GAZETTE DU TEMPS
Le passage suivant, qui est un vrai chapitre de cette histoire, est [)ris dans les Lettres Galantes publiées à Amsterdam en 1684.
Février.
Vou^^ savez, madame, toute Thistoirc de ce procureur au parleinem qui s'est si outiageusemont vengé de sa femme. Cette histoire n'est pas finie encore. Tout Paris parle d'une scène nocturne qui vient de se passer dans le cabinet du procureur. En vérité, cela me fait presque croire aux événements surnaturels, moi qui suis loin d'être un esprit fort. Figurez-vous donc que notre
homme, en tram de mourir depuis nombre d*annécs, était seul à onze heures et demie du soir, tout préoccupé de son testament. Tout le monde dormait dans sa maison, mais lui ne dort jamais, il attend qu'il soit mort pour cela. Il mourra sans regret des plaisirs •d'ici-bas. car le pauvre homme a marché dans un cliemin semé de pierres-, seulement il craint qu'on ne pardonne à sa femme aussitôt qu'il ne sera plus là : voilà sa désolation. C'est pourquoi il fait testament sur testament, où il lègue, entre autres belles et bonnes choses, sa vengeance à sa famille, à ses amis et à ses enfants. Or donc, l'autre soir, il était, comme de coutume, à bien reviser toutes les phrases de son testament ou de son codicille ; il venait d'ajouter une recommandation en bonne forme à ses enfants, afin de bien maudire leur mère; tout d'un coup il entend un bruit sourd, comme un bruit de revenant; il lève les yeux : que voit-il devant lui? sa femme, la belle Marie de Joysel, qui languit depuis une douzaine d'années aux Madelonuettes et à Sainte-Pélagie. S'il fut effrayé de cette étrange apparition, vous devez bien le croire. Il veut crier, mais sa femme saisit un poignard dans son sein, s'élance vers lui comme une furie vengeresse... Notre pauvre procureur tomba frappé, mais surtout mort de peur. Quand il reprit ses sens, une demi-heure après, il se trouva seul; il crut qu'un éblouisse ment l'avait abusé ; mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'il trouva à ses pieds son testament déchiré. Il éveilla tout son monde, il mit toute la maison en rumeur; on chercha partout, on s'assura que les portes fermaient bien, on ne découvrit âme qui vive. Dès qu'il fit jour, malgré sa faiblesse, il se fit conduire en chaise à Sainte-Pélagie pour avoir des nouvelles de sa femme; on lui dit que Marie de Joysel était malade et qu'elle avait passé une assez mauvaise nuit. Il n'ajouta pas pleine confiance au rapi)ort de la supérieure, il voulut voir la prisonnière. La sœur Marthe le mena à la cellule de Marie; dès qu'il l'entrevit sur son lit de douleur, il lui cria d'une voix sourde : « Je n'ai jias peur de vous, madame ! » Sans doute, égaré par la colère, il ne savait plus ce qu'il disait. Il rentra chez lui plus d'à moitié mort; cette fois on dit qu'il n'en reviendra pas. L'apparition de sa femme lui a porté le coup mortel. Je connais bien des maris qui auraient besoin d'une pareille apparition. Maintenant que faut-il penser de tout cela, de ce poignard tombé et de ce testament déchiré?
Dans une autr^ lettre, j'espère vous dire la suite de cette lugubre histoire.
Avril.
J'oubliais de vous reparler du procureur Pierre Gars de la Verrière. Il est mort il y a quelque temps déjà, mort des suites de la célèbre apparition. Aussi a-t-il déclaré qu'il succombait assassiné par sa femme. Il a fait venir ses enfants à son lit de mort, et par-devant le notaire et ses témoins, en face de Tappareil solennel de rextrêmoonction, que lui administrait le curé de sa paroisse, il a voulu que ses pauvres petites filles (la plus vieille a douze ans) lui fissent le serment de vivre avec sa haine contre leur mère. Les malheureux enfants pleuraient sans trop savoir pourquoi, Le tabellion es mains duquel il venait de déposer son testament lui représentait en vain que l'esprit de la loi était outrepassé, le curé en appelait aux préceptes de l'Évangile; mais le procureur tenait bon. Enfîn, il est parvenu à faire jurer à ses enfants qu'ils veilleraient à ce que la prison de la pauvre Marie de Joysel fût toujours fermée à triples verrous. Après cet horrible serment, il a embrassé les pauvres petites, il a demandé le crucifix du curé, il a fait le signe de la croix tout en maudissant encore, enfin il a laissé tomber son front et il a rendu le dernier soupir. Que Dieu ne l'ait pas en sa sainte et bonne garde ! Cette mort impie a scandalisé la ville, la cour et l'Eglise. On dit que la veuve du sieur Gars de la Verrière prépare une requête à messieurs du parlement pour obtenir sa mise en Hberté. Mais il y aura du pour et du contre. Osera-t-on mettre de côté la dernière volonté d'un procureur?