‹ L'amour comme il estChapitre 13 sur 21 · LE POIGNARD ET LES VIOLETTES · texte numérisé non relu

LE POIGNARD ET LES VIOLETTES

Vers onze heures du soir, il descendit de fiacre au bout de la rue de la Clef; quoiqu'il plût à verse, il voulut aller à pied jusqu'à la prison. 11 trouva la sœur Marthe dans la cellule de Marie, qui n'avait pas encore osé se confier à elle. Comme il n'y avait pas de temps à perdre, Henri lui dit presque en entrant le dessein de Marie.

— J'attends de votre amitié pour elle trois heures de veille et de silence dans la cellule : dans trois heures Marie sera revenue; nous le jurons tous les deux sur ce crucifix.

— Si c'est pour faire une bonne œuvre... murmura sœur Marthe tout effrayée.

— Oui, oui, une bonne œuvre, dit Marie en s'animant.

— Partez, ma sœur ; je vais prier la sainte Mère de Dieu de veiller sur vous.

Henri jeta son manteau sur l'épaule de la prisonnière, qui le suivit à distance dans le corridor. Legeô-

lier vint pour le conduire à la porte; Henri lui prit en l'abordant sa lanterne sourde, l'éteignit en la renversant et éblouit cet homme par des paroles sans suite; tout alla pour le mieux. Pendant que le geôlier ramassait sa lanterne avec humeur, la prisonnière eut le temps de passer. Dès que la porte fut refermée, Henri prit Marie dans ses bras et la porta ainsi jusqu'au fiacre. De la rue de la Clef à la rue Saint-André-des- Arts le voyage fut très-silencioux. Henri n'osait interroger Marie ni la distraire de ses pensées; seulement il avait pris sa main dans les siennes, et de temps en temps il la pressait avec amour. Marie lui savait gré de son silence, elle était touchée de son dévouement, et deux ou trois fois durant le trajet elle répondit au serrement de main.

Malgré le mauvais temps, la nuit n'était pas trèssombre, on pouvait se voir même dans le fiacre. Or, celte nuit, pour la première fois, Marie trouva que Henri avait une noble figure; elle sentit qu'elle était touchée de son amour, elle neput s'empêcher de songer qu'il sérail doux à tous les deux, à elle presque autant qu'à lui, de prendre la fuite, d'aller ensemble dans quelque solitude bénie du ciel, loin de cette noire prison dont elle sentait sur ses épaules les froides murailles depuis onze ans, loin du monde qui l'avait condamnée à tant d'horribles souffrances. « Non, non, se dit-elle; c'est fini, le temps d'aimer est passé pour moi. — Pourtant, reprit-elle, seule avec lui qui m'aime, loin du théâtre de mon crime et de mes malheurs, oubliant le passé comme un triste songe, est-ce que Dieu ne m'accorderait pas en-

core quelques jours de repos? m Elle reprit en inclinant son front attristé : « Du repos pour moi? oli ! non, c'est fini ; mon cœur est déjà en enfer. Ce n'est pas de raraour que je veux, c'est de la vengeance. »

Le fiacre venait de s'arrêter devant le plus petit hôtel de la rue Saint-André-des-Arts.

— Vous allez sonner, dit-elle à Henri, qui lui donnait la main pour descendre. Vous demanderez la Verrière; le suisse vous prendra pour un ami : malgré l'heure, il nous laissera passer.

— Et où irons-nous? demanda Henri en sonaant.

— Je sais le chemin, lui répondit Marie avec un profond soupir.

Ils passèrent sans obstacles ; ils traversèrent la cour, montèrent un petit escalier et s'arrêtèrent devant une porte dans l'obscurité.

— Vous allez m'attendre, Hei>ri ; ce ne sera pas long, j'espère.

Elle glissa sa clef rouillée dans la serrure, ouvrit la porte, la poussa sur elle et s'avança avec précaution versle cabinet où elle devait rendre sa visite.

— C'est bien, dit-elle envoyant un sillon de lumière sous la porte ; j'aime mieux le trouver là : il y est, c'est bien.

Avant d'arriver, elle recueillit ses forces et leva les yeux au ciel.

Elle s'avança plus résolue encore, poussa doucement la porte et entra.

Dans ce cabiswt veillait un homme tout desséché par le travail et le chagrin. 11 avait plutôt la mine d'un mort

que d'un vivant. Une petile iampe répandait sur sa figure osseuse une lumière fauve, comme la lumière des tombeaux. Il était vêtu d'une grande robe noire en ha: monie avec sa personne. Quand Marie entra, il avait la figure pf us animée que de coutume ; il venait d'écrire, et il relisait ce qu'il avait écrit avec un plaisir cruel. Ce devait être une mauvaise œuvre; en effet, c'était Tœuvre la plus indigne qui soit sortie de la main des hommes : c'était un testament plein de malédictions. Cet homme, qui se sentait mourir, voulait laisser après lui toute sa haine, toute sa vengeance, toute sa colère.

Quand il eut fini de relire cet étrange testament, il y eut sur sa face toute parcheminée un farouche épanouissement de joie et de cruauté : on eût dit qu'il venait d'enfoncer un poignard dans le sein de son ennemi.

A cet instant, croyant entendre du bruit, il leva les yeux.

Il vit Marie pâle et sombre, la gorge agitée par les battements du cœur, l'œil étincelant de colère.

— Vous, madame ! s'écria-t-il avec un tremblement subit.

— Oui, dit-elle en avançant d'un pas, oui, moi ! Cet homme eut peur ; il ouvrit la bouche pour appeler

du secours.

— N'appelez pas ! reprit Marie en saisissant un poignard à son corsage.

11 leva la main comme pour se défendre, elle frappa d'une main incertaine et ne le toucha qu'à l'épaule; la rage et la frayeur eurent tant de prise sur lui, qu'il

tomba évanoui dans son faiileuil, en so débattant et en voulant crier.

Marie s'approeba un peu plss de lui ; elle le regarda »'ec dégoût et avec pitié.

— Le tuer, dit-elle, c'est une lâcheté; n'est-il pas à moitié mort?

Elle laissa tomber le poignard à ses pieds.

— 0 mon Dieu ! je vous remercie, dit-elle, je vous remercie, car vous avez désarmé mon bras.

Elle se pencha au-dessus de la table pour jeter un coup d'œil sur ce que cet homme venait d'écrire.

— Son testament! dit-elle avec une curiosité inquiète.

Elle passa rapidement sur les premières pages depuis longtemps écrites, elle lut avec empressement les dernières lignes :

« Je lègue en outre à mes enfants toute ma vengeance et toutes « mes malédictions contre leur mère. Au nom de Dieu et de la « justice humaine, j'entends et je veux qu'ils la couvrent d'igno- « minie ju?qu'après sa mort. Au nom du Père, du Fils, du Saint- « Esprit. Ain.^î soit il. »

— Voilà donc ce qu'il écrivait I dit-elle en respirant à peine ; ainsi la vengeance sera sa dernière pensée ; quand il sera mort, son ombre inquiète viendra veiller à la porte de ma prison.

Elle prit le testament, le déchira et le jeta .ivec mépriê à la l'ace du procureur.

Elle s'éloigna aussitôt et retourna vers ïlenri.

— Partons, dit-elle en rcfrniniit la poric, ma visite est faite.

Ils retournèrent à la prison. Ils trouvèrent dans la cellule la sœur Marthe, qui s'était endormie.

— Adieu, murmura Henri avant que la religieuse fût réveillée.

— Henri, ma main est à cette heure indigne (ie vos lèvros ; revenez demain, mais cette nuit priez Dieu qu'il vous fasse la grâce de m'oublier.

Elle le rappela par un signe et cueillit les pâles violettes qu'elle cultivait avec tant de sollicitude.

— Tenez, Henri, pienez ces violettes, c'est tout ce que j'ai de bon à vous donner; elles valent mieux que mon cœur; prenez-les et ne demandez rien de plus : voyez, il y a du sang à mon poignard !

VÎI

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