‹ L'amour comme il estChapitre 21 sur 21 · LE BOUQUET DE FI.EURS D'ORANGER · texte numérisé non relu

LE BOUQUET DE FI.EURS D'ORANGER

Ce jour-là, mon ami Henry de Roseray s'ennuyait d'avoir le cœur oisif depuis une grande semaine.

On était aux belles matinées d'avril; on rencontrait à chaque pas un rayon de soleil, une belle femme et un bouquet de violettes. Vous savez ce bien-aimé soleil d'avril qui, après avoir fait longtemps mauvais visage aux Parisiens, redevient tout d'un coup, comme par caprice, si souriant et si doux; cette femme, plus charmante encore que belle, qui a mis de côté la fourrure et les robes d'niver, qui a relrouvé sa jeunesse et sa grâce avec la robe du printemps ; ce bouquet de vio-

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lettes, enfin, si bien planté au corsage, qu'on le voudrait cueillir d'une main religieuse, si ce n'est d'une lèvre profane.

Henry demeurait quai Voltaire ; ses fenêtres regarv daientla Seine. A son réveii, un rayon de soleil, traversant ses rideaux, vint trembler sur les bruyères roses de sa jardinière. Ce gracieux tableau ranima ses souvenirs amoureux; après les souvenirs, les esps> rances traversèrent son imagination comme une troupe folâtre de belles filles qui vont à la fête voisine. 11 se leva en chantant un air de la Norma, Il ouvrit une fenêtre et vit passer des femmes en écharpe qui ne pensaient pas à lui ; mais, s'imaginant voir l'image vivante de ses rêveries, il descendit bientôt, résolu de ne rentrer au logis qu*avec quelque chose dans le cœur.

Il était près de onze heures du matin. Où aller? A coup sûr le hasard est un lutin malveillant qui conduira les belles femmes au nord si vous allez au midi. Henry suivit le quai tout simplement, non pas du côté de l'Académie, où il n'y a que des livres, mais de l'autre côté, vers le pont Royal, où il passe toujours une jolie femme. Henry, comme vous voyez, était un homme d'esprit qui cherchait la science à la façon de notre première mère. Les sots auront beau dire, les plus ignorants sont ceux qui hseut le plus, car ceux-là n'ont pas le temps d'aimer : il y a plus à apprendre dans le cœur d'une femme que dans mille volumes. Maudit soit Gutenbergl le bal de l'Opéra est la seule bibliothèque à mon gré.

Outre que mon héros était un homme d'esprit,

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c'était un homme à la mode. Cela vous semble fabuleux; car que deviendraient les sots s'ils laissaient aux hommes d'esprit le privilège de la mode ? Il faut bien dire que Henry de Roseray n'était pas à la mode pour son esprit, mais un peu pour sa figure, passablement pour ses habits, beaucoup pour sa grâce à valser et à monter à cheval. En y regardant de plus près, on lui découvrait d'autres qualités encore : le pied du cavalier, le regard noble, la lèvre efféminée, la main fine et blanche à tel point qu'il ne mettait de gants que pour le soleil. Il n'était pas du club jockey, mais, en revanche, il n'était pas auditeur au conseil d'Etat. Il avait failli être avocat, circonstance aggravante! mais pour passer son examen il m'a demandé gravement où était l'Ecole de droit. Il se laissait vivre avec insouciance, grâce à vingt mille livres de dettes que son père payait tous les ans sans rien dire, en vrai philosophe : cependant son père était député.

Ce matin-là, le père et le fils suivirent le même chemin ; mais le fi!s n'eut garde d'aller à la Chambre.

— Où vas-tu? lui demanda le père à l'angle du pont Royal.

— Je ne sais pas, répondit-il.

— Hélas! dit sentencieusement le député, où allonsnous? Car l'abîme des révolutions est encore béant.

Vous devinez qui du père ou du fils perdit sa journée ? Ce fut le député.

Au bout du pont Royal, Henry s'arrêta tout émerveillé devant une jolie fille, pimpante et fraîche, qui venait d'acheter un bouquet de violettes. Par malheur

pour elle, elle n'en était plus à son premier bouquet.

— D'où vient-elle? où va-t-elle? qui est-elle? se demanda Henry. — Qu'importe? reprit-il, elle est jolie, elle est svelte, elle est blanche ; si elle entre aux Tuileries, je vais me promener avec elle.

Elle entra aux Tuileries ; ce n'était pas là son chemin; mais comment ne pas entrer dans le jardin, quand il y a si gai soleil et quand on respire un bouquet de violettes? Une fois entrée, elle regarda vers l'horloge pourvoir... pourvoir si Henry la suivait toujours. Il la suivait lentement, en homme qui ne sait pas encore quel parti prendre, ou peut-être en homme qui craint une rencontre inopportune.

— Déjà onze heures ! dit la jolie fille au bouquet de violettes.

Et elle ralentit son pas pour laisser plus de loisir à Henry; elle venait, je crois, de la rue des Saints-Pères, elle allait dans la rue Vivienne.

— J'aurais bien fait, reprit-elle, de passer le pont des Saints-Pères.

Pourquoi n'avait-elle pas, en effet, pris le chemin le plus court ? Parce que, en passant par le pont Royal , elle avait eu pour le même prix son joli bouquet de vio lettes.

n y avait beaucoup de monde aux Tuileries, non pas encore les promeneurs, mais les allants et venants. L'amour aime le silence et la solitude, comme disent les poètes; notre jolie fille, curieuse sur ce chapilre, fit tout d'un coup un zigzag gracieux et s'avança indolemment sous les marronniers déserts. Alors Hf.nry la

suivit, d'un peu plus près. Enfin il l'aborda sous le septième marronnier, n"* 8,ol3, un chiffre amoureux.

— Je vous sais gré, madame, d'être venue sous ces arbres, car j'ai passablement de belles choses à vous dire.

Elle fit semblant de ne pas entendre.

— En premier lieu, je vous dirai que vous êtes jolie : j'en suis bien aise pour vous comme pour moi. Qu'en dites-vous?

— Je suis sourde et muette, répondit en souriant la jeune fille.

Elle marcha un peu plus vite.

— Si je vous parle ainsi, reprit notre héros, ce n'est paâ, comme dirait un niais, parce que je crois vous avoir vue quelque part, c'est parce que je ne vous ai jamais vue. Je suis pour l'amour impromptu; l'amour qui n'est pas utie Surprise est une phrase de M. de la Palice. Vous avez trop d'esprit pour ne pas penser comme moi et avec moi, n'est-ce pas?

Un silence assez fatal suivit ces paroles.

— Vous avez bieti tort, en vérité, de ne pas me répondre; il me semble que vous n'êtes pas de celles qui cachent leurs dents.

La fauvette, à ces mots, ne se sent pas de joie.

Donc la jolie fille, jusque-là sur la défensive, perdit beaucoup de tert'ain pour montrer ses dents blanches. Elle parU.^eu cependant, mais assez pour avertir Henry qu'elle passait souvent vers otize heures dans le ]ardin des Tuileries. C'était un t-endcz-vous pour le

lendemain. Henry no voulait pas allcndrc si longtemps; mais tout d'un coup elle lui échappa, comme tin oiseau, dans un i^roupe de promeneurs, en murmurant :

— Attendez-moi sous Vorme.

— A demain donc! dit-il.

Après une petite promenade sous les arbres, il alla s'asseoir devant le café et demanda je ne sais quoi avec un journal. 11 voulut lire un article sur la queslion d'Orient; mais le moyen de s'occuper de lord Palmcrston, quand il fait un si beau soleil ! Le moyen de lire un premier-Paris, quand on a encore devant les yeux l'image souriante d'une jeune fille qui prend le pont Royal pour avoir un bouquet de violettes !

A côté de Henry vinrent bientôt s'asseoir un capitaine d'artillerie, une vieille dame, une jeune fille, une lemme de chambre et un chien anglais. Le capitaine avait l'air, de prime abord, d'un homme insouciant et frivole; un mauvais physionomiste eût découvert qu'avant tout ce capitaine aimait ses moustaches. Mais, eli regardant de plus près, on eût deviné qu'il avait au fond du cœur quelque ardente pensée d'amour ou d'ambition.

La vieille dame était sa mère. Quoique d'origine anglaise, elle rappelait assez bien ces pauvres vieilles marquises du rèi^ne de Louis XVI, qui sont arrivées jusqu'à nous toutes pâlies et toutes brisées par les révolutions. Elle avait encore, sur ses lèvres mille fois fanées, je ne sais quel sourire plus gracieux que tendre, ce sourire qui vous arrête çà et là tout rêveur, quand vous regar-

dez sur les quais un vieux paslcl de La Tour, ou une vieille toile de Fragonard.

La jeune filîe était sa nièce. 11 y avait six mois à peine que miss Jenny Murray habitait Paris. Née à liOndres, elle n'avait quitté cette ville qu'à la mort do sa mère, veuve depuis longtemps. Jenny aurait pu se marier à Londres, mais il lui était venu là-bas je ne sais quel écho trompeur du monde parisien ; elle avait dans l'esprit je ne sais quoi de romanesque, je ne sais quelle petite fleur bleue qui ne pouvait s'épanouir sur les bords embrumés de la Tamise ; elle était venue avec quelque vingt-cinq mille livres de revenu demander un peu de soleil et un peu d'amour à la France. Mais, par malheur, il n'y avait que bien peu de soleil dans le vieil et triste hôtel de sa tante. Pour l'amour, il s'en était depuis longtemps exilé. Le capitaine d'artillerie venait bien de temps en temps de Vincennes avec un cigare et un madrigal sur les lèvres; mais ce n'était pas là un amoureux romanesque comme en rêvait la délicate Anglaise.

En s'asseyant, elle regarda au travers de son voile Henry de Roseray. Elle le trouva fort à sa guise. Mais, se dit-elle tout bas, celui-là doit être, comme mon cousin, très-préoccupé de ses moustaches. D'ailleurs, il lit unjournalaulieudeme regarder, c'est encore un cœur mal fait.

— My dear, dit-elle tout haut en se tournant vers le capitaine, the sun...

— Je vous ai déjà dit, ma belle cousine, que j'aimais la langue française ; quand vous me parle.* an-

glais, je suis obligé de me servir d'interprcle à molmènie, si bien que j'écoute de toutes mes oreilles, mais pas de tout mon cœur. Je sais, d'ailleurs, que les femmes ont bien assez d'une langue pour déguiser leur pensée; n'est-ce pas, ma cousine?

Henry de Roseray, qui avait un peu entendu, laissa tomber son journal à cet instant.

— Ma foi, mon cousin, si les femmes déguisent leur pensée, la faute en est aux hommes; mais nous n'en sommes pas là-dessus, Dieu merci ; je voulais simplement vous parler du soleil...

— De la lune et des étoiles, interrompit en riant le capitaine. Que voulez-vous prendre, cousine? un sorbet, une limonade, une orange?

— Rien qu'un rayon de soleil, mon cousin.

— Oh! la belle romanesque ! Milton vous eût mise dans son Paradis perdu.

— N'y sommes-nous pas tous, dans leParadis perdu?

Pendant qu'elle disait cela avec un sourire désenchanté, le capitaine demanda des oranges. Henry de Roseray lança un regard byronien à la jeune Anglaise. Si ce regard fut perdu pour lui, il ne fut pas perdu pour elle; car ce fut dans ce regard ardent que Henry vit toute la s|)lendeur et toute la grâce de Jenny. Vous devinez bien ce qu'il y a de charme adorable dans ces blondes figures d'Angleterre, animées par l'entrain de Paris, ces traits si purs, qui semblent formés par une main divine, ces couleurs si délicates, qui semblent le reflet des roses et des lis cultivés par les anges ; et puis ces yeux, qui vous parlent des joies du ciel en attendant

ÇfiQ L'AMOUR

les joies de la Icne ; ciiiiiî, celie nonchalance du cygne, qui appartient tour à tour à la tendresse et à la volupté.

— Quel dommage que ce soit là une rose du Bengale ! dit Henry en retombant de son admiration.

A peine achevait-il ces paroles, qu'un de ses amis vint lui tendre la main.

— Entin je te rencontre à propos ! dit le survenant en lorgnant la jeune Anglaise.

Cet ami s'appelait Hector Rivière (quelquefois Hector de la Rivière, ce qui ne faisait de tort à personne, hormis à lui-même).

Henry se leva et suivit Hector. 11 se retourna bientôt pour jeter un dernier regard sur miss Jenny. Elle s'était penchée à l'oreille de sa femme de chambre, mais sans perdre de vue notre héros*

— C'est toujours, dit Henry^ avec lih dotJx et triste sentiment que je quitte, sans espérance de la revoir, une belle femme à peine entrevue, une rose dont je n'ai pas respiré le parfum : il est vrai que celle-ci est une rose de Bengale.

— Une rose de Bengale ? dit Hector d'un air surpris...

— Oui, c'est une Anglaise, un beau corps sans âme^ ou plutôt une âme sans amour.

— C'î que tu dis là est insenséj Henry; si les Anglaises n'ont rien dans le cœur, c'est la faute des Anglais, qui né savent pas cultiver la fleur délicate do l'amour. Dieu a semé cette flcur-là dans toutes lea âmes, laissant aux hommes le plus beau privilège.

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celui de l'arroser d'une larme et de l'animer d'un regard.

Heiu y regarda Hector des pieds à la tête.

— Tu ne me croyais pas capable, lui dit Hector, d'un semblable galimatias sentimental ? Tu ne me con nais guère, ô mon ami! et je me connais bien moins encore. Mais je veux surtout combattre ta pensée, à savoir qu'il est triste de quitter à jamais une belle femme qu'on rencontre à la promenade, au bois, au théâtre, au bal, je ne sais où. C'est encore une de tes erreurs : le hasard fait bien ce qu'il lait. 11 ne se passe pas de jour qu'on ne s'amuse à ces charmantes rencontres : une belle vous apparaît roniiiit; un astre impromptu ; vous savez d'avance que vous n'avez qu'un seul instant à passer sous ses beaux yeux. Vous vous dépêchez de l'aimer de toutes vos forces. Comme elle siîil qu'elle n'a rien à risquer, elle y met un peu de bonne volonté et un peu de coquetterie; elle est alors, comme par miracle, plus belle que jamais ; vos yeux S6 disent mille pensées adorables qui vous vont au cœur. Va, moi qui te parle, j'en ai aimé plus d'une comme cela, que j'ai môme regrettée, bien enleiidu, plus qu'une passion de six mois. Hier encore, je n'ose dire où, dans un onmibus qtn avait passé, il est vrai, par la rue Laffitte... Ah 1 la jolie femmel Mais n'en parlons plus... Oui, mon cher, l'amour n'a pas des ailes pour rien; c'est en voltigeant çà et là qu'il atteint son but.

— Tu te trompes, dit Henry ; c'est en volligeani çà et là qu'il voyage, mais il n'arrive à rien.

"^^î L'AMOUR

— Tant mieux, s'il n'arrive pas. Arriver à quoi, s'il vous plaît?

lis entrèrent au café Anglais.

En bon physionomiste, Henry de Roseray s'était trompé tout à fait sur le caractère de la jeune Anglaise. Rose de Bengale, avait-il dit, fleur sans parfum, femme sans amour : l'erreur était grande. Miss Jenny avait dans son petit cœur anglais un petit volcan d'Italie. Elle avait lu des romans; elle passait les heures les plus douces à rêver une vie romanesque. Libre de sa main et de sa fortune, elle avait depuis longtemps juré qu'elle prendrait pour compagnon de route ici-bas un homme selon son cœur ; il fallait être blond de cheveux et de barbe, assez grand, avec un joli pied et une main flne ; avoir plus d'esprit que de beauté, cependant la beauté ne devait pas être hors de concours; ne pas être bavard ni trop empressé, plutôt grave que léger, mais grave avec un éclair de franche gaieté; par-dessus tout, il fallait être original. J'ai bien peur que Henry de Roseray ne soit le modèle du portrait caressé en rêves. Qui sait si ce n'est pas la destinée de Jenny qui a entraîné notre héros sur les pas de la jolie fille au bouquet de violettes pour le conduire sous les yeux distraits de la jeune Anglaise?

Le lenJciTiain, comme lîonry s'habillait pour aller aux Tuileries, à peu près à la même heure que la veille, un Auvergnat lui remit une lettre. Comme vous et comme moi, il perdit une minute à vouloir deviner de qui lui venait cette lettre, sur le cachet, l'écriture et le parfum; mais pas^ d'armes sur le cachet, une écriture sans caractère, pas le plus léger parfum. Pourtant, en la respirant, il pensa que le souffle d'une femme y avait passé. Enfin, il brisa le cachet et lut cette énigme :

« A onze heures comme hier ; le jardin est grand, « mais on se trouve sans se chercher. »

11 ne comprit pas. 11 pensa d'abord que ce ne pouvait être que de la jolie fille au bouquet de violettes ; mais qui pouvait lui avoir appris son nom et enseigné sa demeure? car sur l'enveloppe il y avait bien : Monsieur Henry de Roseraij, quai Voltaire. Cependant, dit-il, je n'avais pas écrit sur mon chapeau, comme dans la fable : C'est moi qui suis Guillot. Qu'importe, après tout, d'où cela me vienne? il y a trois étoiles pour signature, c'est d'un augure sentimental et poétique.

11 partit pour les Tuileries; mais, par un contretemps fâcheux, il y fut surpris par une petite averse. — Allons, dit-il avec dépit, voilà mes espérances qui tombent dans l'eau.

Il revint sur ses pas en maudissant le climat parisien; et, ne sachant comment bien perdre son temps, il rejoignit son père à la Chambre. 11 sortit bientôt, latigué de voir tant de médiocres avocats sans causes.

Le lendemain, il se promenait, dès dix heures, aux Tuileries ; un vent léger agitait les branches déjà touf-

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fues des marronniers; çà ei là une chanson croiseaii traversait le silence un peu bruyant des ombrages. Dans les parterres, les jacinthes s'épanouissaient à côté des tulipes : les roses printanières semblaient n'attendre qu'un jour pour la floraison ; dans les bassins, les hirondelles revenues passaient toutes joyeuses, effleurant du bout de leurs ailes les cygnes surpris et les étoiles blanches des jasmins; c'était partout, sous ce beau ciel, dans ce jardin en fleur, un tableau de la vie plus ardent et plus charmant que jamais.

il attendit. — Elle passa ; — elle passa, plus pimpante et plus jolie encore que l'avant-veille, avec un doux sourire sur la lèvre, un rayon d'amour dans les yeux : cependant Henry fit la grimace au passage; pourquoi? Elle ne passait pas seule. — Attendez-moi sons l'orme, dit-efle encore.

— Qu'elle aille se promener ! s'écria Henry.

H se promena lui-même. 11 s'empara, sans y penser, de la première chaise venue contre la terrasse des Feuillants. Comme son regard errait à l'aventure, il découvrit tout d'un coup, avec une douce surprise, la vieille tante de miss Jenny Murray.

— A merveille, dit-il, voilà de quoi distraire mon regard pendant Tenir' acte.

La vieille tante n'était pas seule, bien entendu; à côté de sa tcle, qui ho( hait un peu, se dessinrii- le ravissant profil de la jeune Anglaise. Elle faisait setnblant i!e regarder au loin; mais la vérité, c'est qu'elle voyait très-bien Henry.

Elle secouait indolemment un petit boiiquet de myo-

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scitis; (1g temps eti temps elle le respirait avec un soupir céleste, comme si ce bouquet tût un souvenir deâ âhi^es ; or, à force de le respirer et de le balancer, il tomba à ses pieds un peu du côté de Henry : c'était là qu'il l'attendait. 11 s'empfessa de le ramasser; il l'ofirit à Jenny avec liné grâce parfaite; lliais Jenny, jouant merveilleusement la distraction, eut l'air de ne pas voir le geste de Henry. 11 prit son parti sans balancer, il garda le bouquet. C'est toujours uri bouquet, dit-il, je n'en espérais pas autant d'une Anglaise. Le myosotis est la fleur du souvenir. Dieu veuille que je me souvienne de celle-là toUle la dUrée de sOn bouquet! Mais ce serait à coup sûr perdre mon temps que de rester dans cette atmosphère septentrionale; allons un peu plus loin.

Il se Itiva et fit tin tour dans la grande allée. Quand il passa devant miss Jenfiy, elle inclinait sa blonde tête sous je ne sais quelle rêvehe ttlélancolique. — Comme leâ apparences sont ttompeu^^eé, dit-il, une Française pnreilleUient inclinée rêverait à son amant, à coup sûr; mais une Anglaise I elle pense à prendre du thé.

11 s'éluigtia pour chercher fortune.

En rentrant vers minuit, sans avoir rien trouvé, on Itti remit Une lettre de luademoiselle ou de madame Trois-Etoiles.

« Je suis déjà oubliée, n'est-ce pas? j'ai passé sur « votre âme comme une hirondelle sur les fleurs. »

Le lendemain, Jenny vint, de son pied léger, jusque ddtis sott salon. 11 tomba ébloui et atterré sur son Uivflli;

— Est-ce bien une femme ou une vision? se dêmanda-l-il. C'était une femme et une vision ; elle ne lui dit pas un mot. Elle apparut et disparut comme par enchantement.

Il ouvrit une fenêtre sur la cour, en se rappelant que quinze jours auparavant il avait lorgné sa voisine, la femme d'un consul, depuis dix ans à son poste, je ne sais où, ni elle non plus. Mais, au lieu de regarder par les clairs rideaux de cette dame, le hasard entraîna son regard sur la balustrade d'une grande fenêtre où un chien dormait avec déHces sous un rayon de soleil.

— C'est bien étonnant, dit Henri ; il me semble que j'ai déjà rencontré ce chien-là quelque part ; j'ai vu hier dans la cour une charrette pleine de meubles : c'était sans doute pour l'emménagement de ce chien.

Comme Henry avait son journal à la main, il l'ouvrit par mégarde et y jeta un regard distrait; mais bientôt il y prit goût au point qu'il ne vit pas de prime abord une johe fille passer sur la balustrade, à côté du chien.

— Oh ! oh ! dit tout à coup Henry, voilà une voisine dont je ne me doutais guère.

Or la jeune fille qui venait de passer sur la fenêtre était tout simplement Jenny.

Après s'être appuyée un instant sur la balustrade, elle se pencha sur le chien et le caressa gentiment. Le chien, qui sommeillait encore, se réveilla tout à fait, comme par reconnaissance.

— Les belles mains ! dit Henry.

A cet instant la femme de chambre apparut, transportant une jardinière toute pleine de pâquerettes et de

myosotis. Jenny se releva et respira au-dessus de ce joli jardin. Elle avait entrevu Henry, elle ne savait trop quelle figure faire. Elle pensa à rentrer; mais il y avait là son chien, ses fleurs, du soleil ; et puis elle aurait eu l'air de s'en aller à cause de lui. Elle demeura, elle cueillit une pâquerette en murmurant : A little^ muchy jmsswnately, non at ail. Elle rejeta la fleur avec dépit et leva un regard au ciel. Il faut dire que la fenêtre de Henry était dans le chemin du ciel.

Elle rentra dans le salon, suivie de son chien. La femme de chambre demeura un instant encore, comme pour étudier la physionomie de Henry; mais il ferma sa fenêtre avec insouciance. Cependant, une heure après, il y revint par curiosité, rien que par curiosité.

— Quel joli profil ! quel teint adorable ! dit-il en allumant un cigare. Mais je voudrais bien avoir des nouvelles du bouquet de violettes. Dirai-je donc longtemps encore comme le poëte : Le désert est dans mon cœur?

H oublia peu à peu que Jenny était sa voisine ; il finit par ne plus ouvrir sa fenêtre sur la cour; il reprit plus que jamais son insouciance vagabonde et ses amours en plein vent.

Près d'un mois après le matin oii Henry avait vu Jenny à sa fenêtre en compagnie de son beau chien, il fut trcs-surpris de la rencontrer à une soirée de madame de T... Jenny dansait comme un ange ; il dansa avec elle par caprice plutôt que par entraînement. Il se contenta de danser ; il ne trouva pas un mot galant à dire. Cependant, à la fin du quadrille, il allait parler de je ne sais quoi, quand le capitaine d'artillerie le re-

garda avec un cerlain air de bravade qui ne lui fit pas peur, mais qui l'arrêta court dans son lioquence. Jenny, qui avait de la bonne volonté à son égard, le trouva spirituel. Un danseur qui ne dit rien du tout a mille fois plus d'esprit que celui qui dit quatre paroles. Cependant un homme d'esprit qui cause en dansant a beaucoup de chances pour toucher le cœur de sa danseuse; la parole glisse amoureusement sur les ailes de la musique. Biais tout l'esprit doit, selon madame de Staël, se borner à ceci ou à peu près : Vous avez le plus beau bouquet ; ou bien : Vous dansez comme un ange.

Le même soir, Henry se retrouva en face du capitaine à une table de whist. Le capitaine avait une franchise un peu rude qui plut à Henry; il le jugea brave et sincère.

— J'en suis bien aise pour cette jeune Anglaise, dit-il d'un air distrait.

Madame de T... recevait son monde tous les jeudis^ Le jeudi suivant, Henry retrouva Jenny au milieu d'un quadrille ; il dansa encore avec elle dans le plus profond silence. Il remarqua, en la reconduisant, qu'elle était d'une pâleur extrême.

— Peut-être mon silence est-il trop éloquent, murmura-t-il . C'est ennuyeux de parler en dansant, ce n'est guère plus amusant de danser sans rien dire ; jô ne reviendrai plus ici.

H ne retourna plus aux soirées de madame de T... 11 ne revit plus Jenny que de loin en loin, quand L prenait le loisir d'ouvrir sa fenêtre sur la cour..

COJÎME IL EST 271

— C'est étonnant comme cette jolie petite fillo a pâli, disait-il à chaque rencontre. Pourquoi diable n'épouse-t-elle pas son cousin ?

Un matin, à son réveil, le domestique vint l'avertir qu'un monsieur tout noir demandait gravement à lui parler en tête-à-têle.

— Tout noir, dit-il, c'est un corbeau de mauvais augure; cela menace d'être gai. Dites-lui d'enlrer, Jean. Mais emportez donc ces chiffons de femme.

Le domestique ramassa çà et là, sur la cheminée, sur un fauteuil, sur un tapis, un petit gant de Suède, une broche, un mouchoir de batiste. Ce domestique, qui avait assez le style d'un roué coquin, pria l'homme noir d'entrer, tout en respirant l'ambre du mouchoir.

L'homme noir entra en silence et s'inclina d'un air digne et sévère au-dessus du lit de Henry. Notre héros se souleva et lui rendit son salut de l'air du monde le plus comiquement sérieux.

— J'ai deux mots à vous dire, monsieur Henry de Roseray. Je suis un oncle outragé.

— Je vous écoute, monsieur.

— Sans préambule oiseux, j'arrive droit au fait; je ne viens pas ici pour faire des phrases ; les beaux mots me vont mal; je ne suis pas avocat, grâce au ciel!

— J'en suis bien aise pour vous et pour moi, monsieur.

— Je hnis les beaux discoureurs qui se donnent toutes les peines du monde pour embrouiller leur pensée; il faut les suivre dans des détours sans nombre, au risque de se perdre et de ne pas se relronver. Je ne

suis pns (le cette école fâcheuse; à quoi bon se fatiguer vainement l'esprit et la poitrine? Pourquoi perdre du temps à parler pour ne rien dire? Tous les chemins vont à Rome; mais, pour aller à la raison et à la vérité, il n*y a qu'un chemin, le chemin du naturel.

Pendant ce début si rapide et si simple, Henry étudiait la physionomie de cet homme grave. C'était un homme de cinquante ans à peu près ; vain et sentencieux, il y avait en lui l'étoffe d'un procureur du roi subalterne ou d'un avocat obscur ; sa figure, depuis longtemps éteinte, retrouvait çà et là un accès d'orgueil qui la ranimait pour un instant. 11 s'écoutait parler, même quand il ne parlait plus. Il écoutait les autres avec laisser aller et avec distraction. Bon homme au fond, mais se gardant bien de se laisser deviner. Il était vêtu avec une sévérité lugubre, tout noir des mains aux pieds. Il faut tout dire : c'était un médecin.

Après un silence prétentieux, il reprit la parole, toujours d'une voix glaciale, toujours répétant deux ou trois fois sa phrase sacramentelle :

— En un mot, monsieur Henry de Roseray, je vais, sans perdre de temps, vous apprendre de quoi il est question, car, enfin...

— Mais, monsieur, j'écoute avec impatience ; vous promettez d'aller comme sur un chemin de fer, mais nous avons bien de la peine à nous mettre eu route. Voyons, ai-je commis un petit délit? Ai-je oublié de payer un billet? Suis-je découvert pour la garde nati-o-nale?

— H s'agit bien de tout cela, monsieur I Si je viens

ici, ce n'est pas pour si peu de chose. L'honneur, voire lionncur et le mien, sont en jeu.

— En vérité ! je voudrais bien savoir ce qu'ils ont à démêler ensemble ?

— Vous ne le saurez que trop tôt, monsieur. Mon silence devrait parler. Il est des choses qui se devinent, des mystères qu'on soulève d'un rien, des secrets...

— Eniiii, monsieur, quel est votre secret?

— Mon secret, c'est le vôtre ! Descendez en vousmême, consultez votre cœur.

— Mon cœur n'a pas grand' chose de bon à me dire.

— C'est là que je vous allendais, monsieur; votre cœur doit trembler devant votre raison, qui est son j uge : car enfin, monsieur, vous avez séduit une jeune fille, un ange de candeur et de vertu, une héroïne de sagesse, un ange sans défense qui s'est confié à l'amour comme à Dieu. Vous comprenez, monsieur, que je ne viens pas ici pour faire des phrases.

— Le nom de l'ange en question, s'il vous plaît?

— C'est cela : vous avez profané tous les noms du calendrier, votre cœur est devenu un almanach... Mais ici ce n'est plus un nom comme les autres : miss Jenny Murray î Qu'en dites-vous?

— Je ne connais pas.

— Quelle indignité ! dit le médecin en frappant du pied ; on séduit d'abord, sauf à ne pas connaître ensuite ! Voilà bien les hommes d'aujourd'hui, ma pauvre nièce !

— Monsieur, je suis à peu près un homme de bonne foi, je ne cache pas ma vie : j'ai le cœur en plein vent;

eh bien, il faut m*en croire : je ne connais pas miss Jenny Murray. D'après le portrait que vous m'en faites, j'ai lieu de regretter de ne pas la connaître.

~ En vérité, monsieur, on ne trompe pas avec plus d'hypocrisie. La pauvre fille, si elle vous entendait parler ainsi, ah 1 monsieur, elle en mourrait.

— Il y a un malentendu entre nous. Vous êtes bien sûr que miss Jenny n'est pas folle? Vous ne vous êtes pas trompé de porte dans l'escalier ? Il y a peut-être un autre séducteur au même étage.

Le médecin prit son portefeuille. Voyez, monsieur, voyez votre nom écrit de la main tremblante de miss Jenny.

— Ah ! mon Dieu, quelle lumière ! s'écria Henry.

— Enfin, Dieu soit loué ! vous vodà revenu à votre cœur. On a beau faire pour masquer le cœur, le cœur finit toujours par se montrer.

Henry gardait le silence ; cette écriture de Jenny, c'était l'écriture des lettres mystérieuses marquées de trois étoiles ; mais il était toujours dans le dédale. Que voulait dire le médecin en parlant de séduction? Henry avait bien des peccadilles sur la conscience; mais il était toujours demeuré dans le domaine de la comédie amoureuse, son amour n'avait jamais dépassé l'éclat de rire; s'il avait mouillé sa paupière, c'avait été par des larmes de joie. Or la séduction, c'est le drame, ou tou^ au moins le mélodrame.

— A propos, dit-il tout à coup en entendant ouvrir une fenêtre, miss Jenny n'est-elle pas une jolie Anglaise, qui habite la maison en compagnie d'une vieille

tanlc, (i'un JDcau et d'un jeune capitaine d artillerie?

— Pardieu ! ne le savez-vous pas mieux que moi?

— Et c'est celle-là que j'ai séduite?

— Oui, monsieur, vous l'avez séduite indignement! Henry regarda le médecin dans les yeux.

— C'est étonnant, dit-il, vous n'avez pourtant pas trop l'air d'un fou.

— Je subirai sans me plaindre toutes vos impertinences; je suis ici pour défendre une cause sacrée; j'irai jusqu'au bout de mon rôle. Quand je me suis mis en route, c'est pour arriver à quelque chose.

— Si vous y tenez, je veux bien encore vous croire raisonnable : cela ne conte rien ; mais, pour la peine, parlons un peu raison. Vous me croyez donc un lier don Juan pour séduire une jolie Anglaise à la barbe d'un capitaine d'artillerie? Vous savez s'il a des moustaches terribles, celui-là !

— Prenez garde, monsieur, n'allez pas par quatre chemins ; reconnaissez et réparez votre faute, ou bien vous les verrez d'un peu plus près, ces moustaches terribles !

— Je n'y tiena pas, mais cela m'est égal.

— Si je ne puis vous faire entendre raison, celui-là en viendra à bout; mais ce ne sera plus par les armes du sentiment et de la dignité.

— Mon cher monsieur, parlons d'autre chose. Fumez-vous? voici des cigares.

— Il s'agit bien de cigares! Peut-on masquer ainsi son c(cur ; après tout, pourquoi tant de dédain pour une fille qui est riche et belle? pourquoi...

— Cela dépasse les bornes! je vous déclare, monsieur, que, si vous n'en finissez pas, je vais, sinon vous conduire à la porte, du moins m'en aller moi-mcmo. Après cela, vous divaguerez tout à votre aise. Les murs ont des oreilles, vous parlerez aux murs.

Le médecin leva la tête avec dignité.

— Adieu, monsieur; je ne dirai plus un mot, je n'essayerai plus de ramener votre cœur dans le bon chemin; je vais dire à celle que vous avez séduite, je vais lui dire ce que vous êtes. La pauvre fille en mourra! elle qui avait bâti tant de châteaux sur votre amour! Ah ! bâtir sur l'amour, c'est bâtir sur le sable. Mais un autre viendra, monsieur, un autre qui ne sera pas médecin, vous comprenez... ce sera le capitaine... son épée sera sans doute plus éloquente que ma parole.

Le brave médecin sortit comme un tyran de mélodrame.

— Je n'y comprends rien, dit Henry en s'habillant. At-elle rêvé que je la séduisais, ou bien rêvé-je moimême? Enfin, c'est toujours une aventure de plus. — Voyons, reprit-il en allumant un cigare, je veux sortir de ce labyrinthe. En premier lieu, il faut que ma mémoire retrace tout ce qui s'est passé dans mon cœur depuis six mois. C'est un abîme, on s'y perd. Je vois à peine confusément un joli pied par-ci, une main blanche par-là; un voile bleu, une amazone qui passe aux Champs-Elysées, une valseuse qui penche sa têle sur mon épaule, un cachemire bien porté, une écharpe mai portée, un coupé où j'ai passé une heure en belle

compagnie, un bouquet ramassé pendant une contredanse. A propos! qu'est devenu ce joli bouquet de violet tcis qui n'avait coûté qu'un sou sur le pont Royal? bienheureux bouquet! celui-là a eu un tombeau digne de lui. Quel joli corsage!

Et, après avoir ainsi évoqué tous ses souvenirs d'amour, Henry tomba dans une rêverie charmante où il respira tout à son aise le parfum du beau temps passé.

— Donc, poursuivit-il en allumant un autre cigare, j'ai suivi dans les Tuileries ce joli bouquet de violettes, je l'ai abordé sous le marronnier le plus touffu, je lui ai dit ma façon de penser, qui n'est pas la façon de penser de tout le monde. Or tout cela m'a fait aboutir à quoi? à rencontrer une Anglaise sentimentale, qui veut à toute force m'épouser. Par Dieu I voilà une idée qui ne me serait pas venue! que lui ai-je donc fait pour encourir ainsi sa disgrâce? « Premier point : je suis allém'asseoir près d'elle; elle a laissé tomber des myosotis, souvenez-vous de moi. Moi qui n'entends rien à l'anglais, j'ai ramassé le bouquet par mégarde, et je me suis bien gardé de me souvenir d'elle. Deuxième point : j'ai rencontré miss Jenny dans un bal, j'ai dansé avec elle; mais, ce bal m'ennuyant beaucoup, je n'y suis pas retourné. En additionnant, il y a un total qui équivaut à une séduction! J'avoue que jusqu'à présent je m'y étais pris d'une tout au Ire manière. »

Ce matin-là, comme Henry chiffonnait une doiizaiisô de cravates printanières, on vint lui annoncer une autre visite : M. d'Harcourt.

— A merveille, dit-il, voilà donc les moustaches du capitaine d'artillerie.

Ce M. d'Harcourt n'était rien moins que le capitaine d'artillerie en question. Il salua à peiiie, s'avança fièrement vers Henry et lui jeta un regard de dédain. Henry eût répondu à ce regard s'il n'eût dès l'abord découvert une profonde tristesse dans la ligure du capitaine.

— Décidément, dit-il, il y a quelque chose de sérieux, voyons! Mais j'ai beau chercher dans mes souvenirs, je n'y puis rien trouver de grave à propos de la miss Jenny susdite.

— Monsieur, dit le capitaine d*une voix brève, si vous avez eu de la peine à comprendre notre vieil ami le médecin, je pense que vous me comprendrez au premier mot : il faut épouser ma cousine ou nous couper la gorge.

— Nous nous couperons la gorge tant qu'il vous plaira ; mais, avant tout, je voudrais bien savoir pourquoi.

— Vous le savez mieux que moi, monsieur, dit M. d'Harcourt avec amertume.

— Mais, monsieur, à coup sûr il y a un malentendu ; je ne sais le nom de miss Jenny que depuis une heure.

— Le nom ne fait rien à l'affaire. Vous ayez séduit une jeune fiUe^ vous allez l'épouser ou nous filons nous battre.

— Voyons, la main sur le cœur : si miss Jenny a été séduite par quelqu'un, c'est par vous-même. Or j'ai bien assez de mes œuvres sans reconnaître celles des autres.

— Mais pouvez-vous parler de cette façon quand j'ai vu se nouer et se dénouer cette fatale passion ? Vous aviez vos raisons pour ne plus retourner chez madame deT...

— Monsieur, Je n'y suis pas allé plus longtemps parce que je m'y ennuyais, voilà tout le mystère. Mais 'y suis allé assez de temps pour voir sur quel pied vous étiez avec miss Jenny.

— Monsieur, si j'avais été sur un si bon pied avec ma cousine, je ne viendrais pas vous trouver.

M. d'IIarcourt se promena à grands pas, la tête pensive et inclinée.

— Sachez-le donc, dit-il tout à coup, car je le confie à tout venant, tant j'ai le cœur plein! j'aimais ma cousine avec la tendresse dévouée d'un frère et la passion dévorante d'un amant. Depuis quatre ans, cet amour m'est venu peu à peu ; d'abord je m'en doutais à peine; aujourd'hui c'est mon âme, c'est ma vie. Et vous, un inconnu, vous, un étranger, vous êtes venu prendre ma place au soleil ! car c'es^ vous nu'elle

aime, vous qui ne l'avez aimée ni respectée. Ahl mon Dieu! j'en perdrai la tête; mais au moins je serai vengé I Et pourtant, si je vous tue, je la tuerai du même coup ! La pauvre fille est à moitié morte déjà ; elle vous appelle à grands cris. — Voyons, suivez-moi chez ma mère, nous nous entendrons mieux là qu'ici. Et je vous en supplie pour vous et pour elle surtout, gardez-vous bien d'éveiller ma colère jalouse! votre vie ne tient à rien.

— En vérité, monsieur, je ne sais plus que penser : vous parlez avec Taccent d'un cœur ému, avec tous les dehors de la bonne foi ; je vois bien que vous êtes en proie à une vraie douleur ; mais, je le répète, je ne suis pour rien dans cette douleur. Croyez-vous que miss Jenny n'ait point par hasard un accès de folie?

— Folle ! ma cousine, folle !

Le capitaine saisit la main de Henry.

— Venez ! venez ! vous verrez si elle est folle, la malheureuse enfant !

11 entraîna Henry, bon gré, mal gré.

— Allons, dit notre héros en se résignant, le mystère va peut-être se dévoiler en face de miss Jenny.

L'appartement de la vieille madame d'Harcouit s'ouvrait dans un autre escalier. Ils descendirent donc, traversèrent la coLir et remontèrent. Pendant ce trajet, qui se fit en silence, Henry renoua sa cravate, repoussa ses cheveux en arrière et peigna sa barbe. Tou^ en ne voulant pas avoir séduit Jenny, il ne voulait pas se résigner à n'être pas séduisant. Par cela seul, un meilleur physionomiste que le capitaine eût bien vu qu'il

n'avait pas séduit Jonny : un séducteur arrivé au but ne fait pas tant de façons.

— Suivez-moi toujours , dit M. d'îïarcourt en entrant.

Il traversa une antichambre, un petit salon, et frappa du doigt à une porte de ehambre à coucher. La femme de chambre vint ouvrir.

— Ahl c'est vous, monsieur d'Har...

Elle n'acheva pas ce mot, tant elle fut surprise par la présence de Henry de Roseray. Elle annonça M. d'Harcourt et un autre monsieur. Le ca[)itaine fit passer Henry en avant. Du premier regard, Henry vit les rideaux du lit; au même insWint,'les rideaux furent soulevés, et il aperçut une pâle figure qui reposait sur l'oreiller. C'est à peine s'il reconnut Jenny, tant la douleur l'avait ravagée ! Elle ouvrit de grands yeux égarés, elle poussa un cri de joie et de surprise, elle tendit les bras vers lui.

— Ah ! c'est vous, dit-elle d'une voix étouffée, c'est vous, enfin ! je vous attendais.

Henry, presque entraîne par celte voix, s'approcha du lit. Le capitaine le suivit comme un loup qui suit sa proie. Jenny, voyant ce regard de colère, murmura tristement :

' — Allons, mon cousin, un peu de pitié pour moi. Que voulez-vous? il n'y a plus à revenir là-dessus.

Elle lendit une main à M. d'Harcourt et l'autre à Henry. Le capitaine pressa la petite raain blanche en soupirant; Henry ne savait que faire de celle qu'il avait pwse.

— ' Méchant! dit Jenny, c'est donc ainsi qu'on se revoit après une si douloureuse absence ! Mais vous ne savez donc pas tout ce que j'ai souffert? Ma pauvre vieille tante en mourra. Ah! Henry! Henry! vous ne m'avez pas aimée, n'est-ce pas? vous m'avez trom[;cG comme tant d'autres. De grâce, Henry, dites toute ia vérité, dites-moi que je meure ou que je vive; ne me laissez pas plus longtemps à la torture. Henry, vous ne m'avez pas aimée, n'est-ce pas?

— Eh bien, dit le capitaine, avisez-vous un peu de lui dire que vous ne l'avez pas aimée !

En ce moment, le vieux médecin et le père de Henry entrèrent dans la chambre.

— -Oui, monsieur, disait le médecin, un homme d'honneur comme vous comprendra tout d'un coup^ sans préambule ni paroles oiseuses, en un mot et sans détour, qu'il n'y a qu'une chose à faire, un mariage.

— Monsieur, dit le député en s'adressant à son fds, vous savez ma façon de penser sur ces choses- là. Je vous l'ai dit maintes fois : prenez garde à ce que vous faites; la première hlle venue qui viendra se plaindre devant moi sera accueillie par un juge intègre, qui vous condamnera sans délai à l'épouser. On ne se \oue pas ainsi de l'honneur des familles; les vrais représentants du pays (ici le député leva un peu la tête) doivent marcher droit pour donner l'exemple. Vous comprenez ce qui vous reste à faire. Vous n'irez pas par quatre chemins. Heureusement pour tout le monde qu'ici ce n'est pas la première venue. Je vois avec plaisir que nous avons affaire à une famille honorable.

Le député s'inclina devant miss Jenny, devant le capitaine et devant le médecin.

— Mon père, dit Henry, qui gardait toujours la main agitée de miss Jenny, je partage vos idées sur ce point d'honneur; mais ici, je le dis tout haut, on se motjue de nous.

Jenny retira sa main et jeta un cri perçant; M. d'Harcoiiit, frappant du pied, saisit violemment le dossier d'un fauteuil pour ne pas saisir Henry.

— Vous le voyez, monsieur^ dit le médecin au député, perverti jusqu'au fond du cœur! Peut-on comprendre une pareille conduite? Votre fils séduit miss Jenny au moment même où elle devait épouser son cousin, quiFadorait; miss Jenny est belle et riche (car, ne vous trompez pas, elle possède à coup sûr plus d'un demi-million) ; miss Jenny l'aime plus que la vie, puisqu'elle veut mourir s'il persiste dans son horrible refus ; eh bien , l'ingrat n'est pas touché le moins du monde !

— Tout cela est bien étrange, se disait Henry; il y a ici quelqu'un de fou, moi, elle, à moins que tout le monde ne soit fou.

11 se mit à réfléchir asëez raisonnablement ; mais comment voir clair dans ce dédale? Jenny avait-elle élé séduite par son cousin? mais alors, qui l'empêchait d'épouse»" son cousin, qui avait l'air d'être de bonne foi dans son amour? avait-elle élé séduite par un autre? lirnry voyait avec horreur se dessiner quel»!u; figure do subalterne, q-uelque professeur ambulant, quoique mauvais maître de musique. Après tout, c'était bien

dommage; car Jenny, avec sa fortune et sa benutc, avait autant de droit que toute autre à devenir sa femme, seifîement il ne comptait pas sitôt en passer par le mariage.

Pendant qu'il raisonnait ainsi, la pauvre Jenny Cachait ses larmes sur l'oreiller.

— Quoi ! dit tout à coup le capitaine en se frappant le front, vous n'êtes pas attendri par ce spectacle? Biais c'est la douleur qui se débat avec la mort ! Voyons, achevez-la, dites encore un mot, dites, dites.

— Je n'ai plus rien à dire, murmura Henry.

Jenny lui jeta un regard désespéré. Il fut touché jusqu'au cœur; il se pencha sur elle, lui reprit doucement la main, et lui dit à l'oreille :

— De grâce, expliquez-moi cette énigme.

Peut-être allait-elle lui répondre; mais, M. d'Har-

court s'étant approché, elle murmura :

— Henry, de grâce, n'oubliez pas ainsi que je vous ai tout sacrifié; ce n'est pas la mort que je vous demande, c'est l'amour, c'est la vie ! souvenez-vous de vos serments et de ma faiblesse I

— Eh bien, Henry, dit tout à coup le député, qui ne détachait pas ses yeux de Jenny, j'espère que cette voix-là te fera entendre raison.

Henry était presque fasciné par le regard de la jeune fille. Comme elle vit qu'il chancelait dans sa résolution, cU-c souleva la tête et dit d'une voix mourante :

— Henry' Henry! de grâce, un baiser, un seul bai* ser, et que je meure aussitôt!

Cette fois il fut entraîné malgré lui ; il prit dans ses

COMxME IL EST 285

mains tremblantes l'adorable figure de Jenny; il la baisa sur le front avec égarement.

— Henry I je vous aime, Henry I

A peine Jenny eut-elle dit cela qu'elle tomba é,va~ nouie.

— Enfin, dit le médecin, tout est pardonné.

n s'empressa de secourir la jeune fille ; Henry se détourna un peu, mais au môme instant il revint devant le lit, comme si un cbarme fatal l'enchaînait désormais à Jenny.

— Tenez, lui dit le médecin, ]e suis fort en peine de la rappeler à la vie; mes sels n'y font rien; mais, au toucher de votre main, je suis sûr qu'elle va se ranimer comme par enchantement. L'amour est le dieu des miracles.

Henry reprit encore une fois la main de Jenny ; elle ouvrit ses grands yeux célestes :

— Ah ! c'est toi, dit-elle avec un sourire.

Peu à peu Henry était revenu à sa raison ; mais à ce regard, mais à cette voix qui le touchait au cœur, il chancela encore, il fit semblant d'aimer la pauvre fille, et, en vérité, il l'aimait déjà. On a vu des cœurs moins rebelles. Comment ne pas s'attendrir à la vue d'une belle fille qui a l'air de mourir d'amour pour vous? Il y avait bien autour de Henry un mensonge qui gâtait un peu l'aventure; mais, en même temps, il y avait un mystère qui avait bien sa poésie.

Knfin, l'amour a des caprices sans nombre, il s'amusc à nous surprendre, môme quand nous le repoussons ; l'amour sait mieux que nous le chemin de notre

cœur ; il en connaît les détours, il arrive à son but en dépit de toute notre raison. Et puis, ce qui avait surtout égaré Henry, c'était je ne sais quel air de bonne foi dans le regard de Jenny.

— Miss Jenny coupable, dit-il, n'oserait pas me régarder ainsi ; elle a toute la candeur de l'amour.

Il en était là de ses réflexions quand elle lui dit avec im divin sourire :

— Ah ! c'est toi !

Il laissa parler son cœur, il répondit sans penser à ce qu'il disait :

— Oui, c'est moi, je suis là pour ne plus vous quitter. Oubliez le mal que je vous ai fait, vivez pour moi comme je vais vivre pour vous.

— Ah ! dit-elle en levant les yeux au ciel. Dieu vous récompensera.

— Ainsi tout est dit, murmura le député. ïl tendit la main à Henry.

— C'est bien, lîenry, tu n'as pas oublié mes leçons. — Messieurs, je vous salue, car on m'attend à la Chambre pour ne pas voter les fonds secrets. — Mademoiselle, permettez-moi de vous baiser la main. Je vous demande pardon des chagrins que mon fds vous a causés, mais les chagrins sont à leur terme. A quand le contrat de mariage?

— A ce soir, dit M. d'Harcourt d'un air sombre, (i-ar je veux le signer avant... avant de partir.

— Que votre volonté soit faite, dit le député.

— Attendez, mon père, je vais vous conduire un peu

— Vous me quittez déjà I dit Jenny avec angoisses

' COMMK IL EST 287

— Je reviens tout de suile, répondit Henry en dépassant le seuil de la chambre.

Il accompagna son père jusqu'à la Chambre, dans le dessein de lui dire la vérité. Mais, chaque fois qu'il voulait parler, une main invisible se posait sur ses lèvres : c'était la main du destin ou plutôt de Jenny. S'il parlait, son père se moquait de lui, son père prenait fait et cause pour lui et retirait sa parole. Alors il ne fallait plus songer à Jenny ; il achevait de briser un pauvre cœur qui avait déjà de récho dans le sien ; il abandonnait une femme qui serait peut-être la joie de sa vie.

— ^ Avant tout, il faut que je la revoie, dit-il. Il quitta brusquement son père après quelques vagues paroles ; il revint sur §es pas et retourna chez madame d'Harcourt.

— Demandez à mademoiselle Jenny si je puis lui parler, dit-il à la femme de chambre qui vint ouvrir.

Cette jeune fille revint aussitôt et le pria de la suivre dans la chambre de miss Jenny.

— Je vous attendais, dit-elle en soulevant sa main. Une vive rougeur colora son front.

— Enfin, passa Henry, je vais savoir à quoi m'en tenir.

Dès que la femme de chambre se fut éloignée, il dit à

Jcnnv d'une voix émue :

— Depuis ce matin, je suis dans le feu des pieds à la îête ; il y a en moi de l'amour, de la colère, de la jalousie, que sais-je? A coup sûr, mademoiselle, avant ce soir je serai plus malade que vous; mais, en vérité,

la mort n'est pas ce qui peut m'arriver de plus triste. De grâce, quel est le mystère qui m'entoure si bien?

Jenny détourna la tête et répondit en rougissant encore :

— Le mystère, vous ne le devinez donc pas? Le mystère, c'est l'amour.

A ce mol, la voix de la jeune fille mourut sur ses lèvres.

— Voilà, reprit-elle, le seul mot que je puisse dire aujourd'hui. Si votre cœur sans confiance ne plaide pas pour moi, qu'il n'en soit plus question. Vous l'avez dit, la mort n'est pas toujours ce qui peut nous arriver de plus triste... J'entends la voix de mon cousin, silence 1

M. d'Harcourt entra soudainement.

— Ma cousine, je pars demain pour Nancy... A moins qu'il ne faille... Le contrat de mariage se signe toujours ce soir?

— Oui, dit Henry, résigné à tout.

Il sentit une larme de Jenny arroser sa main.

11 serait trop long de vous raconter mot à mot les angois es de Henry durant le reste de l'après-midi. H passa une heure avec la vieille madame d'Harcourt, qui lui raconta en pleurant l'amour et la douleur de son fils; il passa une heure dans la chambre de Jenny en compagnie du vieux médecin ; il dîna seul ; il se promena sur les quais et retourna vers huit heures, pâle et abattu, pour le contrat de mariage, presque décidé h créer des obstacles. Mais, en voyant la pâle, douce et triste ligure de jenny :

— Allons, dit-il, qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront.

Le contrat de mariage se rédigea en silence ; il n'y eut point de débats pour les intérêts : tout le monde était d'accord là-dessus, — même le notaire. — La vieille madame d Harcourt pleurait au pied du lit, le capitaine se promenait à grands pas; le député, le médecin et plusieurs amis échangeaient quelques paroles sur la séance de la Chambre, sur le beau temps, sur la forme des contrats de mariage; Henry et Jenny se regardaient souvent.

Le notaire présenta gracieusement la plume à Jenny pour la signature; elle signa en jetant un regard de crainte et d'espérance; Henry signa sans y regarder à deux fois, mais pourtant d'une main agitée. Quand ce fut le tour du capitaine, il murmura entre ses dents :

— J'avais cependant dit que ce ne serait pas avec une plume et de l'encre que je signerais ce contrat de mariage.

Quand il eut signé, il embrassa sa vieille mère avec effusion.

— Adieu, lui dit-il; ce n'est pas demain qu'il (iiut partir, c'est aujourd'hui.

Il prit son chapeau et sortit aussitôt, plus pâle que - sa cousine. Il sortit sans lui dire un mot, sans la regarder.

Henry resta bientôt seul avec madame d'Harcourt, à côté de Jenny. Après avoir bien pleuré, madame d'Harcourt s'assoupit dans son fauteuil.

— Enfin, nous sommes seuls! dit Henry après un

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silence. Vous allezMiie dire, maintenant que j'ai fait preuve de bonne volonté ( il appuya sur ce mot avec un peu d'amertume), "vous allez me dire le secret.

— Moo Dieu ! dit Jenny, vous ne comprenez donc pas que je vous aimais et que je ne l'aimaiis pas, Il es^, parti, je puis vons le dire, je puis le plaindre. Hélas ! il m'aimait tant, sque, sans lemot de séduction que je lui ai jeté au cœur, il ne se fût jamais -résigné à me voir aller à un autre. Pardonnez-moi ce mensonge. C'est moi plutôtqui suis coupable de séduction, n'est-ce pas, méchant aveugle? Mais j'avais beau faire paur 'arriver à vatre cœur !

— Que n'ai-je pas compris tout de suite ? s'écria Henry avec joie, je n'eusse pas fait tant de façons pour vous épouser, car je vous armais.

Et voilàxommentxelui qui poursuivait un bouquet , de violettes* trouva un bouquet de fleiurs d'oranger.

Six mois après, vers les beaux jours' d'automne, M. Hcsnry de Ro^^eray se promenaitavcc sa femme dans la grande allée des Tuileries; iar lune de miel argentait encore leur ciel de lit, à en juger par leurs regards tendrement amoureux.

Depuis' une dcmi^hcurc ils ptirlaient'de M.'d'Harcourt, qu'ils n'avaient pas revu depuis le contrat de J mariage.

— Mon Dieu ! dit tout à coup Jenny, ri*avez-vous pas vu sous les marronniers?

— Qu'est-ce donc? demanda Henry.

— Voyez !

Henry vit alors son cousin, qui promenait à son bras, devinez qui? — La jolie fille au bouquet de violettes que nous avons vue au début de ce conte? — C'était elle, en effet, mais plus jolie encore.

— Tout cela est bien étonnant, dit-il avec un soupir -de regret à sa folle jeunesse. Si j'avais fait un pas de

plus dans les Tuileries le jour du bouquet de violettes, qui sait si les rôles ne seraient pas changés ?

Qui sait si les rôles ne changeront pas?

Henry de Roseray avait voulu lire le roman de la vie, et il n'en pouvait plus feuilleter que l'histoire.

Mais dans l'histoire ne retrouve-t-on pas le roman?

L'ARBRE DE LA SCIENCE

Quand Dieu fit la femme aux dépens de l'homme, il LTcail du même coup la femme et l'amour. En effet, l'homme est attiré vers ia femme comme à un autre lui-même et comme à un bien perdu. 11 veut ressaisir sa force primordiale, il veut s'enchaîner à cette autre vie qui est encore la sienne. La femme, de son côté, trouve que Dieu ne lui a pas donné lout ce qu'il y avait de grandeur et d'héroïsme dans l'homme. Elle essaye de conquérir ce qui lui manque ou de se doimer tout entière, comprenant bien qu'elle n'est que la doublure de l'étoffe primitive qui habille l'idée de Dieu.

La doublure ne vaut-elle pas rétuflc?

Dans le mariage, l'harmoine vient des contrastes. On ne fait pas un accord avec une seule note, ni ua

tableau avec une seule couleur. A toute âme brune il faut une âme blonde, la force aime la grâce, l'esprit se repose dans le sentiment.

Peut-on admettre un mstant avec le pbilosophe grec que les hommes s'endorment du sommeil éternel, en gardant le sentiment de leur vie? Les méchants dorment d'un sommeil inquiet, les bons « d'un sommeil de miel, comme s'ils reposaient sur le versant de l'Hymette. » Les passionnés emportent dans le tombeau la fièvre de l'amour inapaisé; les ambitieux, l'horreur du néant. S'il n'y a pas de seconde vie, la mort rend ainsi la justice des châtiments et des récompenses; elle a des sommeils couronnés de roses pour ceux qui lui arrivent les mains pleines de bonnes actions et des sommeils couronnés d'épines pour ceux qui lui tendent leurs mains tachées de sang.

L'amour des beautés byzantines est doux à cueillir comme les roses sauvages dont la pâle senteur ne pénètre que l'âme; on a je ne sais quelle chaste joie à se déchirer les mains à ces églantiers aui ont plus d'épines que de fleurs.

C'est la femme qui perd la femme. Avec l'homme la femme se retrouve.

Ce n'est pas Adam qui a corrompu Eve.

Aujourd'hui le serpent prend la figure de la femme pour corrompre la femme.

Quand tous voyez par le monde deuix amies inséparables, c'est qu'elles sont aimées toutes les deux dans les mêmes régions, —à moins qu'elles n'aient commis ensemble quelque joli crime. — Le temple de l'amitié des femmes s'élève souvent sur le tombeau de leur vertu. Quand deux femmes sont amies ou ennemies, on peut toujours se demander: : « Où estiThomme? »

Quand l'amour a le diable au corps il transporte le paradis dans l'enfer ou l'enfer dans le paradis. Il répand sur les flammes vives les lys, les roses blanches et les violettes qui fleurissent aux doigts des madones et des martyres.

Le masque de l'amour a pris plus- de, femmes que l'amour lui-même.

L'amour est comme le poète, qui trouve toujours des vers nouveaux avec la même poésie.

L'amour est plus grand encadré par l'art que par la nature, comme la religion, qui est plus belle avec Palladio, Michel-Ange, Raphaël et Mozart que dans une église rustique.

Il en est des passions amoureuses comme des chimères de l'esprit. Je me suis toujours représenté ces adorables figures du monde idéal comme des belles filles cfnbarquées sur une mer orageuse et côtoyant le rivage où on les appelle sans jamais vouloir aborder, parce que leurs pieds de neige ne sauraient toucher la terre. Elles passent, elles passent, et sourient à ceux qui tendent les bras vers elles; mais, comme elles sont à tous, elles ne sont à aucun; elles sourient, mais elles fuient, comme le soleil dont le rayon ne s'arrête jamais, même sur la treille toute de pourpre et d'or qu'il a nourrie de son feu ^ de son sang et de ses larmes.

Les songes sont des comédiens qui nous jouent à nous-mêmes nos passions. Mais la vie la plus sérieuse n'est qu'une sériede songesqui représentent une comédie invraisemblable. La mort nous réveille et nous. dit k nom de l'auteur.

L'amour se nourrit de larmes et de sang, dit TAn-

lliologie, et non de lait el de roses. C'est qu'il a sucé le lait des bêtes féroces quand Vénus l'abrita dans les bois inaccessibles contre les colères de Jupiter.

Quand une femme se déshabille, elle est encore vêtue de sa pudeur — si elle est amoureuse.

Quand une femme se donne corps et âme, elle est encore chaste — si son cœur bat.

La chercheuse d'esprit qui trouve l'amour ne trouve pas l'esprit. Le chercheur d'amour perd dans son voyage tout l'esprit qu'il a.

L'esprit hait le commerce de l'amour, et l'amour hait le commerce de l'esprit.

En amour, il n'y a que les tyrans qui restent sur le tiône. Les monarques débonnaires laissent tomber leur sceptre en quenouille.

Il y a longtemps que les femmes se peignent la figure; quelques-unes le font avec un art si délicat, elles sont si bien peintes, en un mot, qu'elles ont l'air de ne l'être pas. Elles ak^ipellent cela corriger les oublis de la nature. On se peignait, dans l'antiquité : Sapho mettait du blanc pour attendrir Phaon ; Aspasie mettait du rouge

pour cacher les ravages de l'amour. A Rome, quand les généraux entraient en triomphe, ils se barbouillaient eux-mêmes en signe de joie. « Pourquoi vous mettez-vous du rouge? » demandait le maréchal de Richelieu à mademoiselle Gaussin; et, comme la comédienne avait un peu de littérature, elle répondait : « Les généraux mettaient du rouge le jour où ils entraient en triomphe à Rome ; chaque jour n'est-il pas pour moi un jour de triomphe? »

Les étrangers s'imaginent toujours que Paris est le pays de la chevalerie, que les hommes y sont galants, comme à la cour des Valois ou des Précieuses, et qu'ils rappellent ces paroles de Tacite, parlant de leurs ancêtres : « Ils croient qu'il y a quelque chose de divin dans les femmes. » Ce n'est plus que le pays du cigare et du cheval. L'opinion sur les femmes a tout à fait changé. Aujourd'hui ils croient qu'il y a quelque chose du démon dans la femme. Opinion aussi digne de créance que la première.

La mode a eu ses jours de carnaval ; il fut un temps où les hommes se firent un gros ventre pour se donner un air de majesté, où les femmes se firent des hanches invraisemblables pour se donner un air de grandeur. Les masques eux-mêmes eurent leurs jours de mode. On jugea qu'il était indécent de sortir sans masque. La

298 L'AMQUR

feuille de vigne d'Eve avait tout envahi ; on prenait un masque pour aller dans le monde et pour aller à l'église. Mais bientôt la beauté, qui n'aime pas^ les verrous, voulut resplendir comme le soleil lui-même: non-seulement le masque tomba, mais avec le masque tout ce qui couvrait les bras et le sein.

De toutes les modes, la meilleure -est celle qui habille peu les femmes. Dans l'antiquité, elles n'étaient guère vêtues que de leur pudeur. Aujourd'hui, dans les fêtes parisiennes, la robe descend très-baS:et cache des pieds qui ne sont sans doute pas irréprochables, mais elle ne monte pas très-haut : cinquante mètres d'étoffe pour la jupeet cinquante centimètres. ix)urs le corsage.,

L'antiquité a connu M. de Cupidon — un enfant qui, n'était pas né à l'amour. — Les anciens ont élevé des temples à Vénus — Vénus pudique et Vénus impudique, aux chasseresses comme aux bacchantes; — mais ils n'ont pas pénétré dans le divin sanctuaire de l'amour. Nous ne connaissons plus les neuf Muses, mais nous savons par cœur toutes les sublimes strophes de celte muse moderne qui s'appelle la Passion. Nous avons moins bâti de temples à l'idée, mais nous avons pieusement élevé l'autel du sentiment.

L'amour se couronnail de roses ou de pampres chez

les anciens; il se couronne d épines chez les nnodernes. Une courait que les sphères radieuses du monde visible; il habite les régions éto-ilées de .l'idéal..

Chez Sapho, comme chez Didon, l'amour a toutes les violences, toutes les colères, toutes les fureurs, mais ne s'attendrit jamais jusqu'aux larmes. Elles sont égarées, mais elles ne pleurent pas. Le feu qui les altère, qui les dévore, qui les consume, c'est la volupté de la louve. Ce n'est pas la soif de l'infini qui les attire, ce n'est pas la piété universelle qui ouvre et répand leur cœur sur toutes choses : elles sont dommées par les dôsirs qu'allume le sang.

La femme que nous a donnée le chnistianimne-ne voudrait pas, au prix de la couronne de Didon nide; la gloire de Sapho, traverser cet enfer de ^l'amour païen. I.A femme nouvelle.,, tout en subissan-tJes* morsuies des bêtes féroces de la volupté, se détache^ d'un |)ied victorieux, de la fosse aux lions, par ses aspirations vers l'infini. Elle sait que sa vraie patrie est au delà de la forêt ténébreuse qui lui cache le ciel.

Oh! la belle vie que celle qu'on de>nne à peine, la vie errante et vagabonde comme la source qui jaillit de la montagne, qui traverse- la vallée en réfléchissant le, ciel blou,. les. nuages blaacâ, les, arbres. verts, en carevssaut la verveine et le myosotis, en mêlant sa chanson.

à celles des brises cl des rossignols ! Oh ! la belle vie que celle dont on soulève à peine le voile, qui ne laisse entrevoir que la blancheur de son cou! C'est le monde rêvé, mais inconnu; le rivage espéré, mais qui fuit toujours.

N'allez pas si vite avec la vie qu'avec votre maîtresse, car la vie dure plus longtemps; ne vous avisez pas de la trop regarder en déshabillé, ne dénouez sa ceinture que dans vos sublimes délires.

Si une agrafe se brise au corsage, si le sein perce le nuage de dentelles, comme l'aurore au mois des roses, ne détournez pas le nuage.

L'amour n'est souvent pour la femme que le coup de rétrier pour son voyage dans le bleu. Elle laisse l'homme en chemin.

J'ai connu un grand poëte qui buvait de l'absinthe pour l'ivresse, et non pour l'absinthe.

« Puisqu'il y a un ministre de la guerre, pourquoi n'y a-t-il pas un ministre de l'amour? » disait madame Récamier. Mars dirait à Vénus que cela ferait double emploi. Mais oii est Mars?

L'amour a-t-il étudié les mathématiques? Quand il veut tromper son monde, il commence par mQttre un

zéro après une unité et il est dix fois plus amoureux. Le lendemain il met encore un zéro, et il aime cent fois plus que la veille. Et ainsi il va de zéro en zéro jusqu'au jour où la nature, dépouillée du prisme de l'orage, le ramène à l'unité, que dis-je? au simple zéro.

La Normandie est le pays de la pomme.

La pomme est le fi uit d'Eve.

Voilà pourquoi la femme est toujours un peu Normande en amour.

La femme brune qui prend un amant blond espère dominer par toutes les forces ; mais elle rencontre bientôt son maître. La femme la plus brune est plus blonde que l'homme le plus blond.

Ce n'est pas à la chevelure, c'est au regard que la femme reconnaît les blonds. La marquise de *** disait en voyant ses convives à table : « Je n'ai ce soir que des bruns. » On se récria en regardant les blonds : « Chut! dit-elle, car les blonds ne sont pas ce qu'un vain peuple pense. »

N'est-ce pas Roqueplan qui a dit que Dieu avait donné la femme blonde aux peuples du Nord pour l'»s consoler de l'absence du soleil?

302 L'AMOU'ftîi

Quarante-quatre ans! Comme cela chante un De profundis pour les.femmes qui ne se réfugient ni dans l'amour maternel ni dans Tamour de Dieul J'ai rencontré dans un joli cottage des bords de la mer madame la comtesse de ***, qui commence à se résigner aux frimas. Il faut Vavouer, ses quarante-quatre ans s'inscrivent impitoyablement autour de ses yeux, ces beaux yeux,(]ui ont encore le feu de la jeunesse; l'hiver a déjà neigé sur sa chevelure, cette chevelure d'ébène qui fut le deuil de tant de belles femmes blondes! C'est encore une beauté pourtant, l'ombre et le souvenir de la beauté. Elle est allée, au milieu de la tempête, se faire baptiser par la mer, — baptiser, c'est son mot. — Nul n'a compris ce baptême. Une femme méchante de sa compagnie a dit : « C'est l'extrême-onction. »

La poésie a comme la femme la beauté du diable : un air de jeunesse et de passion qui rayonne un instant, maisqui passe comme le rayon d'avril et ne laisse plus sur le front que l'ombre des giboulées. Combien qui ne sont pas morts et qui, après avoir jeté ce premier éclat; sont dévorés tout vivants par l'oubli! Où sont-ils? Ils sont pfus morts que les autres, parce que l'épitaphe bruyante des autres rappelle leur nom à toute heure et sert d'annonce à leur vie. Plaignons ceux qui out eu leur jour de poésie et qui ne sont pas morts sur le soir. Plaignons, plaignons les oubliés, ceux qui n'ont

pu suivre leurs frères d'armes dans la mêlée glorieuse et fatale, ceux qui, réfugiés dans quelque province, ont repris le teint fleuri du premier venu. Plaignons ceux-là qui sont leur tombeau à eux-mêmes ; Ci-gît un poëte dans cet homme qui pas&e.

On ne s'explique pas comment les mères d'aclrkes, qui n'ont jamais été ;0u qui ne sont plus les mères de l'Amour,, accompagnent leurs filles dans les coulisses pour servir d'épouvantail aux: amoureux. Il n'y a point de spectacle plus lamentiible que celui de ces femmes sans sexe et sans âge, qui seraient à leur place chez elles. La maternité est une chose; si sacrée, qu'on souffre de la voir, de gaieté de cœur, venir, souiller sa robe dans ces: enfers. du théâtre.

On a dit de Prudhon qu'd était le peintre des amours. C'a été plutôt le peintre de l'amour, tant sa touche était chastement voluptueuse.

J'ai sur mon chevalet une de ses figures à mi-corps, g^'andour naturelle. C'est une belle/emme presque nue qui cache sa gorge; avec la main. Le mouvement est d'une grâco à la fois naïve et maniérée. La main, est si belle et si légère, que, tout en faisant ombre au sein, elle l'indique plutôt qu'elle ne le cache, puisqu'elle ap-

pelle le regard. C'est la supercherie de la candeur. Le sein et l'épaule ont toute la morbidesse inappréciable de l'école de Parme. On ne saurait y reprendre qu'un accent de trop ardente volupté. Mais la tête corrige assez cet accent par sa douceur sentimentale. Elle incline légèrement un beau cou nourri de roses et de lis qui rappelle les nonchalances du cygne. Elle est coiffée avec un goût douteux : les cheveux sont relevés par un ruban rouge qui les réunit à un léger bouquet dont l'éclat est étouffé dans la demi-teinte. L'expression de cette figure appartient tout à la fois au caractère antique et au sentiment moderne. J'y retrouve un peu trop le sourire des femmes du Consulat, peintes par Gérard; mais, dans tout l'œuvre de Gérard, rien n'est digne d'être comparé à cette figure, qui est sans doute un portrait dont l'original est apparu à Prudhon dans le prisme des visions de Praxitèle.

L'amour est le soleil de l'âme. Pendant la nuit l'âme cherche la lumière dans toutes les étoiles : elle va de la fortune à l'ambition, de la science à la renommée, de chimère en chimère, toujours éblouie et jamais voyante.

Tout à coup l'aube annonce le soleil, les étoiles pâlissent, le soleil se lève.

L'âme inondée de lumière ne voit plus que l'amour, se moqu(; de la fortune et de l'ambition, de la science et de la renommée. Aimer! aimer! elle ne conjugue plus que ce verbe sur tous les temps.

C'est le triomphe de l'amour de s'élever d'un pied dcdiiigneux au-dessus de tous les orgueils, et de s'eslimer plus riche que M. de Rothschild. L'amour bat monnaie comme un roi, et change l'eau en vin comme un dieu.

La pudvjr est sublime, parce que c'est la nature qui se défend. La pruderie est odieuse, parce que ce n'est qu'un masque. Sous la pudeur il y a une vraie femme; sous la pruderie il n'y a qu'une fausse femme.

En France les amoureux ne sont pas plus épiques que la Henriade. La raison domine toujours la poésie. L'amour écrit de belles strophes, mais nç fait guère de livres. Beaucoup de jolies bourgeoises émancipées ont cru s'élever à la poésie parce qu'elles étaient romanesques, mais elles n'ont parfilé que de la prose poétique.

Les femmes romanesques aiment les hommes prosaïques. La nature ne veut pas perdre ses droits

L'amour est un bourreau d'argent. C'est toujours

soc L'AMOUR

l'enfant prodigue. Il se nourrit de ses sacrifices, car plus il donne et plus il croit affermir sa conquête. Mais il ne prend hypotlièque que sur le sable mouvant du rivage. Si on luvdonjie la mor^naie de sa pièce, ce sera en fausse monnaie.

Si l'amoureux aime la solitude, c'est qu'il a un monde dans le cœur.

La courtisane mange riiéritage, la femme aimée mange le blé en herbe, — l'avenir! — Quelle est la plus dangereuse, ô jouvenceau en habit bleu barbeau à à boutons d'or!

La. scène .est ■. au .Château ^ des, Fleurs. Musard condjiit. l'orchestre, Cellarius conduit la danse, l'amour mène le reste.

MADEMOISELLE PAR-CI

Qu'est-ce que tu es venue faire ici?

MADEMOISELLE PAR-LA

Je suis venue détourner les hommes de ton chemin,

MADEMOISELLE PAR-CI

Allons donc! tu vois bien que tu marches dans le désert.

MADEMOISELLE PAR-LA

N'est-ce pas que ces bals du Château des Fleurs sont la mille et deuxième nuit?

MADEMOISELLE PAR-CI

Oui, mais cela manque de sultans.

UN: MONSIEUR quï passc..

Dites plutôt que cela manque de. sultanes.

MADEMOISELLE PAR-LA

Ce monsieur doit être un. étranger. Tu sais que les étrangers n'ont pas le sou. Un prince allemand m'a proposé cent florins par mois; il m'a dit qu'il n'en fallait pas davantage pour être heureux dans son pays.

MADEMOISELLE PAR-CI

Et les Anglais! voilà des gens surfaits! J'en ai un qui m'a apporté un service d'argenterie en ruolz.

UN MONSIEUR qiii pttsse.

Il a eu raison., Votre cœur, est-ce que ce n'est pas du plaqué? vous êtes quittes...,

Rivarol pouvait se dire un peu le disciple et le maître deChamfort : c'est le même esprit mordant et enjoué, la même satire qui ne s'attendrit jamais. Ils ont laissé l'un comme Tautredes fragments épars d'uneœuvre éclatante ; mais ce n'est point assez que de savoir f^culpter le fronton d'un palais quand le palais n'est point bâti. Quoiqu'ils fussent contemporains de Jean -Jacques Rousseau et de B(Tnardin de Saint-Pierre ; quoique

alors le génie français se fût enrichi de deux sources divines, la rêverie et le sentiment, Chamfort et Rivarol, hommes du passé, niaient les espérances de l'avenir. Ils ne voyaient pas le ciel à travers l'horizon chargé de tempêtes. Ils croyaient que l'esprit humain avait depuis longtemps dit son dernier mot en France, comme en Crèce, sous le siècle des courtisanes. Ils croyaient donc à la mort et à l'oubli. Ils ne vivaient que pour l'œuvre visible de Dieu, comme Horace et les païens, qui abritaient leur philosophie sous les cheveux de Vénus aux pieds de neige et sous les berceaux de pampre aimés du soleil. Cependant, nous qu'ils ont niés, nous croyons à eux ; nous ne sommes pas encore des barbares, et nous reconnaissons volontiers qu'Anacréon et Horace n'avaient pas plus d'esprit dans l'amour.

Triste! triste! triste! On ne sait pas par quels défilés périlleux passe la vertu! A chaque pas une embûche, à chaque carrefour un précipice, et pas un homme de bonne volonté qui lui tende sérieusement la main. Un seul désert, un pain amer, un grabat presque funèbre, voilà Ihorizon.

Le travail, dites-vous? Et que voulez-vous que fassent ces mains blanches que Dieu n'a destinées qu'aux soins de la maison et des enfants? Le travail la tuera sous sa tyrannie quotidienne. C'est l'homme qui est coupable. Savez-vous ce que fait l'homme quand Dieu lui envoie pour réveiller en lui l'amour du prochain quelque belle fille qui meurt de faim? Il l'emprisonne

dans ses mauvaises passions, il lui vole son honneur comme un voleur de grands chemins, il la dépouille de sa robe de lin et s'en pare comme d'un drapeau pris sur l'ennemi. Et vous croyez qne cet homme sera puni pour ce crime de lèse-humanité? Puni ! au contraire, la galerie applaudira comme s'il s'agissait d'un Romain enlevant une Sabine.

La vraie école de Jean-Jacques, ce fut la femme, et on peut dire qu'il s'est toujours souvenu de son maître d'école. La femme tient toute la place dans sa vie et dans ses livres, même quand elle n'y est pas. Depuis le poète du Cantique des cantiques, qui donc, à part le Tasse, un autre fou de génie, qui donc a imprégné son style d'un plus vif sentiment de volupté? C'est le panthéisme de l'amour, qui élreint du même bras l'idéal et la vérité.

Il en coûte cher quelquefois pour être la maîtresse du roi.

Le roi Louis XV ne donnait pas à sa première maîtresse de quoi acheter des robes, quoiqu'il en chiffonnât beaucoup. La comtesse de Mailly disait : « Mon mari a commencé ma ruine, mon amant l'achèvera. » Le cardinal Fleury n'ouvrait pas les coffres de l'Etat pour les menus plaisirs de Sa Majesté. L'ambassadeur de Russie, parlant pour Pétersbourg, demmda les ordres de madame de Mailly : « Vous m'enverrez une

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fourrure de trois cents livres, car je suis ruinée. » La czarine, ayant connu cet ordre, dit que ceci la regardait. Elle choisit deux fourrures de quatre-vingl-dix mille livres et dit à l'ambassadeur de les envoyer à la czarine de Choisy « contre argent,» ajouta-t-elle. — « Combien? demanda l'ambassadeur. — Contre trois cents livres; n'est-ce pas le prix convenu?»

Avant et après Louis XV, combien de maîtresses du roi sont mortes de misère pour avoir voulu tenter cette fortune périlleuse!

Madame de MaiUy ne s'était pas enfermée chez les Carmélites, comme mademoiselle de La Vallière ; mais elle vécut pareillement détachée du monde, ne portant pas un cilice, mais jeûnant pour donner aux pauvres tout ce qu'elle avait. Après l'avoir oubliée dans sa misère, car elle avait quitté Versailles avec deux écus, le roi lui fit porter de quoi ne pas mourir de faim. Elle ne songea qu'à vivre cachée. Si elle dînait avec la comtesse de To'ulouse ou la maréchale de'Noailles, les seules amies qui lui fussent restées, c'était pour donner aux pauvres le prix de son dîner. Elle lisait des romans, mais surtout des hvres religieux, voulant voir le ciel avant l'heure. Elle ne sortait que pour aller à l'éghse. Un dimanche matin qu'elle était malade, elle arriva tard à la messe, et dérangea quelques personnes pour gagner sa place. Un homme jeta tout haut ces paroles : « Voilà bien du train pour une ... I » Elle regarda cet homme sans colère, et lui dit de sa voix la plus douce :

«Puisque vous la connaissez si bien, piiez Dieu pour elle. » La maîtresse du roi rentra chez elle, frappée de mort par cette insulte.

L'amour du roi avait tué tour à tour madame de Vinlimille, madame de Châteauroux et madame de Mailly. Il restait deux sœurs, madame de Lauraguais, qui se moquait de tout et qui défiait le chagrin; madame de Flavacourl, qui enveloppa sa beauté dans sa vertu et qui brava le Toi,

Louis XV porta dans son coeur le deuil des trois sœurs mortes. Il disait que c'en était fait des belles heures couronnées de roses; il croyait que sa jeunesse aussi avait été mise au tombeau. Quand il rencontrait chez la reine madame de Flavacourt , il tombait soudainement au plus profond de la mélancolie, même quand fut venue madame de Pompadour.

Les trois sœurs avaient lu avec lui le roman de l'amour; madame de Pompadour et madame Dubarry ne devaient plus l'amuser que par des contes licencieux.

Le marquis de Sainte-Aulaire mourut à cent ans, comme Aiiacréon; son maîlre, comme Fontenelle, son ami. Le beau temps" que celui où l'on faisait le tour d'un siècle sans révolution, où l'on était général pour avoir passé le l^hin, et académicien pour avoir improvisé quatre vers 1 Non , ce ti'élait pas le beau temps. Combien j'aime mieux nos" grandes passions j nos folies sérieuses, nos tcm{)êtes et nos naufrages! Ils étaient dans le reflux, nous sommes dans le flux; ils vivaient

cent ans, en comptant d'après l'almanach , nous vivons mille ans, en comptant d'après notre cœur.

Fontenelle disait en mourant : « Depuis bientôt un siècle que je n'ai jamais ri ni pleuré. » Plaignons-les, plaignons-les, ceux qui n'ont jamais ri; plaignons-les surtout, ceux qui n*ont jamais pleuré. Plaignons-les : l'aube nouvelle n'a pas couronné leur front de ses rayons divins; le sentiment, qui nous a rapprochés de Dieu en nous dévoilant les beautés radieuses de l'Evangile et de la nature, ces deux livres immortels de l'amour et de la liberté, n'a pas fait battre leur cœur. En un mot, ils ont vécu sans aimer. Plaignons-les, comme disait du diable sainte Thérèse, cette Sapho chrétienne, qui s'élançait dans l'infini du haut du rocher des passions.

Combien de courtisanes qui sont mortes sans avoir fait l'amour !

Il y a par le monde un petit diable boiteux qui s'obstine à sauvegarder l'honneur du mari, qui veut que les femmes soient sages en dépit qu'elles en aient. C'est l'eunuque dans le harem. H entr'ouvre la porte quand l'amoureux va tirer le verrou. Le jour du rendez-vous il attarde l'aiguille de la pendule ou il réveille une heure trop tard. Si le rendez-vous est sous les grands marronniers, il provoque une averse, et, s'il est dans la

rue, il déchaîne une bourrasque qui vous jette une cheminée sur la tête.

De là ce chapitre que je n'écrirai pas : A quoi ii'jnt la vertu des femmes de moyenne vertu.

Pour savoir l'âge d'une femme, il faut le lui demander, et le demander à son amie. Elle dira trente ans, l'amie dira quarante, et on prendra le terme moyen.

Près de Padoue, au sein de ce riche pays

Où le pampre s'étend sur le blé de maïs, ^

(Que n'ai-je vos pinceaux, Titien ou Véroncse,

Pour ce divin tableau digne de la Genèse!)

Une femme était là, caressant de la main

Un banibino couché sur Tlierbe du chemin :

Plus souples et plus longs que les rameaux du saule,

Ses cheveux abondants tombaient sur son épaule;

Elle était presque nue, à peine un peu de lin

Lui glissait au genou; plus d'un regard malin

Courait, comme le feu, de sa jambe hardie

A sa gorge orgueilleuse en plein marbre arrondie.

Elle se laissait voir, naïve en sa beauté,

Sans songer à voiler sa chaste nudité ;

Dieu l'avait faite ainsi, comme il avait lait Eve,

Un matin qu'il voulait réaliseï' \m rêve :

Pourquoi cacher au jour ce chef-d'œuvre ehannanl.

Créé pour être vu par le peintre et l'amaul?

A la fin, devinant qu'on la trouvait trop belle,

Elle voulut voiler cette gorge rebelle;

Elle étendit la main, mais le voile lloltait.

Sf>n front avait rougi ; de femme qu'elle était,

Elle redevint mère : — avec un doux sourire,

Un sourire plus doux que je ne saurais dire,

A son petit enfant elle donna son sein.

0 sublime action ! Les anges par essaim,

Chantant Dieu, sont venus pour voiler de leurs ailes

La fière volupté de ces saintes mamelles.

Les femmes placent leur amour dans le cœur des hommes à fonds perdu ou à cent pour cent. Les hommes ne hasardent pas le capital, mais dédaignent les intérêts.

L'amour est encore la plus belle intention des anciens pour les modernes.

La femme qui s'oublie avec un homme qu'elle n'aime pas oublie bientôt qu'elle s est oubUée.

C'est alors qu'un galant homme n'a pas le droit de se souvenir.

Les anciens ont connu d'eux amours, Imeros et Eros, l'amour des fous et des sages. Nous ne connaissons (ju'un amour; mais nous n'y perdons rien, car il renferme tout à la fois la sagesse et la folie.

Si vous battez la campagne, emporté par un rêve

brûlant, prenez garde de donner un coup de pied dans l'hyménée universel. Songez que tout est amour au mois des primevères et des aubépines. Dans chaque ramée, si vous écoutez bien, vous ouïrez le cantique des cantiques; à chaque pas; si vous regardez bien^ vous trouverez un lit nuptial.

Les grandes passions prennent leur source dang Tamour et se jettent dans la mort.

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