LES PSAUMES DE LA PÉNITENCE
Le lendemain, vers midi, Henri Thomé retourna à la prison. 11 était plus agité et plus pâle encore (jue la veille quand il entra dans la cellule de la belle prisonnière. Cependant il fut plus maître de lui ; dans le désir de pénétrer un peu le secret d'une si grande infortune, il promena sur ce qui l'entourait un regard scrutateur, tout en parlant sans trop de suite des ennuis mortels de
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la prison quand le ciel d'avril, resplcndysant de soleil, convie aux joies de la terre toutes les pauvres créatures humaines. La cellule était quatre à cinq fois grande comme un tombeau ; sur les murailles humides rien qui pût distraire le regard et le tromper sur l'horizon; sur les dalles rayées rien pour préserver des pieds délicats. Il n'y avait pour tout ameublement qu'un Ut étroit et dur, une chaise longue toute dépaillée, une petite table de chêne noir, un métier à tapisserie, une cruche, quelques livres de piété, quelques chiffons, un petit pot ébréché en porcelaine où la prisonnière cultivait des violettes ; enfin, pour consoler un peu de cette misère et de ce délaissement, un petit miroir à cadre gothique : c'était l'araignée de Pélisson. Pour éclairer tout cela, il ne venait dans la cellule qu'un peu de lumière affaiblie par le grillage d'une étroite lucarne qui laissait à peine deviner le ciel.
— Vous ne resterez pas ici, dit Henri Thomé indigné du supplice de la prisonnière ; vous ne pouvez y vivre un an.
— Il y a onze ans que j'y suis, dit-elle avec une triste et douce résignation.
— Onze ans ! reprit Henri tout pâle et tout chancelant, comme s'il eût reçu un coup dans le cœur.
— Mais qu'importe? reprit la prisonnière, je suis condamnée à y mourir. Hélas! la mort elle-même me ;?'epoussc de son sein.
* Elle r.rit, comme la veille, un livre de prières, un refuge pour sa douleur.
— Ceux qui vous ont condamnée à ce supplice sont
des barbares, madame. Il n'y a qii'mic vengean'cc odieuse...
— De grâce, monsieur, ne parlons pas du passé ; je ne dois élre pour vous qu'une prisonnière malade; ne cherchez pas au delà.
— Vous élioz bien jeune, madame, il y a onze ans !
— J'avais vingl-deux ans.
— Quoi ! les beaux jours de la vie auront passe pour vous dans cette horrible solitude! vous aurez vécu loin des joies adorables de la jeunesse ! pas un cœur qui soit venu consoler le vôtre !
La prisonnière n'écoutait plus Henri, du moins elle s'efforçait de lire les psaumes de la pénitence. 11 respecta son silence et sortit. En passant devant le geôlier, il demanda à cet homme ce qu'on disait à Sainte-Pélagie de la belle prisonnière. Le geôlier répondit qu'on ne connaissait d'elle que son nom de baptême Marie; qu'elle était enfermée là et surveillée par un homme noir des pieds à la tête ; que c'était uue pauvre femme très-résignée, qui pleurait toujours, mais qui ne se plaignait jamais.
Henri allait s'éloigner sur ces vagues indications, quand le geôlier ajouta :
— J'oubliais de vous dire qu'il est venu plusieurs gentilshommes en carrosse qui m'ont offert chacun plus de cent écus pour la voir un instant. J'ai toujours rc- (usé. H y en a un surtout qui était tiès-pressanl : celuilà aurait fait ma fortune si j'avais voulu donner à la prisonnière la clef des champs.
Aussitôt qu'il fut rentré, Henri alla trouver le cha-
noine, qui lisait son bréviaire dans un coin de la chambre.
— Mon oncle, j'attends de votre amitié quelques mots sur l'histoire de la prisonnière qui s'appelle Marie. Médecin du corps, il faut que je sache ce qui se passe et ce qui s'est passé dans l'âme.
— Mon enfant, je ne dirai qu'à Dieu ce que le confesseur a entendu ici-bas ; d'ailleurs, dès que j'ai absous un pécheur, j'oublie ses crimes. Il n'appartient qu'au Très-Haut de les enregistrer dans le grand livre du jugement dernier.
— Ah ! mon oncle, vous n*avez pas oublié ce que vous a confié Marie.
— Ecoute, mon enfant, ne parlons jamais de cette femme ; oublions ses crimes, aujourd'hui qu'elle a versé les larmes de la pénitence.
Comme le chanoine, en disant ces mots, regardait son neveu, il fut surpris de sa pâleur, de son inquiétude, du feu étrange que jetait son regard.
— Qu'ai-je fait, imprudent? se dit l'abbé Le Blanc eji songeant à la beauté fatale de la prisonnière ; si jamais ce pauvre garçon allait se laisser prejidre aussi, comme tous ceux qui oui vu cette femme! — Mon ami, reprit-il tout haut, cette femme est un abimc profond et ténébreux que je n'ai jamais regardé qu'avec effroi. Il faut la plaindre en passant, mais craindre le vertige : le crime a égaré plus d'un jeune cœur. J'oubliais de te dire que nous avons là une lettre précieuse qui t'attend.
— Une lettre de ma mère 1 dit Henri en brisant le cachet.
Il lut avec une ardeur filiale, mais pourtant d'un cœur distrait. Cette lettre exhalait une tendresse maternelle si touchante, un parfum de famille si pur, que pendant quelques minutes il rougit de sa folle passion pour une criminelle. Il vit apparaître Marie sous des traits moins doux, en face de sa mère qui était un modèle de vertu chrétienne; mais peu à peu le démon reprit son empire dans ce cœur déjà égaré.
Le soir, quand il fut seul, il lui sembla qu'il y avait un siècle qu'il n'était allé voir la prisonnière; il fut presque effrayé de cette passion naissante qui avait déjà tout de prise sur lui. Il tomba agenouillé, quoiquMl eût perdu l'habitude de prier; il chercha à rappeler le souvenir de sa mère.
— 0 mon Dieu ! ô ma mère ! délivrez-moi de celte femme! — mais au même instant: — 0 mon Dieu! reprit-il avec des larmes, délivrez la pauvre prisonnière !
Loin de lutter encore, il se laissa aller avec une amère volupté à ce funèbre amour qui n'avait pour horizon que les murailles d'une cellule ou plutôt les fantômes d'un crime. Mais l'amour nous met toujours ses ma:'.is sur les yeux. Henri ne voyait dans la condamnée qu'une belle femme de haute naissance, dans toute la m^gio^ de l'infortune et des larmes. D'ailleurs, s'i: venait à penser aux crimes de Marie, loin de se révolter contre lui même, il s'attendrissait encore, il descendait plus avant dans l'abîme. L'amour n'est-il pas un incendie que l'orage môme attise?