‹ L'amour comme il estChapitre 17 sur 21 · QUE L"AMOUR EST UNE MISSION · texte numérisé non relu

QUE L"AMOUR EST UNE MISSION

Après cette triste lecture, Henri retourna à la prison. Il trouva Marie plus abattue. En le voyant entrer, elle baissa la tête en silence comme devant un juge suprême. Il lui tendit la main, elle avança la sienne en détournant les yeux.

— Marie, lui dit Henri d'une voix ferme, je vous épouse à la face de Dieu et des hommes.

Elle tomba agenouillée devant lui.

— Je n'ai plus rien à dire, murmura-t-elle, vous êtes mon maître, je suivrai vos ordres.

— Madame, 'de grâce, ne me parlez pas ainsi. Je ne vous épouse pas pour vous, mais pour moi ; je vous épouse parce que je vous aime : il n'y a pas là de sacrifice. Loin d'être votre maître, je ne suis que votre esclave dévoué.

Henri Thomé avait déjà formulé la demande en mariage au même tribunal qui avait repoussé la requête de Marie de Joysel. Cette demande était trèsdigne et très-simple : c'était un beau plaidoyer en faveur de Marie; la charité chrétienne avait parlé par la voix du demandeur.

La requête fut si bien appuyée par l'avocat, que la cour donna gain de cause à Henri par cet arrêt :

« A^ant égard à la requête du sieur Thomé, permet aux parties de contracter mariage;, et à cet effet ordonne que les articles du contrat de mariage seront signés à la grille du Refuge, où est Marie de Joysel, laquelle, après la publication des trois ban?, sera reconduije du Refuge on la paroisse dudil lieu par Dumur, huissier à la cour, qui s'en chargera pour, en sa présence, être procédé à la célébration dudit mariage ; ce fait, être remise entre les mains de son mari ; quoi faisant, la supérieure en demeurera bien et valablement déchargée.

« Fait en parlement, le 20 janvier 1684, »

Mais, aussitôt le prononcé de l'arrêt, la famille du procureur Gars de La Verrière forma opposition avec la sentence de condamnation obtenue par le mari et avec le testament du défunt. Cette famille mit tout en œuvre pour que le dernier vœu du procureur fût accompli»; elle alla jusqu'à pousser en avant les enfants contre leur mère.

En attendant le procès, Henri passait auprès de Marie toutes les après-midi. Leur amour devenait plus confiant et plus profond encore; ils se dévoilaient leurs cœurs, ils priaient, ils se consolaieiit, ils s'aimaient.

Un jour Henri trauva Marie -priant avec ferveur, priant de toute son âme.

— Je ne' vous croyais [)as si chrétienne, Marie.

— Vous m'avez fîiit aimer Dieu, fui répondit-elle en levant les yeux au ciol. Avant vous je priais déjà, mais que de fois j'ai profaîié mes prières par le dépit, l'orgueil et la haine! J'élais en révoUfl' contre le monde, qui m'accablait de tout son mépris et de tout son eliâliment; pas une âme compatissante qui vînt encourager mes larmes et ranimer mon pauvr^f ccsurl Je poussai

ma révolte jusqu'à Dieu. Vous êtes venu, vous avez aimé celle que tout le monde repoussait, vous avez retrouvé dans mon cœur la source de mes larmes; j'ai pleuré, non plus de colère, mais d'amour et de repentir; je vous ai aimé, j'ai aimé Dieu. Oui, Henri, vous êtes mon sauveur !

Cette cause extraordmalre fut appelée au mois de juillet 1684. Le fameux Talon y parut comme avocat général. On mit en présence Marie de Joysel et ses enfants; les parents paternels et les parents maternels; CharleS'Henri Thomé, le demandeur ; le chanoine Le Blanc, cité à témoignage comme confesseur de la condamnée ; la demoiselle Amelin , supérieure de Sainte-Pélagie; la sœur Marthe et quelques autres encore. Il y eut à la ville et à la cour des curieux sans nombre; la place du Palais de Justice et les quais voisins furent couverts de carrosses et de laquais. Depuis un demi-siècle, jamais cause célèbre n'avait si bien piqué les curiosités déUcates. On plaignait Marie de Joysel, maison s'intéressait beaucoup à Henri Thomé : on voulait les voir en face l'un de l'autre.

Marie de Joysel « vint en habit de pénitente : corsage noir à grandes manches, jupes grises, cheveux cachés sous un bonnet uni. » Malgré ce vêtement, ce ne fut qu'un cri sur sa beauté. Plus d'une dame de la cour alla, dans son admiration pour cette figure pâlie à l'ombre de la prison, jusqu'à regretter de n'avoir pu passer ainsi quelques mois dans les ténèbres de Sainte- Pélagie. Elle n'avait pas trop Tair de se soucier des curieux; il y avait dans ses traits de la résignation et du

dédain. De temps en temps, à son insu, elle jetait un regard distrait sur Henri Thomé, qui était à la barre avec son oncle le chanoine. Elle n'était guère séparée de lui que par les huissiers qui la gardaient et ses deux avocats. De temps en temps aussi elle jetait un regard de pilié et de douleur indéfinissable sur ses deux petites filles, qui avaient tout à fait oubhé qu'elle était leur mère. Elles étaient assises en face d'elle, à côté de leur tuteur, de leur avocat et de quelques parents de leur père. La plus âgée, encouragée par le tuteur, affectait de braver, par un regard de mépris, le regard douloureux de Marie, ce qui indignait tous les spectateurs.

Avant l'entrée en séance de la cour, un petit incident excita vivement la curiosité : une vieille dame, dont b mise un peu extravagante annonçait une femme de marque, vint se jeter avec des larmes au cou de Marie; c'était sa tante, la vieille vicomtesse de Montreuil, la sœur de sa mère. Elle avait un grand air de bonté qui séduisit tout le monde. Elle prenait les mains de Marie; elle lui parlait de mille choses à la fois; elle donnait des conseils à ses avocats; elle-même semblait vouloir plaider cette cause difficile avec toutes les ressources de son cœur. Après la première effusion, elle demanda où était Henri Thomé; elle alla à lui, le regarda avec un sourire et une larme.

— C'est bien, mon enfant; ce que vous faites là est très-bien. Comptez sur ma fortune et sur mon amitié.

A cet instant la cour entra en séance avec un grand appareil de gravité, ce qui n'empêcha pas Talon de

jeter un regard un peu mondain peut-être sur la belle suppliante.

L'avocat Fournier, qui avait de la célébrité et de l'éloquence, prit le premier la parole pour exposer, après l'historique de la cause, la demande de Charles- Henri Thomé. Apres avoir parlé de sa famille, qui était une des plus honorable du Lyonnais, après avoir parlé du repentir de la veuve de Pierre Gars de La Verrière, il dit qu'il espérait que la cour permettrait d'exercer la plus haute charité chrétienne qui ait jamais paru dans aucun tribunal de justice; que ce n'éiaient ni le bien ni les richesses qui le guidaient dans cette œuvre bénie du cieL puisque l'arrêt du 9 mars 1673, qui avait condamné Marie de Joysel, lui ©tant sa dot et le bénéfice des conventions matrimoniales, ne luii laissait pour tout patrimoine que la douleur et les larmes en partage; qu'on ne pouvait. assez exagérer les qualités présentes de celle qu'il demandait pour femme; que par onze ans de pénitence elle était devenue un modèle de sagesse et de dévotion; qu'une vie si exemplaire était une dot qui, venant de la main de Dieu, était mfiniment plus précieuse que celle que les hommes lui avaient ôtée.

L'avocat fit avancer à la barre le chanoine Le Blanc et la demoiselle Amelin, qui rendirent pleine justice à la résignation rehgiouse de la condanmée depuis onze ans : « Elle a versé des larmes de repentir qui ont fait couler les miennes, » dit le chanoine en lerminant.

L'avocat reprit la parole : « Messieurs, comme la lib(i;rté est le piremierdes biens, il est naturel que

Marie de Joyscl, qui a perdu ce bien précieux, accueille l'idée du mari.ige qui doit briser ses chaînes. Sa demande est fondée sur la loi de Dieu, sur celle des hommes, sur celle de sa famille et sur l'expiation qu'elle a faite de ses crimes.

« Un mari a causé tous ses malheurs, un mari les lui fait oublier; le mariage, qui lui fut si funeste, devient son salut; elle trouve le port oià elle a fait naufrage. Si vous lui accordez la grâce qu'elle vous de^ mande, elle n'oubliera jamais cette alliance que vous ferez de l'humanité avec la justice. »

Ici l'avocat de la famille paternelle commença un long plaidoyer Irès-injurieux pour Mairie de Joysel; il fit un affreux tableau de sa vic; il l'accusa d'avoir tué son mari par le chagrin; il parla môme de poison. Mais cette accusation fut accueillie par un murmure universel d'indignation. Tout le monde remarqua avec une vraie douleur qa*e les deux' pauvres petites filles semblaient confirmer par leurs gestes toutes les insultes de l'avocat.

On les interrogea.

Elles racontèrent ce qui s'était passé à la mort de leur père; mais on voyait bien que le récit avait été appris par cœur comme une fable ou un compliment. Jamais spectacle plus douloureux ne s'était révélé aux yeux de la j-uslice humaine.

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