LE REVEIL
Quand Henri s'éveilla, le jour commençait à poindre; les premiers feux de Taurore répandaient dans la chambre, par la fenêtre outr'ouverte, un pâle sillon de lumière; nul bruit au dehors, à peine entendait-on les rumeurs naissantes de la nature. Il n'osait respirer, de peur de réveiller Marie; il entrevoyait sa tête dans l'ombre, à demi cachée dans un pli d'oreiller et à demi voilée par sa longue chevelure.
Il attendit avec une douce impatience que le premier rayon du soleil vînt éclairer ce profil adoré, si sévère et si charmant.
Jamais rêves plus doux n'avaient égaré son âme : cette amante qu'il n'espérait pas posséder, même aux plus folles ardeurs de son amour, elle était là, sans résistance, toute à lui, plus belle que jamais; cet horizon, formé des murs d'une prison qui n'avait pu glacer son cœur s'était abattu sous ses mains ; maintenant un horizon plein de soleil et d'espace se déroulait sous ses yeux ravis. Il n'était qu'au lendemain du premier beau jour, à l'aurore du bonheur, au printemps de l'amour.
Cependant il y avait dans cet amour un fond d'amertume dont il ne pouvait se défendre, une volupté triste et douce comme la mort, fatale et attrayante, pleine d'enivrements et d'inquiétudes.
Un rayon de soleil frappa soudain la fenêtre et descendit jusqu'au pied du lit. ^
— Voilà le soleil qui se lève, je puis éveiller Marie, dit Henri en détournant d'une main légère les longs cheveux de sa femme, car c'était sa femme.
Il se pencha au-dessus d'elle, et, tout enivré déjà du baiser qu'il voulait lui prendre, il appuya ses lèvres émues sur les lèvres de Marie.
Mais au même instant il eut un mouvement d'effroi, il détacha ses lèvres glacées.
— Marie ! Marie! s'écria-t-il tout pâle et tout atterré. Il ne fut pas longtemps à douter de son malheur, il
vit bien qu'elle était morte.
Il lui prit les mains, il la souleva dans ses bras, il l'appuya sur son cœur.
Il cria, il pleura, il pria.
Il fît tout ce que lui inspira la passion la plus tendre, la douleur la plus désespérée. Marie était morte, ses baisers et ses larmes n'y pouvaient rien.
Durant plus d'une heure il demeura penché audessus d'elle, l'œil hagard, sanglotant sourdement, la couvrant de ses beaux cheveux, lui parlant de sa tendresse.
— Où suis-je donc? se demanda-t-il tout à cou[>, ce que je vois n^est qu'un songe 1
11 leva les yeux; il vit sourire les fraîches paysannes de la tapisserie et les amours bouffis des dessus de portes; il vit sourire le ciel bleu par la fenêtre. Il croyait rêver encore, tout dépaysé par l'ameublement de la
chambre. Mais il entendit bientôt dans le corridor deux servantes du château qui parlaient à voix basse.
— 0 mon Dieu! reprit-il en se jetant hors du lit, c'est donc fini! Que vais-je faire, moi? pourquoi estelle morte? comment est-elle morte?
Comme il venait de s'approcher de la chemmée, il découvrit la lettre que Marie avait écrite autant avec ses larmes qu'avec l'encre fatale : il saisit cette lettre avec un douloureux éclair de joie curieuse ; il la déchiffra ri'un œil troublé, tout défaillant, comme s'il allait mourir lui-même ; chaque mot de ce cruel adieu le frappait au cœur d'un coup mortel.
« Que vous écrire, Henri? je vais moarir. Mourir (( quand, après tant de tortures, grâce à vous, j'allais « revivre de ma belle vie î Mais ne vais-je pas revivre « là-haut en vous attendant? Oui, mourir, car je le (( puis à celte heure que votre noble amour m'a revê- « tue de ma robe de lin, à cette heure qu'une larme « de vos yeux est tombée sur mon cœur. Oh! Henri, « pardonnez-moi; n'allez pas maudire celle que vous « avez bénie! ne regrettez pas de m'avoir aimée, car, « avec votre amour, je vais paraître devant Dieu, qui « accueillera la pauvre repentante dans sa miséricorde. « J'ai tant souffert en ce monde, qu'il m'en sera tenu « compte dans l'autre. Mais vous êtes mon premier « sauveur, vous. Il a fallu tout votre noble amour c< pour attendrir les juges d'ici-bas; ils ont pardonné à « celle qui inspirait une si grande passion. Ah ! pource quoi ne pas vivre dans toutes les joies bénies de cet « amour? Non, non, j'ai toujours été fatale à qui m'a
vt aimée. Il faut mourir, car qui sait si bientôt vous ne « verriez pas le fond de l'abîme où vous êtes descendu vv pour moi ? Alors je ne serais plus pour vous qu'une « chaîne de fer. Je pourrais répondre à votre douleur : « Vous l'avez voulu; mais non, j'ai pitié d'un noble « cœur égaré. Qu'aurais-je à vous donner pour tant (( d'amour? une âme flétrie, toujours inquiète des éga- « rements du passé. Hélns! je vous ai aimé, je meurs « en vous aimant, mais je sens bien que déjà je n'ai « plus la force d'aimer. 11 a fallu que votre âme vînt « jusqu'à mon cœur pour y ranimer le feu divin.
« Sachez-le bien, Henri, dès que vous avez parlé de « m'épouser, j'ai songé à mourir; je n'ai pas voulu « que cet amour durât plus qu'un rêve; vous m'avez « enseigné la mort. Mais j'y ai songé avec une vraie voce lupté : mourir dans votre amour, mourir regrettée « par un grand cœur, moi, maudite de tout le monde, « que pouvais-je espérer de plus beau? Vous m'avez « donné votre nom, notre mariage a été pour moi « un autre baptême, le baptême de la rédemption. « C'est là tout ce que j'attendais delà vie, avec un baia ser de vos jeunes lèvres sur mon front maudit... J'ai « pris de l'opium il n'y a qu'un moment, et déjà je me « sens tout abattue. . . 0 mon Dieu ! donnez-moi la force « de bien mourir. Henri, Henri, je n'ose plus retour- « ner auprès de vous, je vous glacerais. Pauvre enfant ! « voilà une triste nuit des noces. Je n'ai plus longtemps « à vivre : adieu, adieu! Cette lettre est mon tesla- « ment ; ma volonté est que vous viviez sans me plain- « dre, mais pour défendre ma mémoire. Pauvre Henri,
« quand vous allez vous réveiller, vous serez seul, seul « cil face d'une morte. Je vous demande un dernier « baiser sur ces longs cheveux que vous aimez tant. c( Ensevelissez-moi vous-même avec le portrait de ma « mère. Adieu , toutes mes sauvages passions se ré- « veillent en moi, mais je veux les enchaîner dans la « mort. . . Si je m'écoutais, je courrais à vous et je vous « dirais : Tu dors et je t'aime. Mais je ne veux pas que « tu assistes aux convulsions de l'agonie. J'aurai la « force de mourir comme si je m'endormais, pour être « belle jusque dans la mort.
« Marie. »
Henri relut vingt fois cette lettre en se jetant la tête contre les murs.
Marie fut enterrée au château de Montreuil. Après quelques jours de sombre tristesse, Henri retourna dans sa famille. Il ne se consola pas. H revint à Paris au bout d'un an pour vivre de plus près dans ses tristes souvenirs. 11 mourut peu de temps après. A ses derniers jours, il reprit assez de force pour aller au château de Montreuil cueillir un peu d'herbe amère sur la tombe de Marie.
— Hélas ! dit-il avec un sombre désespoir, ce n'est pas moi qu'elle attend là-haut, c'est Montbrun I
L'ARBRE DE LA SCIENCE
J'aurais beau faire pour me détacher d'hier, aujourd'hui n'existe pas encore pour moi, quoique le soleil marque midi. Ce qui prouve que le temps n'est qu'un paradoxe.
Le Temps avec ses ailes 1 quelle pauvre invention des poètes ! le Temps est un rêveur qui va, qui vient, tantôt sur le vent, tantôt sur la carapace d'une tortue. Celui qui le premier s'est avisé de mesurer le Temps est un insensé. Est-ce qu'on mesure Dieu? est-ce qu'on mesure le monde invisible? Or le temps, c'est Dieu dans le monde invisible. 4
0 Temps! mon ami, tu as beau m'apparaître avec tes ailes, je me moque de tes airs effarés. Celui de nous deux qui suit l'autre, c'est toi. Couche-toi donc à mes pieds, car je ne veux pas marcher aujourd'hui; je veux vivre d'hier tout mon soûl. Arrache une plume de tes
24G L'AMOUU
ailes, et donne-la-moi pour écrire une page que je te forcerai d'emporter sur ton dos; car je parlerai de l'amour.
A la guerre de l'amour, ce n'est pas le plus brave qui prend le drapeau; c'est le plus savant. La tactique triomphe plutôt que la force.
Il n'y a qu'en Arcadie que l'amour a raison de l'amour.
N'est-ce pas Boileau qui a dit ;
La femme est im esclave et ne sait qu*obéir. Mais la femme n'obéit qu'à l'amour.
Les coquettes ont peur des hommes qui ne les voient pas à travers le prisme de l'amour. Elles ne se laissent bien regarder que par des yeux amoureux. Les amoureux sont comme ces illuminés qui s'affolent, au bal de l'Opéra, du masque, et non pas de la femme. Quand tombe le masque, il n'y a plus de femme!
Conversation au CliSteau des Fleurs.
MoNsiEUu ***. IVladama, au. n^ra (\c l'amour, jù vous nriéte.
Madame***. Pourquoi faire?
Monsieur ***. Je ne sais pas.
Madame ***. Eh bien, oiïrez-moi un cigare!
MoiNsiEua ***. Qu'est-ce que tu fais ici?
Madame ***. Je cherche.
Monsieur ***. Un homme, comme Diogène?
Madame ***. Non, cinq louis, pour n'être pas saisie demain au lever de l'aurore.
On va, on vient, on s'assied, on fume.
Monsieur ***. Adieu, ma chère.
Madame ***. C'est fini ?
MoiNsiEUR ***. Oui, ce u est pas la peine de commencer.
Madame ***, Eh bien, donne-moi un louis.
Monsieur***. Le voilà.
Madame ***, Merci. Je t'ai donné une heure de mon temps ; nous sommes quittes.
Monsieur ***. L'amour tient d'une main uiiel)0ursc et de l'autre une montre.
Gflinversalîôn dans les coultssçà.
Un ambassadeur en non activité, qui n'a pas été destitué d^ sa profession d'homme à bonnes fortunes, veut emporter dans sa retraite prématurée les portraits un peu trop décolletés de toutes les femmes qui ont posé devant lui, — ou devant lesquelles il a posé. — Je no suis piis assez bon mathématicien pour en faire le dénombrement.
Un de ces soirs, M. l'ambassadv'ur envoie un ministre
plénipotentiaire chez mademoiselle ***, de la Comédie- Française, — devant laquelle il a posé, — chargé de tous ses pouvoirs à l'effet de la peindre en pied, car le ministre plénipotentiaire est un jeune peintre.
— Mademoiselle, je suis chargé par un ci-devant ambassadeur...
— Ah ! oui, je connais. Dites-lui donc qu'il reprenne du service; je n'aime pas les gens qu'on met à la retraite.
— Mademoiselle, le ci-devant pi-^bassadeur ne veut pas quitter Paris sans emporter quelque chose devons.
— Quelque chose de moi ! qu'est-ce donc ?
— Votre portrait en pied.
— Mon portrait en pied! il sait bien qu'il est gravé; je lui donnerai trois francs pour en acheter une épreuve.
— Il a celui-là, il en veut un plus intime.
— Qu'est-ce à dire?
— Vous comprenez, un portrait un peu moins habillé, comme ceux des grandes dames des trois siècles derniers, qui se faisaient perdre en Hébé, en Daphné, en Diane, ou toute autre divinité, dans l'intérêt du culte de l'amour.
— Et vous venez me proposer cela en plein théâtre, — le théâtre, l'école des mœurs 1 — Personne ne m'a jamais vue en divinité.
— J'avais pensé, mademoiselle, que vous trouveriez cela tout simple. Que voulez-vous, entre artistes...
— Entre artistes ! est-ce que vous croyez parler à du marbre de Carrare?
COM:ùE il est 249
L'amour le plus doux n'est-il pas souvent celui qu'on ne saisit pas; la vision qui fuit dans la brume matinale ; la pêche qui rit et qu'on ne cueille pas, tant elle est belle à voir sur l'espalier?
Je me rappelle un pareil amour entrevu comme un rêve.
Il y a des maisons qui grimacent, il y en a qui sourient.
Comme elle souriait, cette maison blanche et rouge — pierre et brique — où j'ai vu apparaître une jeune fille à la fenêtre !
Cette jeune fille était belle de toutes les beautés.
Vision du monde où. l'on a vécu avant de vivre sur la terre, vision du monde où l'on entre par la porte d'or des songes.
Et mon âme a dit à mon corps :
— C'est là que ton bonheur est enfermé.
Mais pourquoi jeter des pommes dans le paradis? Mes pieds n'ont même pas touché le seuil de la maison qui sourit par la fenêtre.
Douce fenêtre! charmant cadre à ce portrait du bonheur espéré! — du bonheur perdu !
Uamour, comme l'art, c'est le mirage, l'impossible, le paradis perdu, le premier sourire d'Eve, la première larme de Madeleine.
Madame ]a duchesse deC*** égayé les vertus les plus sévères par un langage çà et )à féyeillé de sel gaulois. Elle a une filleule qui n'a pas de dot et qui ne veut pas rester vieille fille, et qui, en conséquence, s'habille avec une coquetterie un peu bruyante. — Allez, allez, ma fille, lui disait la duchesse de C*** en la voyant partir pour le bal, déployez toutes les armes de la beauté et de la séduction, car vous savez le proverbe : Tout chemin mène à l'homifne,
11 devient impossible à Famour d'aller à pied dans Paris, à travers le flot d'omnibus et de fiacres, de charrettes et de coupés. Babel est en travail et en plaisir. Quelle satire ferait aujourd'hui Boileau devant toute cette éloquence de la vie qui enfante et qui s'épanouit 1 Au lieu d'une satire, il ferait une ode.
Aux Champs-Elysées, on se croirait tous les jours à la promenade de Longchamp. C'est un cercle en plein vent, où l'on fait piaffer ses chevaux et où l'on rencontre sa maîtresse. A cette comédie des vanités parisiennes, il y a beaucoup de spectateurs à deux sous — le prix d'une chaise — • qui, en voyant toutes les élégantes voitures leur passer sous le nez, peuvent se dire, comme mon frère, Edouard Houssaye, s'ils sont des philpspphes : « Entre ceux qui, à Paris, vo]:it à pjed, et ceux qui vont en voiture, il n'y a que la différence du marchepied. » Il est vrai que mon frère n'est pas un philosophe à pied.
Ah! le marchepied ! Il y a un hvrc à faire là-dessus. CVst le point de départ d'un pays à un autre, de la misère au luxe, de l'insouciance aux soucis. C'est le trait d'union de celui qui n'est rien à celui qui est tout. I^a question, c'est d'y mettre le pied. Devant la roue dorée de la Fortune, il y a un marchepied; mais fè moyen d'y monter sans se faire rouer par le train d'enfer dont va la Fortune?
Mais, après tout, parmi ceux qui sont en voiture, combien qui voudraient aller à pied, si l'amour était du voyage !
Mademoiselle de ia Ifariière avait dit : a Aîi! s'il nétait pas roi! » « Ah! si fêtais la reine! » dit madame de Montespan.
Mademoiselle de la Vallière n'aimait que son amant dans le roi, et madame de Montespan n'aimait que le roi dans son amant.
Mais, quand madame de Montespan est venue, peutêtre n'y avait-it plus que le roi : Louis s'était évanoui dans la dernière étreinte de mademoiselle de la Vallière.
'. Toute la poésie du règne, j'ai voulu dire la jeunesse^ était partie pour le couvent des Carmélites. Mndamî Henriette avait emporté à son lit de mort la joie de Saint-Germain et de Fontainebleau ; mademoiselle de la Vallière emporta l'amour de Versailles, et tout s'en alla en oraisons funèbres. Madame se meurt ! Madame est morte !
C'est-à-dire : Vous ne verrez plus les mascarades galantes ; vous n'entendrez plus ces belles conversations qui commençaient avec un madrigal de VAstrée et qui s'achevaient par un éclat de rire de Molière; vous n'assisterez plus à ces chasses où, dans les halliers retentissants, chaque Endymion eut sa Diane! Plus de fanfares et plus de cavalcades l Plus d'île enchantée où vivaient les romans de l'Arioste et les contes du Décaméron! — Mademoiselle de la Vallière se meurt ! Mademoiselle de la Vallière est morte! ou plutôt, elle le crie elle-même, « elle a jeté sa vie dans le cercueil de la pénitence! »
C'en est fait! Le roi Apollon ne poursuivra plus Daphné sur les prés semés de violettes ! Racine ne chantera plus les Andromaque et les Bérénice, ces la Vallière métamorphosées, ces plaintives figures qui osent chanter au roi lui-même les faiblesses de Louis de Bourbon ! Si Mignard veut encore peindre l'amour, il ne peindra plus que l'amour de Madeleine repentie, et sa coupole du Val-de-Grâce portera témoignage pour sœur Louise de la Miséricorde !
Si vous avez admiré cette fresque de Mignard, n'avez-vous pas reconnu la maîtresse du roi dans la pécheresse qui s'agenouille aux pieds de Jésus, noyée dans ses beaux cheveux blonds?
La vertu est comme la beauté. On ne sait où elle commence ni où elle finit.
Madame de Gué, mère de madame de Coulanges, disait loulcs SCS prières en latin. Madame de Goulanges lui dit un jOur : « Ma mère, vous feriez mieux de prier en français. — Oh I non, ma fille, quand on entend ce qu'on dit, cela amuse trop. »
C'est la force de l'amour de toujours parler en hébreu.
Si l'amour aime l'hébreu, il n'aime pas le latin.
L'autre nuit, au bal de l'Opéra, un grave et austère savant de la Sorbonne citait saint Jérôme pour décider une jolii' coquette à se démasquer : « Spéculum mentis est fades, et taciti oculi mentis fatentur arcana. » C'est-à-dire, en langue vulgaire : Ne me parle pas, madame, mais montre-moi ton nez. — Tu sais le latin, lui dit la clame; tant pis : le htin, c'est le masque de l'esprit. Quand on n'a pas de figure, on met un masque.
La fonime ne veut rentrer au paradis que pour descendre ensuite au paradis perdu.