutes les paroles d'amour envolées du cœur de Franck comme de blanches colombes allaient au cœur de Camille, qui parfois s'aveuglait, pareille an confesseur qui écoute en frémissant la confession d'une femme. Franck s'aveuglait aussi. Us étaient heureux de se voir, de se pader, de s'entendre, de marcher sur la même heii^e, sous le même rayon de soleil; mais ils croyaient tout simplement se consoler.

Un soir, an fond du petit parc, ils parlèrent deux heiires durant, à l'heure où l'oiseau chante son dernier refrain, sans dire une seule fois le nom de Léon. Camille fut effrayée de cet oubli ; mais, le lendemain, il ne fut pas dit un mot de madame de Vanderèz, et G^ mille en ressentit une joie infinie. La jalousie l'avertit qu'elle aimait Franck comme on n'aime pas un frère.

— J'ai beau me cacher cela à moi-même, dit Franck, j'aime toujours madame de Vanderèz; mais, liélas! j'aime aussi Camille.

Et il cherchait encore à s'aveugler en songeant qu'il aimait surtout la veuve de Léon comme une femme qu'on protège. — Elle est seule, sans fortune, presque sans famille, comment ne pas l'aimer?

Mais il ne disait pas : — Elle est belle, elle est passionnée, elle m'aime, pourquoi ne pas l'adorer?

Franck et Camille s'aimèrent donc. Camille s'éleva sur Fàutel et renversa madame de Vanderèz; Timage de Léon se confondit peu à peu' dans celle de Franck. Pourtant le souvenir désolé de madame de Vanderèz agitait toujours Franck; la pauvre amoureuse se relevait quielqu^is jusqu'à Tautel ; et Tombr^e de Léon venait çà et là glacer le cœur de Camille.

C'est ainsi que, fiottaat; ÇAJtre deux aipours, Franck vijt arrivepr Jie j^^ur ^q la fête de madaçoie de Yajiïderèz ; ce jour-là, cependant, Tancien aoiour reprit toute sa force ettput^ ^^ poésjye. Franck , redev^epu romanesque comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, passa ce jour-là, du matin au soir, sur le bord de la rivière, à deux pas du chemin Vert aboutissant à la grande route de Paris,

Mais il vit le soleil se coucher dans un funèbre lit de nuages avant qu ujae seule voyageuse passât sur ce chemin.

Il attendit encore; le dirai-jeî il se mit à pleurer comme un enfant sans bien savoir pourquoi. La lune se leva au-dessus du bois du Pin-Noir, le vent de novembre s'acharnait après les dernières feuilles des ormes, un cri d'oiseauvde proie retentissait cà et là dans la vallée. La sccue^ comme on voit, était digne du personnage.

148 L'AMOUa

Quelques jours après, Camille vint à lui , une lettre à fa main.

— Une lettre! s'écria-t-il avec effroi.

— Oui, dit Camille, qui cachait à peine sa joie : la lettre d'une femme sage.

Franck saisit la lettre et la dévora d'un regard.

« Ah! ma pauvre amie! que j'étais folle de cKercher

« Pamour où le bonheur n*était pas! Quel vertige et

ce quel égarement! Dieu m'a touche le co^ur et ouvert

<c les yeux. Je suis retournée à M. de Vanderèz, qui m'a

a accueillie comme une sœur, comme une sœur qui se

« repent. Tout est pardonné, tout est donc fini. Le

a plus beau côté de l'amour, c'est le sacrifice : je vais

a m'y réfugier de tout mon cœur. Adieu! que tout soit

« oublié. .

t( Caroline de Yakderèz. j»

— Vous voyez, monsieur, dit Camille, qu'on ne va pas au couvent pour rien : la religion a des consolations divines.

Franck fut cruellement blessé au cœur par la lettre de madame de Vanderèz. — Pas un mot pour moi, se disait-il en lui-même, pour moi qui ai pleuré hier pendant deux heures! Que tout soit oublié! dit-elle. Oui, que tout soit oublié! Dès aujourd'hui je ferme mon

COMMB IL BST 149

cœur â toutes les folles rftveries de cet amour roma* nesque; j'en chasse tous les souvenirs qui. m'ont si triplement charmé. Nous verrons qui des deux oubliera le dernier.

L'amour est toujours aveugle : Franck finit par crcHre qu'il n'avait jamais aimé madame de Yanderèz comme il aimait Camille; des idées de mariage vinrent malgré lui passer dans ses rêves. A la fin de l'hiver, le meax ÏL de Sancy étant tombé en paralysie, les idées de mariage s'enracinèrent de plus eti plus dans Fesprit de FrandL : Camille allait être seule ; le marquis mort, il ne pouvait rester près d'elle. Il se hasarda de parler mariage à Camille, qui ne put s'empêcher d'être de son avis.

Le mariage eut lieu à la fin de la saison. Peu de temps avant la cérémonie, Franck fit un voyage à Pa« ris sans s'inquiéter de madame de Vanderèz. Il n'en avait plus de nouvelles depuis six mois, Camille n'ayant pas, on devine pourquoi, répondu longtemps aux lettres de sa pauvre amie.

Nous avons trop peu sujvi madame de Vanderèz. Au couvent, elle avait prié Dieu ; à force de prier Dieu, elle avait presque éteint dans son cœur les passions profanes ; elle avait pardonné à M. de Vanderèz ses co-

i50 t^AUODR

tères et sa jalousie; ellér était retournée à liii, tAsignée âr tous 169 sacrificèsf pour Texpiation de ses égaremmts^ Cepfëndaitt Frarnck était toujours dans son eœiir; itais elle enchainait/Son cœur dans le devoir. L'hiver se piassA ainsi. Fféias! avec le printemps Tamour rebette refleurit dans son âme : elle eut beau prier et pfeurer ! Elle commença à vitre plus solitaire; elle se plaignit à M. di Yanderèz, d'un mal imaginaire. Comme elle gardait |]^onr lui parler nri doux sourire, qu'il prenait pour de Tamour, mais qui n'était que de la résignation ^ il reÉ*pectfl ses désirs dé solitude. Dès qu'elle se fil plus libre, elle s'abandonna au premier rêve venu ; peu à peu elle feuilleta en tremblant le doux et triste roman du passé, elle redevint l'esclave de son cœur. Un soir qu'elle était seule devant son piano ,• elle regarda autour d'elle comme un coupable qui ta commettre une mauvslise action; elle hasarda, toiite pâle et tout effarée, ses doigts sur les touches; elle écoula avec la joie du délire : elle joua la Romanesca ^ qu'elle n'avait osé jouer depuis un an. Je vous dirais mal avec quelle douloureuse émotion elle joua ce vieil air si gai et si mélancolique ; elle s'était étrangement animée dès le début, son cœur battait avec violence, ses yeux versaient des larmes.

— Franck! où es-tu? où es-tu? s'écria- t-elle en laissant tomber ses bras et en levant ses yeux au ciel.

M. de Tanderèz entra à cet instant dans la chambre de sa femme!

— Qu as-tu done? J'ai entendu deri sanglota.

— j'd, monsieuih, que je suis indigne de vous.

COMHB IL EST m

Chà^^nvâ dé éetàe mâisen, car mon etAût n'y est pas.

II n'en fallait pas tant pour exaspérer M. de Yanderèz. Il saisit la main de sa femme et Tentraina Tiolem* ment en criant comme un fou r

•i— Allez, allez, madame! allei, ou je vous tilc!

— Tuez-moi, dit madame de Vandel'èz, qui nfe savait où aller.

Elle quitta pour la dernière fois le toit conjugal, appelant la mort de toute son âme. Elle alla, accompagnée de sa femme de chambre, passer la nuit chez là mère de M. de Vanderèz. Grâce au dévouement aveugle de sa femme de chambre, elle parvint le lendemain à réunir assez d'opium pour s'empoisonner.

— Encore si Franck était là I dit-elle en regardant ie flacon d'opiuria.

Par pressentiment^ madame de Vanderèz le croyait toujours à Ormoy. La femme de chanibre alla à l'ancienne maison de Franck pour savoir sa nouvelle de- » meure. On répondit qu'on n'avait plus de ses nouvelles; il avait cédé ses meubles à un créancier, mais on pensait qu'il était encore en Picardie.

Madame de Vanderèz partit pour la Picardie.

Un jour que Franck se promenait dans un petit bois d^nt il avait fait un parc, le garde champêtre vint à

153 L'AMODR

lui avec mystère et lui remit un billet. Il pâlit et chancela comme s'il allait mourir.

— C'est de madame de Vanderèz, pensart-il. Et il lut d'un œil égaré :

<x Adieu donci je vais mourir : je suis déjà morte à m demi. Je voulais vous cacher ma mort; mais parce donnez-moi cette dernière faiblesse. Je suis venue a mourir près de vous; mais, hélas I loin de votre a cœur... Je ne dois p^s me plaindre : je suis punie a par où j'ai péché. Adieu donc!... Mais non, j'ai été « seule en ce monde, je serai seule au ciel !.. . »

— Où est cette femme? demanda Franck tout bou- . leversé.

— A Tauberge de la Croix-Rouge, là-bas sur la route d'Amiens, dit le garde champêtre.

— Ne dites pas un mot ! reprit Franck en payant le messager.

Il retourna >à la maison, sella lui-même son cheval et courut à l'auberge de la Croix-Rouge. A son arrivée, il y régnait un grand désordre. Il n'osa interroger personne; il entra dans une arrière-salle, à la suite d'un médecin qui venait d'arriver aussi. R alla tomber sur le Ut sans rien voir et sans rien entendre :

— Ahl mon Dieu I s'écria-t-il.

11 ne dit pas un mot de plus. Il prit la main de la morte et y appuya ses lèvres.

— « Cette femme est empoisonnée! dit le médecin.

— Ma foi, dit l'aubergiste, je n'en ai rien compris.

Elle est descendue hier ici au passage de la diligence ; le soir, elle a été jusqu'à Ormoy, d'où elle est bientôt revenue en pleurant ; elle a pleuré toute la nuit, mais je n'y pouvais rien.

— Vous n'avez pas surpris quelque fiole? elle ne vous a pas demandé d'arsenic?

— Ne cherchez pas tant, dit Franck, tout égaré par la douleur, c'est moi qui l'ai tuée !

Madame de Vandercz fut enterrée dans le petit cimetière de Sancy, non loin du château, près de la haie, à l'ombre d'un saule à demi brisé.

Dans la belle saison, Camille, suivie de deux jolis enfants, va de temps en temps, sur le soir, rêver à sa pauvre amie, tout eu cueillant l'herbe funèbre qui couvre sa cendre.

Franck va aussi vivre sur cette fosse; mais il y va la nuit, au retour de la chasse et de la promenade; il y va en silence et en mystère, comme à un triste rendezvous.

Le dirai-je? aujourd'hui qu'il est un peu fatigué de la vie agreste, aujourd'hui qu'il ne trouve plus guère à bâtir ni à planter, il rouvre son cœur au souvenir et repasse avec une joie douloureuse dans le printemps de sa vie.

154 L*AMOnR GOMME IL EST

Et^ èroyez4e bien, la plus aimée de tes deux femmes qu'il a adorées, c'est celle qui est morte. La tombe a une poésie fimèbre et attrayante. Si Franck aime Camille avec un sourire, il aime madame de Van*» derèz avec une larme.

J'ai remarqué celte pensée un peu allemande dans une lettre de Franck :

' U amour heureux écrit son.fiistoire en prose ^ d coté des comptes de la cuisinière, Lamour malheureux chante ses poèmes dans les solitudes, et fait pleurer de ses larmes le ciel et la terre, les forêts et les torrents.

hm III *»>••« il I * !>*■

YII

L'ARBRE DE LA SCIENCE

Charron, dans son beau livré de la Sagesse, que nous devrions lire un peu tous tant que nous sommes^, a écrit ceci :

«r Pour ce que Tamour est une passion violente en* semble et piperesse, il se faut remparer contre elle, et se garder de ses appâts ; plus elU vous mignarde, plus deffions-nous-en ; car elle nous veult embrasser pour nous estrangler, et nous appaste de miel pour nous saoule de fiel. D

n faut bien dire que Charron a écrit ces lignes après être revenu du pays des passions ; toujours est-il que madame Emile de. Girardin a pris Charron pour point de départ. L'opinion de madame Emile de Girardin en matière d'amour est trop précieuse à recueillir pour que nous ne l'imprimions pas «ici, car nul n*0Wit plus qu'elle Vetpf it du cœur.

i56 l'AMOUR

a Être aimé, c'est vivre de tourments, c'est errer dans un désert sans bornes avec un aveugle pour guide ; c'est trembler à chaque pas, et trembler pour ce qu'on aime ; c'est avoir un juge malveillant et faible dont les conseils intéressés vous égarent , qui ne connaît ni ses défauts ni les vôtres, et qui vous reproche toutes vos belles qualités, parce que ce sont elles qui vous font, souffrir ; c'est avoir un ennemi peiiide qui a le secret de votre faiblesse, qui vous reproche comme des crimes toutes vos plus nobles actions, et qui s'arme contre vous, dans sa hame factice, de vos confidences et de vos aveux ; c'est avoir pour allié un traître, un adversaire implacable, qui lutte sans cesse secrètement contre vous, épiant toutes ^os pensées; c'e$t installer dans sa demeure le plus terr^)lé de tous les espionnages : celui de l'esclave révolté.

«Pourquoi donc cette femme, si Spirituelle, si amusante, est-^lle maintenant toujours triste et inquiète? — Parce qu'elle est aimée. — Pourquoi donc cette autre jeune femme, qui était si élégante, si coquette, qui donnait la mode, qu'on voyait briller dans toutes les fêtes, cachée maintenant sous de longs voiles, sous de lourdes éloiîes, est-elle froide et mauâsade pour tout le monde? — Parce qu'elle est aimée. — Pourquoi cette femme, dont la voix est si belle et qui chantait si bien, ne chante-t-elle plus? — Parce qu'elle est aimée. Et cependant c'est pour sa voix qu'on Ta aimée.

« U amour embellit la vie ; quand on aime^ le ciel semble plus beau, Vonde a plus de fraîcheur, le sol&l a plus d'éclaty les oiseaux ont un plus doux ramage^

Où donc les poètes ont-ils trouvé cela? Quand on aime, au contraire, on ne voit que l'objet aimé ; s'il n'est pas là, on ne voit rien, on n'entend rien, on le regrette «t on Tattei^d ; s'il est là, on ne voit que lui, on ne pense qu*à lui, et peu importe alors, vraiment, que le ciel soit pur, que l'onde soit claire et que les oiseaus chantent bien.

, a N'est-ce pas, au contraire, l'amour qui vient lui seul gâter tous les autres plaisirs? Croyez- vous, par exemple, que deux êtres qui s'aiment, le jour où ils sont mécontents l'un de l'autre... et plus on s'aime et plus on est facile à mécontenter... soient très-sensibles aux beautés d'un site agréable et champêtre? Croyezvous que le dilettante, jadis le plus passionné, écoute avec le même délire son air favori quand une pensée jalouse le préoccupe? Croyez-vous qu'une femme s'amuse d'une conversation spirituelle quand celui qu'elle aime n'y veut point prendre part? Est-il une admiration que l'amour permette? est-il un autre amour qu'il laisse même végéter auprès de lui ? L'amour divin, l'amour filial, l'amour maternel lui-môme, Tamour du pays, l'amour des arts, l'amour de la nature, il détruit tout, il fait la solitude autour de vous. Donc, être aimée, c'est être isolée, dépouillée, dépossédée, dévalisée. C'est perdre en un jour ses affections, ses talents, sa valeur, sa personnalité, sa volonté, son passé, son avenir; en un mot, touti »

Oui, c'est tout perdre, mais en même temps c'est tout gagner.

Qui perd gagne.

i60 L^AMOUR

danse I quelle insouciance de ce monde et de l'autre I Eh bien, le croiriez-vous? Aurore s'est retirée du monde. Elle est morte en chantant. Elle allait de temps en temps à Thôjpital, cette bonne fille, pour qui vous auriez donné tout au monde, c'est-à-dire un souper d'un louis. Elle est morte à Vhôpital. Là, déjà toute prête à aller scandaliser les anges au paradis, elle a chanté dans son délire :

Nous sommes les passions, les folles passions^ qui vont comme des cavales sauvages, emportées par les joies du cœur çt des lèvres.

Le inonde est à nous quand nous jetons nos pieds légers sur le sable d*or de la Gloserie des Lîlas ou du Château des Fleurs. Quelles galantes prouesses et quels doux battements de cœur quand nous galopons en penchant la tète contre la joue brûlante de quelque étudiant qui vient à notre école !

On appelle cela le chemin de Thôpital ? L^hôpital, c^est le chemin de la mort ; eh bien, c^est 'encore un privilège de mourir à vingt ans, quand le cœur a donné sa dernière fête, quand le pied a jeté sa dernière patarafe.

ÏV

Au moins, quand le carabin me portera sur la table de marbre noir, il dira pour oraison funèbre : <x La belle fille ! elle a vingt ans ! C'est Tamour qui Ta tuée. »

Et, pendant qu'il taillera mon bras et ma jambe, mon sein do marbre, où lui-même peut-être s'est endormi, — quand c'était un sein de plumes, de neiges et de roses, — mon âme s'envolera avec les regreits du carabin.

COMMB IL EST i6i

Contradiction des contradictions I contradictions du cœur et contradictions de l'esprit, fragilité des sentiments et fragilité des croyances; Thistoire de Mirabeau n est que le sévère enseignement des fragilités humaines. Mirabeau se passionne et se marie; bientôt il se passionne encore et prend une maîtresse. S'il faut Ten croire, c'est là sa Traie femme; il fuit la première et enlève Tautre. Sa femme a des enfants, que lui importe? Sa maîtresse a des enfants, que lui importe encore? n ne s'inquiète pas plus des berceaux que des nids d'hirondelles qu'il a vu bâtir à sa fenêtre. Cependant on le condamne pour rapt, il est décapité en effigie, il s'enfuit en Hollande avec sa chère Sophie. En Hollande, c'est le pays des libres penseurs et des libres amours I Cependant la France indignée a le bras assez long pour saisir Mirabeau et Sophie : elle jette Mirabeau au donjon de Yincennes, elle jette Sophie dans un couvent du Jura. Mirabeau pleure comme un tigre à qui on a arraché sa tigresse; il s'abreuve de ses larmes, il s'enivre de toutes les sombres poésies de la colère et de la passion ; il écrit à Sophie des lettres qui sont des livres, tant elles ont la chaude éloquence du cœur, et des livres qui sont des lettres encore, tant ils respirent les passions sauvages de l'alcôve. De son côté, Sophie appuie ses lèvres brûlantes sur le marbre des autels. Elle étreint dans ses bras irrités le crucifix d'argent. Mais tout à coup Mirabeau est libre, — et libre aussi est sa maîtresse. — Et vous savez ce qu'ils font

i62 L'AMOUR

de leur liberté : Mirabeau va droit à sa femme, Sophie va droit à un autre amour.

Strâbon a dît : Les poëtes n'ont que la fable avec eux, les philosophes ont la vérité. *

Mais la fable n'cst-elle pas la vérité habillée de toutes les splendeurs de la poésie?

La femme est-elle moins femme parce qu'elle a une îobe?

L'amour est le souvenir d'une vie antérieure et le pressentiment d'une vie future. Le poète a eu raison de dire :

L'amour I songe charmant du sommeil de la vie.

Jean-Jacques n'a signé qu'un beau roman : celui de sa jeunesse.

Les romans qu'il n'a pas vécus ne sont pas si dangereux que le croyait ce beau déclamateur. C'est dû roman de sa jeunesse qu'il aurait dû dire : c^Toute fille qui ouvrira ce livre sera perdue. » Quant à la Nouvelle Héloise^ ella ne perdra que les filles des profbsseuFS de rhétorique. U n'y a pas de nouvelle Héloïse, il y ft Tarteienne Héloïse, dont un seul cri trahit plus les gi^andeurs éternelles de la passion que tous les bavardages démette précieuse ridicule qui s'appelle Julie d'Étanges.

GOMME IL EST m

L'amour met de jour en jour plus d*eau dans son vin. Il faut vouer à Texécralion de la postérité le nom de celui qui le premier a commis ce baptême sacrilège de Feau et du vin. Pline dit que ce fut Staphilus^ Athénée aiBrme que ce fut Amphytion-; qu'ils soient maudits tous les deux ! Le divin Homère aimait le vin pur, comme s'il eût planté lui-môme la vigne. Ne déerit-il pas la coupe de Nestor avec autant de poésie que le bouclier d*Achille? Mais c'en est fait, les dieux s'en vont, le vin fe'en va; on ne sait plus boire, voilà pourquoi la vigne est malade. La coupe de Nestor n'est plus qu'une cruche. Et tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin elle s'emplit d'eau.'

J'ai pipé hier dans un poëte classique un beau vers qui pourrait être signé par le plus passionné des poètes romantiques :

C'est moi qui te dois tout, puisque d'est moi qui Taime.

Qui croirait que ce vers est un vers de celui-là^ qui passe pour n'avoir jamais aimé, de M. de Voltaire, pour appeler Tesprit par son nom?

On ne croit pas plus aui amours de théâtre (!|u'aux soupers de carton servis sûr la scène. Là tbrêt de Bosa-

linde est une forêt de papier peint, le balcon de Ju^ liette n'est jamais escaladé que par le machiniste.

0 Léa! nous chantions le nocturne duo,- ' Sous l'arbre des forêts bleuâtres;

J'ai trouvé mon balcon, tout comme Roméo, Mais c'est le balcon des théâtres.

Tout est dît! le bonheur est enfui pour toujours ;

' Et mon cœur vivra solitaire.

A tous les monuments ruinés de mes jours J'ai cueiltî la pariétaire.

Amour, doux arc-en^ciel de mon ciel orageul.

Illusion évanouie, Ceinture de Vénus, Thorizon nuageux

Éteint ton prisme dans la pluie!

Je ne dirai jamais les maux que j'ai soufferts

Devant votre beauté, madame ; Car j'ai fait avec vous ma descente aux Enfers,

Et les Enfers brûlent mon âme.

0 lâcheté du cœyr! ô fragile raison !

Pour retrouver ma poésie, Je n'ai qu'à vous briser, portes de ma pnson !

Mais j'aime mieux ma frénésie.

Ils n'ont jamais aimé, ceux-là qui n'aiment plus!

11 est temps d'arracher ton masque, 0 syrène aux yeux verts, qui viens avec le flux

Et qui nous prends i}ans k bourrasque !

Oui, tu m'as emporté jusques en pleine mer;

Mais tes bras n'étaient qu'une tombe, Car ta férocité me jette au flot amer.

Et sans toi, cruelle, je tombe. /

4|St tu Tas en riant à tous les horizons.

Lèvre de feu, cœur de statue, Et d^autres pas^sagers sont pris à tes chansons, * Pendant que ton amour me tue.

Maïs quelle est ma folie î Est-ce qu'il faut briser

L'amphore quand on n'est plus ivre?

Non, qu'un autre à son tour y vienne aussi puiser «

Le mal d'aimer, le mal de vivre.

Mon âme, c'est la vigne où ton soleil a lui,

Quand mes pleurs tombaient en rosée; "Ha vigne jeune encore est brûlée aujourd'hui

Et ma soif est inapaisée.

Mais toi, ma vendangeuse aux caprices mordants.

Dont la serpe d'or chante et coupe; Les grappes de ma vigne, ô Léa ! sous tes dents, • Saignent encore dans ta coupe.

Léa, tu m'as donné la mort avec l'amour ;

Mon cœur a vécu de tes charmes ; Mais tu viens t'y nourrir, femme, démon, vautour :

Tu bois mon sang, tu bois mes larmes.

Léa, Léa, pourquoi déchirer le roman

 la page la plus humaine !

Toi-même tu pleurais. — Larmes de caïman !

Je te reconnais, Gélimène !

Oui, je te reconnais à ton rire moqueur.

Quand ta ceinture est rcnouce !

Le spectacle est fini ! — le drame de mon cœur. ,

Ta comédie est bien jouée !

Le poêle se trompe. Quel que soit le décor, le cœur

de la femme est toujours le cœur de là femme :

l'enfer avec les sept péchés mortels, le paradis avec les sept sacremeats.

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