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MEMOIRES D'UNE PECHERESSE

Sainle-Pélagie, 1G80.

Dans la douleur et l'ennui de la prison, je veux me condamner à écrire les erreurs de ma mauvaise vie. C'est une confession que Je me fais à moi-même, aujourd'hui que je sais me recueillir dans la pensée de mon salut. En repassant dans tous ces chemins qui m'ont si follement et si doucement égarée, je trouverai plus de force pour mon repentir. Peut-être n'ai-je aucune bonne raison pour écrire ainsi ma vie ; peut-être n'est-ce que pour me délivrer un peu de mes souvenirs, dont j'ai toujours le cœur tourmenté.

Je suis née en Bourgogne en Tannée 1651. Mon père était lieutenant de la louveterie. Mon grand-père s'est rendu célèbre dans la magistrature; il a été conseiller du roi Henri IV, qui a reconnu ses services en lui accordant le petit vicomte de Joysel, qui a passé dans les mains de mon oncle Rochedieu. Mon père mourut jeune sans Liisser un grand héritage. 11 avait eu de son mariage avec Charlotte Lesueur de Beaupréau deux garçon*; et une tille; la fille, c'est moi. Des deux garçons, il n'en est resté qu'an, l'autre est mort dans les ordres. Celui qui a survécu a dissipé, grâce à la faiblesse de ma mère, le peu de fortune venant de la succession de mon père, il n'a pourtant point tout à fait tourné à mal, il a même obtenu, de l'amilié et de la faveur de M. de la Roche-Aimon, un petit régiment en Gascogne, où il s'est marié. Ma mùie ne survécut que peu d'années à mon père ; elle succomba peut-être au chagrin que lui a causé ce fils rebelle et dissipé.

J'avais onze ans quand ce malheur m'arriva. Je fus recueillie par une sœur de ma mère, mariée au vicomte de Montreuil. C'était une

femme à la mode, assez jolie encore, ne manquant ni de grâce ni d'esprit. Elle avait fait parler d elle en son beau temps; mais, l'âge aidant, elle commençait à s'effacer un peu du monde.

Je passai toute une saison avec elle à son petit château de Montreuil. Le vicomte était en campagne sous les ordres de M. de Turenne. Comme ma tante n'avait pas d'elle-même une grande fortune, elle ne put songer à me taire un sort brillant. La famille décida bientôt que je serais mise au couvent. J'étais résignée à tout : j'avais vu tant de fois pleurer ma mère, que je ne craignais pas les larmes.

Des que l'hiver fut venu, je fus conduite à l'abbaye de Sainte- Salaberge, dont la supérieure était madame Louise de Cossé. J'avais entrevu le monde chez ma tante, le monde, ses inquiétudes, ses fêtes, ses tourments, ses plaisirs; dès que je fus dans la solitude du cloître, le monde reparut à mes yeux avec plus de charmes encore : je sentis tomber sur mes épaules le froid glacial de la mort; et ma jeune âme, loin de s'élever au ciel avec la prière et ave« l'encens, retournait sans cesse dans le salon du château de Montreuil.

L'abbaye était peuplée d'écolières de haute famille, qui venaient attendre là avec impatience, non pas le moment de prendre le voile, mais le jour du mariage. Il y en avait à peine trois ou quatre destinées comme moi à la vie claustrale. L'exemple n'était donc pas favorable; j'entendais sans cesse ces belles étourdies se confier leurs projets brdlants. L'une devait éjiouser son cousin, qui avait une charge à la cour; l'autre était plus heureuse encore, car elle parlait du mariage sans parler du mari; celle-ci espérait devenir dame d'atour delz reine; celle-là, plus recueillie, confiait tout bas quVlle passerait sa vie au fond d'un beau château, loin des ennuis de la cour, comme une vraie châtelaine du bon temps. Moi je m'éloignais triste et rêveuse de toutes ces jeunes folles que le bonheur semblait attendre. Quel projet pouvais-je faire, moi? je n'avais jamais devant les yeux qu'une cellule déserte où je devais enfermer mon cœur, mon amour, mes songes.

J'étais la plus belle du couvent. Mes compagnes n'étaient guère jalouses de moi, car on me savait pauvre. On se disait en se moquant et avec pitié : C'est bien la peine d'être si belle!

Un peu avant le temps mar(|ué pour prendre le voile, ma tante, devenue veuve, vint me chercher pour se distraire un peu. Comme elle vint dans son beau carrosse, j'eus une secousse de vanité;

im L^AMOUR

mes compagnes, en me disant adieu, admiraient avec envie l'équip;ige qui allait m'enunener. — Oui, mais, dit 1 une d'elles (mademoiselle de Sombreuil), nous la verrons revenir ])ientôt dans un autre équipage, sur un àne ou dans un chariot.

Je partis avec ce mot dans le cœur. Revenir! me disais-je; qui sait si ]e reviendrai?

Les premières semaines de son veuvage, je ne trouvai pas chez ma tante une compagnie bien agréable; cependant je me sentais vivre mille fois plus qu'au couvent : je respirais, avec liberté, je courais dans le parc comme une folle, sans savoir pourquoi; je me cueillais des bouquets, je me tressais des couronnes, enfin je vivais à ma fantaisie. Je prenais un grand plaisir à voir le ciel, les arbres, les prés, les fontaines, et, le dirai-je? à me voir moi-même.

Chaque fois que je passais dans le salon, chaque fois que j'étais à la cheminée, je me regardais sans y penser, et, pour me regarder plus longtemps, j'arrangeais mes cheveux, et même je les dérangeais pour avoir le loisir de les arranger encore.

Ma tante finit par me surprendre à ce jeu. « Voilà, dit-elle, une fille qui oubliera souvent d'égrener son rosaire. Ma pauvre enfant, j'ai bien peur que les habits, du couvent ne te soient trop lourds, en vérité, mais ce serait un meurtre de couper ces cheveux-là. » Disant cela, ma tante avait défait, mou peigne; elle se mit à épai^piller ma longue chevelure avec tout l'amour d'une mère, « Ah! roprit-elle, qu'un voile de mariée irait bien à cette chevelure si noire! »

Ma tante ne reparla plus guère du couvent; m.oi, je m'en éloignai de plus en plus par la pensée je m'habituais avec délices à la folle liberté que je prenais avec taïf d'insouciance : je me laissais même allei' de temps en temps aux i^ées souriantes du mariage ; j'avoue que le mari ne m'apparaissal»; qu'en accessoire;, le premier mari venu devait me séduire, non ^*;as par lui-même, mais par la liberté qu'il me donnerait.. Voilà da as qiielles maudites et fatales idées j'étais, ^uand M. Gars de i 4 Verrière, procureur au siège de Aleulan, vint j)asser quolquec jours 4U château de ma tante. Outre qu il avait été en amitié avec )<ion oncle, il avait avec sa veuve certaine affaire à débrouiller. Vi me pnrut fort laid. « Mon Dieu! me disais-je, comme on s'ennuie -nit de tout son cœur avec un mari comme celui-là !» M. Gars de la Verrière n'était pas galant et n'avait guère d'esprit; il s'ha)3illait mal et ne riait jamais; en un mot, c'était la perle des marii^.Or, tout en débrouillant ses affaires

avec ma tante, qui n'entendait rien, Dieu merci! à son. grimoire, il claigfM nie trouver à son goût : il poussa la génerosilé jupqirà me (lernantlcr en mariage. « Me marier avec un tel bomiiie! jamais! » m'écriai-je avecTaccent du cœur. Mais le cœur ne devait pas être écouté; aprè^ bien des réflexions, j'en revins à mon idée fixe ; le mariage. Monsieur le procureur n'était peut-être p.is aussi noir qu'il en avait l'air; ma tante parlait beaucoup de sa fortune, de son carrosse, de sa campagne. Je me laissai tenter, je dis oui; cependant, le jour du mariage, j'avais presque envie de repartir pour le couvent.

Nous finies très-bon ménage durant trois mortelles semaines; mais, m'ayant emmenée à Paris, où il attendait je ne sais quel siège de procureur, il m'emprisonna dans sa jalousie comme dans une chaîne de fer. Noushabitions un petit hôtel bien sombre de la rue Mazarine; il me condammiit à re^^ter clouée devant la cheminée de ma chambre. Je me souviens qu'un jour il se mit fort en. colère parce que j'avais ouvert la fenêtre : « Que regardez-vous là, madame?— Je regarde le temps qu'il fait. — Vous regardez les passants, madame! » Il ferma la fenêtre avec un courroux grotesque.

Mon cœur ne voulut pas se résigner à celle façon de vivre; cependant trois années se passèrent ainsi : j'eus deux etifants pour consolation; mais, malgré ces enfants, mon cœur chercha à se venger. Il n'attendit pas longtemps pour cela.

Monsieur le procureui^ avait un sien cousin au régiment des dragons de Champagne, ÛI. Philippe de Montbrun, qui vint un jour nous voir sans être attendu, au grand dépit du jaloux. C'était un joli garçon, de belle humeur, portant bien sa tête et son épée. Il ne fut pas longtemps à faire ma conquête. J'ose le redire à peine, pendant la première heure nos regards se rencontrèrent soixante fois; la seconde heure, ce furent nos mains ; enfin, le ^oir même, il m'enlevait. Hélos ! depuis qu'on enlève des femmes,, jamais on n'avait vu femme de si l3onne volonté.

• Nous ne parvimnes pas à trouver un carrosse, il nous fallut nous décider à nous enfuir avec un cheval de selle. Je n'avais jamais moulé à cheval : aussi je me cramponnais à Montbrun avec délices. Il voulait me conduire à Corbeil chez un de ses amis, nouvellement mîuiéi mais, à peine à huit lieues de Paris, nous fûmes surpris pur un orage effroyable. Nous allâmes au premier gîte venu, c'est à-dire au petit château de Bièvre. Notre entrée fut des plus tomi-

ques. Le maître du château vint à notre rencontre, croyant avoir d'anciens amis à recueillir. Ne nous reconnaissant pas, et peu édifié sanh doute à la vue de gens en route dans un pareil équipage, tout ruisselants, les cheveux en désordre, il allait nous fermer galamment sa porte, quand Monthrun lui dit avec feu : « Ne vous offensez pas, monsieur, si, par la faute de l'orage, nous prenons voire château pour une auberge, à l'encontre de don Quichotte, qui prenait les auberges pour des châteaux. » Le châtelain, voyant par ces paroles qu'il avait affaire à des gens d'esprit, devint plus hospitalier.

Nous soupames avec lui; comme la jeunesse est très-conQante, nous lui confiâmes notre aventure. Nous rîmes beaucoup de la mine que devait faire monsieur le procureur.

Ce jour, dois-je le dire? fut le plus beau jour de ma vie; à présent que je maudis mes fautes, je ne puis pas maudire ce beau jour! Ah! qu'ils étaient doux ces baisers pris, durant tout le voyage, en dépit de la pluie et du vent. Il y a certaines nuits d'agitation où, sur ce lit de douleur, je crois encore sentir le galop du cheval, le bras de Montbrun qui me retenait avec tant d'amour, son cœur qui battait sous ma main.

Notre hôte devint si charmant, que nous restâmes trois jours au château, dans toutes les folies du cœur. Ce qui m'étonne aujourd'hui, c'est que je me laissais entraîner si vite à l'abîme, sans regret et sans remords. Je l'ai dit, c'était la folie de l'amour ; j'étais fascinée et éblouie. Montbrun était si beau, si galant, si amoureux! S'il est pardonnable de se damner avec quelqu'un qui en vaille la peine, je serai pardonnée.

Le quatrième jour, nous partîmes pour Corbeil ; nous fûmes trèsbien accueillis chez les jeunes mariés. Le sacrement de mariage nous manquait, mais l'ami de Montbrun n'y regardait pas de trop près. 11 nous installa de son mieux dans sa petite maison, tout en avisant au moyen de nous préparer un refuge assuré pour l'avenir.

Devenus un peu plus raisonnables, nous commencions à goûter en paix les douceurs de notre amour, quand nous fûmes découverts et surpris par monsieur le procureur. Nous voulûmes fuir encore, mais il mit à nos trousses une demi -douzaine d'archers qui nous atteigni.'ent sur la route de Melun. Montbrun eut beau nous défendre de son épée, il fallut céder à la force.

Nous retournâmes donc à Paris séparés l'un de l'autre. Ce n'était

plus le même enlèvement! Pour moi, je fus conduite tout droit aux. Madelonneltes. Je passai un mois entier sans entendre parler ni de mon mari ni de mon amant, Heureusement il y avait alors aux Madelonneltes quelques pénitentes de bonne famille qui n'avaient pas perdu l'habitude de rire ; la maison n'était pas trés-sévère; on lais* sait passablement de liberté aux recluses ; le matin et le soir, les plus favorisées se promenaient dans le jardin. Moi, j'avais obtenu la faveur de la promenade, malgré les recommandations du procureur. Dans le jardin, nous nous amusions comme des enfants et comme des rosières, courant après les papillons, nous jetant des roses. C'était à qui ferait le plus de folies. On allait jisqu'à se raconter son histoire. Loin de cacher quelque chose, on allait au delà de ce qui était arrivé. J'ai ouï dire là les plus beaux mensonges amoureux. Ainsi donc, au lieu de faire pénitence, on s'encourageait à persévérer dans le mal : on se moquait de son mari, qu'on appelait un tyran ; on portait son amant dans son cœur.

Au bout de six semaines, je fus avertie que le procureur devait venir au parloir pour m'accorder ma grâce si je lui montrais un vrai repentir. Il vint, je le reçus fort mal, je le trouvais plus laid que jamais. Dès qu'il parla de raccowimodement, au lieu d'écouter ses conditions, je lui dictai les miennes, à savoir : que je voulais vivre en toute Uberté; que j'irais à la comédie, à la promenade, à l'église; qu'enfin j'ouvrirais ma fenêtre pour regarder le temps qu'il ferait chaque fois qu'il m'en prendrait la fantaisie. Jusque là le procureur était un homme, de la pire espèce, il est vrai ; mais, quand j'eus parlé, ce ne fut plus qu'un procureur vomissant un réquisitoire forcené : « Eh bien, s'écria- t-il avec rage, vous resterez ici deux ans ; après quoi, si je ne daigne pas vous faire grâce, vous serez fustigée, rasée, authentiquée ; vous prendrez la robe noire des pénitentes, et puis, avec cela, vous irez à la comédie, si vous voulez, ou plutôt la comédie se passera pour vous entre quatre murs, quand les verrous seront bien tirés. »

Là-deJ:Sus, le procureur partit et ne revint pas.

Le lendemain cependant je crus le revoir encore; on m'appela au parloir; je trouvai son secrétaire, qui me remit une lettre en silenc(>; je voulais à peine la prendre. « Prenez, prenez, madame, me dit-il avec un air compatissant et dévoué ; prenez, vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. » Je pris la lettre et je l'ouvris. Quelles ne furent pas ma surprise et ma joie quand je reconnus l'écriture de mon cher Montbrun ! Je rougis, je pâlis, je ra'en-

fuis à ma cellule pour la lire dans le mystère et dans le silence.

« Mon cher amour, je sais enfin où lu es. Mon cœur te cherchait « partout. Sans ce brave garçon qui te remettra cette lettre, je cher- « cherais encore. Quoi ! ton mari a en Tindignité de te jeter aux « Madeionneltes, comme une femme perdue ! Voilà bien de la jus- « ticede procureur! Mais, si Dieu t'a affligée d'un homme pour'te « persécuter, il l'a donné un homnie pour te défendre. Je suis par- « venu à m'esquiver aux portes de Paris, dans le «eul espoir de te « retrouver. Voilà ce que j'ai 'résolu : encore un enlèvement ! Tu « sais comme cela est doux : enlever sa maîtresse ou se laisser en- « lever par son amant, c'est aller au paradis de l'amour. Mais nous « parlerons d'amour plus tard, bientôt, cette muit, car celte nuit « nous serons réunis. Aie du courage, aie de la volonté; trouve- « toi seule, à onze heures, au bout du jardin. Il n'y aura qu'un « mur pour nous séparer,; mais, avec des échelles de cordes, un « domestique dévoué, nous serons bientôt l'un à l'autre. Cette fois « nous partirons dans un bon carrosse, nous prendrons une autre « route; enfin : que le cioJ nius conduise !

« Philippe de Montbrun. »

Tout alla bien. J'avertis que j'étais malade ; le soir, je me cachai dans une tonnelle du jardin, je fus sourde à l'appel, j'attendis avec ardeur. Montbrun vint avec ses échelles et avec son carrosse. A minuit, nous 'étions déjà loin. Cette fois nous débarquâmes à Compiègne, sous des noms d'emprunt.

Nous y vécûmes deux mois très-obscurément, mais très-heureux. Malgré tout notre amour, cependant, nous finîmes par nous fatiguer, lui surtout, de cette façon de vivre. L'hiver venu, la forêt que nous aimions tant devint inabordable.

A la fin de décembre, Monlbrun me laissa seule pour répondre île vive voix à une lettre de M. de Penlhicvre. J'espérais le revoir au bout de quatre jours, mais il fut trois mortelles semaines sans revenir. A son retour, loin d'être des plus aimables, il me parut plus fatigué. Je ne fus pas longtemps sans m'apercovoir que son cœur était ailleurs. Il repartit bientôt, il ne revint pas. Il acheva de braiser mon cœur en ni'envoyant de l'argent, sans y joindre une lettre, pas même un billet. Je compris tout mon malheur.

Je retournai à Paris au milieu de l'hiver; après i)ien des recher-

ches, je parvins à découvrir son refuge, Ilélas ! j^étais punie par oii j'avais péché; Monlbrun avait une autre maîtresse.

Celle-là, qui se connaissait en hommes, le tenait sous clef, toujours à la chaîne. Mon désespoir fut si grand, que je résolus d';dlcr mourir à leurs pieds. Qu'avais-je en effet de mieux à faire? J'achetai donc un poignard, je pris Thabit de marchande de modes, je me présentai un matin au logis de la dame en question, bien sûre que je trouverais le volage auprès d'elle. Après une grande heure d'attente dans l'antichambre, on daigna m'accorder une audience; comme je savais la dame très-coquette, j'avais fait dire que j'avais à lui vendre des points de Flandre de la plus nouvelle fabrique.

J'entrai dans la chambre à coucher. Je vis du premier regard trembler les grands rideaux du lit. Ah ! comme je tremblais moi-même ! La maîtresse du lieu m'attendait devant la cheminée^ dans un demi-déshabillé. Elle était belle aussi : une beauté blonde, un peu fade, mais pleine d'attraits. J'ouvris sous ses yeux, tout en la regardant à la dérobée, mon carton à dentelles : elle y jeta une main avide, elle retourna tout avec un peu de dédain ; elle finit par trouver un point qui lui donna envie ; elle le mit sur son épaule demi-nue et se mira en se faisant des mines. Moi, je n'y tenais plus ; j'allai d'un seul bond dans la ruelle du lit, je jetai sur le perfide un regard foudroyant. Il devint tout pâle! «C'est vous? dit-il avec inquiétude. — Oui* cguI moi ! » m'écriai-je en saisissant mon poignard.

La maîtresse du lieu vint vers moi en poussant un cri aigu. « N'avancez pas, » lui dis-je en la menaçant. Gomme c'était une petite maîtresse, elle s'évanouit.

Monlbrun, touché de la voir tomber au pied du lit, se précipita Ters elle tout en m'insultant de la voix et du regard. Moi, déjà tout égarée, je me laissai aller à la colère et à la vengeance; j'agitai mon ])oignard : « Cruel ! » dis-je en me jetant sur Monlbrun. Hélas ! je TalteigTiis au cœwr, ce cœur qui m'avait tant aimée !

A peine cus-je frappé, que je me sentis chanceler, mes yeux se troublèrent, je tombai agenouiHée devant le lit, en 'couvrant de baisers la main^de mon 'pauvre amarit. « Je suis perdu! » dit-il sans colère ot sans retirer sa main.

A cet instant une femme de chambre, attirée par le cri de sa maîtresse, entra tout effarée. Montbrun eut encore assez de présence d'esprit pour vouloir me sauver. « Ce n'est rien, dit-il à cette fdle ; revencï dans un quant d'heure. — Oui, dans «n quart

d'heure, dis-je, tout sera fini. » Je ramassai le poignard ; mais j'étais sans force et sans courage, ma main retomba sans m'avoir frappée- « De grâce, me dit Montbrun se ranimant un peu, allezvous-en, ma pauvre Marie, je crois bien que le coup n'est pas mortel. Partez, je vais moi-même me faire transporter rue Ilautefeuille; vous y viendrez. »

Le croira-t-on? j'eus la lâcheté d'abandonner Montbrun au lit de la mort, moi qui l'avais tué !

Je sortis sans obstacle. Il mourut sans doute une heure après, à côté d'une autre dont je suis encore jalouse. J'allai l'attendre jusqu'au milieu de la nuit dans la rue Ilautefeuille ; j'y retournai le lendemain; enfin j'appris sa mort. Sa maîtresse ne Ait pas accusée; il avait eu le temps de s'accuser lui-même dans un testament. J'appris tout cela par les criours de nouvelles. Le nom de Montbrun ne fut pas prononcé ; mais, hélas! c'était bien lui ! J'eus encore la lâcheté de ne pas m'accuser. Je portai mon crime dans le silence, je vécus seule avec ma douleur. J'habitai la rue Hautefeuille, comme si le pauvre Montbrun devait y revenir. Je passai la fin de l'hiver le plus tristement du monde, dans les larmes les plus a mères.

Hélas! me le redirai-je à moi-même? la belle saison revenue, l'ombre de Montbrun s'éloigna peu à peu de mon âme, je me sentis rajeunir.

J'avais retrouvé une très-jolie compagne du couvent qui n'avait guère mieux tourné que moi. J'allai la voir de plus en plus souvent ; elle avait une petite cour de cadets de famille très-bons vivants, qui ne donnaient pas de prise à la tristesse. Ils finirent par m'égayer un peu. Ne pouvant en aimer aucun, je les aimais tous ensemble. Je devins pire que je n'étais. Jusque-là j'avais eu la foi de l'amour, j'avais aimé avec religion, mais ce ne fut plus chez moi qu'une profanation de l'amour : je devins coquette, je pris plaisir au madrigal, je me fis de plus belle en plus belle; enfin, je m'étourdis follement, je perdis la tête : pour le cœur, il n'en fut guère question. Du matin au soir, et souvent du soir au matin, je m'abandonnai indignement à tous les jeux de l'amour, tournant à tous les vents, écoutant toutes les bouches trompeuses, prenant à peine le temps de songer au passé et à l'avenir, à Montbrun et à Dieu. J'oubliai jusqu'à mes enfants.

Mais ici la plume devient rebelle. A quoi bon, en effet, retracer cette page, la plus triste de ma vie? Que dirai-je de plu», si ce

n'est que je passai toute une année dans les égarements des mauvaises passions?

Quoique j'eusse changé de nom, M. le procureur finit par me découvrir encore. Cette fois il obtint un affreux jugement contre moi : la prison perpétuelle. Ce ne fut plus aux 31adelonnettes qu'il me fit conduire, mais à Sainte-Pélagie, où il n'y a plus ni jardin, ni promenades, ni compagnes, ni amant qui veille sur moi ; Sainte- Pélagie, la tombe entr'ouverte !

Ah ! du moins il me reste un souvenir qui me console, le souvenir de Montbrun, le seul que j'aie aimé. Pauvre enfant! j'ai toujours gardé sur mon cœur le poignard taché de son sang. Ah! ce poignard a encore quelqu'un à frapper !

A la suite de ces mémoires, Marie de Joysel avait transcrit les deux arrêts obtenus contre elle par le procureur.

La sentence de condamnation du 14 septembre 1672 porte :

« Marie de Joysel sera mise dans un couvent au choix de son mari, pour y demeurer pendant deux ans en habit séculier, pendant lesquels il pourra la voir et même la reprendre; et, au cas qu'il ne la reprenne pas après les deux années, y être rasée et voilée pour le reste de ses jours, et y vivre comme les autres religieuses. »

Cette sentence a été confirmée par un arrêt rendu le 9 mars 1673, au rapport de M. Hervé. Cet arrêt a été exécuté.

L'arrêt du 9 mars condamne :

« Marie de Joysel, pour crime d'adultère, à être mise dans iiiî couvent, où elle sera rasée et authentiquée après deux ans , aif cas que son mari, dans cet intervalle, n'eût pas la bénignité de U reprendre, t

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